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ÉPOQUE MODERNE

Sully, Colbert. — Les Physiocrates.

Après les désastreuses guerres de religion, le trésor public était vide ; les revenus du fisc n'étaient que de 30 millions de livres, tandis qu'en réalité le peuple

1859, sont en voie d'être rétablies obligatoirement après les congrès d'artisans de Cologne et de Magdebourg. Les corporations allemandes, sans être encore obligatoires, jouissent déjà de tels privilèges (personnalité civile, caisses de secours, écoles professionnelles, tribunaux arbitraux , clientèle des municipalités, etc.), que tous les artisans y sont entrés avec empressement. En France, le rétablissement du régime corporatif a été demandé à maintes reprises par les ouvriers et les artisans, en 1792, en l'an IX , en 1805 et en 1817. Ces vœux ayant été repoussés, les ouvriers et patrons se sont constitués depuis lors en syndicats distincts et séparés, au mépris de la loi de 1791, mais avec la tolérance des gouvernements. C'est cet état de choses que sanctionne la loi récente des syndicats professionnels sur laquelle nous dirons notre pensée. Le retour au régime corporatif approprié aux besoins de la société actuelle est à l'ordre du jour en France. D'éloquents orateurs ont soutenu cette thèse à la Chambre, et nous pensons que cette solution de la question sociale s'imposera tôt ou tard. (Consulter V Association catholique. Revue des questions sociales, et notre brochure : le Mouvement corporatif en France, 262, boulevard Saint-Germain, Paris.)

INTRODUCTION HISTORIQUi: 17

en payait 150 millions entre les mains des fermiers et des receveurs ; le commerce était interrompu, l'agriculture abandonnée. L'activité et le zèle du grand ministre de Henri IV vinrent à bout de tous les obstacles, et, après douze années de réformes courageuses, Sully laissait la France dans un état de prospérité et de bien-être général qui fit longtemps bénir sa mémoire et celle du bon roi. De nouveau, le commerce, l'agriculture et l'industrie reprirent leur développement normal; quarante millions d'épargnes furent entassés, selon l'usage de l'époque, dans les caves de la Bastille, et on savait que quarante autres raillions pouvaient être réalisés en peu de temps sans rien prélever sur les dépenses ordinaires.

Pour exécuter son plan, Sully avait surtout facilité le commerce intérieur en faisant disparaître les principales barrières provinciales, et en réduisant, grâce à la sécurité des transactions, l'intérêt de l'argent. Mais, à ses yeux, l'agriculture était le fondement principal de la richesse sociale. Sully est un précurseur des physiocrates. « Le labourage et le pastourage, disait-il, voilà les deux mamelles dont la France est alimentée, les vrayes mines et trésors du Pérou. » Aussi protégeait-il l'agriculture de toutes façons, parfois même au détriment de l'industrie. Il lui prodigua, dit Blanqui, de tels encouragements, qu'après peu de temps la plus grande partie des terrains qui étaient tombés en friche par suite des malheurs de la guerre étaient remis en culture.

Cinquante ans plus tard, les grandes luttes politiques, qui aboutirent aux traités de Westphalie et des Pyrénées, avaient de nouveau épuisé la richesse publique; mais un autre ministre, émule de Sully, se présenta : c'était le grand Colbert. Dès son arrivée au

pouvoir, Colbert s'empressa de reviser la dette et de liquider le passif du Trésor; puis il prescrivit à tous ses agents des écritures uniformes et régulières, et fit dresser, avant l'ouverture de chaque année financière, un État de prévoyance qui est la première forme de nos budgets. Le système des douanes et des autres impôts indirects fut réformé , comme nous le verrons plus tard, et l'administration des Eaux et Forêts fut organisée sur un nouveau pied par la célèbre ordonnance de 4669, un des plus beaux monuments de ce ministère.

Sully avait tout fait pour l'agriculture, Colbert fit tout pour rindustrie. Un million de li\Tes fut annuellement consacré aux manufactures : les corps de métiers furent favorisés et protégés de toutes manières ; les tarifs douaniers furent remaniés , la marine marchande restaurée, des routes et des canaux creusés partout. Le succès couronna tant d'efforts, et la France se couvrit de nouvelles industries. C'est à cette époque qu'on vit s'étabhr les grandes fonderies, les fabriques de glaces, de faïences, de cordages, de toiles à voiles, de tapis, de draps, de soieries, de dentelles, d'étoffes de coton, etc. Dans Tordre matériel comme dans Tordre moral, la France était alors à la tète des nations, et, malgré ce développement de notre grande industrie , la paix la plus profonde régnait entre ouvriers et patrons. C'était le fruit de l'organisation chrétienne et corporative du travail.

Colbert était franchement partisan du système protecteur, mais il Tapphqua avec modération. Voici comment il traçait, dans son rapport au roi, les grandes règles qu'il entendait suivre en matière de commerce international : « Réduire les droits à la sortie sur les denrées et les produits manufacturés du

royaume ; diminuer aux entrées les droits sur tout ce qui sert aux fabriques ; repousser par l'élévation des droits les produits des manufactures étrangères...»

La faute de Colbert, c'est d'avoir interdit l'exportation des grains. Sully n'était pas tombé dans cette erreur. En revanche, Colbert leva les prohibitions qui interdisaient l'entrée et la sortie des matières d'or et d'argent. Son esprit pénétrant avait compris que les théories du système mercantile ou de la balance du commerce sur le rôle des métaux précieux dans une société n'étaient pas exactes. Nous exposerons plus tard et nous réfuterons ces préjugés économiques qui consistent à croire que l'argent constitue la richesse sociale, et que la balance du commerce, c'est-à-dire la différence entre les importations et les exportations, en donne la mesure exacte ^

Premiers économistes français. Les physiocrates. — L'économie politique prit un caractère de science indépendante après les travaux du docteur Quesnay, de Gournay , de Dupont de Nemours , de l'abbé Morellet, etc., ces premiers économistes, auxquels on a donné le nom ù.e physiocrates. Avant eux, quelques écrivains avaient publié des traités spéciaux de finance et d'administration : MM. Forbonnais, Melon, etc. On les appela les financiers. Le nom de 2)hysiocrates {fïiŒtç, nature ; xparsh», commander) vient du titre donné, en 1768, au recueil des écrits de Quesnay. Ce sont surtout Quesnay et Gournay qui firent entrer l'économie politique dans la voie où elle est restée jusqu'à ces dernières années. L'un s'occupait d'agriculture, l'autre d'industrie ; tous deux arrivèrent aux

* Voir l'exposé du système mercantile, II* partie, chapitre ii.

mêmes conclusions : « Pour que l'agriculture et l'industrie soient prospères, il faut, prétendait le docteur Quesnay, laisser faire et laisser passer. > « Il ne faut, disaient ses disciples, ni prohibitions ni douanes, mais une liberté universelle de commerce. »

Les économistes physiocrates tombèrent dans une singulière méprise. Avant eux, on avait cru que l'argent constituait la richesse; ils réfutèrent cette erreur, mais ils attribuèrent faussement à la terre seule ce même caractère. Voici comment M. de Villeneuve-Bargemont résume leurs doctrines : ^ La terre est la seule source des richesses; de cette source sortent tous les produits de l'agriculture , des manufactures et du commerce. Les manufactures et le commerce ajoutent, il est vrai, quelque valeur au produit de la terre ; mais cette valeur est précisément Véquivalent du travail qu'ils ont fait. C'est leur salaire... Le propriétaire des terres a seul le pouvoir créateur. L'impôt doit être unique , assis sur le revenu de la terre, et payé par le propriétaire foncier.» Turgot tenta, quelques années plus tard, d'appliquer quelques-unes de ces maximes; mais au lieu de réformer il détruisit, et ses ordonnances inopportunes, souvent injustes et violentes, attirèrent sur lui la colère de ceux qu'il voulait aider aussi bien que de ceux qu'il entendait combattre, de sorte que ses propres admirateurs disaient de lui après sa chute « qu'il sut aussi mal faire le bien que son prédécesseur faisait bien le mal». Nous aurons surtout à discuter l'œuvre de Turgot, détruisant tout à coup l'organisation du travail et ne laissant à sa place que l'individualisme sous le faux nom de liberté du travail et de la concurrence. Cette œuvre néfaste vient d'être abolie, en droit, par l'art. 1 de la loi des syndicats

professionnels ; mais ses conséquences se feront longtemps encore sentir en France.

ÉCOLE ANGLAISE Adam Smith, Ricardo, Malthus, Stuart Mill, etc.

Le véritable fondateur de l'économie politique, appelée orthodoxe ou libérale, est le docteur Adam Smith (1723-1790), né en Ecosse, à Kirkaldy, et professeur à l'université de Glascow. C'est dans son grand ouvrage intitulé : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations , que presque toutes les parties de la science économique sont pour la première fois nettement classées et mises en lumière. Réfutant le système mercantile et la doctrine des physiocrates , Adam Smith établit que la seule source des richesses est dans le travail et, par conséquent, que toutes les industries manufacturières, agricoles ou commerciales, ont un droit égal à l'intérêt des législateurs ; il énumère ensuite toutes les conditions nécessaires à la fécondité du travail au sein d'une nation et combat énergiquement le monopole industriel.

Après lui se forma une école d'économistes parmi lesquels nous distinguerons seulement Ricardo, Malthus et Stuart Mill. Le principal honneur du premier est d'avoir approfondi et éclairci de graves questions laissées obscures par Adam Smith. C'est dans ses Principes de VÉconomie politique et de l'Impôt qu'il exposa sa théorie spéciale de la rente foncière sur laquelle nous aurons à revenir. Malthus (1766-1834) est surtout célèbre par sa fameuse loi sur la popula-

tion , qui signale comme principale cause de la misère la multiplication trop rapide des populations relativement à leurs subsistances. Stuart Millenûn, dans ses Nouveaux Principes, se plaçant au même point de vae matérialiste, a creusé plus qu'aucun autre les principales questions de la valeur et de l'échange.

C'est de l'école anglaise et de ses principes libéraux en matière d'échange qu'est sortie la Ligue de Manchester en 1838 ; nous dirons , plus tard, comment son chef Cobden parvint à réaliser ses doctrines libreéchangistes.

ÉCOLE FRANÇAISE J.-B. Say, Rossi, Bastiat, Wolowski, etc.

La nouvelle économie politique fut apportée d'Angleterre en France par J.-B. Say y disciple d'Adam Smith (1767-1832). En 1803, il publia son Traité dans lequel il relève quelques erreurs de son maitre et expose la théorie des débouchés. A la fin de sa vie, il occupa la première chaire d'Économie au Conservatoire des arts et métiers, puis au Collège de France, et publia son cours en 1829. Son successeur au Collège de France fut l'illustre Rossi, qui périt assassiné au service du souverain pontife, en 1849. Le cours qu'il nous a laissé est remarquable par l'élégance du style et la clarté avec laquelle les doctrines les plus ardues sont exposées. Rossi fut remplacé, en 1840, par M. Michel Chevalier.

Bastiat (1801-1850) est un de nos plus célèbres économistes. Sans partager ses doctrines, on peut affirmer qu'il a fait pénétrer les notions de ses prédéces-

seurs sur l'économie politique dans toutes les classes de la société. Il a lutté toute sa vie contre le socialisme et le système protecteur, et l'ardeur de la lutte l'a plus d'une fois entraîné trop loin, ainsi que le reconnaissent ceux qui l'admirent le plus. Son ouvrage le plus remarquable est intitulé : Les Harmonies économiques; malheureusement, il est resté inachevé.

L'économiste Blanqui remplaça en 1833 J.-B. Say à la chaire du Conservatoire des arts et métiers : il a publié une histoire élégante de la science économique ; mais elle n'a pas le souffle de celle que nous devons à M. de Villeneuve-Bar g emont. Il fut remplacé par 3f. Wolowski, esprit éminent dont la perte récente a été cruellement sentie ainsi que celle de MM. Michel Chevalier et Léonce de Lavergne dont les noms se retrouveront plus d'une fois dans le cours de cet ouvrage.

Nous avons dû, pour passer en revue ces divers représentants de l'école française, laisser de côté un économiste remarquable et d'un bord opposé, M. de Sismondi, italien, né à Genève en 4773 et mort en 1842. M. de Sismondi est un des écrivains qui ont attribué le paupérisme et les maux du régime industriel moderne à la liberté absolue de la concurrence et qui ont plaidé en faveur de l'intervention du pouvoir central dans le monde du travail.

L'École italienne remonte, elle aussi, à la seconde moitié du xviii^ siècle. Beccaria , dans un cours public à Milan, analysa pour la première fois les fonctions des capitaux productifs. Le comte de Verri, compatriote et ami de Beccaria, et digne de l'être, à la fois grand administrateur et bon écrivain, dans ses Meditazioni sulV Economia politica, publiées en 1771, s'est approché, plus que personne avant Smith, de

la connaissance des causes qui influent sur la production et la consommation des richesses A Naples, Filanghieri , quoiqu'il n'ait donné qu'en 1780 son Traité des Lois politiques et économiques, paraît n'avoir pas eu connaissance de l'ouvrage de Smith, publié quatre années auparavant. Il suit les principes de Verri, et même leur donne un degré de développement de plus; mais il ne va point des prémisses aux conséquences immédiates qui les confirment en même temps qu'elles en montrent l'application '.

Aujourd'hui, une école nouvelle s'est formée en Italie tenant le miheu entre les socialistes de la chaire dont nous parlerons plus loin et V école anglaise : elle a pour chef actuel et pour apôtre M. Luzzatti, continuateur de M. Schulze-DeUstch , le créateur des banques populaires allemandes. L'École italienne se fonde surtout sur le principe de la mutualité, au moyen de groupements des forces ouvrières et des petits capitaux , et elle n'admet l'intervention de l'État que pour développer l'initiative individuelle et pour accroître dans les classes moyennes et populaires le désir d'une organisation autonome.

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