Traité élémentaire d'économie politique
I. Les peuples anciens : Phéniciens et Grecs. — II. Empire romain. Le régime servile. — III. Moyen âge. Le régime corporatif et réglementaire. — IV. Époque moderne. Sully, Colbert. Les Physiocrates. — V. École anglaise. Adam Smith, Ricardo , Mallhus , Stuart Mill , etc. — École française. J.-B. Say, Rossi, Bastiat, etc. — VII. Écoles contemporaines. Le socialisme et la propriété. Le socialisme contemporain. L'École de la paix sociale. — Conclusions.
Faire l'histoire de Véconomie politique, ce serait faire l'histoire des mœurs, des coutumes et des institutions qui ont présidé à l'exercice du commerce et de l'industrie chez tous les peuples, en commençant par les peuples anciens.
Nous n'avons pas cette prétention, et nous nous bornerons à jeter un coup d'œil sur les développements, les progrès ou les déviations de la science économique dans les États civilisés.
Nous trouvons, pour la première fois, le nom de l'économie politique employé dans son vrai sens, par Aristote, dans sa Politique ou Science du gouvernement. C'est Aristote qui, le premier, fait une place à part à la législation économique après la morale et la pohtique et qui distingue deux sortes de production des richesses sociales : la production naturelle qui ne tend qu'à la consommation directe , et la production artificielle qui a pour but la vente des produits sur les marchés, ou l'échange. Aristote a abordé, direc-
ÉCONOSIIE POLIT. 1
tement ou indirectement , plusieurs grandes questions qui s'agitent encore entre les économistes, et plusieurs de ses définitions, d'une précision admirable, ont traversé les âges et sont venues se fixer dans les ouvrages modernes. Nous ne citerons qu'un seul exemple. C'est Aristote qui a défini la monnaie : « une marchandise intermédiaire destinée à faciliter l'échange entre deux autres marchandises. 3
Pour que Aristote ait pu trancher ainsi quelquesuns des plus ardus problèmes de la science économique, telle qu'on la comprenait de son temps, il faut évidemment qu'à cette époque un grand mouvement industriel et commercial se soit manifesté dans le monde.
LES PEUPLES ANCIENS Les Phéniciens et les Grecs.
C'est à ce moment, en effet, que nous voyons les| Phéniciens commercer avec tous les peuples depuis] les Indes jusqu'à la Gaule et la Grande-Bretagne oùj des traces certaines de leur passage ont été signalées, 1 échanger leurs produits avec ceux de l'Ethiopie, de l'Arabie, de la Grèce, de l'Italie et de l'Espagne, et fonder, tout autour de la Méditerranée, des colonies j florissantes, parmi lesquelles il faut remarquer Carthage, la future rivale de Rome.
Un peu plus tard , c'est la Grèce qui s'éveille à son! tour, après les guerres médiques, et qui prend la tètej du mouvement commercial. Athènes, Egine, Corinthe! et les colonies ioniennes d'Asie, Milet et Phocée, étendent leur commerce vers l'Italie et vers la Gaule;
avec un succès presque aussi grand que celui des Phéniciens. C'est l'époque où tant de villes, devenues célèbres plus tard, prennent naissance : Tarente, Syracuse, Agrigente, etc.
Il est évident qu'un tel développement du commerce maritime et des industries nationales ne se produisit pas sans qu'une législation économique et douanière fût promulguée dans chacune de ces villes et dans chacun de ces États. Quelques écrivains, parmi lesquels nous citerons surtout MM. Bureau de la Malle et Boeck, en ont recueilli avec soin les derniers vestiges, qui ont permis d'y reconnaître, pour trait principal, la poursuite du monopole.
EMPIRE ROMAIN Le régime servile.
Après la chute de Carthage et la conquête de la Grèce, les Romains devinrent maîtres du commerce universel, et un nouvel ordre de choses s'étahlit.
Nous ne pouvons en indiquer que les traits généraux.
L'économie politique de Rome, comme ceUe de tous les peuples anciens, à l'exception des Juifs , reposait presque unicfuement sur l'esclavage. L'empire romain contenait plus de 120 millions d'esclaves servant à peu près dix miUions de maîtres, dont la dureté nous est dépeinte par tous les auteurs contemporains*.
1 Les esclaves étaient marqués au visage : Vincti pedes, impeditœ manus, inscripli vultus. Ils tournaient les meules, desséchaient les marais, creusaient les mines. C'était le travail du désespoir, quidquid fit a desperantibus. (Pline.) Si l'un d'eux
Dans ces conditions, la richesse s'amassait aux mains de quelques citoyens, et la masse du peuple, même de condition libre , était plongée dans la misère : elle vivait de la charité officielle des empereurs \ Pour satisfaire aux dépenses pubhques et donner à la foule le pain et les jeux, panem et circenses, il fallait piller les provinces, ravir les trésors des temples et des particuhers, établir des impôts très lourds; on alla jusqu'à frapper d'une taxe chaque tète de bétail, puis les portefaix, les célibataires, les pauvres et mendiants, les femmes répudiées, etc. « Il y avait, dit Lactance, par la multiplication des fonctionnaires, plus de recevants que de donnants ; aussi l'énormité des taxes épuisait-elle les cultivateurs. Des terrains, jadis cultivés , se couvraient de bois ". > La famine se faisant craindre, on obligea les esclaves à travailler la terre pour le compte de l'État, e Chose étrange, dit M. de Champagny, et cependant constatée par des centaines de décrets, d'édits, d'actes du prince, le monde entier marchait par corvées... La culture, les corporations industrielles, la curie, le sénat, manquaient de gens propres à faire le service. On en vint à les recruter de délinquants. On condamna au travail comme à une peine '. »
On peut résumer ainsi l'économie politique du monde romain aux siècles des Césars ; elle avait pour bases : l** le travail servile; 2" les lois liez-
tuait son maître, on faisait périr avec lui tous ses compagnons. Après le meurtre de Ledanus on tua 400 innocents pour le crime d'un seul. On appelait cela une mesure de sûreté publique.
1 Sénèque possédait 50 millions ; Grassus 38 millions. Isidorius avait 4,000 esclaves et Caïus 5,000.
2 De Mortibus pers.
3 De Champagny, la Charité.
niennes et autres lois agraires, qui donnaient des terres aux soldats ou au peuple, avec défense de revendre le lot assigné, pour éviter un retour immédiat à l'ancien état de choses ; 3° le mépris du commerce et de l'industrie ^ ; 4° les expatriations forcées dans les colonies ^ ; 5° les lois somptuaires et caducaires : les unes ayant pour but de mettre un frein au luxe des riches, les autres d'arrêter le fléau de la stérilité systématique et la dépopulation de l'empire; 6° les distributions gratuites de blé et les décrets interdisant les exportations des grains et farines d'Itahe, car, avant tout, il fallait nourrir cette Rome qui faisait et défaisait ses empereurs, c Le mal, dit M. Dureau, était au cœur des institutions, des lois, des mœurs de la société romaine ^ » C'était le socialisme d'État.
MOYEN AGE Le régime corporatif et réglementaire.
Au moment où la société romaine périssait ainsi, par oubli de la loi naturelle du travail, le christianisme rappelait cette grande loi au monde comme une condition de salut pour le genre humain. Du même coup, par sa doctrine sur la vie future et l'égalité des hommes devant Dieu, il relevait la dignité des esclaves , rendait la femme à sa mission sociale et donnait aux hommes, avec l'espérance, l'énergie et
* Illiberales et sordidi quœstus... merces auctoramentum servimis. (Gicéron, De Off., lib. I, 42.)
2 C'était, dit Montesquieu, une circulation d'hommes de tout l'univers!
' Écon. polit, des Romains, par M. Dureau de la Malle.
l'amour du travail. « Le travail , disait le grand évêque de Césarée, est une œuvre du service de Dieu. » Le travail, la justice et la charité furent les grands instruments de la rénovation sociale qui ouvrit au monde les voies de la civilisation chrétienne, telle qu'elle nous apparaît depuis lors , se développant au travers des siècles jusqu'à nos jours, avec des alternatives d'affaissement et de grandeur.
Au sein de la société jeune et forte du moyen âge se développèrent peu à peu, sous l'inspiration de l'Église, toutes les ressources et toutes les formes de l'association, élément puissant d'activité et d'action. Les croisades furent, au xii^ et au xuf siècle, une source de profit pour la civilisation européenne, en rapprochant les peuples et en unissant l'Occident à l'Orient, juste assez pour que nous prissions aux Grecs leurs arts et leurs industries, sans imiter leur mollesse et leur luxe. Le commerce international et maritime de certaines viUes, telles que Venise, Gènes, Pise, Marseille, Cologne, etc., se développa à cette époque avec un élan de liberté que les siècles postérieurs pourraient envier.
L'établissement des communes eut aussi la plus salutaire influence sur la sécurité et les progrès du commerce. C'est à cette époque qu'on voit naître ou, du moins, se développer le régime corporatif, dans tous les États de la chrétienté. Ses principaux monuments historiques sont en France : le Registre des Métiers dressé par Etienne Boyleau, et les Établissements de saint Louis.
Le régime corporatif. — Le régime corporatif est celui dans lequel des associations professionnelles, qui comprennent les divers membres de la famille
ouvrière, patrons, ouvriers et apprentis, sont reconnues par l'État comme possédant un droit propre en vertu duquel ces corporations maintiennent les coutumes traditionnelles du métier, en même temps que le niveau de la maîtrise et de l'habileté professionnelle ; tranchent, comme juridiction arbitrale, les différends qui peuvent s'élever entre les patrons, les contremaîtres, les apprentis ou les ouvriers; poursuivent elles-mêmes la répression des abus de la concurrence déloyale; veillent au bon apprentissage; mettent obstacle à l'exploitation de la femme et de l'enfant; préviennent les coalitions et les grèves; assurent l'avenir des ouvriers et de leurs familles par des institutions d'épargne, de crédit et de prévoyance; possèdent à cette fin un patrimoine corporatif inaliénable et insaisissable et une représentation dans les magistratures locales. ^
C'est ce régime qui nous parait le plus conforme à \ ordre social chrétien, en favorisant dans tous les degrés de la société le respect des droits et l'exercice des devoirs réciproques de justice sociale et de charité chrétienne.
11 est évident, d'ailleurs, que ce régime n'a pas toujours et partout la même physionomie : il comporte des variétés d'organisation, questions secondaires et contingentes qu'on ne peut résoudre à priori. Mais le caractère distinctif, essentiel, qu'on retrouve tou^ jours, aussi bien dans les États qui sont revenus de nos jours au régime corporatif qu'au moyen âge, c'est l'association professionnelle des ouvriers et des patrons, reconnue et protégée par l'État.
L'association professionnelle, en effet, est une association qui entre tellement dans la nature des choses, que chaque fois qu'on essaie de la détruire elle renaît
8 INTRODUCTION IIISTORIQUE
bientôt sous une forme quelconque. La famille, l'atelier et la patrie sont les trois foyers dans lesquels l'homme se développe et atteint sa fin.
Dans la société romaine, les travailleurs libres étaient déjà groupés en collèges d'artisans. Plutarque fait remonter cette division jusqu'aux origines de la ville éternelle. « Numa, nous dit-il (ch. xv, 22), classa les artisans en corps de métiers, en les réunissant dans des collèges de musiciens, d'orfèvres, de charpentiers, de teinturiers, de cordonniers, tanneurs, forgerons et potiers.» Nous savons, par le Digeste, que ces collèges avaient un syndic élu, et que les corps de métiers se groupaient dans certaines rues, sous le patronage d'un dieu spécial {Dig. m, t. 4).
Leurs membres avaient certains privilèges : ils étaient exempts de la tutelle, du service militaire et des corvées. Les collèges vécurent ainsi jusqu'à la fin de l'empire, mais ils succombèrent sous les coups du fisc qui les frappait sans pitié. Quelle énergie pouvaient avoir des corporations industrielles dans une société qui méprisait le travail manuel? Comment pouvaient-elles lutter contre la concurrence que leur faisait le travail des esclaves? Aussi ces collèges n'eurent-ils aucun éclat. C'est à peine si quelques textes du Digeste et du Code Théodosien nous ont laissé le souvenir de leur dégradation *.
Corporations ouvrières du moyen âge. — Maîtrises et jurandes. — Les corporations ouvrières du moyen âge n'eurent aucun des caractères des collèges ro-
* Loi 16, De Palatitiis; De CoUegiatis, lib. II. — Cic, De Officiis, I, 42. — Cons. M. Léon Gautier, les Corporations ouvrières.
mains. Sans doute, le principe de l'association fut leur source commune, mais elles diffèrent essentiellement par leur organisation, leur importance sociale et leur but moral.
Les corporations ouvrières étaient des associations formées entre tous les artisans d'une même mile exerçant la même profession, à V effet de faire régner entre eux certaines coutumes professionnelles.
Il y avait autant de corps de métiers que de professions. Dans chaque ville, on rencontrait la corporation des boucliers, celle des épiciers, celle des boulangers, celle des merciers, etc., etc. On distinguait parmi eUes , surtout à Paris , six grands corps , dits des marchands , qui prenaient la tête dans les cérémonies publiques, ceux des drapiers - merciers , épiciers, bonnetiers, orfèvres, fabricants d'étoffes, marchands de vin.
Le personnel de ces corporations comprenait à la fois les maîtres, les compagnons ou ouvriers, et les apprentis. C'était, on le voit, l'union de toutes les forces vives de la production. Au cœur de chacune de ces associations, se trouvait la Confrérie, qui était l'union religieuse, en vertu de laquelle chaque corporation ouvrière avait sa chapelle et son patron spécial. La corporation unissait ainsi les forces matérielles selon la justice, et la confrérie les forces morales en esprit de charité. Parfois plusieurs corporations ne formaient qu'une seule confrérie, mais c'était l'exception.
A la tête de tous les corps de métiers se trouvaient des syndics librement élus chaque année, choisis parmi les plus habiles et les plus honnêtes, et chargés de la discipline intérieure. Ils avaient aussi d'autres fonctions plus importantes dont nous parlerons plus loin.
Ces corporations prenaient le titre de maîtrises et jurandes dès qu'elles avaient obtenu du pouvoir royal la sanction de leurs règlements et le droit d'élire leurs jurés, gardiens des privilèges, règles et usages du métier K
EUes étaient strictement renfermées dans l'enceinte de la commune, dans laquelle elles concouraient à l'élection des magistrats. Cette organisation donnait à la société une grande force de cohésion et de résistance et servait admirablement les libertés locales.
Pour plus de clarté, nous étudierons séparément la condition des apprentis, des compagnons et des maîtres.
i" Apprentis. — Les apprentis faisaient partie de la corporation à titre d'aspirants et de protégés. Chaque maître pouvait avoir des apprentis, mais en nombre limité , parce qu'on ne voulait pas encombrer la profession, faire de mauvais ouvriers, et augmenter la concurrence.
Un contrat d'apprentissage devait toujours être dressé entre le maître et l'apprenti. Ce contrat les liait l'un à Tautre. Le maître était tenu d'instruire de sa religion et de son état, de vêtir, nourrir et loger l'apprenti. Lorsque celui-ci se mariait, au cours de son apprentissage, le maître était tenu de lui donner une paye.
1 Les jurandes ne sont donc pas les corporations d'arts et métiers, mais seulement le conseil qui les gouvernait. Elles avaient, dans les deux derniers siècles, abusé de leur autorité, et excité de ^'ives plaintes. C'est pourquoi Turgot , pour faire accepter plus facilement la suppression des corps de métiers, intitula son édit abolitif du 12 mars 1776 : Édil pour la suppression des jurandes. Cette habileté ne trompa personne.
De son côté, l'apprenti devait travailler pour le maître pendant le temps fixé , qui variait de un an à cinq ou six ans'.
Nous n'insistons pas davantage sur ce premier point, puisque la loi actuelle de I80I sur l'apprentissage a reproduit la plupart de ces dispositions.
2° Compagnons ou ouvriers. — Les compagnons du moyen àg& sont les anciens esclaves de Rome, dont les efforts du christianisme avaient progressivement relevé la situation sociale.
Pour devenir compagnon, il fallait avoir été apprenti^ car on voulait assurer la qualité des objets fabriqués. Les larrons , meurtriers , débauchés et les infidèles ne pouvaient faire partie de la corporation. Dans certaines professions, les compagnons avaient des vacances. Exemple : les tréfiliers d'archal pouvaient se reposer tout le mois d'août en continuant de recevoir leur paye.
Pendant le temps de leur engagement, les compagnons ne devaient pas se louer à un autre maître , et
* Voici deux articles qui montrent les rapports établis entre maîtres et apprentis, soit au point de vue matériel, soit au point de vue moral : 1" Corps des drapiers : « Si l'apprenti est obligé de quitter son maître par la brutalité ou avarice de celui-ci, les maîtres drapiers manderont le maître devant eux et le blâmeront et lui diront qu'il tienne l'apprenti honorablement, comme fils de prud'homme, le vêtisse, le fasse boire et manger comme il faut, et, s'il ne le fait, on cherchera à l'apprenti un autre maître. • 2" Corps des pâtissiers (ord. de 1566) : « Ne pourront les maîtres pâtissiers envoyer leurs apprentis vendre et débiter par la ville petits pâtés, petits choux, échaudez, richolles, tartelettes, attendu les inconvénients, fortunes et maladies qui en peuvent advenir, et aussi que c'est la perdition des apprentis, qui ne peuvent apprendre leur métier, et, au lieu de ce, apprennent toutes pauvretés et ne peuvent être ouvriers audit état, ce qui est une grande charge de conscience aux maîtres. •
\i INTRODUCTION HISTORigUE
le maître ne pouvait les renvoyer que pour des raisons graves agréées des jurés (Lettres pat. de 1781). Il y avait donc stabilité dans les engagements réciproques. Après un an de service, le compagnon pouvait exiger du maitre qu'il fît travailler sa femme si le métier le comportait. Il y avait ainsi un double rapport de paternité et de filialité entre le patron et l'ouvrier, et ce rapport était sanctionné par les coutumes professionnelles.
Le compagnon ne pouvait avoir d'apprenti, ni faire d'entreprise à son compte; ce droit était naturellement réservé à ceux qui étaient reçus maîtres.
3° Maîtres. — Le maître, à la différence de celui que nous appelons entrepreneur ou patron , devait, pour gagner le droit de maîtrise, remplir plusieurs conditions préalables : 1° QueUe que fût sa situation sociale, sa fortune ou son intelligence, il devait être d'abord apprenti puis compagnon pendant le temps fixé par les statuts. 2° Il devait être citoyen et catholique, n'ayant jamais subi de condamnation. 3° Le candidat à la maîtrise était obligé de subir avec succès un examen et, à cet effet, de composer ce qu'on appelait le chef-d'œuvre , c'est-à-dire un objet d'art relevant de l'industrie à laquelle il se destinait. C'était la garantie de sa capacité professionnelle. Les statuts écartaient rigoureusement tout individu incapable et ignorant, et les gardes du métier étaient très sévères sur ce point. Dans les derniers temps, on avait pensé que les fils de maîtres, n'ayant à exercer que la surveillance de leurs ouvriers, pouvaient être dispensés du chef-d'œuvre : mais de nombreuses réclamations furent élevées à ce sujet. 4° Une fois reçu, le nouveau maître prêtait serment entre les mains des échevins de rester fidèle aux règlements corporatifs, et aussitôt faculté lui était
laissée de s'établir et de vendre ses produits conformément aux règlements.
4" Jurés ou gardes du métier. — Les gardes du métier étaient des maîtres élus chaque année, et chargés de veiller à l'exécution des règlements. Ils visitaient les boutiques elles ateliers, inspectaient les apprentis et les marchandises, veillaient à ce qu'on ne mît en vente aucune marchandise déloyale, et recevaient les candidats à la maîtrise.
De fréquentes réunions avaient lieu, auxquelles se rendaient tous les membres de la corporation, gardes du métier , maîtres , compagnons et apprentis. La corporation formait ainsi une seule famille, ayant son budget des recettes et des dépenses, et offrant soit aux maîtres malheureux, soit aux compagnons désireux de s'élever, les ressources dont ils avaient besoin. .
Malheureusement , à partir de la fin du xvii® siècle des abus se ghssèrent au sein de ces corporations.
1° La réglementation des procédés du travail devint excessive. La démarcation entre chaque corps de métier fut si minutieuse, que les progrès industriels se trouvèrent paralysés.
2° Les procédés de la fabrication étant déterminés à l'avance par les statuts, toute invention nouvelle devint difficile, car inventer, c'était innover et par conséquent violer les règlements. C'est pourquoi les autres maîtres, jaloux d'un progrès qui leur nuisait, invoquaient leurs statuts et faisaient disparaître les nouveaux produits *.
1 Nous laissons de côté, comme injustifiés, certains reproches qui ont été faits aux corporations. Ainsi, l'on a dit que l'accès à la maîtrise était trop coûteux; cependant, le droit fixe qu'il fallait payer était moins onéreux que notre impôt annuel des patentes. 11 esi presque impossible, de nos jours, à un ouvrier
Personne ne nie les abus qui s'étaient introduits dans le régime corporatif par suite de l'intrusion des
de devenir chef d'entreprise ; il n'en était pas de même au moyen âge. On a beaucoup reproché aux corporations leurs longs procès. Mais aujourd'hui les journaux judiciaires sont remplis de procès scandaleux pour concurrence déloyale, contrefaçon, fraudes, etc., au point de faire craindre un abaissement de l'honneur commercial. Au moyen âge, ces procès entre particuliers étaient moins fréquents. D'ailleurs , ces sortes d'objections sont futiles. Chaque régime de travail a ses inconvénients : ce qu'il faut envisager, c'est le fond. Voici, à ce sujet, d'importantes déclarations de trois auteurs contemporains : « L'abolition des corporations, dit M. Cauwès, a rompu les liens professionnels. Désormais, rien ne réunit plus ceux qui vivent du même métier. L'association ne peut-elle pas reformer les liens naturels, masser, pour la défense collective, les intérêts du travail et ceux du capital, et faire revivre les bonnes traditions industrielles ? » {Précis, p. 94.) • Les corporations , dit M. Blanqui, ont produit des résultats très dignes de l'attention des économistes. Elles ont accoutumé les travailleurs à la patience, à l'exactitude. Elles ont fait renaître la sécurité dans le commerce et donné une impulsion immense à cet élément important de la richesse publique. Il y avait aussi quelques avantages dans cette hiérarchie sévère qui faisait du maître comme le chef de famille de ses ou\Tiers, avec des pouvoirs presque aussi étendus que ceux du père sur ses enfants • {Hist. de l'éc. poL). « On doit aux corporations, dit M. Larousse, cet immense avantage d'avoir su réhabiliter le travail et d'avoir relevé les professions industrielles. Refuge des faibles contre les forts, elles assuraient en outre à toute une classe de citoyens une protection efficace , prenaient soin de leurs veuves, de leurs orphelins, de leurs vieillards, exerçaient une censure morale sur les apprentis, les compagnons et leurs propres membres, et, en général, satisfaisaient à tous les besoins sociaux... Ce n'est que plus tard que des dispositions restrictives et rigoureuses aboutirent à des exclusions tjTanniques. On s'explique cette période de décadence par les guerres sanglantes qui détruisirent les capitaux au dix-septième et au dix-huitième siècle. » {Histoire des classes ouvrières.)
légistes et des gens du fisc; mais il est déplorable qu'au lieu de réformer on ait détruit cette antique organisation , et que , du même coup , on ait fait disparaître cette union , cette confraternité qui existaient entre les travailleurs et qui, pendant sept siècles, ont eu cette singulière puissance de ne guère laisser se développer l'esprit d'antagonisme entre maîtres et compagnons.
Un édit de 1776, rédigé par Turgot, porta le premier coup aux corporations. Sur les plaintes qui s'élevèrent de toutes parts, l'édit d'abolition fut rapporté en 1778, et les corps de métiers vécurent jusqu'aux premiers mois de 1791, époque à laquelle furent promulguées par la Constituante les lois définitives qui détruisirent toute association ouvrière, et firent défense aux ouvriers de se « réunir à l'avenir et de se concerter sur leurs prétendus intérêts communs.» (Loi du 14 juin 1791 art. 2 '.)
* Les corporations ouvrières existent encore dans la plupart des États. En Autriche, on les avait rendues libres en 1860, mais elles ont été l'établies obligatoirement en 1882, sur la demande des artisans eux-mêmes, manifestées dans plusieurs congrès. Les nouvelles corporations, spéciales aux arts et métiers et à certains commerces , comprennent comme autrefois tous les maîtres , les ouvriers et les apprentis établis dans un certain rayon. Elles ont la personnalité civile et doivent constituer un patrimoine corporatif : elles régleront elles-mêmes les relations entre patrons et ouvriers, fonderont des ateliers, des écoles d'apprentissage, des hôtelleries pour les compagnons, et des caisses de secours ; elles se réuniront tous les ans en assemblée générale et adresseront un rapport au ministre sur l'état du métier. Il suffit désormais, pour s'établir maître, de présenter à la corporation un certificat d'apprentissage et de compagnonnage ou un diplôme d'une école industrielle. Les procédés de fabrique, inventions, réclames, ete., restent absolument libres. La réforme reste encore insuffisante, faute d'avoir été étendue à la grande industrie; mais elle a été accueillie avec grande faveur. En Allemagne, les corporations, restées libres aussi depuis
C'est sous l'empire du régime corporatif, du xiii* au XVII® siècle, et surtout après la découverte de l'Amérique et des Indes, que le commerce européen prit tout son essor. A cette époque, Venise, Gênes, Marseille, Cologne, Hambourg et les villes anséatiques, Amsterdam, Stockholm, Londres et Paris rivalisèrent d'activité et fondèrent les premiers établissements de crédit.