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Les machines sont la partie active du capital

On doit entendre par machines, en économie politique, tous les appareils servant à recueillir et à transmettre l’action des forces naturelles fournies par les moteurs inanimés et les autres agents naturels, par les animaux domptés et enfin par l’homme lui-même; tous les instruments et les oulils qui appliquent ces forces à la modification ou au déplacement de la matière, ou qui ont pour but de suppléer à l’imperfection des organes humains depuis la puissante locomotive jusqu’à l’alène du cordonnier ou à l’aiguille de la couturière, depuis le télescope ou le graphomètre jusqu’à la loupe et au compas.

2.— Les machines ont pour but soit de compléter, en quelque sorte, les organes de l’homme, en multipliant presque à l'infini leurs divers modes d’agir, soit de s’emparer des forces naturelles et de diriger leur action vers la production de lutilité,.

En agissant ainsi, c’est à dire en substituant l’action des

LA PRODUCTION. 4l

agents naturels au travail de l’homme, les machines substituent de utilité gratuite à de l'utilité onéreuse, elles anéantissent par conséquent des efforts sans diminuer en rien les satisfactions que l'humanité est appelée à en retirer. Le travail rendu disponible par les machines peut être employé à satisfaire d’autres besoins.

Pour bien se rendre compte de l’influence des machines sur le bien-être de la société, que l’on se figure un de ces appareils empruntant aux forces de la nature une puissance infinie, et employant cette puissance à produire, sans l’aide d’aucun effort humain, tout ce qui peut satisfaire les besoins les plus étendus de l’humanité. Par l’effet d’une semblable machine, tout travail de l’homme sera rendu inutile, mais tous ses besoins seront satisfaits comme s’il eût travaillé, comme s’il se fût donné beaucoup de peine. Il est évident que jamais semblable engin ne pourra exister, mais il est non moins évident que l’ensemble des machines que l’on invente chaque jour tend, sans cesse, à s’approcher de ce résultat, qu’il ne pourra jamais atteindre complétement; or cette tendance à rapprocher l'humanité du bien-être infini peut-elle être un mal (1)?

3. — Les machines sont pour l’homme des instruments de liberté et d'égalité. De Jiberté, en ce qu’elles le délivrent des travaux les plus rudes et les plus dégradants (2), en ce qu’elles affranchissent son corps pour élever son intelligence et lui faire dominer la matière.

L’homme peut subir deux genres d’esclavage: ignorant, toute manifestation des grandes forces de la nature est pour lui l’objet d’une terreur superstitieuse qui le subjugue et lui donne le sentiment de son impuissance ; il demeure courbé sous le joug de ses besoins matériels à assouvir ; faible, il est soumis aux lois du plus fort qui lui impose un travail incessant en retour d’une rémunération insuffisante. Les machines l’affranchissent de cette double servitude.

Le machiniste d’une locomotive qui commande à ce puissant appareil en lui communiquant sa volonté par un simple

(1) J. B, Say, Cours complet d'économie polilique, 1" parlie, chapitre xvr, Des machines.

(2) M. Michel Chevalier, Cours d'économie polilique, quatrième et cinquième leçons.

mouvement imprimé à un levier, sans se fatiguer, sans rien perdre de sa liberté d'intelligence, n’est-il pas de beaucoup supérieur aux quinze à vingt mille portefaix, courbés sous leur charge et que remplace avec avantage la locomotive qu’il gouverne? Le machiniste n’est-il pas aussi supérieur à ces automates humains que le général d’une armée de 15 à 20 mille hommes est supérieur à ses soldats?

N’en peut-on pas dire autant de l’homme qui dirige la machine à imprimer du New York Herald, qui tire en une nuit 60,000 exemplaires de cet immense journal, travail gigantesque auquel, sans cette machine, 600,000 copistes ne suffiraient pas? Cet homme ne peut-il pas se considérer comme le maître et le chef de 600,000 esclaves dociles qui obéissent à un signe de sa main ?

Les machines sont des instruments de liberté, car si elles n’existaient pas, il faudrait pour satisfaire les besoins actuels de la population du monde, plus d’esclaves que la terre n’en pourrait nourrir, fût-elle cultivée partout.

Les machines feront disparaître l’esclavage plus efficacement et plus rapidement que toutes les prédications des moralistes, car elles produisent avec plus d’économie que le travail des esclaves, et elles exigent pour être construites et guidées un” travail intelligent que des hommes libres seuls peuvent fournir (voir chap. 11, À 7).

Les machines sont des instruments d'égalité, car elles créent de l’utilité gratuite, et tous les hommes sont égaux devant ce qui est gratuit, comme ilsle sont devant l’air qu’ils respirent ou devant le soleil qui les éclaire.

Il faut remarquer aussi que cette égalité ne s’établit pas en abaissant la condition des hommes au niveau le plus bas, mais bien en les élevant au niveau le plus haut.

Ainsi, malgré toute leur puissance et toute la richesse dont ils disposaient, Louis XIV et Napoléon Ie" n’auraient jamais pu traverser toute la France depuis Dunkerque jusqu’à Marseille, en moins de 36 heures; aujourd’hui tout particulier peut réaliser ce fait moyennant une dépense peu considérable.

À notre époque, un simple ouvrier peut acheter un journal pour quelques centimes, et être ainsi informé de ce qui se passe dans le monde entier, Avant l’invention des journaux, le plus riche seigneur eût en vain fait des dépenses considérables, et

envoyé des agents de toutes parts; il est fort douteux qu’il eût été aussi vite et aussi bien informé que l’ouvrier au moyen de . sa dépense de quelques centimes,

Sous Louis XV, les étoffes de coton imprimé se vendaient un louis l’aune, et les dames les plus riches de la cour pouvaient seules se permettre de porter des robes de ce précieux tissu ; aujourd'hui, grâce aux machines, il est à la portée de nos plus humbles ouvrières (J. B. Say).

. Nous pourrions citer beaucoup d'exemples encore pour montrer combien les machines ont procuré, aux classes les plus nombreuses de la société, de jouissances qui étaient autrefois le privilége exclusif d’un petit nombre de gens riches, et même de satisfaction auxquelles les classes les plus.élevées elles-mêmes n’auraient osé prétendre,

4. — Malgré l’évidence de la théorie économique des machines, et malgré l’éclatante confirmation donnée à cette théorie par des faits nombreux et bien connus, elles ont encore beaucoup de détracteurs qui nient la vérité de cette théorie; la plupart des ouvriers, entre autres, croient que les machines leur ôtent le travail et font baisser le taux des salaires, et parfois cette croyance s’est manifestée par des actes de violence regrettables, tels que le bris des machines ou l'incendie des ateliers : qui les renfermaient.

Des hommes instruits et estimés, comme Malthus et Sismondi, mus par dessentiments plus philanthropiquesqu’éclairés, ont aussi condamné les machines. Mais ils ne disent pas jusqu’où va leur blâme, ils ne le limitent pas; faut-il inclure dans’ la proscription des machines, la charrue, la bêche, la hache, la scie, le marteau, l’aiguille?

Mais alors que deviendrait la civilisation ?

Et si l’on fait grâce aux unes, pourquoi condamner les autres?

La plupart des économistes qui ont traité des machines dans leurs ouvrages, n’ont pas démontré, de manière à la mettre à l'abri de toute contestation, cette vérité qu’elles ’enlèvent pas le travail aux ouvriers, mais ne font que le déplacer.

Bastiat a comblé cette lacune de la science par une démonstration irréfragable dont nous allons reproduire le fond (1).

(4) Œuvres compiètes de Bastiat, tom. V. Petits Pamphlets : Ce qu'on voil el ce qu’on ne voil pas : les machines, page 368 et suivantes.

5. — Un fabricant employait dix ouvriers dans sa fabrique, à confectionner un certain produit, et leur payait un salaire de 20 francs par jour. Il invente un procédé au moyen duquel, substituant l’action d’un agent naturel au travail deses ouvriers, ceux-ci lui deviennent inutile.

Il conserve un ouvrier pour surveiller son opération productive et renvoie les neuf autres qui, par le fait de cette invention, se trouvent sans travail et sans salaire.

Telle est en effet la conséquence la plus immédiateet la plus visible de l’adoption du nouveau procédé; c’est aussi la seule qui soit remarquée par l’observateur superficiel, c’est à dire par le plus grand nombre; et l’on se hâte d’en conclure que par l'effet des machines (le fabricant gagnant le salaire des ouvriers renvoyés par lui) le riche devient de plus en plus riche, tandis que le pauvre s’appauvrit chaque jour davantage.

Mais les conséquences de l'invention du procédé nes’arrêtent pas là: le fabricant a 18 francs de plus à dépenser par jour: de malhabiles défenseurs des machines admeltent comme incontestable qu’il se servira de ce bénéfice pour faire construire d’autres machines semblables à celle qu’il a inventée, et à augmenter sa production, ce qui rend du travail aux ouvriers déplacés ; mais Bastiat fait observer avec raison que ceci peut ne

pas arriver; il est possible en effet que l'invention consiste en un procédé qui s’exécute par la seule simplification du travail, et sans exiger l’emploi d’une machine spéciale; il se peut aussi que l'inventeur, satisfait de .son bénéfice, ne cherche pas à l’augmenter en étendant sa fabrication. Même dans ces cas extrêmes, et en apparence défavorables aux ouvriers déplacés, il n’arrivera pas moins que, d’une façon ou d’une autre, le fabricant dépensera ses 18 francs, qui serviront alors à payer du travail dans cette mesure, c’est à dire à donner de occupation

à 9 ouvriers sans ouvrage. :

Nous disons » sans ouvrage r», car il est évident que des travailleurs déjà occupés ne quitteront pas un labeur connu et qui leur assure des moyens d’existence pour accepter une tâche nouvelle pouvant exiger aussi un apprentissage nouveau et leur faire courir des chances inconnues.

Il y a donc toujours la même somme de salaires distribuée, après comme avant l'invention du procédé ou de la machine.

Le seul inconvénient qu’elle occasionne, c’est le déplacement

de quelques ouvriers, inconvénient compensé d’ailleurs, comme nous venons de le voir, par du travail en quantité équivalente donné à d’autres ouvriers jusqu'alors inoccupés, mais quelque grave qu’il puisse être pour les premiers, et en admettant que ceux-ci ne puissent retrouver d’autre travail nulle part, ce qui est peu probable, il n’est que momentané, tandis que l’économie réalisée par le fabricant est permanente.

Les ouvriers ne sont donc pas appauvris ni ruinés par les machines ; en supposant que l’inventeur conserve pour lui tout le profit de l'invention, leur sort reste le même. Mais il arrive ordinairement que la-concurrence, suscitée et stimulée par les profits extraordinaires de l’inventeur, fait imiter le procédé ou la machine et répandre l’usage de procédés ou de machines analogues, ce qui tend à faire profiter la société entière du bé- -néfice de l’invention, y compris l’ouvrier lui-même, s’il est consommateur du produit dont la fabrication a été rendue plus économique par l'emploi des machines, Nous reviendrons sur cette démonstration pour la compléter, en traitant de la corcurrence (voir 2° section, chap. 1x).

6. — En aucune contrée, l’intelligence des ouvriers n’est assez cultivée jusqu'ici pour qu’ils n'aient pas à redouter pour quelque temps de voir l’action des machines se substituer au travail, encore en grande partie manuel auquel ïls doivent leurs moyens d’existence. Cependant, pour diverses causes, dont nous allons énumérer les principales, la propagation des nachines ne peut jamais avoir lieu avec une rapidité telle, qu’elle ait pour résultat le déplacement simultané d’un grand nombre d'ouvriers en peine de trouver ailleurs un travail analogue à celui auquel ils étaient habitués, ou même d’obtenir, dans l'intervalle qui s’écoulerait avant qu’ils eussent trouvé cette occupation, les secours de la charité ou d'institutions de prévoyance. Les causes pour lesquelles une semblable calamité n’est pas à craindre pour les travailleurs, sont les suivantes:

a, L’inventeur d’une machine nouvelle cherche à en conserver le secret aussi longtemps qu’il le peut, si la propriété ne lui en est pas garantie par la loi et respectée par la moralité publique, Si cette garantieet ce respect existent, le propriétaire de la machine vendra l’autorisation de s’en servir à un prix assez élevé pour qu’il puisse profiter d’une partie de l’utilité

gratuite engenärée par cet agent mécanique, ce qui diminuera l’avantage que les acheteurs trouveraient à s’en servir et à le multiplier. Dans l’un comme dans l'autre cas, cette multiplication sera donc lente.

b. Ainsi que J.B. Say le fait remarquer avec raison, l'esprit de routine qui anime la plupart des industriels les fait hésiter pendant longtemps à remplacer leurs vieilles machines et leurs anciens procédés, même quand ils en ont reconnu les inconvénients, par des machines nouvelles ou des procédés perfectionnés dont les avantages sont évidents. Ce n’est qu’au moment où la concurrence les menace de ruine qu’ ils se décident à FN l'invention.

Un obstacle très considérable à la propagation des machics: surtout dans les contrées où l’on s’est encore peu servi d'agents mécaniques, c’est la difficulté de trouver, d’une part, des établissements où elles puissent être réparées en cas de dérangement, et, d’autre part, des ouvriers capables de les conduire et de les entretenir en bon état. IL faut attribuer à cette cause notamment la lenteur extrême avec laquelle l’outillage se perfectionne dans les contrées agricoles, éloignées des centres manufacturiers, et, par conséquent, des ateliers pour la construction et la réparation des machines.

Une cause analogue entrave l’emploi des agents mécaniques dans l’exploitation des mines en Espagne et dans l’Amérique espagnole.

d. Enfin la multiplication des machines exige l’accroissement préalable du capital, car, non seulement elles en sont formées, mais l’établissement de toute machine suppose ordinairement l’immobilisation d’un certain fonds sous forme de terrain, de bâtiments et d’autres accessoires, et en outre elle exige, pour fonctionner, un approvisionnement plus considé-

rable de matériaux, c’est à dire un accroissement du capital circulant. À

Or,ainsi qu’on l’a vu dans le chapitre précédent, le capital ne s’accroît que lentement, par l’excès de la production, sur ce qui est nécessaire à l’entretien des producteurs et des instruments dont ils se servent ; les machines ne peuvent donc se multiplier plus rapidement que le capital; et les procédés au moyen desquels de l’utilité gratuite est substituée à de Putilité onéreuse par la seule simplification du travail, sans l’aide

d'agents mécaniques nouveaux, exigent eux-mêmes un accroissement de capital pour être mis en œuvre (1). 1. — Quoique le mal résultant du déplacement des travailleurs par les machines n’existe pas, au point de vue social, puisqu'il est toujours exactement compensé par un bien équivalent, qui s’ensuit pour d’autres membres de la société, ce mal ne se réalise pas moins, au point de vue individuel, pour ceux qui ont été déplacés et aux intérêts desquels 11 importe peu que l’oisiveté forcée d’autres individus ait cessé dans la même mesure. [l est cependant un moyen dont les travailleurs peuvent user pour se soustraire aux effets de la concurrence des machines : c’est le développement de leur intelligence. Les machines, en effet, ne produisant jamais qu'un effort purement matériel, ne peuvent remplacer qu’un travail humain de même genre; mais, ne pouvant penser, elles ne peuvent, non plus, substituer leur action au travail intellectuel. Au contraire, plus les machines se multiplient, plus ce genre de travail devient indispensable, et pour les construire et pour les diriger. Le conducteur d’une locomotive, par exemple, a incontestablement besoin de déployer plus d’intelligence que tous les portefaix réunis, qu’il remplace dans le transport d’un même fardeau.

L'expérience, d’ailleurs, est d’accord avec la science pour démontrer ce double fait, que les machines font disparaître l'esclavage et font apparaître les hommes d'intelligence et, par conséquent, les hommes libres. En effet, la propagation des machines les contraint, d’une part, à cultiver cette intelligence sous peine d’être .successivement déplacés de tous les emplois qui les font vivre ; d’un autre côté, en leur procurant des moyens d'existence au prix de moindres efforts, elle leur crée le loisir nécessaire au développement de leurs facultés intellectuelles. Un fait qui démontre encore l’influence favorable de la multiplication des machines sur le développement intellectuel des ouvriers appelés à les faire fonctionner ou à leur servir d’auxiliaires, c’est que, dans tous les grands centres de pro-

(1) M. Masson, secrétaire de la chambre de commerce de Verviers, démontre dans une brochure intitulée : Comparaison des conditions de fabrication entre la Belgique et l'Angleterre, pag. 29, que le capital appliqué à la filature de la laine ne s’accroit moyennement en Angleterre que de 4 p. c. par an, et qu'à Verviers où cette industrie est très prospère, cet accroissement n’est que de 5 p. c. annuellement.

duction où l’industrie, par ses rapides progrès, exige le concours d’agents mécaniques de plus en plus nombreux, les manufacturiers eux-mêmes cherchent à faciliter le développement intellectuel de la classe ouvrière, en créant des écoles, en perfectiornant celles qui existent déjà et en encourageant la jeunesse laborieuse à les fréquenter. Nous pourrions citer, à l'appui de ce fait, plusieurs des grands centres manufacturiers de l’Angleterre : Mulhouse, etc., en France; Verviers, Liége et quelques manufactures de Gand et de Termonde, en Belgique.

8, — On accuse aussi les machines de provoquer une production surabondante et d’engendrer, par là, ces crises commerciales si fréquentes à notre époque, et qui causent de si funestes perturbations dans la société et, surtout, dans les moyens d’existence des classes laborieuses. Accuser les machines de causer une production surabondante est un véritable non-sens et une dérision, en présence de tous les besoins non satisfaits qui existent dans la société ; multiplier les produits n’est-ce pas accroître le bien-être de ceux qui les consomment, et cet accroissement peut-il jamais être considéré comme un mal.

Il se peut seulement que l’on produise plus de marchandises qu’il n’en peut être consommé dans un temps et dans un lieu donnés, parce que, dans ce temps et dans ce lieu, une cause quelconque, telle qu’une guerre ou une récolte manquée, ont tari les ressources ordinaires des acheteurs et enrayé la production. Les crises, dont le monde civilisé souffre parfois, sont donc les conséquences, soit d’accidents naturels dont les progrès de l’industrie atténuent plus qu’ils n’aggravent les effets, soit de guerres et d’autres entraves opposées, par les mauvaises passions des hommes, ou par une législation vicieuse, à ce que la production trouve son équilibre naturel sur toute la surface du globe.

Il est injuste d’accuser les machines des maux qui sont dus à l’imprévoyance et aux mauvaises passions des hommes, ou bien encore à leur ignorance des lois économiques qui régissent la société.

N'est-il pas bien plus raisonnable d’attribuer ce manque d'équilibre au défaut de la production, entravée par quelque calamité plutôt qu'à son excès.

9, — Sous l’heureuse influence des machines, l’industrie du coton a fait d’immenses progrès en Europe et dans l’Amérique

du nord depuis près d’un siècle; et la culture de cette matière textile a pris une extension correspondante dans tous les pays du monde où elle est susceptible de croître, mais principalement aux Etats-Unis d'Amérique.

On peut citer un grand nombre de faits à l’appui de la théorie qui démontre que les machines déplacent seulement le travail des ouvriers, et qu'en somme elles améliorent leur condition au lieu de la rendre plus mauvaise, Maïs, parmi ces faits, aucun n’a autant d'importance, par l'étendue et la généralité de ses résultats, que l’histoire des progrès de l’industrie du coton depuis moins d’un siècle.

Avant 1769, époque vers laquelle Arkwright et Hargrave inventèrent leurs machines à filer le coton, le travail de cette matière n’avait qu’une faible importance en Europe; le plus grand nombre des tissus, et parmi ceux-ci les plus beaux et les plus fins, venaient de l'Inde ; on en fabriquait peu en Europe, ainsi que le prouve la faible quantité de coton brut importée à cette époque. Mais à mesure que les premières machines à filer le coton se répandirent et se perfectionnèrent, et que l’on inventa une foule de machines accessoires pour le purifier et le préparer à être filé, les fabriques de fils et de tissus de

. coton augmentèrent en nombre et en importance. Il en fut surtout ainsi lorsque Watt eut mis au service de ces fabriques, dont la force motrice avait été jusque-là les chutes d’eau et les

. chevaux, sa belle et puissante machine à vapeur à double effet,

Aussi, à partir de cette époque, l’industrie du coton en Angleterre marcha-t-elle à pas de géants. Dès 1781, ce pays recevait du dehors 13,000 balles de coton environ représentant un poids de 2,350,000 kilogrammes. L'augmentation rapide de la demande du coton brut, qui fut la conséquence du déve- . loppement des manufactures, engagea les habitants des Etats- Unis d'Amérique à étendre la culture du coton que l’on avait peu exporté jusqu'alors, et qui n’était filé et tissé dans le pays que chez les gens de la campagne.

En 1791, les États-Unis exportaient 4,354 balles ou 138,000 kilogr. de coton brut; la culture et l'exportation de cette matière textile prirent une très rapide extension après l’année 1794, en laquelle fut inventée aux États-Unis le Savgin ou machine à nettoyer le coton, qui épargnait aux planteurs des opérations manuelles longues et dispendieuses,

La culture aussi se perfectionna, et le chiffre des exportations de coton brut de ce pays s’éleva progressivement jusqu'à 468,872,000 kilogr., en 1858, tandis que sa récolte était de 536,628,000 kilog. |

En même temps, les fabriques des Etats-Unis, armées de plus de 6 millions de broches (1) travaillaient 819,000 balles de coton, dont une partie était destinée à l’usage du pays, et le restant à l'exportation sous forme de tissus.

En 1856, il y avait en Angleterre 2,210 établissements employant 28,010,000 broches et 379,213 ouvriers et ouvrières au seul travail de fabrique, sans compter le très grand nombre (évaluéà 2,000,000) de ceux quisontemployés dansles industries accessoires, auxiliaires indispensables des fabriques de coton.

Le prodigieux développement de l’industrie du coton ne s’est pas borné seulement à l'Angleterre et aux États-Unis d’Amérique; presque tous les Etats de l’Europe y ont pris une part plus ou moins large, ainsi que l’indique le tableau suivant de la force productive de l’industrie cotonnière des principaux - Etats de l’Europe continentale pendant l’année 1857 (2) :

NOMS NOMBRE IMPORTATION | CONSOMMATION des de en -en PAYS. BROCHES. BALLES DE 181 x. BALLES.

TANGO RS 5,000.000 : 447,600 390,496 Belgique” 271 4e, 700,000 62,000 44,199

Hollande . … . » 108.000 AOIIVETEIN EST, 2,600,000 191,000 AnirIehe A ETES 1,740,000 »

RE EE 1,350,000 71,823 AUSO TE Re Je Rene 2,000,000

Espagne ne 800,000

HHARO SEE AU 709,000

PiÉMONER ME RTE 300,000

(1) Une broche est une petite verge d'acier poli qui, aidée des cylindres élireurs, allonge, tord et enroule le fil, et exécute ainsi le travail d'une fileuse, mais en opérant avec beaucoup plus de rapidité et de régularité qu'elle, sans jamais se fatiguer. L'ensemble de ces broches représente done le travail presque gratuit de plusieurs millions de fileuses, dent l'entretien ne coûte qu’un peu de houille, de fer et d'huile. |

(2) Tous ces chiffres ont été extraits de l’article coron du Dictionnaire

LA PRODUCTION. di

Pour se rendre compte de cette force productive dans le monde entier, il faudrait connaître la production des pays arriérés tels que la Perse, l'Inde, la Chine, l'Afrique, etc., où l’on fabrique encore des tissus de coton sans l’aide des machines,

Quoi qu’il en soit, on évalue aujourd’hui approximativement la quantité de coton brut produit dans le monde entier, chaque année, à 1,936,675,000 kilog.

Que l’on joigne donc aux ouvriers qui élaborent le coton dans les manufactures, ceux qui le cultivent et le transportent, - brut ou travaillé, dans toutes les parties du monde, et l’on

pourra se faire une idée de la partie considérable de la population du globe qui, grâce aux machines, emprunte ses moyens d'existence au travail du coton.

Non seulement les machines à élaborer le coton ont, en se multipliant et en se répandant partout, donné du travail à des millions d'ouvriers et à différentes professions, en développant les industries agricoles manufacturières et voiturières, et même les industries extractives par la grande consommation de charbon et de fer qui en est résulté, mais ces machines ont propagé l'aisance et le bien-être en mettant à la portée de toutes les classes de la société une immense quantité de tissus variés, à bas prix, applicables à une foule d’usages, et satisfaisant ainsi, avec une faible somme d’efforts, une grande quantité de besoins.

Partout où les machines sont employées en grand nombre à utiliser les forces de la nature, on peut remarquer qu’elles exercent sur l'humanité une action bienfaisante comme celle qui résulte des vêtements mis à la portée de tout le monde par les appareils à élaborer le coton.

Les chemins de fer et les locomotives; les machines d’épuisement, d'extraction et de ventilation des mines, qui permettent la production d’une si grande quantité de houille, représentant de la chaleur et de la force motrice à bas prix; les machines à imprimer, qui mettent l'instruction à la portée de tous, etc., et bien d’autres encore, peuvent servir à démontrer que les machines augmentent dans une proportion considérable, l’aisance générale, et que, partout à côté d’elles, les ouvriers trouvent un travail abondant et bien rémunéré.

universel du commerce et de la navigation, publié par MM, Guillaumin et Cie, à Paris. É

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