‹ Traité élémentaire d'anatomie comparée, suivi de recherches d'anatomie philosophique ou transcendante sur les parties primaires du système nerveux et du squelette intérieur et extérieur (volume 2)Chapitre 2 sur 129 · DU SQUELETTE OSSEUX ET TESTACÉ · texte numérisé non relu

DU SQUELETTE OSSEUX ET TESTACÉ

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C’est un phénomène curieux que de voir toute idée importante sous le rapport du juste , du vrai ou du beau, s’élever peu à peu, prendre place dans le monde intellectuel, se déployer et finir par porter les plus beaux fruits. Toujours nous trouvons que les idés de ce genre sont saisies d’abord par quelque homme de génie, qui fréquemment les exprime d’une manière obscure encore et inintelligible à ses contemporains , de sorte qu’elles sont comme les oracles dont le temps seul peut donner la clef , et qu’il doit souvent s’écouler un grand nombre d’années avant qu’elles deviennent la propriété d’un cercle plus étendu d’intelligences.

L’histoire des sciences , et notamment des sciences naturelles * .fournit ample matière à de semblables remarques. Pour s’en convaincre, il suffit de reporter sa pensée sur la manière graduelle dont s’est développée l’idée du parallélisme entre le développement des formations animales les plus parfaites , de l’homme lui-même , et celui des diverses classes et espèces du

2 INTR.OBU CTION HISTORIQUE.

règne animal; il suffit de songer à l’histoire de la métamorphose des plantes, ou de la connaissance des formes primaires générales qui font la base de toutes les formations végétales individuelles , doctrine mise en avant par Goethe , qui peint de la manière suivante les fausses interprétations et le froid accueil quelle reçut d’abord : « Le plus grand tourment qu’on « puisse éprouver est de ne pas être compris , lorsque après '

» de grands efforts on croit être arrivé enfin à se comprendre » soi-même et à bien concevoir son sujet; on perd presque la » tête d’entendre toujours répéter l’erreur dont on est parvenu » à se garantir , et rien n’affecte plus péniblement que de voir » ce qui devrait nous unir aux hommes instruits et à grandes «idées , devenir la source d’une séparation à laquelle rien ne «peut plus porter remède. S

La tendance à reconnaître l’unité fondamentale des formes de la nature , après s’être manifestée dans certaines branches de l’histoire naturelle , ne pouvait manquer non plus de se prononcer dans l’étude de l’appareil remarquable qui , sous la forme de squelette , est , à proprement parler , le soutien et le noyau de toute formation animale d’un ordre élevé.

Cependant, au milieu de la méthode purement descriptive , seule adoptée autrefois en anatomie , où l’on avait l’habitude de décrire les os et les parties molles d’après leurs surfaces , leurs bords , leurs angles , leurs ouvertures , leur situation , comme on l’eût fait pour un fragment insignifiant quelconque, une pierre ou tout autre objet semblable , et à leur imposer des noms tirés de ressemblances accidentelles avec les choses les plus hétérogènes , la nouvelle direction devait paraître étrange, et par cela même il était impossible qu’elle sortît de l’école anatomique proprement dite. Là , en effet , on travaillait depuis des siècles à s’orienter , tant bien que mal , dans le labyrinthe des formes organiques, et satisfait quand on pouvait parvenir à une intuition claire de ces formes , on songeait peu à deviner quel sens il faut y attacher , à rechercher quel est le principe organique qui leur sert de base.

Il fallait donc qu’un esprit accoutumé à contempler librement la nature portât son attention sur les matériaux dus au zèle de l’anatomie descriptive , pour soupçonner aussi , dans

THTRODTICTION HISTORIQUE. §

les formes si diversifiées du squelette osseux , le principe fondamental simple , lé type primaire , sans la connaissance d’U: quel ne peut être réellement satisfait notre esprit tendu partout vers la recherche d’une loi suprême.

Si nous remontons le plus haut possible dans l’histoire des travaux entrepris pour arriver à cette connaissance philosophique des formations qui se rapportent au squelette, nous trouvons que l’idée première d’une métamorphose des formes osseuses , c’est-à-dire de la notion que toutes ces formes sont des modifications plus ou moins sensibles d’un seul et même type primitif , appartient à Goethe, qui l’émit en 1796 ' dans ses Récherches sur l’Ostéologi© comparée , dont je ne puis me dispenser de citer , sous ce rapport , le passage suivant : « L’har- «mônie du tout ne devient possible qu’ autant qu’il consiste en «parties identiques, modifiées par des nuances très-délicates. « Affinés ail fond d’ elles-mêmes , ces parties semblent s’éloi- » gner infiniment , se mettre même en opposition , dans ce qui «concerne leur configuration, leur destination et leur action. « C’est ainsi que la nature parvient à créer , par des modifica tions « d’organes semblables , et à entrelacer les uns avec, les autres , les » systèmes les plus différens , qui ne cessent pas pour cela d’être «très-affines. Cependant, la métamorphose a deux effets différens «chez les animaux parfaits. D’un côté , comme nous le voyons » dans les vertébrés , la force plastique modifie des parties «identiques , d’après un certain plan et de la manière la plus » constante , ce qui établit la possibilité du type en général ; « de l’autre , les parties comprises dans le type changent con- » tinuellement chez toutes les espèccs-animales , sans néanmoins » pouvoir jamais perdre leur caractère . » Il est difficile d’exprimer plus clairement l’idée que l’unité domine dans la pluralité dés formations squelettiques.

La première application de cette nouvelle méthode qui trouva de l’accueil fut Celle dont on obtint pour résultat que le crâne , jusqu’alors considéré comme une partie tout-à-fait différente du rachis , n’est en réalité qu’une région plus déver loppée de la colonne vertébrale , et qu’à l’instar de cette dernière il se compose de vertèbres. Des doutes peuvent s’élever sur la question de savoir à qui appartient la propriété de cette

4 IHTRODÜCTlON HISTORIQUE.

grande vue. Cependant, il résulte de ce que Goethe a publié en 1819 , relativement à la manière dont il envisageait l’ostéologie , qu’ elle ne lui avait point échappé non plus , et qu’il avait très-bien reconnu que la tête résulte essentiellement , non de trois, mais de six vertèbres (1). Bojanus, l’un des hommes en petit nombre qui ont su allier au talent de décrire l’aptitude à envisager philosophiquement les formes organiques , déclare aussi que la première conception de cette idée appartient à Gœthe(2).

Mais le premier qui proclama par la voie de l’impression l’existeiice de trois grandes vertèbres crâniennes, fut Oken (3). On lit avec intérêt la manière dont ce naturaliste , doué d’une si grande puissance intellectuelle et d’un génie sûr qui lui a fait apercevoir tant de rapprocliemens avant la plupart de ses contemporains , dépeint l’époque et les circonstances où il fut conduit pour la première fois à saisir celui-là (4). Dès 1805, en publiant sa Biologie , il avait beaucoup médité sur la signification des os crâniens , et l’analogie de la mâchoire inférieure avec les membres était devenue évidente pour lui , mais il ne pouvait encore deviner l’énigme du crâne. En 1806 , se trou- , vaut dans une forêt, il aperçut à ses pieds un crâne de Chevreuil parfaitement blanchi . « Le ramasser , le retourner , et le regarder » me suffit ; c’est une colonne vertébrale ! m’écriai-je ; et de- » puis lors le crâne est une colonne vertébrale. » Quiconque, après de longues méditations , trouve enfin tout à coup une grande idée qu’il poursuivait , concevra sans peine le sentiment que dut éprouver Oken.

Yer s cette même époque , la notion d’un type unique servant de base aux diverses formes du squelette osseux germait, en Erance , dans plusieurs têtes. Burdin (5) avait reconnu d’une manière générale que la vertèbre est la base de tout le sys-

. (i) Zur Morphologie , tom. I. Stuttgard 1817-1825 , in-8., pag. 248.

; (2 ).Isis, 1818 , tom.. I, pag. 5ç>9.

(3) Programm ueber die B edeutung der Schœdelknochen . Bamberg, 1807. Réimprimé en’ extrait dans Ylsir, 1817 , tom. I, pag. 880 , avec des remarques et quelques essais d’une ostéologie philosophique projetée par l’auteur.

(5)' Coiirs d’études médicales. Paris, i8o3, tom. T, p. xvi.

tème osseux , et il considérait le crâne comme la vertèbre supérieure du rachis. Duméril (1) démontrait l’analogie des vertèbres du crâne et de leurs muscles avec les vertèbres rachidiennes et leurs muscles. Et tandis que Gall mettait sur la voie d’entrevoir l’unité qui règne entre lès parties du cerveau et celles de la moelle épinière , Autenrieth (2) était sur le point de reconnaître" que les ganglions du cerveau doivent être entourés de vertèbres distinctes, comme le sont ceux de la moelle rachidienne.

De très-bonne heure aussi Geoffroy-Saint-Hilaire conçut l’idée que l’unité pourrait bien se retrouver également dans d’autres formations squelettiques , et en 1807 il publia plusieurs travaux (3) ayant pour objet la détermination de certaines parties du squelette des Poissons. Depuis il est devenu l’un des champions les plus actifs de l’anatomie philosophique^ Il est même le premier qui ait publié un ouvrage spécial sur la philosophie de l’anatomie (4) ; mais cette production manque de plan , elle est remplie de lacunes et d’imperfections , et l’on y cherche en vain l’idée simple et invariablement développée d’une forme fondamentale, dont toutes les formes réelles, si multipliées, soient en quelque sorte le reflet et la répétition. Cependant il n’en faut pas moins reconnaître que beaucoup des travaux de Geoffroy-Saint-Hilaire sont fort ingénieux ; ainsi on lui doit d’importans aperçus sur la détermination des longues apophyses épineuses des vertèbres rachidiennes des Mammifères (h) , et quoique la manière dont il a voulu ramener le squelette des Insectes à celui des animaux supérieurs ne puisse être approuvée (6) , cependant on doit des éloges à la conviction avec laquelle il a soutenu que ce squelette devait avoir un type semblable à celui des vertèbres. Il a même

(1) Magazin encyclopédique , par Miixin. Paris, 1808, pag. i?.5.

(2) Reil’s Archiv fuer Physiologie , 1807, tom. VII, cah. (i.

(3) Annales du Muséum d’hist. nat. , vol. IX. et X.

(4) Philosophie anatomique. Paris, tom, I, 1818; tom. II, 182a, in-8, avec 17 planches in-4. — Voyez les remarques d’Oken sur le premier volume de cet ouvrage, dans Vlsis, 181.9, tom. II, pag. i353.

(5) Mémoires du Muséum d’hist. nat, , vol. IX.

(6) Voyez à ce sujet les remarques d’Oken dans Vlsis., 1820, pàg.. 55 a.

donne en 1824 une sorte de plan figuratif (1) de la composition du squelette céphalique des animaux supérieurs , où, pour la première fois , on trouve Une construction purement abstraite de là tête osseuse avec sept vertèbres.

Parmi les autres Français qui ont donné la même direction à leurs travaux, je citerai surtout Dutrochet qui, le premier, s’est élevé à l’importante idée que tous les os de membres reposent sur le type du corps des vertèbres , qui est celui du dicône (2). Bailly a également publié én 1823 un mémoire où l’on remarqué entre autres cette proposition que , dans toute la longueur du corps d’un animal , chaque segment, chaque vertèbre contient les mêmes ëlémens nerveux. Enfin Blainvïlle, quoiquà l’instar de Cuvier il se soit moins rapproché des considérations de ce genre , et que par exemple il n’admette point l’unité servant de base au squelette des Insectes , comme à celui des vertébrés, reconnaît cependant que lé crâne est une continuation de la colonne vertébrale.

L’ostéologie philosophique n’est redevable d’aucun progrès aux Anglais et aux Italiens.

Mais les Allemands se sont livrés à des travaux fort importons, dont je vais continuer l’énumération.

En 1815 Spix, publia , sur la formation et la signification des os de la tête, un ouvrage (3) qui, à côté de critiques justes, en a soulevé de fort injustes. Le principal mérite de ce travail (4) consistait évidemment à mettre un grand nombre de formes ndividuelles en regard le s unes des autres dans de belles planches , et à faciliter ainsi l'appréciation de l’unité qui fait la base de cette pluralité. Ce qu’on doit y blâmer, c’est que les descriptions des formes fondamentales sont très-difficiles à comprendre , parce que Spix a négligé le moyen le plus simple et le plus commode pour les rendre intelligibles , celui de recourir à des figures fictives. D’ailleurs, en y réfléchissant bien, on s’aperçoit què les formes fondamentales elles-mêmes ne s’étaient point offertes d’une manière parfaitement claire à son

(1} Composition delà tête osseuse de F homme et des animaux. Paris 1827, in-8,

' (2) Dull. des sc. de la soc. philom. 1 82 r , février, pag. 21.

(3) Cephalogenesis. Munich, 18 i5, in* fol.

(4) Vpyez les, remarques d’Oken à ce sujet dans VÏs{} j l8léj, jpâg. 1 353 <

esprit. Or, c’est là précisément Un talent qui ne s’ acquiert qu’à force de contempler les formes naturelles et de les comparer ensemble. Oken (!) a dit avec raison : « C’est une chose 5» bien remarquable qüe Ce qu’il en coûte de peine pour tirer à clair un seul fait d’anatomie philosophique;.. On ne saurait » s’en former une idée à moins de s’être Livré soi-même à ce 3) genre de recherches. On peut passer , non pas des heures,

3) ni des jours , mais des semaines entières , devant une 3) tête de Poisson , et contempler avec surprise cette carrière >3 de stalactites calcaires , sans arriver à savoir ni quoi .ni où,

33 ni comment. 33 L’entreprise de Spix échoua , en outre , parce qu’il s’était proposé de déchiffrer une partie prise isolément , tandis que chaque partie ne peut être expliquée qu’à l’aide du tout , et que d’ailleurs il ne suivit même pas cette seule partie avec une rigoureuse conséquence , depuis ses formes les plus simples jusqu’aux plus complexes.

Les considérations isolées , mais empreintes de génie , auxquelles Oken lui-même se livre encore de temps en temps sur la philosophie du squelette osseux , ont donc une bien plus grande valeur. Au premier rang doit être placé ce qu’il a dit de l’essence du Système osSeux dans son Manuel de philosophie de la nature (2). D’abord il n’hésite point à proclamer què la formation vertébrale est le prototype de toute formation osseuse , et tandis que tous ses prédécesseurs s’étaient prononcés avec hésitation à ce sujet , il fonde à tout jamais l’ostéologie philosophique proprement dite , en établissant cette proposition que le système osseux tout entier n est quùne vertèbre répétée. Parmi ses autres travaux en ce genre , je citerai surtout un mémoire (3) dans lequel les figures fictives , si indispensables en pareille matière , sont pour la première fois employées comme moyen de répandre une plus grande clarté sur les déductions philosophiques. On né doit pàs moins remarquer ses recherches sur les organes manducatoirès des Insectes (4) , qui ont contribué à mieux faire connaître l’unité

(1) Isis, 1818, pag. 3^t2.

(2 ) Lehrbuch fier N atur philosophie. léna , tora.HI, pâg. 61.

(3) Isis , 1818 , pag. 5i2g.

(4) IHd. , 18 1 9? pag« 477*

et les métamorphoses de ces parties dans les formations squelettiques des Insectes , et rectifié sur plusieurs points les observations de Savigny (d) et d’Audoin(2) à leur égard. Le passage suivant atteste d’ailleurs combien ce dernier naturaliste a su apprécier la haute importance de l’idée de la métamorphose dans les formations relatives au squelette chez les animaux articulés (3) : « Toutes les différences qu’offrent les Insectes ,

» tous les organes anormaux qu’ils présentent, ne sont dus » qu’à un développement moindre ou plus grand de certaines 3>: parties existant généralement chez tous. »

Pour rattacher ici tout ce qu’on a pu entreprendre d’essentiel dans la vue de faciliter l’intelligence du squelette des animaux articulés , je signalerai encore les travaux de Thon (4) , avec les remarques de Heusinger , la description du squelette intérieur de quelques Insectes par Eschscholtz (5), les opuscules de Dittmarsch (6) et de C.-F. Scharff (7) , enfin le grand mémoire de Baer (8) sur le squelette interne et externe. Qu’il me soit permis de renvoyer plus loin l’ énumération de mes propres recherches.

Parmi tout ce qui a été fait depuis pour éclairer la détermination des parties proprement dites du squelette , il ne se trouve plus à la vérité aucun travail d’une certaine étendue ; mais on peut noter surtout diverses tentatives plus ou moins couronnées de succès ayant pour but de déchiffrer les parties du squelette céphalique.

En premier lieu se présentent à nous les travaux de Bojanus, qui non seulement a donné , dans des mémoires détachés (9) ,

(i ) Mémoires sur les animaux sans vertèbres. Strasbourg, 1816.

(2) Ann. des sc. liât. , 1824, tom. I, pag. 97.

(3) Loc. cit ., pag. 100.

(4) Sur le squelette des Coléoptères, dans Meckel’s Archiv , t. VIII, p. 574»

(5) Isis , 1822, pag. 5a.

(6) Snr la formation vertébrale dans le Gryllus 'verrucivorus , Isis , 1821, pag. 645.

(7) De rudimentis sceleti in eorpore animalium non 'vertebratorum. Iéna,

(8) Meck.eï.’s Archiv, 1826, pag. 327.. •

(9) Essai d’une détermination du crâne des Poissons ; Isis, 1817,0° i5l. . — . Essai d’une détermination des os de la tête des Poissons; Isis, 18x8,

d’excellens matériaux propres à faciliter l’intelligence du squelette de la tête , mais encore , dans son grand ouvrage d’anatomie descriptive sur la Tortue (1), a représenté, par une suite de figures bien groupées, offrant des têtes de Poisson, de Reptile, d’Oiseau et de Mammifère , lesélémens identiques de ces formations en apparence si différentes , et qui a même fait faire à la science un pas de plus qu’Oken , en démontrant qu’aux trois vertèbres crâniennes déjà connues, on doit en ajouter une quatrième.

De même que Cuvier , en France , Meckel , en Allemagne , n’a guère pris de part aux efforts dirigés dans ce sens, et quoiqu’il ait manifesté d’assez bonne heure son adhésion à la doctrine qui reconnaît la formation des vertèbres dans le crâne (2) , cependant il s’en est tenu rigoureusement à l’anatomie descriptive , ce qui ne l’a point empêché de contribuer sous plus d’un rapport aux progrès de l’anatomie philosophique par ses vastes connaissances sur les formations individuelles et ses belles recherches sur l’histoire du développement , tant en général que dans les os en particulier.

Burdach (3) a déclaré qu’il était convaincu que les os du crâne résultent d’un développement de la colonne vertébrale , mais il n’a voulu reconnaître que trois vertèbres crâniennes , et il a ramené assez singulièrement la mâchoire inférieure à n’être qu’un composé de parties de la vertèbre , au lieu de reconnaître en elle un membre delà tête.

M. J. Webér (4) a tenté de prouver , d’une manière qu’on a trouvée avec raison peu lucide , que le système osseux est la manifestation , la répétition d’organes déterminés et par conséquent de l’organisme entier. Il a voulu aussi le démontrer sur les os de l’homme et des animaux supérieurs , mais sans

pag. 498. — Nouvelles recherches sur la détermination des os du crâne ; Isis, *819, pag. l36o.— Sur la détermination des os delà tête; Isis, 1821, pag. 114S.

(r) Parergon ad anatomen tesludinis. Wilna, 1821 , in-4, fig.

(2) Beitrcege zur vergleichenden Anatomie , tom. If, pag. 78.

(3) Vierter Bericht von der anatomischen Anstalt zu Kœnigsberg. Léipzick, 1821, in-8. pag. 5o.

(4 ) Handbuch der 'verglêichendcn Anatomie. Bonn, 1824» tout. I.

pouvoir s’élever jusqu’à l’idée d’un prototype dé toutes les formes diverses de ce système.

Enfin , il ne pouvait pas manquer d’arriver que plus d’un jeune naturaliste essayât ses forces à résoudre de si importans problèmes , et de là sont provenus les travaux de Fenner (d) . d’Ulrich (2) et d’Arendt (3) , sur lesquels je ne dois point insister ici ,, parce qu’en général on n’y trouve que des applications partielles de la nouvelle méthode à certains points particuliers.

Si l’on cherche à tirer un résultat de toute cette somme de travaux, on trouve qu’ils renferment en quelque sorte le plan et la base d’un édifice qui manquait entièrement à la science , et dont quelques parties sont même déjà élevées jusqu’à une certaine hauteur , mais que , dans d’autres directions, les matériaux sont encore épars sans aucun ordre , et qu’il n’a même pas manqué d’ouvriers qui ont plus nui qu’été utiles par de mauvaises constructions mal calculées. En y regardant de plus près, on trouve que les difficultés infinies du sujet sont un obstacle essentiel à l’exécution d’un pareil plan. Mais ces difficultés tiennent principalement aux qualités qu’on est en droit d’exiger de celui qui se présente pour les vaincre , et qui doit pouvoir, d’un côté /ployer son imagination aux modifications si multipliées dont le tableau va se dérouler sous ses yeux, d’un autre côté , conserver , au milieu de ces scènes mobiles , l’aptitude mathématique à la construction abstraite des formes , le talent de maintenir la forme primaire dans sa légitimité continuelle , et par conséquent la faculté d’envisager à la fois la conformation organique avec les yeux du corps et avec ceux de l’intelligence , enfin avoir le courage de consacrer un grand nombre d’années à des recherches qui , comme celles des mathématiques pures , sont plus abstraites que pratiques. On conçoit , d’après cela, que le plus ou moins de lucidité avec laquelle il aperçoit les formes fondamentales dépend du

(1) 'De àhatomïa comparâia et philosopMa naturali commentatio. Iéna , 1820, in-8.

(2) Annotadones quœdarn de sensu ac significatïone ossium capids. Berlin, 1816 , in-4 , avec 2 planches.

(3) De capids esàcis lucii structura . Jtœnigsberg , 1822 2 in-4«

IÎSTROBTJCÏION HISTORIQUE. 1 1

plus ou moins d’énergie intellectuelle dont il est doué. ï)é même qu’un œil exercé découvre , dans le monde purement phénoménal , des objets qui demeurent caches à un autre œil moins parfait , de même aussi une épuration plus grande de la lumière intérieure doit nécessairement conduire ici à des résultats qu’on n’aurait jamais pu saisir saris édite condition. Goethe a très-bien peint les difficultés de ces sortes de sujets , quand il a dit : « J’irai plus loin , et je soutiendrai que l’ob- » servateur solitaire et tranquille ne demeure pas toujours » semblable à lui-même , et qu’un jour ou l’autre les pro- » blêmes dont il s’occupe lui semblent ou plus clairs ou plus » obscurs , suivant que lés facultés intellectuelles qu’il ap- » plique à leur solution se manifestent d’une manière plus ou » moins pure et plus ou moins parfaite (1). »

Ayant reconnu , il y a déjà plüs de vingt années ( en Ï814 ) , qriand je m’occupais de la formation des nerfs et du éëfveàü , que lé besoin de réaliser cë plan se faisait chaque jour sentir de'plus en plus vivement , je me fortifiai peu à péu dans la résolution d’en faire le couronnement de mes recherchés scientifiques. Depuis lors, je ne l’ai jamais perdu dê vue, et je n’ai rien négligé de ce qui pouvait m’aider à triompher des difficultés de l’exécution. Cinq à six années s’écoulèrent en travaux préparatoires , et ce que j’ai publié , tant en 1814 dans mon Traité du système -nerveux et du cerveau , qu’en 1818 dans la première édition de ma Zootomie , sur plusieurs objets qui s’y 'rattachent , notamment sur ce fait qu’entre les trois vertèbres crâniennes et les trois masse’s cérébrales relatives àux trois gros nerfs sensoriels , il y a le même rapport qu’entre chaque vertèbre rachidienne et le renflement ganglionnaire de la rtioëllê épinière qu elle enveloppe , n’était qu’un premier essai, une sorte de tâtonnement, pour me rapprocher davantage du sujet que je voulais examiner et me préparer à des travaux de plus longue haleine. Je puis dire que les dix dernières années, de ma vie ont été consacrées ën grande partie à ces travaux , et si l’élude d’une innombrable quantité de formes , un sincère désir de, tout faire pour épurer ses facultés intui-

(l) Zur Morphologie , tom. I, pag. 248*

tives intérieures , la discussion fréquemment "renouvelée des points les plus importans avec des amis instruits et familiarisés surtout avec les hautes spéculations des mathématiques , enfin le soin continuel d’examiner et de cbrriger l’expression écrite de ses idées , peuvent contribuer à rapprocher un peu de la perfection , j’ose espérer que tel sera le cas de l’ouvrage que je livre actuellement au public.

Je serais entraîné trop loin si je voulais rappeler les époques où les plus importans des résultats que je vais offrir , par exemple la métamorphose de la vertèbre sous trois formes , les protovertèbres , les deutovertèbres et les tritovertèbres , la nécessité de distinguer un dermatosquelette , un splanchnosquelette et un névrosquelette , celle de la division primaire d’une formation vertébrale supérieure par quatre et par six , etc. , sont devenus évidens pour moi , et retracer la série des considérations qui m’ont amené à ces résultats. Il me suffit que mes amis connaissent la masse des travaux qui servent de base à cet ouvrage , et les sacrifices que la retraite nécessaire pour s’y livrer m’a imposés au milieu d’une vie agitée par des rapports extérieurs de toute espèce.

Malgré tout cela , je sais très-bien qu’un ouvrage de ce genre ne peut jamais être considéré comme achevé , qu’une infinité de déductions ultérieures sont possibles , et qu’en descendant aux détails , on trouvera que mes déterminations ont encore besoin çà et là d’être rectifiées ; mais je n’en ai pas moins l’intime conviction que , si l’on continuait à suivre cette direction , elle mènerait avec le temps à faire mieux apprécier l’harmonie de l’organisation , et tout ce qu’en dernière analyse on peut exiger de nous aujourd’hui , c’est d’avoir frayé la voie , car multiplier les découvertes sur une route nouvellement ouverte, est toujours une prérogative réservée aux générations futures.

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