CHAPITRE PREMIER
Organes de la digestion.
Tout organisme quelconque , en tant qu’il se trouve dans un continuel état de formation , a besoin qu’un conflit ait
2 TRAITÉ d’anatomie COMPARÉE.
lieu entre lui et son monde extérieur , d’où il attire les matériaux propres à l’entretenir , et où il rejette ceux que l'usage a rendus incapables de servir désormais. Plus il est élevé et individualisé , plus il diffère des élémens que le monde extérieur met à sa disposition , plus aussi ces élémens , dont il s’empare par la nutrition , ont besoin d’être modifiés , assimilés par lui , plus l’organisation qui se développe en lui , à la faveur du travail assimilateur , est complexe. Mais une organisation plus élevée, et consacrée à un but particulier , se concentre toujours sur certains points de l’organisme préférablement aux autres, tandis qu’une organisation moins individualisée se disperse davantage sur toute l’étendue de rorganismè. Voilà pourquoi , dans les Proto-organismes et les plantes , ainsi que chez les plus bas animaux , nous trouvons l’absorption et l’assimilation accomplies par la surface entière du corps , tandis que , chez les animaux un peu plus élevés, on rencontre des espèces de sacs intérieurs produits par une sorte de réflexion de cette surface sur elle-même , et qui reçoivent le nom d’organes assimilateur seu digestifs, parce que , dès qu’ils existent, ils sont spécialement chargés d’admettre les élémens extérieurs nécessaires à l’entretien de la formation organique continuelle, c’est-à-dire d’accomplir T assimilation. Ces organes constituent des cavités ou des conduits , qui n’ont d’abord qu’un seul orifice (bouche) , mais qui acquièrent ensuite une ouverture à chacune de leurs deux extrémités (bouche et anus) , et dont la forme varie à l’infini.
A mesure que la cavité ou le canal de la digestiomse développe et se perfectionne , il se divise de plus en plus distinctement en trois portions ; l’une (bouche et pharynx ) est consacrée à recevoir les alimens, à tuer l’individualité dont ils peuvent jouir , et à en préparer l’assimilation ; la seconde ( estomac et intestin grêle ) les résout en leur substance organique élémentaire , forme sous laquelle Aeüle ils peuvent concourir à la nutrition du nouvel organismè qui les ingère ,
ORGASES DE EA/DEGESTIOW. 3
et elle opère ainsi la digestion |M*oprement dite ; là troisième enfin ( gros intestin et anns) amène au dehors les rësîdüS deà alimenset les substances que rorganismerèjettè. Quand Fanus n’existe point, la première èt jâ seconde portipii se confondent ensemble. - -
Du reste, cet appareil digestif est pourvu d’ûü'e couche particulière de fibres musculaires, qui lui impriméntle ^üvement,et de nerfs, tantôt plus tantôt moins dêvèloppes, quile rendent susceptible de sensations spéciales. C’esf' ce qui ressort de son origine meme, puisque, ainsi que iioiis Fàyôns dit , il doit naissance à une répétition de la surfâcê é^térièüre du corps. ir ,
î. Af pareil digestif des Oozoaires. i : ? ,
L’appareil de la digestion se présenté , chêzlfes Qozdairel, sous des formes variées à l’infini. ’
Tantôt il n’y a point encore de cavité pour là fonction digestive , absolument comme dans les plantés" et les Pf ôtoorganismes. Parmi ces dermêrs |’âi 'figuré \% Vàlmxffglobator (pl. î, fig. ï), afin de faire voir qu’il, nè constitue qu’une simple vésicule plémé d^eâü , sans nulle ouverture orale, etsans cavité spéciaiepour la digestion. '
Tantôt on trouve des excavations en forme de sacs, qui s’ouvrent à l’extérieur, soit par un seul orifice , soit par un trèsgrand nombre de bouches absorbantes.
Tantôt enfin il se développe un appareil digestif compîet, avec une bouche, un anns et des circonvolutions rnlestiriaies.
Les ordres des Idhozoaires et dés Phythozoaires ne nous offrent ordinairement quel’ünebu F autre des deux premières d’entre ces trois formes.
Les NulUpores el les Eponges'; chez lesquels on n’aperçoit encore aucun vestige d’organisation animale particulière , n’ont pas non plus de cavité digestive , et l’oa serait peut-être en droit de les rapporter au règne des. Proto-orgamsmçs , in--
4 TRAlITÉ d’anatomie comparée.
termédiaire entre les végétaux et les animaux , s’ils ne faisaient pas si manifestement le passage aux Coraux et aux Gorgones , chez lesquels une multitude de corps polypiaires particuliers se développent. Ces corps polypiaires ont des cavités digestives en forme de sacs , mais sans contre-ouverture, et qui souvent remplissent en outré les fonctions génératrice^ , attendu qu’elles livrent passage aux œufs.
Le Y-eretillum cynomorium, parmi les Pennatules, peut être cité comme un exemple de ce degré d’organisation (pl. i, fig. iv- . yr). Le tube contractile de chacun des polypes qui aissentde son tronc principal, est muni d’une ouverture orale , entourée de huit Taras , qui mène dans un sac stomacal simple etoblong ( fig. VI , a ) , au bas duquel s’insèrent huit oviductes ( b ). Le liquide alimentaire assimilé peut , en traversant les parois de l’estomac, se communiquer à la substance celluleuse du tronc (%. y , c) ,,et s’y distribuer au moyen de deux conduits longitudinaux inférieurement partagés en quatre (d).
Les organes digestifs des Plumatelles (d) se divisent plus distincteméht en œsophage , estomac et intestin terminé par un anus , quoique d’ailleurs ils se rapprochent beaucoup des précédons , eh ce qu’ils sont également libres dans la cavité cylindrique du corps , et que les liquides qu’ils contiennent trànssudent à travers leurs parois pour se répandre dans la cavité du tronc.
A. l’égard des Protozoaires , la conformation la plus simple des organes digestifs est celle que nous rencontrons chez les Hydres , où de nouveau on n’aperçoit pas de parois stomacales distinctes, et où le corps entier consiste uniquement en une substance ponctiforme , ou matière animale primaire, formant un sac ouvert parle haut et par le bas (pi. i , fig. m), dont là sm’face interne et la surface externe sont tellement homogènes , que, quand on retourne l’animal, il digère aussi bien avec sa surface externe devenue interne , qu’il le faisait
(i) Voyez mes Tabula iUustranles , cab, III, pt. i; fig. x.
orgAîîes de la digestion.
auparavant avec l’autre. Quant aux Lacinulaires , leur organe digestif, suspendu dans la cavité d’un corps pétiole comme la feuille d’une plante (4) , ressemble beaucoup à celui des Plumateiles. Mais les Yorticeiles, qui sont également pédiceilées , nous offrent une autre organisation , que les recherches d’Ehrenberg ont dévoilée (2), et dont voici les caractères. Au bord de l’espèce d’urne qui forme le corps de l’animal , se trouvent deux couronnes de cils, entre lesquelles on aperçoit des fibres rayonnantes ; pas tout-à-fait au milieu de l'urne , on découvre un enfoncement dans lequel peuvent entrer les alimens attirés par le tournoiement des fibres , et par où peuvent sortir aussi les excrémens. Quand l’animal avale une substance colorée , on voit une multitude de vésicules se remplir de cette dernière , ce qui annonce que de l’enfoncement part un intestin , qui vient également s’y terminer , et autour duquel sont disposéés une foule de cellules globuleuses , dans lesquelles les alimens séjournent pendant quelque temps , circonstance qui leur donne de l’analogie avec des estomacs.
Ehrenberg a parfaitement démontré aussi que les Infusoires proprement dits se divisent , sous le rapport de leurs organes digestifs , en deux grandes familles. La première comprend, ceux dans l’intérieur desquels on aperçoit plusieurs cellules globuleuses, qui reçoivent les substances alimentaires. Ici se rangent les Monades ,, les Paramécies , les Kol-‘ podes , etc. ( Polygastriques d’Ehrenberg ), dans le nombre desquels il s’en ^trouve quelques uns où ces cellules n’aboutissent à l’extérieur que par une seule ouverture ( Monas) , et d’autres où il y a aussi une contre-ouverture , c’est-à-dire un anus {Enchelys , Trachelius, Kolpoda,Leucophrys ; noyez le Leucophrys pafula, , pl. I , fig. VII , A B). A l’autre famille
(r) Voyez mes Tabules illustrantes, cah. III , pl. i, fig. jv. y. , , i
(a) Organisation, der Infisionsthierçhen , i6t.
B TRilTÉ d’aETATOMIE COMpAHÉE.
appariiepnent ceux qui ont iin canal intestinal bien distinct dans leur corps , et souvent renié d’une manière évidente en une sorte d’estomac., c’est-à-dire tops les Rotifères. L’organisation intime de l’appareil digestif des premiers sera toujours couverte de quelque obscurité, à cause delà petitesse extrême des individus.-Le n’est qu’en répétant nombre de fois et variant à l’infini le procédé déjà mis en usage par Gleiclien (1) , et qui consiste à nourrir ces Infusoires avec des substances colorées , notamment avec du carmin , de manière à rendre visibles leurs cellules globuleuses internes , dont le nombre s’élève souvent à cent ou deux cents, qu’Ehrenberg est parvenu à s’en faire une idée un peu précise , . et qu’il a pu découvrir que leur corps est parcouru par une voie digestive, tantôt droite, tantôt courbe [Leucophrys , fig. ,
sur les côtés de laquelle sont suspendues ces vésicules. A l’égard des Rotifères , ils ont toujours un pharynx , la plupart du temps fort , et armé aussi (2) de dents dont J’ai parlé précé-, demment(§ 141); à ce pharynx aboutit ordinairement un œsophage plus ou moins long, puis une dilatation stomacale, souvent pourvue de plusieurs cæcums , enfin un intestin court, qui parfois se renfle en un rectum énorme. V. l’intestin de VEosphora najas: pl. i , fig. x ,b , et la figure de l’or* gane digestif de la Megalotrocha aïba , fig. XI.
Les Jcaîëphes, qui préparent le passage aux Mollusques inférieurs { Salpa, Pyrosowfa) , sont également très-diversb
Mihroskopîsche Entdechingen. Nareinî)erg, 1781 , pag. 48, pl. xxir.
(2) On rencontre çà et là des pliénoœènes qui ne se concilient point avec cette description. Ainsi , dans une pleine de globules verts (pro¬
venant probablement du pârencbyme gîobnlenx vert des conferves dont Keau était remplie j’ai vu tont le contenu de l’animalcnle agité d’un mon veulent périphérique lent , presque semblable au courant qu’on observe dans les Chara. ( F.-V. Èaspail , Nouveau système de chimie organique, Paris, i833 , in-8 , pag. 817 , a consigné des observations curieuses sur 1 e mécanisme de la circulation des Çhara.'î)
OUGANES BE la DIGESTION. >?
fiés sons le point de vue de leurs organes digestifs ; mais ces derniers demeurent toujours développés d’une manière assez imparfaite.
Quelques uns pompent encore leur nourriture tout-à-fait à la manière des plantes , par le moyen d’un ou plusieurs suçoirs , absorbent ainsi des animaux plus ou moins gros , comme dans autant d’œsopbages, les reçoivent dans leur cavité intérieure , et en rejettent ensuite les débris par le même orifice qui les a laissés pénétrer. Tel est le cas des Acalèphes siphonopbores , parmi lesquels les Velelles et lès Physalies ont un grand nombre de suçoirs , tandis que les Eudoxies n’en ont qu’un seul (1). ,
La même chose a lieu pour les RMzostomes , parmi les Acalèplies discophores. Les vaisseaux absorbans qui parcourent les huit bras (pl. i , fig. xiii ) , se réunissent en quatre troncs, lesquels n’en forment enfin qu’un seul à leur tour ; ce tronc unique représente , en quelque sorte , un pharynx intérieur , qui se dilate ensuite en un estomac placé dans le milieu du disque (b} et entouré des quatre cavités respiratoires (f. xiv), ce qiii fait qu’on ne rencontre jamais d’alimens grossiers dans cet estomac , qu’on pourrait d’ailleurs tout aussi bien comparer à une simple citerne lombaire. Il est digne de remarque encore que ni l’estomac ni les ennduits absorbans n’ont de membranes propres , et qu’ils semblent seulement avoir été , en quelque sorte , creusés dans la substance albumineuse commune du corps.
Dans d’autres genres ( Velella, Porpita ), on trouve, à la face inférieure du disque, un large estomac en forme de bouteille, dont Forifice est conformé comme un suçoir , et dans lequel parviennent de petits animaux , même recouverts d^uü test coriace , qui sont digérés en entier , à réxceptiott de leurs parties dures, dont la Méduse se débarrasse ensuite.
L’organisation des Béroïdées, parmi les Acalèphes cténO'
Q)Eschschoi:,tz, «fer pag. 14.
8 ' traité d’anatomie comparée? ^
phores , est plus singulière encore. Le corps de ces Méduses est tout-à-fait creux , sans que leur cavité représente un véritable estomac ; seulement elle sert à l’animal pour engloutir , pendant qu’il nage , d’autres animaux plus petits , qui , une fois parvenus dans le fond du sac , s’y trouvent incarcérés par la contraction de la partie moyenne , et digérés (1) ; de cette cavité part aussi un canal droit et court , qui se porte au dehors , mais paraît cependant être moins un intestin qu’un conduit de dérivation pour l’eau qui s’introduit dans l’intérieur du corps.
Enfin, d’après Eschscholtz, les Callianirides elles Mnémiides ont une véritable cavité stomacale , revêtue d’une membrane particulière, qui reçoit et digère des animaux entiers. La Médusa aurita , parmi les Discophores , offre aussi une cavité stomacale plate , située dans le milieu des quatre bras , et entourée de quatre sacs ou appendices.
Des cavités stomacales des Acalèphes naissent immédiatement des vaisseaux, qui portent le liquide nourricier assimilé jusqu’aux régions les plus éloignées du corps.
Parmi les Radiaires , les Actinies se rapprochent encore beaucoup des Acalèphes , et même des Polypes individuels des Coraux et des Plumes de mer , par la simplicité de leur estomac sacciforme. Ce sac , plus large que profond , composé d’une membrane délicate , et formant des plis onduleux dirigés vers la périphérie du corps , est fixé dans le milieu de la partie charnue du corps par plusieurs saillies lamelleuses de la cavité de ce dernier , mais toutefois de manière à ce que l’ouverture de la bouche , qu’entourent de nombreux tentacules , puisse se renverser de dedans en dehors , à la volonté de l’animal.
(i) Loc, eît, pag. 12. Cette contraction de la masse molle interne da corps aatour de chaque bouchée que l’animal avale, ne pourrait-elle point être comparée à une reproduction sans cesse renouvelée d’une partie des cellules globuleuses des Infusoires polygastriques?
ORGAKES r»E I-i DlGESTIOîT.
A cette organisation se rattache immédiatement celle des Astéries , chez lesquelles l’estomac est encore formé , comme dans les Actinies, par un cul-de-sac simple , à parois minces , qui peut se retourner sur lui-même , et sortir par l’unique bouche souvent armée de cinq dents et située à la face inférieure du corps , pour aller saisir de petits poissons ou coquillages , dont l’animal rejette plus tard les parties qu’il n’a pu digérer. Ici donc encore , comme chez la plupart des espèces qui appartiennent aux dernières classes , l’animal vit de matières animales. Bu reste , la cavité stomacale envoie, dans chacun des cinq rayons du corps, un large canal entouré d’une multitude de cæcums, et terminé lui-même eh cul-de-sac , qu’on pourrait comparer aux vaisseaux chargés de conduire , chez les Acalèphes discophores , le liquide nourricier de l’estomac à la périphérie , mais qui cependant réunit aussi en lui les fonctions des vaisseaux biliaires.
La Comatule fait le passage des Astéries aux Oursins. A la surface inférieure de son corps , on trouve deux ouvertures, rapprochées de la circonférence du disque , dont la plus large représente une bouche , tandis que l’autre est un anus assez proéminent, qui communique avec la première par un intestin décrivant deux tours , èt dont la largeur est partout la même à peu près , suivant Meckel (1).
Chez les Oursins , les organes masticatoires ont acquis un développement considérable. Dans l’ouverture orale du test, qui regarde en dessous , se trouve enchâssé un remarquable appareil à cinq branches ( lanterne d’Aristote ) , que j’ai déjà décrit en traitant du squelette , et dans chacun des rayons duquel ( sorte de mâchoire ) une longue dent est mise en mouvement par plusieurs muscles (pi. i, fig. xix). De ce pharynx armé part un œsophage grêle , auquel succède un intestin à parois minces et décrivant deux tours , qui s’ouvre par un anus, soit vis-à-vis de la hovxhe {EcMmis) , soit sur
System der 'vergleichenden jinacomie , tom,ÏV, -pzÿ. S
10 traité d’anatomie comrArée.
le côté {Spatangus). Cet intestin est toujours fixé dans l’intérieur du test par des membranes et des vaisseaux particuliers faisant en quelque sorte office de mésentère (pl. i,
fig. XVIII ).
JDans les Holothuries, enfin, on aperçoit, autour de la bouche , une couronne de nombreux cæcums , qui peuvent être considérés comme des rudimens de vaisseaux salivaires; ensuite commence ( pl. i , fig. xvi ) le canal intestinal , qui est assez long et uniforme , se replie quatre fois sur luimême dans le corps , est retenu en place par une espèce de mésentère mince et souvent réticulé , et s’ouvre dans une dilatation destinée à la respiration ( fig. xvi , g ) , qui réunit , d’une manière fort remarquable , l’idée d’un cloaque , d’une vessie urinaire et d’une cavité pulmonaire. L’intestin contient ordinairement une masse terreuse brunâtre, et offre cette singularité que , quand l’animal éprouve quelque irritation extérieure ^ il le fait volontairement sortir par l’anus , ainsi qu’une portion de l’appareil respiratoire , et détache lui-même le tout de son corps.