CHAPITRE III LE CAPITAL
4. — Origine et définition du capital, éléments dont il se compose. — 2. Comment il se forme. — 3. Influence de l’action sociale sur la forma tion des capitaux. — 4. Difficulté de la formation du premier capital, facilité relative de son accroissement. — 5. Avantages que l'humanité retire de la formation du capital. — 6. C'est l'usage auquel un produit est destiné et non la nature de ce produit qui en fait un capital. — 7. Le capital n’est pas nécessairement matériel; — importance du capital intellectuel et moral pour l'individu et pour la société. — 8. En quoi consiste le capital d’un particulier et celui d’une nation. — 9. Les fonctions du capital consistent à transformer de l’utililé onéreuse en utilité gratuite. — 10. Le fonds productif de l'industrie se divise en capital engage et en capital circulant.
1.— Tout animal est pourvu des organes nécessaires au maintien de son existence dans le milieu où il se trouve placé; l’homme seul, avec des organes relativement faibles et peu compliqués, éprouve des besoins indéfinis (voir le chapitre 1°"), et veut s'établir dans toutes les contrées et sous tous les climats. Dans les circonstances si diverses où il se trouve ainsi placé, ses organes matériels seraient presque toujours insuflisants à la satisfaction de ses besoins, même les plus simples, si son intelligence ne lui venait en aide.
Au moyen de celle-ci, l’homme trouve dans la nature les matériaux qui peuvent lui servir ; il se façonne les instruments par lesquels il donnera à ces matériaux le complément d’utilité qui les rendra propres à la satisfaction immédiate de ses besoins; enfin, il accumule les provisions qui lui sont nécessaires aussi pour se livrer à des travaux de longue durée, sans avoir à se préoccuper de ses besoins quotidiens.
La possession de ces trois choses, matériaux, instruments et
provisions, lui coûte done un travail long et persévérant, dont les résultats conservés et rassemblés ne lui procurent aucune satisfaction immédiate, mais lui serviront, dans l’avenir, à abréger son travail ou à en accroître considérablement les résultats, On peut, d’après cela, définir le capital: DU TRAVAIL ACCUMULÉ DANS LE BUT D’AIDER A UNE PRODUCTION ULTÉ- RIEURE.
L'existence d’un capital suppose toujours un travail antérieur ; elle suppose aussi que les produits de ce travail ont été conservés ou accumulés au lieu de servir à la satisfaction de besoins immédiats; enfin, elle implique encore que cette accumulation de produits a été faite dans le but spécial d’aider à une production ultérieure.
Pour qu’une chose quelconque puisse être appelée un capital, il faut donc qu'elle satisfasse aux trois conditions que nous venons d’énoncer.
Réciproquement, dès qu’une chose satisfait à ces trois conditions, elle est un capital, quelle que soit la matière dont elle est faite et même quand elle ne se compose d'aucune matière,
2.— La formation d’un capital exige le concours de toutes les facultés de l’homme. Voici de quelle manière elles sont mises en œuvre. C’est d’abord à l’aide de l’intelligence, que l’on découvre, par l’observation et l'expérience, la force naturelle dont on peut tirer parti, et les moyens de s’en emparer et dé la faire fonctionner.
Quand on connaît le résultat que l’on peut obtenir du concours de cette force, c’est à dire la quantité de travail que l’on s’évitera, dans l’avenir, par ce concours, on compare ce labeur évité avec celui qu’exigera la formation du capital, et si ce dernier est le moindre, on se décide à s’y livrer.
Cette comparaison est ordinairement difficile, car le travail à faire est immédiat et doit s’accomplir en une fois, tandis que le travail à éviter est un avantage futur qui ne doit se réaliser que par petites portions à la fois.
La formation du capital étant décidée, c’est aux facultés morales de celui quille crée à lui venir en aide; il faut qu’il ait le courage et la persévérance nécessaires pour s’imposer souvent pendant un temps fort Ing un travail excédant celui qui est nécessaire pour le maintien de son existence, afin de se procurer ainsi les provisions, les matériaux et les instruments qui cons-
-titueront le capital ou qui serviront à sa formation, Ceci est la partie matérielle de l’œuvre qui exige l’usage des forces physiques, toujours plus ou moins aidées de l'intelligence,
Les éléments du capital étant accumulés, l'esprit d'épargne et l'empire sur soi sont nécessaires pour les soustraire à la tentation souvent très forte d’une consommation immédiate et improductive et pour les conserver jusqu’à ce qu’ils puissent être complétés et mis en œuvre.
Enfin, l'épargne ainsi formée, pour être définitivement convertie en capital, doit être employée à une production nouvelle, assez avantageuse pour reconstituer les avances qu’elle exige, assez sûre pour ne pas Pre l'existence de l’épargne elle-même.
En résumé, pour la constitution d’un capital, il faut donc : 1° concevoir l’utilité de ce capital, et combiner les moyens de le former; 2° s’assurer si l'avantage qu’il procurera dans l’avenir dépasse la peine qu’il en coûte pour le créer dans le présent; 3° s’imposer pour créer et rassembler les éléments dont il se compose, un surcroît de travail sur celui qui est nécegsaire au maintien de l’existence; 40 épargner et soustraire le fruit de ce travail à la tentation d’une consommation immédiate; 5° donner à l'épargne formée un emploi productif et sûr.
Il résulte de là que la création d’un capital exige, de la part de celui qui l’entreprend, non seulement des efforts matériels, mais aussi et surtout l’emploi à un assez in degré de ses facultés morales et intellectuelles.
La multiplication du capital, si profitable au bien-être de l'humanité, est donc facilitée par la culture de ces facultés et par le progrès général de la moralité et de l’instruction.
8, — L'action sociale exerce aussi une très grande influence sur la formation des capitaux; nul ne consentant à se donner le surcroît de peine que celle-ci exige, s’il n’est certain d’en trouver la récompense dans la jouissance assurée des avantages que doit lui procurer le capital, la sécurité de cette jouissance est la première condition de l’effort formateur, et le que ne s’accroîtra qu'avec lenteur et difficulté dans les pays où, à cause de l’imperfection des lois et des mœurs, le droit de propriété n’est pas suffisamment garanti.
L'esprit d'association, le développement du crédit, V'exis-
tence de banques et d’institutions d'assurances, en facilitant la conservation des épargnes et surtout leur emploi fructueux et sûr, contribuent aussi à la création des capitaux.
4,— La formation du premier capital a dû coûter, à celui qui l’a entreprise, de grands efforts de génie, de persévérance et de travail, la difficulté à vaincre était immense; mais aussi le loisir qu’il s’est ainsi procuré lui a facilité dans une proportion considérable la formation d’autres capitaux; aussi, plus l’individu ou la société s’enrichit, plus sa facilité à à s’enrichir devient-elle grande.
Supposons par exemple un sauvage sans aucune civilisation, vivant de chasse et poursuivant le gibier à coups de bâton ou de pierres, cet homme travaille péniblement pendant toute la journée pour assurer sa subsistance d’un jour et celle de sa famille; rentré chez lui.la fatigue l’empêche de réfléchir et de combiner. Il lui faut le génie d'un N ewton ou d’un Laplace pour inventer un instrument de chasse aussi grossier que l’arce et la flèche, sans aucune connaissance préalable des lois de la physique et de la mécanique. Il lui faut ensuite des efforts très grands de courage, de patience et de persévérance pour s’imposer le surcroît de pénible travail au moyen duquel, sans outils et sans expérience, il parviendra à confectionner ses armes. Mais aussi, à peine les possède-t-il, à peine est-il parvenu à s’en servir avec quelque succès, que son sort est changé, que la liberté et Le loisir deviennent son partage.
A l’aide de son arc, un petit nombre d'heures par jour lui suffisent pour se procurer sa subsistance; le reste de son temps, il peut le consacrer à observer les phénomènes de la nature, à rechercher les moyens d’en tirer parti, à perfectionner ses instruments, etc., et chacun de ces travaux lui devient plus facile à mesure qu’il contraint la nature à participer pour une plus large part à la satisfaction de ses besoins. Les compagnons de ce sauvage aussi, profitant de l’exemple donné par lui, édifiés sur l’utilité du capital, ont déjà plus de facilité à en former qu’il n’en avait lui-même. C’est ainsi que lorsque une société, par le travail assidu de plusieurs générations, a déjà accumulé de nombreux capitaux sous forme de connaissances acquises, de procédés inventés, d’instruments confectionnés, etc., le travail nécessaire à la formation de capitaux nouveaux se se trouve chez elle facilité et abrégé,
Toutefois le capital ne pouvant être formé que par l’excédant de la production sur ce qui est nécessaire à l’entretien des producteurs et de leurs instruments, cette formation doit nécessairement être lente; elle l’est naturellement d'autant plus, ainsi qu’on a pu le voir par l’exemple qui précède, que la société est moins riche en connaissances ét possède une moindre accumulation de fruits de ses travaux antérieurs.
L'existence du capital, sous quelque forme qu’il se présente, et l’on peut même ajouter, comme nous le démontrerons plus loin dans le cours de cet ouvrage, à quelque propriétaire qu’il appartienne, est dont favorable au développement des capitaux ultérieurs.
De ce que nous venons de dire résulte aussi cette vérité sur l'importance de laquelle on ne saurait trop insister, à savoir combien sont utiles à la formation du capital les vertus individuelles, telles que l’activité, l’ordre, l’économie, l’empire sur ses passions, la prévoyance et les vertus sociales telles que le respect des droits d'autrui, le sentiment de la dignité personnelle grâce auquel on fait respecter ses propres droits, et la bienveillance, Ces qualités morales facilitent, en effet, le travail actif et persévérant, l’épargne nécessaire à la formation du capital et la vigilance qui engendre la sécurité indispensable à la conservation du capital formé.
Dans les sociétés où ces vertus existent à un haut degré chez la généralité des citoyens, la formation du capital peut s’accroître en quelque sorte en progression géométrique, puisque chaque instrument de production formé concourt, à son tour, à la création d'instruments nouveaux et d’une puissance toujours croissante; par contre, dans les sociétés où ces vertus manquent, le capital demeure forcément stationnaire ou peut même aller en décroissant, car sa conservation n’exige pas moins le concours de ces qualités que sa production elle-même. On peut donc aflirmer que les sociétés où le capital ne progresse pas ou décline, sont celles où les individus manquent des qualités que nous venons d’énumérer.
5. — Créer un capital est une action méritoire, car cette action exige des efforts persévérants et l’emploi des facultés morales et intellectuelles de l’homme; le capital lui profite, non seulement sous le rapport matériel, en lui facilitant la sa-
tisfaction de ses besoins, mais de plus il l'élève en dignité et
De
en indépendance, et, quant à la société chaque capital nouveau | ajoute à la somme des utilités gratuites dont elle augmente le bien-être général,
La création d’un capital nouveau étant un bienfait pour la société, il s’ensuit que tout ce qui tend à détruire les capitaux existants ou à entraver la formation d’accumulations nouvelles est un méfait qui nuit à la société entière et retarde ses progrès.
6. — Tout produit du travail peut être un capital, ou peut le devenir par l'échange. Ce n’est pas en effet la nature du produit dont il est formé qui constitue Le capital, mais bien l’objet auquel ce produit est destiné. Ainsi, un sac de blé est un simple produit, une portion du revenu de son propriétaire, si celui-ci l’emploie à satisfaire sa faim ; ce sac de blé devient une provision, une épargne, une accumulation, si son possesseur le tient en réserve pour un besoin ou un usage indéterminé à venir; ce blé constitue un capital, s’il sert à ensemencer un champ, ou à nourrir des ouvriers dont le travail, ainsi payé, aide à féconder ce champ,
7. — On a vu plus haut (paragraphe 1) que tout ce qui remplit les conditions : 1° d’être le résultat d’un travail, 2° d’avoir été conservé et accumulé au lieu de servir à un usage immédiat, et 3° d’être destiné à à épargner des efforts ultéricurs, est du capital quelle qu’en soit la forme. Il résulte de là que tout homme, dont l’éducation a développé les facultés, . possède en lui un capital que l’on a nommé immatériel, mais que l’on ferait mieux d’appeler intellectuel et moral, l'utilité ou la faculté de servir, n’étant qu’une qualité des choses, indépendante de toute matière.
Le développement de nos facultés intellectuelles et morales par l’éducation possède ces trois caractères du capital, sans revêtir aucune forme matérielle. Nos parents ont d’abord fourni une partie du travail, sous forme de sacrifices pécuniaires et autres, qu’ils se sont imposés, ou de peines qu’ils se sont données directement, pour nous faire instruire ou pour nous inculquer de bonnes qualités morales. À ce premier travail a été joint celui que nous avons accompli nous-mêmes, en nous assimilant, en quelque sorte, par l’étude et par l’exercice, l’instruction intellectuelle et morale qu’ils mettaient à notre portée. Ni l’un ni l’autre de ces travaux n’a obtenu de
résultat immédiatement utilisable, ils se sont donc accumulés en nous; enfin, en nous rendant plus aptes à produire de l’utilité, à guider nos forces dans l’emploi que nous aurons à en faire, le développement de nos facultés a servi à diminuer la somme des efforts nécessaires pour obtenir une même satisfaction ; il a donc aidé à une production ultérieure.
L’instruction et les bonnes habitudes morales acquises sont donc bien un véritable capital, et l’on peut le considérer comme le plus précieux de tous, puisque sa possession est indispensable à l’acquisition de tous les autres,
Tel est le capital que l’homme constitue en lui-même par l'éducation ou par l'apprentissage, et qu’il développe par lexpérience. Qui peut méconnaître la puissance productive qu’acquiert l’homme par le respect profond et ferme du droit d’autrui, par de bonnes habitudes morales, par le soin constant de sa dignité, par le développement général de son intelligence, par l’acquisition de notions utiles pour la pratique de sa profession, et même, quand il a tout cela, ne forme-t-il pas en lui ce que J. B. Say appelait un capital productif d'agrément plus que d’ utilité, mais qui a sa valeur aussi, en cultivant la politesse, le savoir-vivre, la bienveillance et la tolérance envers autrui, ainsi que tout ce qui peut charmer sa vie, et le rendre agréable aux autres?
Le clientèle d’un commercant, d’un homme d’affaires, c’est à dire l’habitude acquise par une partie du public d’avoir recours à leurs services, par suite de la confiance qu’il a dans leur probité et leur habileté, cette clientèle, de même que la réputation, la gloire acquise par d’éclatants services rendus à la société, ou par un mérite éminent, sont aussi des moyens de faciliter à ceux qui les possèdent la production d’utilités nouvelles,
Or ces choses si précieuses et qui tendent d’une manière éminente à rendre plus fructueux les efforts de celui qui les possède, sont évidemment le résultat d’un travail incessant de perfectionnement de soi-même, qui n’a pas été suivi, du moins en entier d’une satisfaction immédiate, ce sont donc des capitaux.
8. — Le capital de chaque particulier consiste, au point de vue matériel, dans l’ensemble des choses qu’il destine à lui venir en aide dans son travail ou dans ses opératious produc=
tives, telles que les instruments de sa profession, les machines, appareils et outils de son atelier, s’il en possède un; les matériaux qu’il se propose d’élaborer, ceux qui ont subi un commencement de modification et ceux qui sont arrivés à l’état de produits achevés et attendent le moment d’être échangés ; telles sont aussi les provisions amassées par le producteur pour lui, ses agents et ses ouvriers afin de leur servir pendant la durée de l’opération productive. Ces provisions comprennent aussi les réserves sous une forme quelconque, qu’il peut avoir mises à part pour servir dans des cas imprévus, où un accroissement de son capital serait nécessaire ou bien encore, afin de réparer les pertes qu'il aurait subies.
Il n’est pas toujours facile de distinguer nettement le capital, agent de la production, de l’accumulation de certaines utilités destinées à satisfaire des besoins dont la durée est très longue et pour ainsi dire indéfinie et dont la possession est plus ou moins nécessaire au producteur pour l'exercice de sa profession, Telle est, par exemple, sa maison, ou du moins la partie de celle-ci qui lui sert exclusivement d'habitation, mais dont les dispositions ou même la seule apparence peuvent être plus ou moins favorables à cet exercice.
Dans ce cas, une partie au moins de sa-maison doit être considérée comme l’aidant à produire, mais il est certainement difficile d'évaluer dans quelle proportion ce concours a lieu.
Sous le rapport intellectuel et moral, le capital d’un individu se compose du développement que ses facultés productives ont acquis par l’éducation, l'instruction, l’apprentissage, professionnel et l'expérience, sans qu’il soit toujours possible de distinguer les facultés innées qui sont des agents naturels de celles que l’éducation à fait naître, lesquelles forment seules un capital.
Encore y a-t-il parmi ces dernières des qualités et des {alents qui, sans concourir directement à la production, donnent cependant à celui qui les possède un avantage marqué sur celui qui en est dépourvu, telles que l’amabilité, la politesse, etc.
Le capital d’une nation ou d’une commune se compose : 19 de l’ensemble des capitaux appartenant aux individus et aux associations qui la composent ; 20 des capitaux apparte-
nant à l'Etat ou à la commune et dont l'exploitation produit un revenu; 3° des institutions d'utilité commune, dont l’Etat ou l’administration communale prennent l'entretien à leur charge, sans exiger aucune rétribution directe de ceux qui s’en servent et à qui elles rendent le travail plus facile et plus fructueux, tels que les chemins, les routes, les ponts, les améliorations à des ‘voies navigables, etc., qui ne donnent pas lieu à des péages. Certains monuments publics, les promenades, les embellissements d’une ville doivent être considérés comme des accumulations servant à la satisfaction de besoins permanents ou d’une très longue durée; mais il n’est pas toujours aisé, non plus, d'évaluer le service que ces choses rendent, en facilitant la production chez les habitants de la nation ou de la ville qui les possède, ni, par conséquent, d’apercevoir la limite exacte qui sépare l'accumulation du capital.
Au point de vue intellectuel et moral, il faut considérer comme faisant partie du capital d’une nation ou d’une commune les institutions, les lois et les appareils propres à en assurer la sanction, la moralité publique et les bonnes habitudes d'ordre et de police qui ont pour résultat la production et le maintien de la sécurité, et qui contribuent à faciliter les bonnes relations entre les citoyens.
Quoïque ce capital soit peu visible et d’une appréciation dificile, son influence comme instrument de production servant à faciliter le travail ultérieur, est incontestable, et son importance ne saurait être estimée trop haut, dans l’évaluation de la puissance productive d’une nation ou d’une commune,
De même qu’un individu peut posséder des qualités qui, sans constituer un capital proprement dit, contribuent cependant d’une manière indirecte, à rendre son travail plus facile ou plus fructueux; de même une nation peut posséder des traditions glorieuses ou honorables, qui, en servant de leçon ou d'exemple aux générations futures, leur inspirent des sentiments d'honneur et de dignité, ainsi qu’un amour et un attachement raisonnés au pays, à ses institutions et à ses citoyens, et contribuent ainsi, quoique indirectement au maintien de la sécurité et des bonnes habituces individuelles et sociales, qui augmentent la productivité du travail.
L'histoire offre des preuves nombreuses et éclatantes de
cette vérité; elle nous montre l’accroissement de la puissance productive, de la richesse et de la population chez Les nations dont les institutions stables et justes offrent des garanties de sécurité et de durée; l’immobilisme ou la décadence avec la disparition ou la paralysie des capitaux chez les peuples { dont les gouvernements sont instables ou tyranniques, ou qui n’ont pas ‘la droiture et l'énergie nécessaires pour faire régner la sécurité,
9. — Avec l’aide du capital, l’homme substitue l’action des forces infinies de la ‘nature à ses propres forces si limitées, dans la production de l'utilité, c’est à dire que les fonctions du capital consistent à substituer de l’utilité gratuite à l’utilité onéreuse, ou, en d’autres termes, à dispenser d’un effort, tout en laïssant subsister la satisfaction que pouvait procurer cet effort. Mais en même temps l’existence du capital place le travail dans des conditions si favorables à la production, et les besoins des hommes s'étendent si rapidement avec les moyens de les satisfaire, que, malgré la transformation perpétuelle d'utilité onéreuse en utilité gratuite, opérée par le capital, le besoin d’utilité onéreuse, créée par le travail, va croissant à mesure que les capitaux se multiplient.
Un exemple va mettre en évidence cette double action du capital : avant la découverte de l’imprimerie, la publication d’un ouvrage exigeait, outre le travail d'invention de l’auteur, plusieurs mois, quelquefois plusieurs années du patient labeur d’un copiste, et l’ouvrage manuscrit n’était publié qu’à peu d'exemplaires ; le travail de l’auteur et celui du copiste élevaient très haut le prix des livres dont l’usage n’était dès lors accessible qu’à un fort petit nombre de personnes à la fois riches et lettrées. Après la découverte de l'imprimerie, peu d’heures du travail du compositeur et de l’imprimeur, aidés du capital de l’imprimerie, remplacent les mois ou les années d'efforts du copiste, et l’ouvrage se tirant à un grand nombre d’exemplaires, chacun de ceux-ci ne doit récompenser qu’une faible partie des efforts de l’auteur. Aussi le livre imprimé, qui rend au lecteur le même service que le livre manuscrit, lui coûte cependant mille fois moins peut-être que ce dernier.
Dans ce cas, l’intervention du capital, en transformant l’utilité onéreuse en utilité gratuite, a anéanti des efforts dans ce même rapport de mille à un; mais en même temps, le livre
imprimé a été mis à la portée d’une classe infiniment plus nombreuse que la classe riche, celle des gens peu aisés, sans être pour cela moins acheté par la classe supérieure, Aïnsi la culture et le goût des lettres, dont le développement a été favorisé par ce bas prix des livres, ont été répandus parmi des classes très hombreuses de la société. Il est résulté de la réunion de ces deux circonstances que malgré, ou plutôt à cause de cet énorme abaissement du prix des livres, chacun d’eux se vend à un nombre bien plus de mille fois supérieur au nombre ancien, et satisfait ainsi. plus de lecteurs; en même temps la confection fournit du travail à des ouvriers bien plus nombreux que les copistes ou les scribes d'autrefois, et l’auteur, de son côté, est plus largement et plus sûrement rémunéré de ses idées.
10.— On a vu que le capital nécessaire à une entreprise productive de quelque durée se compose d’instruments, de matériaux et de provisions; il faut dans toute opération industrielle, qu’une juste proportion soit observée entre ces diverses parties du capital, afin que toutes fonctionnant à la fois, on en obtienne un maximum d’effet utile.
Les entrepreneurs d'industrie désignent ordinairement sous le nom de capital fixe ou engagé, la partie de leur capital qui consiste en instruments, c’est à dire en terrains, bâtiments, voies de communications, machines, instruments, appareils de toute espèce, tout ce qui, en un mot dans-la production, n’est pas nécessairement détruit ou transformé, mais peut servir à une suite plus ou moins longue d'opérations productives.
Ils nomment capital circulant la portion de leur capital qui se compose de matériaux et de provisions, c’est à dire des matières premières à transformer ou en cours d'élaboration, du salaire des ouvriers et des employés, de ce qu’il leur faut à euxmêmes poux vivre en attendant la fin de l’opération productive. Le capital circulant se compose donc de tout ce qui, dans cette opération, est nécessairement détruit ou transformé.
Le résultat de l'opération productive doit donc représenter en entier le capital circulant ; il doit compenser la détérioration et l’usure du capital engagé, payer l'intérêt du capital entier, et laisser à l'entrepreneur un profil net proportionné à l’importance de ses opérations, qui lui permette d’accroître son capital et de participer ainsi au progrès qui s’accomplit dans la société,