COUCHER DU SOLEIL EN MER
« Un soir, environ une demi-heure avant le coucher du soleil, le vent alizé du sud-est se ralentit, comme il arrive d'ordinaire vers ce temps. Les nuages , qu'il voiture dans le ciel à des distances égales comme son souffle , devinrent plus rares, et ceux de la partie de l'ouest s'arrêtèrent et se groupèrent entre eux sous les formes d'un paysage ; il représentait une grande terre formée de hautes montagnes, séparées par des vallées profondes et surmontées de rochers pyramidaux. Sur leurs sommets et sur leurs flancs apparaissaient des brouillards détachés , semblables à ceux qui s'élèvent autour des terres véritables. Un long fleuve semblait circuler dans leurs vallons , et tomber çà et là en cataractes ; il était traversé par un grand pont , appuyé sur des arcades à demi-ruinées ; des bosquets de cocotiers , au centre desquels on entrevoyait des habitations , s'élevaient sur les croupes et les profils de cette île aérienne : tous ces objets n'étaient point revêtus de ces riches teintes de pourpre, de jaune doré , de nacara , d'éméraudes, si communes le soir dans les couchans de ces parages. Ce paysage n'était point un tableau colorié , c'était une simple estampe où se réunissaient tous les accidens de la lumière ci di33 ombres; il représentait, non une contrée
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<^Clairée en face des rayons du soleil , mais par derrière, de leurs simples reflets. En effet, dès que Tastre du jour se fut caché derrière lui , quelques-uns de ses rayons décomposés éclairèrent les arcades demi-transparentes du pont d'une couleur ponceau, et se reflétèrent dans les vallons au sommet des rochers , tandis que des torrens de lumière couvraient ses contours de Vov le pins pur et divergeaient vers les cieux, comme les rayons d'une gloire. Mais la masse entière resta dans sa demiteinte obscure, et on voyait, autour des nuages qui s^élevaient de ses flancs, les lueurs des tonnerres dont on entendait les roulemens lointains j on aurait juré que c'était une terre véritable, située environ à une lieue et demie de nous. Peut-être était-ce une de ces réverbérations célestes de quelque île trèséloignée, dont les nuages nous répétaient la forme par leurs reflets , et les tonnerres par leurs échos ; plus d'une fois des marins expérimentes ont été trompés par de semblables aspects. Quoi qu'il en soit, tout cet appareil fantastique de magnificence et de terreur, ces montagnes surmontées de palmiers, ces orages qui grondaient sur leurs sommets, ce fleuve, ce pont , tout se fondit et disparut à l'arrivée de la nuit, comme les illusions du monde aux a])proches de la mort. »
(BERNARDix DE SAi^T-piERRE , Harmonies de la nature, )