‹ Traité élémentaire d'astronomieChapitre 80 sur 152 · LES SOLITUDES DE L'AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

LES SOLITUDES DE L'AMÉRIQUE

( Fragment d'un journal. )

« Le ciel est pur sur ma tête , l'onde limpide sous mon canot , qui fuit devant une légère brise; à ma gauche, sont des collines taillées à pic, et flanquées de rochers, d'où pendent des convolvulus à fleurs blanches et bleues , des festons de bignonias , de longues graminées, des plantes saxatiles de toutes les couleurs ; à ma droite, régnent de vastes prairies. A mesure que le canot avance , s'ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux points de vue : tantôt ce sont des vallées solitaires et rianîes, tantôt des collines nues; ici c'est une forêt de cyprès, dont on aperçoit les portiques sombres ; là , c'est un bois léger d'érables , où le soleil se joue comme à travers une dentelle.

« Liberté primitive , je Je retrouve enfin ! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi , qui se dirige au hasard et n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature! porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitans des fleuves accompagnent ma course , que les peuples de l'air me chanlent leurs Uymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les fc^êts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la société ou sur le mien qu'est gravé le sceau immortel de notre origine.!» Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un ïT.ot, pour un maître: douiez de l'existence de Dieu ou adorez-le sous des formes superstitieuses moi J'irai errant dans mes solitudes ; pas un seul battement démon cœur ne sera comprimé , pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre comme la nature; je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui alluma la flamme des soleils, et qui dun se.il coup de main fit rouler tous les mondes « Sept heures du soir. — Nous avons traversé la fourche de la rivière, et suivi la branche du sudest. Nous cherchions le long du canal une anse où nous pussions débarquer. Nous sommes entrés dans une crique, qui s'enfonce sous un promontoire chargé d'un bocage de tulipiers. Ayant tiré notre canot à terre, les uns ont amassé des branches sèclies pour notre feu, les autresont préparé l'ajouppa. J ai pris mon fusil, et je me suis enfoncé dans le bois voisin.

tt Je n*y avais pas fait cent pas , que j'ai aperçu un troupeau de dindes occupé à manger des baies de fougères et des fruits d*aliziers. Ces oiseaux diffèrent assez de ceux de leur race naturalisés en Europe : ils sont plus gros , leur plumage est couleur d'ardoise , glacé sur le cou , sur le dos et à Fextrémité des ailes ti'un rouge de cuivre. Selon les reflets de là lumière, ce plumage brille comme de ror bruni. Ces dindes sauvages s'assemblent souvent en grandes troupes : le soir, elles se perchent 5ur la cime des arbres les plus élevés ; îe matin, elles font entendre, du haut de ces arbres, leur cri répété ; un peu après le lever du soleil, leurs clameurs :essent , et elles descendent dans les forêts.

« Nous nous sommes levés de grand malin pour )artir à la fraîcheur; les bagages ont été rembarlués ; nous avons déroulé notre voile. Des deux îôlés, nous avions de hautes terres chargées de forêts : le feuillage offrait toutes les nuances imaginables; récarlate fuyant devant le rouge, le jaune foncé sur l'or brillant , le brun ardent sur le brun éger , le vert , le blanc , l'azur, lavés en mille eintes plus ou moins faibles , plus ou moins éclaantes. Près de nous , c'était toute la variété du )risme ; loin de nous , dans les détours de la vallée, es couleurs se mêlaient et se perdaient dans des 'onds veloutés. Les arbres harmoniaient ensemble eurs formes ; les uns se déployaient en éventail , i'autres s'élevaient en cônes , d'autres s'arrondislaient en boules, d'autres étaient taillés en pyramides ; mais il faut se contenter de jouir de ce spectacle sans songer à le décrire !

« Dix heures du matin, — Nous avançons lentement. La brise a cessé , et le canal commence à devenir étroit : le temps se couvre de nuages.

« Midi — Il est impossible de remonter plus haut en canot ; il faut maintenant changer notre manière de voy ger ; nous allons tirer notre canot à terre , prendre nos provisions, nos armes, nos fourrures pour la nuit, et pénétrer dans le bois.

« Trois heures. — Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dr^ns ces forêts aussi vieilles que le monde , et qui seules donnent une idée de la création telle qu'elle sortit des mains de Dieu ? Le jour tombant d'en haut , à travers un voile de feuillage, répand dans la profondeur du bois une demilumière changeante et mobile, qui donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il faut franchir des arbres abattus , sur lesquels s'élèvent d'autres générations d'arbres. Je cherche en vain une issue dans ces solitudes; trompé par un jour plus vif, j'avance à travers les ronces, les orties , les mousses, les lianes, et l'épais humus composé des débris des végétaux ; mais je n'arrive qu'à une clairière formée par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient plus sombre; l'œil n'aperçoit que des troncs de chênes et de noyers, qui se succèdent les uns aux autres , et qui semblent se serrer en s'éloignant : l'idée de l'infini se présente à moi.

« Six heures. — J'avais entrevu de nouveau une clarté , et j'avais marché vers elle. M-e voilà au point de lumière : triste champ plus mélancolique- i que les forêts qui l'environnent ! Ce champ est ua ancien cimetière indien. Que je me repose un instni.'

daiis celte double solitude de la mort et de la Jia ture : est-il un asile où j'aimasse mieux dormir pour toujours ?

« Sept heures, — Ne pouvant sortir de ce bois, nous y aTons campé. La réverbération de notre bûclier s'étend au loin ; éclairé en dessous par la lueur scarlatine, le feuillag-e paraît ensanglanté; les troncs des arbres les plus proches s'élèvent comme des colonnes de granit rouge, mais les plus dislans, atteints à peine de la lumière , ress<emblent , dans renfoncement du bois , à de pâles fantômes rangés en cercle au bord d'une nuit profonde.

« Minuit. — Le feu commence à s'éteindre, le cercle de sa lumière se rétrécit. J'écoute : un calme formidable pèse sur ces forêts ; on dirait que des silences succèdent à des silences. Je cherche vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui décèle la vie. D'où vient ce soupir? — D'un de mes compagnons; il se plaint, bien qu'il sommeille. Tu vis donc , lu souffres : voilà l'homme !

« Minuit et demi.— Le repos continue ;'mais l'arbre décrépit se rompt : il tombe. Les forêts mugissent ; mille voix s'élèvent; bientôt les bruits s'affaiblissent ; ils meurent dans des lointains presque imaginaires : le silence envahit de nouveau le désert.

« U?i^ heure du matin. — Yoici le vent : il court sur la cime des arbres ; il les secoue en passant sur ma tête. Maintenant c'est comme le flot de la mer qui se brise tristement sur le rivage.

« Les bruits ont réveillé les bruits. La forêt est toute harmonie. Est ce les tons graves de l'orgue

que j'entends, tandis que des sons plus légers errent dans les voûtes de verdure? Un court silence succède; la musique aérienne recommence partout de douces plaintes , des murmures qui renferment en eux-mêmes d'autres muraiures ; chaque feuille parle un différent langage, chaque brin d'herbe rend une note particulière.

« Une voix extraordinaire a retenti: c'est celle de cette grenouille qui imite les mugissemens du taureau. De toutes les parties de la forêt, les chauvessouris accrochées aux feuilles élèvent leurs chants monotones ; on croit ouïr des glas continus ou le tintement funèbre d'une cloche. Tout nous ramène à quelque idée de la mort, parce que celte idée est au fond de la vie. »

(Chateaubriand, Voyage en Amérique,)

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