Les facultés de l’homme sont AR intellectuelles
(4) Basriar, Harmonies économiques. OEuvres complètes, édition Guillaumin, tom. VI.
et physiques; relativement aux autres, ces dernières facultés ne lui rendent que de bien faibles services; en effet, tous les animaux naissent avec des organes qui suffisent à la satisfaction de leurs besoins, et avec un instinct qui dirige les fonctions de ces organes. L’homme seul, quoique ayant des besoins plus étendus que les animaux, est pourvu d'organes trop faibles ou trop peu nombreux pour satisfaire à ces besoins ; et, s’il a eu desinstincts dans l’état sauvage, ce qui n’est pas certain, il les a perdus dans la vie sociale, Aussi, l’homme isolé et non doué d'intelligence et d’instruments qui remédient à la faiblesse de ses organes, meurt bientôt de faim et de misère. Pourquoi la société serait-elle tenue de lui fournir en échange des maigres résultats de son travail des moyens d’existence qu’ilest incapable de se procurer directement? Ne préférera-t-elle pas se servir des animaux domestiques, tels que le bœuf, le cheval et Pâne, qui ont une force musculaire supérieure à celle de l’homme, et dont l’entretien coûte moins cher? En supposant que la société consente à cet échange inégal du travail d’un homme incapable de se nourrir lui-même, contre ce qui lui est nécessaire pour vivre, ou, en supposant qu’elle puisse être contrainte à un tel marché, ne voit-on pas qu’elle y aurait bientôt épuisé ses propres ressources, et se trouverait dans l’impossibilité de nourrir les hommes, en eût-elle la volonté?
En effet, quel-est le résultat utile du travail de l’homme (en le supposant même doué d’une grande force musculaire), qui cultive la terre en l’ouvrant de ses ongles, qui traverse une rivière à la nage ou transporte un fardeau chargé sur son dos, comparé au résultat du travail de l’homme moins robuste peut-être, mais plus intelligent qui divise la terre avec une charrue, traverse le fleuve dans une embarcation poussée par une voile, ou transporte rapidement un fardeau équivalent à la charge de vingt mille hommes, en conduisant une locomotive ? Cette différence indique suflisamment combien est faible le travail de nos organes matériels comparé à celui de nos facultés intellectuelles,
Un homme qui n’est doué que de facultés physiques seulement, est done un être incomplet qui ne peut trouver à vivre ni dans l'isolement ni dans la société.
Bien coupables sont donc les parents qui ne développent pas
les facultés intellectuelles et morales des enfants, auxquels ils ont donné la vie physique! Coupables sont les enfants qui négligent de seconder les efforts de leurs parents pour atteindre ce but! Plus coupable encore est la société quand elle met des entraves au libre et entier développement des facultés humaines | | |
3. — Ce n’est qu’à l’aide de son intelligence que l’homme parvient à la satisfaction de ses besoins, indéfiniment extensibles (voir le chapitre précédent), car c’est par elle seulement qu'il puise dans la nature, des forces indéfinies comme ces besoins.
Le sauvage ignorant ressent une terreur superstitieuse pour l’eau, le feu, la foudre; l’homme civilisé s’en est fait d’admirables auxiliaires. C’est parce qu’il les a domptés, que de puissantes locomotives et de gigantesques bateaux à vapeur dévorent l’espace en traînant ou portant des milliers de voyageurs ou des millions de kilogrammes de marchandises, et que la pensée franchit les distances avec la rapidité de l'éclair.
C’est donc en s’emparant des forces et des dons de la nature, à l’aide de son intelligence, que l’homme acquiert véritablement une puissance illimitée; c’est vers ce but et non vers l’asservissement de ses semblables que doivent tendre tous ses efforts.
4, — De même qu’il est impossible d’exécuter le travail matériel le plus grossier sans l’éclairer au moins d’une lueur d'intelligence, de même le concours de nos facultés morales est nécessaire au complet exercice des autres facultés, et ce concours est d'autant plus indispensable, que ces autres facultés possèdent plus d'énergie. Afin de poursuivre jusqu’au soir son pénible et monotone labeur, le manouvrier a besoin de posséder des qualités morales, telles que l'énergie et la persévérance, autrement son travail, abandonné après quelques efforts, ne lui rapporterait rien ; l'entrepreneur d’industrie, dont les espérances les mieux fondées sont souvent renversées par des événements inattendus, a besoin de ces qualités à un plus haut degré encore que le simple ouvrier. Celui qui est investi de la confiance du public, ou à la disposition de qui sont des valeurs. considérables, doit faire un constant usage de la probité, afin de ne pas abuser de l’une ou de ne pas détourner les autres à son profit exclusif, et plus l’homme, par sa force et par son
intelligence, est doué de puissance pour faire le mal, plus perfectionné doit être chez lui l’exercice des facultés morales qui le maintiennent dans la voie du bien et du juste.
Il ya plus de trois siècles que Rabelais disait avec beaucoup de raison : » Science sans conscience n’est que ruine de l’âme, » ce qui signifie que, sans l’aide des facultés morales, notre intelligence nous est plutôt nuisible qu’utile ; et, cepen- dant, il y a quelques années à peine que l’Académie des sciences morales et politiques a accueilli avec un rire d’incrédulité cette affirmation de Ch. Dunoyer : que les facultés morales concourent avec les autres à produire de l’utilité ou à satisfaire nos besoins,
Chaque fois qu'il s’agit de la ration d’un capital, par lequel nous dominons les puissances de la nature (voir le chapitre III consacré à ce sujet), il faut de la prévoyance, du courage, de l’énergie, de la persévérance et de l'empire sur ses passions.
Ces vertus sont donc aussi indispensables que l'intelligence
elle-même à la conquête des forces de la nature. Il est plusieurs professions pour l’exercice desquelles la moralité est plus indispensable encore que l'intelligence; il n’en est aucune où elle ne procure à ceux qui la possèdent de la considération et du profit. On'verra plus loin l’heureuse influence qu elle exerce sur l’extension du crédit (1).
5, — Nos facultés morales concourent encore indirectement à la production, mais d’une manière très énergique, en évitant à l'humanité l'emploi en pure perte d’une très grande somme d’efforts qu’elle pourrait utiliser à l'accroissement de son bienêtre.
Que lon suppose, par exemple, un peuple chez lequel il n'existe point de moralité, et qui n’ait aucune notion de la différence qu’il y a entre le bien et le mal, le juste et l’injuste, aucun respect de la liberté et du bien d'autrui.
(4) Nous avons décrit, avec détail, les maux engendrés dans la société, : par le manque de développement des facultés morales de l'homme, et la somme de bien-être à laquelle l'humanité pourrait atteindre si ces facultés étaient mieux cultivées, dans nos Études de morale et d'économie politique. (Bruxelles, Lacroix et Cie 1865, 1 vol. in-12.) Première étude intitulée /& Morale considérée comme un élément indispensable du bienêtre de la socicté.
Chez ce peuple, tous les individus se livreront les uns envers les autres au vol et au brigandage, nul ne pourra travailler à la satisfaction de ses besoins, sans consacrer en même temps une partie de son travail à sa défense.
Nul n’aura l'esprit assez libre pour songer aux moyens d'accroître son pouvoir sur la nature. Cette nation restera toujours plongée dans la misère et dans la barbarie; la vertu et la justice sont donc des éléments indispensables aux progrès de la civilisation et du bien-être des peuples. Même chez les nations modernes, se disant civilisées, et chez lesquelles la notion du droit individuel est assez développée, la sécurité générale ne se maintient qu’à l’aide d’énormes sacrifices. |
Que l’on calcule, en effet, de quelle immense puissance productive l’Europe est privée, lorsque, chaque année, elle doit faire, pour se procurer une sécurité bien’ peu stable, le sacrifice du travail de plus de quatre millions d'hommes tenus oisifs sous les armes, et de plusieurs milliards de francs nécessaires à l'entretien des armées, des flottes et des forteresses. Que de bien-être gagné par l’humanité, si plus de moralité présidait aux relations entre les peuples!
On peut conclure de là qu’il est indispensable que l’homme cultive et développe ses facultés morales au moins autant que son intelligence, pour qu’il puisse retirer de son travail le maxinu d’utilité. ds
. — Le travail est toujours le résultat de l’action continue de . les facultés de l'homme, quoique cette action soit quelquefois si faible pour une partie de celles-ci, qu’elle s'aperçoit à peine, surtout quand le travail a été réparti parmi les hommes, de manière à réduire la part de chacun à une tâche très simple et très uniforme, en vertu d’un principe économique dont il sera traité dans le chapitre v.
Ainsi, bêcher ou piocher la terre, charger, décharger ou porter des fardeaux, faire tourner une manivelle ou donner un mouvement alternatif à un levier, sont des opérations qui semblent n’exiger qu’un simple déploiement de force musculaire, et cependant l’homme qui les accomplit doit y joindre une faible dose d’effort intellectuel, ne füt-ce que pour proportionner l'effort matériel à la résistance qu’il éprouve et à la durée qu’il doit avoir, ou au nombre de fois qu’il faudra le
répéter avant le repos. De même, ce travail exige un certain effort moral, ne fût-ce que celui de vaincre l'esprit de paresse ou d'inertie, ou même le simple ennui qui porte l’homme à ne pas persévérer dans un effort matériel pénible ou prolongé,
Dans des travaux plus compliqués, surtout dans ceux que
l’homme accomplit à l’aide d'instruments servant à faire agir . les forces de la nature, les facultés intellectuelles prennent une
part plus large, mais, d’un autre côté, la pensée la plus subtile comme la plus élevée, ne peut aboutir à un résultat utile sans l’adjonction de quelque effort matériel,.tel que la parole, le geste, l'écriture, le dessin, etc.
Enfin, si la pensée morale la plus élevée, si la volonté la plus énergique ne servent à rien, sans un acte matériel qui les exprime, sans le concours de l'intelligence qui donne à cette expression toute sa portée; d’un autre côté, aucun travail matériel ni intellectuel n’est complet et n’atteint à sa plus grande utilité, s’il n’est provoqué, dirigé et soutenu par l’action de nos facultés morales, et l’intervention de celles-ci est d’autant plus nécessaire, que celle des autres est plus énergique et plus complète. Aïnsi, tandis qu'un homme faible et stupide n’a besoin d'aucun effort moral pour s’abstenir de nuire à ses semblables plus forts et plus adroïts que lui, l’homme robuste et intelligent à besoin d’un grand développement de ces facultés pour marcher résolûment dans la voie du bien, tandis qu’il lui serait si facile de profiter de sa supériorité sur ses semblables pour leur faire du mal en les opprimant ou en les pes liant.
En d’autres termes, les facultés morales devant servir à diriger l’action des autres facultés vers un but utile (l’utilité, selon nous, étant inséparable de la justice), le développement de la moralité doit toujours précéder et au moins égaler celui de l'intelligence et de la force, afin qu’il ne soit jamais fait abus de celles-ci.
C’est parce que le développement physique de l’homme est plus facile que son éducation intellectuelle et morale, que l’on a tant abusé de la force physique dans l’antiquité et que l’on en use encore si mal dans les sociétés imparfaitement civili-
sées, qui nous offrent le spectacle d’atroces violences, d’actes
de révoltante cruauté. Ces actes, heureusement, deviennent plus
rares à notre époque, où le sens moral des peuples prédomine plus généralement sur la force brutale. Mais, en même temps, et quoiqu'il ait fait d’incontestables progrès depuis lPantiquité, ce sens moral n’est pas encore assez développé pour diriger convenablement l’usage que fait la société moderne d’une intelligence plus cultivée et, par là même, plus puissante à faire le mal comme à faire le bien et plus difficile à guider dans cette dernière voie. De là, l’abus que tant d'hommes font de leur intelligence, et qui se traduit en tromperie, en fraudes, en falsifications, en un mot, en spoliations par la ruse qui, pour être prévenues ou réprimées, exigent en pure perte pour la société la dépense d’un travail considérable.
Si l’on parvenait à évaluer le travail appliqué se à remédier au défaut de moralité parmi les hommes, quelque élevé qu’en fût le chiffre, on n’aurait pas encore une idée exacte de la perte éprouvée par la société, car il faudrait y ajouter tout ce que la défiance, l’incertitude et la crainte d’être trompé, paralyse le travail en empêchant entre les hommes une coopération indispensable pour certains travaux.
Un accroissement considérable de satisfactions, produites . par une même somme de travail matériel et intellectuel, serait donc pour l'humanité, le résultat d’un développement des faeultés morales, proportionné à celui des autres facultés.
7. — Le travail, pour produire l'effet le plus utile, doit donc être le résultat combiné, dans une juste mesure, des efforts de toutes les facultés humaines. Pour que cette combinaison ait lieu, il faut nécessairement que le travail soit libre, c’est à dire que celui qui l’exécute puisse pleinement jouir et disposer des fruits qu’il en obtient, et que ceux-ci soient suffsants, non seulement pour la satisfaction des besoins indispensables au maintien de la vie, mais pour lui donner le légi+ time espoir d’un accroissement de bien-être, à l’aide duquel il puisse se maintenir au niveau du progrès général de la société où il vit.
8. — L’esclave, qui ne reçoit, pour prix de son labeur forcé, que le strict nécessaire à l’entretien de son existence, sans pouvoir prétendre jamais à aucune jouissance morale, intellectuelle ou même matérielle, au delà de ce minimum, l’es-. clave, disons-nous, ne donne à son maître que la moindre
somme possible de travail matériel, celle dont il ne peut absolument se dispenser, sans subir des punitions rigoureuses, et l’on a vu plus haut (paragraphe 2) combien peu ce travail est productif. IL n’y ajoute aucun effort de ses facultés intellectuelles ou morales, car, ni le fouet, ni les mauvais traitements ne peuvent le contraindre à déployer de l'intelligence et encore moins des qualités morales, quand il ne le veut pas, et pourquoi le voudrait-il, alors qu’il n’en peut tirer aucun avantage et que ces efforts profiteraient uniquement à celui qu’il considère comme un ennemi, auquel il doit chercher à nuire ? Mais, si l’esclave n’a aucun intérêt à faire usage de ses facultés morales et intellectuelles ex faveur de son maître, il est stimulé, au contraire, à en user contre lui, par le désir de vengeance et le sentiment de haine si naturel chez tout être opprimé et maltraité, Les résultats de ce travail intellectuel et moral, dirigé contre les intérêts du maître, joints à la surveillance que celui-ci est obligé d’exercer sur son esclave, sont donc à déduire de la faible dose de travail matériel positif, que réalise celui-ci. Le restant seul est ce qui profite au maître, et, s’il calcule bien, il doit trouver que c’est très peu de chose, et que l’avantage réel,procuré par le travail de l’esclave est très minime ; aussi l'esclavage est-il le plus mauvais: de tous les moyens de tirer parti des facultés de l’homme, et le maître qui veut obtenir de son esclave quelque chose de plus qu’un minimum de travail matériel, est-il obligé de lui laisser une certaine liberté ou de l’admettre à participer, dans une mesure assez large, aux résultats de son travail,
Les hommes que des considérations morales ne retiennent pas de maintenir leurs semblables en esclavage, devraient donc s’en abstenir, même par simple calcul économique.
On pourrait inférer de ce qui précède que l'exploitation du travail esclave donne toujours des résultats désavantageux, ce qui serait démenti par l'expérience, puisque les planteurs d'Amérique s’enrichissent par ce moyen. Aussi faut-il admettre que le travail esclave est quelquefois profitable, mais là seulement où se réunissent deux conditions : l’extrême abondance de dons naturels à exploiter et une grande rareté du capital et de l'intelligence. L’esclavage de la race nègre se maintiendra done probablement longtemps encore, là où un climat brûlant et insalubre rend les richesses naturelles du sol fort difficiles à
exploiter par une population blanche et libre. Toutefois l’intérêt bien entendu est d'accord avec les prescriptions de la justice et de l'humanité, pour que l’on cherche à faire disparaître le plus-tôt possible ces causes qui tendent à maintenir l’esclavage (1).
9. — L'on ne peut obtenir, non plus de l’ouvrier, qui n’est pas esclave, un travail foït avantageux, lorsque l’on oppose des entraves à sa liberté ou à son droit à la propriété des fruits de son labeur; car, d’une part, la simple satisfaction des besoins indispensables au maintien de la vie, ne suffit pas à développer et à entretenir toute la force musculaire dont il est susceptible, et d’autre part si son intelligence, son activité et ses autres facultés morales ne sont pas stimulées par l’espoir du bien-être dans le présent, ou dans l'avenir, pour lui ou pour sa famille, il n’est nullement intéressé à faire usage de ces puissants auxiliaires de son travail matériel. Alors ces facultés demeurant inertes et finissent par s’atrophier au point qu'il ne peut plus en faire nsage, même quand cela lui serait utile.
La liberté qui permet à l’homme le plus complet développe-
ment de toutes ses facultés et leur usage le plus utile à lui- ?
même et à la société entière, est done la "méilletts et en même
temps la plus indispensable condition pour rendre le travail fructueux (2).
1) L'idée fausse que la race nègre et même les individus des autres oO
> : ; . . , : at à races plus perfectibles par l'éducation, mais également privés de toute
culture morale et intellectuelle, ressentent l'humiliation et les inconvénients matériels de l'esclavage ou de la servitude, au même degré que les hommes intelligents, doués de qualités morales élevées et habitués, dès tongtemps ; à la liberté, cette erreur, disons-nous, a porté beaucoup de philanthropes à poursuivre l'abolition de resclavage et du servage par les moyens les plus rapides et les plus violents, sans s'inquiéter, en aucune façon, si la liberté serait un véritable bienfait pour des hommes incapables de faire valoir les droits qu’elle confère, ni surtout de remplir les devoirs qu’elle impose. Il conviendrait, avant tout, selon nous, de rechercher et de mettre en pratique les moyens les plus propres à transformer promptement les esclaves et les serfs en citoyens utiles, dignes de la liberté qui leur serait accordée ou rendue et dont la présence, au milieu d’une société libre et éclairée ne serait pas, pour elle, une nuisance et un.danger.
(2) Nous avons traité la question du travail d'une manière beaucoup plus approfondie qu'elle ne pouv: uit l'être ici, dans notre ouvrage intitulé : du Salaire, exposé des lois économiques qui régissent la rémunération du travail et des causes qui modifient l’action de ces Lois. 2e édition. Bruxelles, A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1862.