‹ Traité élémentaire d'économie politiqueChapitre 14 sur 57 · LA DIVISION DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

LA DIVISION DU TRAVAIL

1. Nécessité et avantages de la division du travail. —2. Exemple de cet avantage, — 3. Divisions établies dans les travaux de la société — 4. Influence de la division du travail sur la puissance productive de l’industrie manufacturière. — 5. Exemples à l'appui. — 6. Les avantages de la division du travail s'étendent à toutes les manifestations de l’activité humaine, — 7. Exemple de l'application de la division du travail aux sciences, cité par M. Garnier. — 8. Objections opposées aux avantages de là division du travail, et réfutation de ces objections. — 9. La division du travail amène le groupement des industries de même espèce. Avan- {ages qui résultent de là.

1. — Dès l’origine de la société, les hommes ont dû se partager les travaux destinés à pourvoir à la satisfaction de leurs besoins individuels ou collectifs, de telle manière qu’un homme appliquant ses facultés à satisfaire un des nombreux besoins de ses semblables, recût, en retour de ceux-ci, les services nécessaires à la satisfaction de ses propres besoins. Cette séparation des occupations s’est étendue à mesure que les hommes sont devenus plus nombreux et plus éclairés, et que leurs relations mutuelles se sont multipliées, et réciproquement l’extension donnée à la division du travail a puissamment contribué à accroître le bien-être et La civilisation dans la société, et à faciliter les relations des hommes entre eux. Les avantages que l'humanité retire de la division du travail sont principalement les suivants : |

a. Elle rend possible l'échange, et en confère les avantages aux hommes (voir 2e section chapitre vit), c’est à dire qu'elle distribue à l'humanité entière, à la seule condition de rémunércr la peine prise pour les approprier et les transporter, les

dons gratuits que la nature a inégalement répartis sur notre globe.

à. Elle permet à l'humanité de mieux développer ses facultés et de les utiliser plus complétement,

Ceci, pour être bien compris, exige quelques explications : les hommes naissent avec des aptitudes diverses qui se diversifient encore par l'éducation qu’ils reçoivent, par le milieu où - ils sont placés et par quelques autres circonstances. A chacune de ces aptitudes correspond un travail spécial auquel elle est propre; si toutes sont utilisées, la société en retire un maximum d'utilité, si les unes le sont incomplétement, les autres

pas du tout, une grande partie de leur utilité est perdue.

… 2. — Supposons un mathématicien, robuste d'esprit, mais faible de corps; si le travail n’est pas divisé, il sera souvent obligé d'abandonner ses calculs pour travailler à son entretien matériel, à la culture de la terre, par exemple, travail auquel son défaut de forces le rend impropre; et pendant ce temps ses meilleures facultés seront mal utilisées. Supposons, d'autre part, un vigoureux campagnard, obligé de quitter le labour ou la récolte pour se livrer à des combinaisons mathématiques auxquelles son éducation ne l’a pas initié; il ne produira pas non plus toute l’utilité dont il est susceptible. Mais que le mathématicien et le paysan s’entendent pour se partager ces deux genres de travail, suivant leurs aptitudes respectives, et aussitôt Le résultat de leurs efforts sera doublé puisque chacun d'eux aura accompli le travail pour lequel il était le plus fort et le plus habile,

En même temps le mathématicien, toujours occupé de combinaisons et de calculs, et le laboureur toujours attaché au travail des champs, se perfectionnent par l’usage incessant de leur faculté de prédilection, et lui font atteindre son plus haut degré de puissance.

Ce qui vient d’être dit du mathématicien et du laboureur s’applique à toutes les professions. On est donc fondé à dire; comme ci-dessus, que par la division du travail les facultés humaines reçoivent un plus grand développement et sont plus complétement utilisées. |

Il résulte aussi de ce qui précède que la division du travail implique l’association des forces; principe fécond dont les avantages seront indiqués dans le chapitre suivant,

3. — Les travaux si multiples qui servent à la satisfaction des besoins de l’homme et au maintien de la société, peuvent se diviser en plusieurs séries ou groupes de professions pour lesquelles Ch. Dunoyer dans son beau livre de la Liberté du travail, a proposé la classification suivante, aujourd’hui adoptée par les économistes (1) :

1° Les professions libérales qui, agissant directement sur l’homme ne fixent pas ordinairement la valeur qu’elles créent dans des choses tangibles. Les professions libérales sont celles qui s’occupent du maintien de la sécurité des personnes et des biens, du sacerdoce religieux, de la conservation et du rétablissement de la santé, de l’enseignement, de la culture des sciences, des lettres et des beaux-arts,

2° Les professions industrielles qui agissent sur les choses. Elles comprennent :

a. Les industries extractives telles que la chasse, la pêche, la cueillette des produits spontanés du règne végétal, l’exploitation des minéraux utiles.

&. Les industries agricoles qui recueillent aussi les produits du sol et du règne animal, maïs après en avoir provoqué la naissance,

c. Les industries manufacturières. Ce sont celles qui ajoutent une utilité nouvelle aux produits des deux autres industries.

d. Les industries voiturières. Celles-ci mettent les industries précédentes en rapport entre elles et avec les consommateurs, en transportant leurs produits, soit à travers l’espace, soit à travers le temps.

La division du travail est poussée fort loin dans les professions libérales et surtout dans les sciences. Jadis un savant pouvait connaître tout ce qui avait été écrit par ses prédécesseurs; aujourd'hui, s’il veut contribuer au progrès des

(1) Les anciens économistes, y compris Adam Smith, niaient la productivité des professions diles libérales, et ne les comprenaient point dans l'énumération des classes de la société dont le travail produit de la valeur. Ch. Dunoyer a séparé le premier les industries extractives des industries agricoles avec lesquelles on les confond à tort. Il a substitué l'expression « industries voiturières » à celle de « commerce, » qui signifie simplement échange, par lequel était désignée l’industrie qui s'occupe principalement du transport des produits,

LA PRODUCTION. is)

sciences, il doit se borner à cultiver une très faible partie de leur immense domaine.

Dans la piupart des industries extractives, restées en quelque sorte dans leur état primitif, le travail n’est que fort incomplétement divisé.

L'industrie minière seule compte parmi ses plusimportants progrès une ingénieuse distribution des opérations entre ses travailleurs.

La division du travail est plus étendue dans les industries agricoles qu’on ne le croit généralement.

La diversité du climat et du sol, la nature, l’étendue et la situation des surfaces cultivables, le capital plus ou moins considérable dont le cultivateur peut disposer, etce., sont autant de circonstances qui font varier les produits et les procédés de la culture.

Il y eut une époque où le fabricant élaborait ses produits pendant l’hiver, seulement ; l’été venu, il les colportait luimême de ville en ville, et ne rentrait chez lui pour recommencer sa fabrication, qu’après avoir tout vendu.

Cette industrie primitive s’est entièrement transformée ; lartisan est devenu manufacturier, et dès que les opérations de la manufacture se sont étendues et compliquées, elles se sont successivement divisées en plusieurs branches, donnant lieu chacune à une profession industrielle distincte.

Aujourd’hui un négociant peut envoyer des marchandises dans toutes les parties du monde sans sortir de son cabinet, en répartissant les opérations de son commerce entre une multitude d’agents divers, tels que banquiers, agents de change, courtiers, commissionnaires, assureurs, armateurs, patrons de navires, matelots, entrepreneurs de magasinage, etc., etc. Cette grande division du travail dans l’industrie voiturière a considérablement accru le nombre et l’importance des services rendus à la société.

4, — C’est surtout par sa remarquable influence sur les progrès de l’industrie manufacturière que les effets de la division du travail ont attiré l’attention des économistes.

Cette division jointe à l'invention d’ingénieuses et puissantes machines, et au perfectionnement des voies de communication est, en effet, la cause principale du prodigieux développement qu'a pris l’industrie manufacturière depuis moins

d’un siècle, ainsi que de la grande multiplication et de l’extrême bon marché de ses produits.

Voici les causes principales auxquelles on peut attribuer l'influence de la division du travail sur Le bas prix des produits de l’industrie,

a. L’ouvrier acquiert une grande habileté et une extrême rapidité d’exécution dans des travaux simples et continuellement répétés.

b. La simplicité des opérations qu’il exécute lui fait aisément découvrir les procédés et les instruments les plus propres à perfectionner et à abréger son travail.

c. Un travail peu compliqué étant à la portée des intelligences les plus faibles et des moindres forces physiques, il peut être confié à des femmes, à des enfants, à des vieillards, à des estropiés qui se contentent d’un faible salaire, tandis que les travaux difficiles sont seuls réservés aux ouvriers robustes et intelligents, dont la rétribution est plus élevée.

d, Dans le travail divisé, les matériaux et les outils employés sont un minimum par rapport à la somme de travail nécessaire à leur élaboration et à leur mise en œuvre, car ils ne chôment jamais, le capital est donc employé plus avantageusement.

e. Enfin les ouvriers eux-mêmes, toujours occupés à un travail unique, ne perdent pas de temps à changer de place, d’attitude, d'outils, et à ramener leurs idées vers un ouvrage nouveau.

5. — a. Un grand nombre d’exemples peuvent servir à montrer combien on peut acquérir d'adresse, de promptitude et de précision dans un travail souvent répété. Nous nous bornerons à en citer deux : un homme sachant calculer, mais peu habitué à faire des additions, mettra un temps fort long à faire la somme d’une colonne de chiffres, même peu étendue, et il devra recommencer au moins trois fois pour avoir la certitude de ne pas s'être trompé; tandis qu’un agent comptable habitué à cet exercice ajoute ensemble plusieurs chiffres, d’un seul coup d’œil, et achève son addition en un instant, sans se tromper et sans devoir la recommencer pour la vérifier.

Un batteur d’acier étire facilement une barre de ce métal, parfaitement droite et carrée, sous un marteau mû par la vapeur, et qui bat 400 coups par minute, tandis qu’un forgeron

adroit, mais qui n’est pas habitué à ce genre de travail, ne pourra ni retourner, ni avancer, ni reculer la barre d’acier sur lenclume pendant les intervalles très courts qui séparent deux coups consécutifs du marteau; alors celui-ci frappera toujours la barre à la même place, et l'écrasera.

b. S'il faut le génie exceptionnel d’un Fulton ou d’un Stéphenson pour inventer des machines aussi compliquées que les . bateaux à vapeur et la locomotive, il ne faut qu’une dose d’intelligence fort ordinaire pour découvrir, en y songeant sans cesse, un outil ou un procédé propre à abréger ou à faciliter un travail déjà très simple. De là vient que des ouvriers inventent fréquemment les outils et les procédés qui abrégent leur travail, ou en perfectionnent les résultats,

ce. Dans l’antiquité, certains peuples mettaient à mort les enfants qui naissaient chétifs ou contrefaits, parce qu’ils étaient impropres à subvenir à leurs besoins par le travail, et qu’ils tombaient ainsi à la charge d’une société déjà fort pauvre; on en faisait autant des vieillards et des infirmes, et de nos jours cet exemple est encore suivi par quelques peuplades peu civilisées. La division du travail, fournissant de loccupation même aux moindres facultés, et produisant d’ailleurs le bon marché d’une quantité de produits, agit de concert avec la morale pour faire cesser cette coutume inhumaine; elle sauve ainsi la vie à bien des malheureux, et elle contribue même à leur rendre l’existence moins pénible,

Les progrès de la civilisation ont donc fait condamner la pratique barbare que nous venons de signaler comme contraire à La religion et à la morale, mais la division du travail a contribué d’une manière plus efficace encore à la faire cèsser en la rendant inutile, Nous espérons rencontrer plus d’une fois encore l’occasion de montrer, dans ce traité, combien le progrès économique est intimement lié au progrès nya de la société.

d. Que l’on se figure un artisan qui fasse à La fois vs métiers de charron, de charpentier, de menuisier, d’ébéniste et de tourneur; quoique ces métiers se ressemblent en quelques points, il ne lui en faudra pas moins cinq ateliers, cinq approvisionnements de matériaux, cinq séries d'instruments et d’outils;-dont quatre chômeront pendant qu'il se servira de la cinquième,

Ce sont donc quatre capitaux sur cinq qui resteront toujours inactifs, tandis que s’il ne faisait qu’un seul métier, son capital entier serait toujours occupé.

e. De plus il perd beaucoup de temps à aller d’un atelier à l’autre, pour y trouver l’outil dont il a besoin et pour reprendre, en s’en servant, l’habitude qu’il a perdue jusqu’à un certain point, pendant qu’il faisait autre chose.

6. — La plupart des économistes, à partir d'Adam Smith, qui a commencé ses Recherches sur la richesse des nations par un admirable chapitre sur la division du travail, ont cherché dans les procédés de l’industrie manufacturière des exemples servant à montrer combien, par l'application de ce principe, la puissance productive de l’homme est açcrue. De ce fait il est résulté la croyance presque générale que ce système n’est guère applicable, ou, tout au moins, qu’il ne recoit ses applications les plus constantes et les plus utiles que dans ce genre d'industrie.

C’est là une grave erreur, car non seulement, il est appliqué, avec non moins de succès, dans toutes les autres industries, même dans celles qui semblent le moins susceptibles d’en faire un usage étendu, telles que l’agriculture et l’exploitation des mines, mais il n’est aucune branche de l’activité humaine à laquelle ce principe ne puisse convenir et qui n’emprunte une puissance plus grande à son concours, chaque fois qu’il y est appliqué avec intelligence.

. — C'est ce qui est démontré en ce qui concerne les œuvres de l’intelligence par le fait suivant qu nous empruntons à M. Joseph Garnier (1) :

” À l’époque de l'adoption du système métrique, le savant mathématicien de Prony s’était chargé de dresser des tables logarithmiques et trigonométriques pour la nouvelle division centésimale du cercle, plus une table de logarithmes :

des nombres de 1 à 200,000 ; et l’érection de cet immense labeur le mettait fort en peine. Il en avait pour un siècle, même avec d’habiles coopérateurs. Un jour qu’il se promenait dans les rues de Londres, ses veux furent attirés, devant létalage d’un libraire, par le titre du livre qu'Adam Smith

(1) Éléments d'économie politique, par M. Joseph Garnier, professeur, etc. Paris, Garnier frères. 4° édition.

venait de publier quelques années auparavant et qui commence par le chapitre sur la division du travail. Ce fut pour le savant français comme un trait de lumière, L’exemple des épingles vint le tirer d’embarras. Il forma une section de cinq ou six savants pour la recherche de nouvelles formules, une section de sept à huit autres mettait les formules en chiffres, une troisième section calculait. Dans chacune de ces sections, la besogne fut subdivisée; dans la troisième, par exemple, des sous-sections faisaient les additions, d’autres les soustractions, etc., d’autres les preuves. De cette façon, l’illustre géomètre parvint à wanufaclurer en quelques années dix-sept gros in-folio de chiffres.

» La division du travail peut donc aussi être employée avec succès aux travaux de l'esprit, »

8, — On a prétendu que les nombreux avantages dus à la division du travail dans les manufactures étaient plus que compensés par la dégradation morale et physique qu’elle produit chez les ouvriers. C’est une erreur. Quand une opération a été tellement simplifiée par la division du travail, qu’elle se réduit à un mouvement continu de va et vient ou de rotation, l’ouvrier est remplacé par un agent moins coûteux, par un moteur inanimé agissant sur un levier ou sur une manivelle, Les seuls travaux où une machine ne puisse être substituée à l’ouvrier, sont ceux dans lesquels un certain effort d'intelligence s’ajoute au travail musculaire. La division du travail tend donc plutôt à élever qu’à abaisser le niveau intellectuel de l’ouvrier. Il y a, d’ailleurs, dans les travaux, des moments où la main achève machinalement ce que l’intelligence a commencé; pendant ces moments, celle-ci est en repos, elle peut se porter sur d’autres objets, et l’ouvrier, tout en travaillant, peut étendre ses pensées au delà des murs de son atelier.

La division du travail amenant forcément l’agglomération des ouvriers, ils peuvent se communiquer leurs idées au sortir de la fabrique, et il résulte de ce loisir de penser et de cette faculté de communiquer ses idées, que l’intelligence se développe ; c’est ce que prouve la supériorité intellectuelle des ou: vriers des grandes villes sur ceux des campagnes.

Le reproche fondé sur la dégradation physique semble le mieux établi; car l’ouvrier, dont un seul organe fonctionne, est obligé, par cela même, de laisser tous les autres dans un

repos forcé qui nuit à leur développement. Il s’établit alors entre ses organes une disproportion fâcheuse qui le rend chétif et difforme. |

Mais quand on songe combien son travail est rendu plus productif par sa division, on comprend que, pouvant achever la même tâche dans un temps bien moindre, il lui reste du loisir à consacrer à des exercices corporels et intellectuels, propres à rétablir l’équilibre entre ses organes.

On a dit aussi que sous le régime du travail divisé l’ouvrier étant complétement dépendant du maître, celui-ci pouvait le renvoyer à son gré et le remplacer facilement, ce qui ne pourrait se faire pour un travailleur dont l’apprentissage aurait été long et difficile. Il faut remarquer que l’ouvrier ainsi renvoyé fera très facilement l’apprentissage de quelque travail nouveau, aussi simple que celui qu’il vient de quitter, et qu’ainsi sa dépendance du maître n’est pas plus grande que si le travail n’était pas divisé, On pourrait ajouter que les manufactures où le travail est très partagé occupent ordinairement beaucoup d'ouvriers et comportent de grands bâtiments, des machines nombreuses et puissantes et des approvisionnements considérables de matières à élaborer, ce qui constitue un grand capital se détériorant rapidement et dont l’intérêt se perd quand il chôme, c’est à dire quand le maître congédie ses ouvriers. Dans un atelier où le travail est peu divisé, où peu d'ouvriers au contraire sont occupés et dont le capital est de faible importance, le maître qui renvoie ses ouvriers n’éprouye guère ‘ d'autre perte que la suppression du bénéfice qu’il faisait par leur aide, On voit par là que sous le régime du travail divisé, les ouvriers sont moins exposés à des chômages que sous celui du travail non divisé,

Le seul reproche fondé que l’on puisse adresser à la division du travail, c’est qu’elle nuit à la santé et au développement physique des ouvriers, au moins dans les fabriques où ils sont enfermés en grand nombre, et dès leur enfance, dans des ateliers resserrés, mal ventilés et mal éclairés. Cet inconvénient, qui n’est pas essentiellement inhérent à la division du travail, pourrait être considérablement amoindri par les patrons, s'ils comprenaient bien cette vérité, confirmée par l’expérience que la somme de travail fournie par un ouvrier peadant une journée n'est pas en raison de sa durée # et que cette même somme aug-

mente, à salaire égal, en raison de l’état de santé de l’ouvrier, état qui dépend lui-même des conditions hygiéniques où il passe sa vie. Si ceci était bien compris, la durée du travail journalier serait plus courte, et les ateliers seraient plus spacieux, mieux aérés et plus accessibles à la lumière solaire.

Théoriquement la division du travail donne elle-même le moyen de remédier au mal qu’elle cause, car en premier lieu, le bon marché des produits créés par le travail divisé amène la hausse des salaires (voir la démonstration de ce fait dans le chapitre intitulé: Du revenu de la classe ouvrière), Ensuite, par cette même division du travail, plusieurs membres d’une même famille obtiennent des salaires tandis que le père seul en gagne sous le régime du travail non divisé.

Il résulte de ces deux causes réunies que la division du travail augmente l’aisance des familles ouvrières, et leur permet, par conséquent, de pourvoir à leur existence avec un labeur journalier moins long, et de consacrer le restant de la journée soit à une promenade en plein air, soit à des exercices gymnastiques, soit à l’étude, afin de développer ainsi les organes que le travail de l’atelier laisse dans un repos forcé, Mais malheureusement les choses ne se passent guère ainsi dans la pratique, car d’une part les patrons tiennent encore beaucoup aux longues journées de travail, afin que les machines chôment le moins longtemps possible, et d’autre part il n’y a qu’un petit nombre d'ouvriers qui consacrent l’excédant de leur salaire ou de leur temps au perfectionnement de leurs facultés.

9.— La division du travail est une des causes principales de l’agglomération des industries manufacturières autour de certains centres communs. Ce groupement est principalement causé par la nécessité où se trouvent les entrepreneurs d’industrie de se placer au milieu d’une population ouvrière nombreuse et exercée au genre de travail dont ils ont besoin,

De leur côté, les ouvriers se fixent de préférence là où leur travail est demandé par plusieurs fabriques de même espèce ; ils évitent ainsi l’alternative assez: fâcheuse de subir la loi d’un seul maître, ou de devoir recourir à un déplacement coûteux et pénible, pour trouver du travailailleurs. La division du travail agit donc encore ici en diminuant la dépendance réciproque du maître et de l’ouvrier, ce qui ne nuit cependant pas à cequ’il s’établisse entre eux une solidarité volontaire,

Un autre intérêt vient encore ajouter à cette tendance des industries manufacturières de même espèce à se grouper ensemble, c’est l’économie qui résulte de la satisfaction en commun de certains besoins. (Voir la be section, chapitre xxv).

Des voies de communication, chemins de fer, canaux ou routes, qui ne se créeraient pas pout une-seule fabrique, s’établissent dès qu’un certain nombre de celles-ci leur assurent des transports en quantité suffisante pour compenser leurs frais d'établissement. Il en est de même de certaines industries accessoires telles qu’ateliers de construction et de réparation de machines, etc. Enfin, en commun, ces fabriques peuvent obtenir à un prix moins élevé les services de certains hommes spéciaux, tels que des savants ou des artistes.

Il existe de nombreux exemples du groupement des industries semblables ; sans sortir de la Belgique, on peut citer Gand pour ses fabriques de fils et des tissus de coton; Verviers pour celles des fils et des tissus de laine cardée; Tournai pour la bonneterie; Liége pour ses armes à feu; Charleroi pour ses verreries et ses clouteries, etc. Dans tous les pays où l’industrie manufacturière est très développée, on remarque cette même tendance à la concentration (1).

(4) Voir la quatrième de nos Études de morale et d'économie polilique, intitulée : es Intermédiaires, dans laquelle nous montrons comment les diverses professions se spécialisent à mesure que l’industrie se développe et comment cette application de la division du travail contribue à son progrès.

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