PLAINES DE L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE
«Depuis la découverte du continent, la plaine est devenue moins habitable. Pour faciliter les relations entre la côte et la Guyane, on a bâti quelques villes sur le bord des rivières de la steppe , et on a commencé à élever des bestiaux dans toutes les parties de cet espace immense. On rencontre à des journées de distance les unes des autres des huttes Isolées, construites en claies de roseaux, attachées avec des courroies, et couvertes de peaux de bœufs. Entre ces habitations grossières, on voit errer dans la steppe des troupeaux innombrables de bœufs, de chevaux et de mulets, devenus sauvages. L'accroissement prodigieux de ces animaux de l'ancien monde est d'autant plus surprenant, que les dangers
qu*ils ont à combattre sous celte zone sont pUi3 nombreux.
« Lorsque, par reflet vertical des rayons du soleil, qu'aucun nuage n'arrête , l'herbe brûlée tombe en poussière , le sol endurci se crevasse comme s'il était ébranlé par de violens Irembleuiens de terre. Alors, «si des vents opposés viennent à se heurter à sa surface, et si leur choc se termine par produire un mouvement circulaire, la plaine ofl*re un spectacle extraordinaire. Pareil à une vapeur, le sable s'élève au milieu du tourbillon raréfié et peut-être chargée d'électricité, tel qu'une nuée en forme d'entonnoir qui, avec sa pointe, glisse sur la terre, semblable à la trombe bruyanle redoutée du voyageur expérimenté. Le ciel, qui paraît abaissé, ne jette qu'un-demi jour trouble et livide sur la plaine désolée; l'horizon se rapproche tout-à-coup; il resserre le désert et le cœur de l'homme. Suspendu dans l'atmosphère qu'il voile d'un nuage épais, le sable embrasé et poudreux augmente la chaleur étouffante de l'air; au lieu de fraîcheur, le vent d'est apporte une ardeur nouvelle, en charriant les émanations brûlantes d'un terrain long-temps échauffé. Les flaques d'eau que protégeait le palmier, dont le soleil a fané la verdure, disparaissent peu à peu. De même que dans les glaces du Nord les jinimaux s'engourdissent, de même ici le crocodile et le boa, profondément enfoncés dans la glaise desséchée, s'endorment sans mouvement. Partout l'aridité annonce la mort, et partout elle poursuit le voyageur altéré, déçu par le jeu des rayons de lumière réfractée, qui lui présentent le fantôme d'une surface
ondulée. Enveloppés de nuages de poussière, loarmentés par la faim et par une soif ardente, de toutes parts errent les bestiaux et les chevaux ; ceux-là faisant entendre des mug^issemens sourds, ceux-ci, le cou tendu dans une direction contraire à celle du Tent, aspirent fortement Tair pour découvrir, par la moiteur de son courant , le voisinage d'une flaque d*eau non entièrement évaporée.
« Les mulets, plus circonspects et plus rusés, cherchent à apaiser leur soif d'une autre manière :^ un végétal de forme sphérique , et portant de nombreuses cannelures , le mélocactus, renferme sous son enveloppe hérissée une moelle très aqueuse; le mulet, à l'aide de ses pieds de devant , écarte les piquans, approche ses lèvres avec précaution, et se hasarde à boire le suc rafraîchissant; mais ce n'est pas toujours sans danger qu'il peut puiser à cetté^ source végétale vivante : on voit souvent des animaux dont le sabot est estropié par les piquans du cactus.
«A la chaleur brûlante dujour succède la fraîcheur d'une nuit qui égale le jour en durée; mais les bestiaux et les chevaux ne peuvent même alors jouir du repos; pendant leur sommeil, des chauves-souris monstrueuses se cramponnent sur leur dos comme des vampires, leur sucent le sang, et leur occasionnent des plaies purulentes où s'établissent les hippobosques, les mosquites , et une foule d'autres insectes à aiguillon. Telle est l'existence douloureuse, de ces animaux, dès que l'ardeur du soleil a fait disparaître l'eau de la surface de la terre.
« Quand, après une longue sécheresse , s'approche
enfin la saison bienfaisante des pluies, soudain la scène change dans le désert : le bleu foncé du ciel, jusqu'alors sans nuage, prend une teinte plus claire; à peine reconnaît-on pendant la ntiit l'espace obscur de la croix, conslellalion du pôle austral. La légère phosphorescence des nuées de Magellan perd son éclat; les étoiles verticales de l'aigle et du serpentaire brillent d'une lumière tremblante, qui ne ressemble plus à celle des planètes. Il s'élève dans le sud des nuages isolés qui paraissent des montagnes éloignées; les vapeurs s'étendent comme un brouillard sur tout l'horizon; les coups de tonnerre annoncent dans le lointain la pluie vivifiante. « A peine la surface de la terre est-elle humectée, que le désert couvert de vapeurs se revêt de killui" gia , de paspalum aux panicules nombreuses , et d'une infinité de graminées. A la lumière, la sensitive herbacée développe ses feuilles endormies, et salue le soleil levant, comme les plantes aquatiques en ouvrant leurs feuilles délicates, et les oiseaux par leurs chants harmonieux. Les chevaux et les bestiaux bondissent dans la plaine. Le jaguar, agréablement moucheté, se cache dans l'herbe haute et touffue ; par un saut léger^ à la manière des chats, il s'élance comme le tigre d'Asie pour saisir les animaux au passage.
«Quelquefois, si Ton en croit les récits des naturels, on voit sur le bord des marais la glaise humide s'élever en forme de mottes; puis on entend l'n bruit violent, comme celui de l'explosion de petits volcans vaseux : la terre soulevée est lancée en l'air Celui à qui ce phénomène est connu fuit dès qu'iî
s'annonce , car un monstrueux serpent aquatique ou un crocodile cuirassé sort de son tombeau, aux premières ondées de plviie, et se réveille de sa mort apparente.» (humboldt; Tableaux de la Nature,)
PLAIJVES DE L'AFRIQUE.
Après avoir lu cette magnifique description des plaines de l'Amérique du sud, nos lecteurs seront sans doute bien aise de voir tracé par la même main le tableau imposant des solitudes de l'Afrique; noîis laisserons parler M. de Humboldt. « Les plaines de l'intérieur de l'Afrique développent un aspect plus grand et plus imposant. Comme la vaste étendue du grand Océan , ce n'est qu'à une époque encore récente qu'on s'est hasardé à les parcourir. Ces plaines font partie d'une mer de sable , qui , à l'est , sépare des régions fertiles , ou qui les entoure entièrement comme des îles -, tel on voit le désert voisin des monts basaltiques d'Harousce , où l'oasis de Siouab, riche en dattiers, recèle les ruines du temple d'Ammon, indices vénérables d'une ancienne civilisation. Aucune rosée , aucune pluie ne vient humecter cette surface déserte . ni développer le germe de la vie des piaules dans le sein brûlant de la terre; car de toute la superficie s'élèvent des colonnes d'air embrasé , qui dissolvent les vapeurs et engloutissent les nuées à leur rapide passage.
« Partout où le désert s'approche de l'Océan-Atlantique, comme entre Ouady-Noun et le cap Blanc, l'air humide de la mer se précipite comme en torrens dans l'intérieur du pays , pour remplir le vide occasioné par les courans d'air perpendiculaires.
Quand, au milieu de ces parages, que rend semblables à des prairies le varec dont la surface des eaux est couverte, le navigateur qui dirige sa route vers l'emboucliure de la Gambie se voit tout-à-coup abandonné par le vent d'est , il devine le voisinage de ces sables," où se rciléchit la chaleur dans une étendue sans bornes.
« De légers troupeaux d'autruches et de gazelles aux pieds légers , des hordes de lions et de panthères altérées remplissent cet espace immense de leurs combats trop inégaux. Quelques groupes d'îles riches en sources , et nouvellement découvertes dans cette mer de sable, voient leurs rives verdoyantes fréquentées par les essaims nomades des Tibboiis et des Toiiaricks : mais le reste du désert de l'Afrique ne peut être considéré comme habitable; les peuples civilisés qui l'avoisinent ne se hasardent à y pénétrer qu'à certaines époques périodiques. C'est ensuivant des routes fixées depuis des milliers d'années d'une manière invariable, par des relations de commerce , que la longue caravane marche de Tafilet à Tombouclou , ou de Mourzouk à Bornou : entreprises hardies , dont la possibilité repose sur l'existence du chameau, le navire du désert, comme l'appellent les anciennes chroniques de l'Orient.
« Ces plaines d'Afrique occupent un espace près de trois fois égal à celui de la mer Méditerannée. Elles sont situées sous le tropique et dans son voisinage, et cette position détermine leur caractère ; au contraire, dans la partie orientale de l'ancien continent , le même phénomène géologique est particulier à la zone tempérce. » (Humboldt, Tab.delajyaturc.)