‹ Traité élémentaire d'économie politiqueChapitre 10 sur 75 · DU TRAVAIL MUSCULAIRE ET MÉCANIQUE. — DES OUTILS ET DES MACHINES · texte numérisé non relu

DU TRAVAIL MUSCULAIRE ET MÉCANIQUE. — DES OUTILS ET DES MACHINES

On distingue le travail musculaire et le travail exécuté à l'aide des outils et des machines qu'on appelle le travail mécanique.

1" Du travail musculaire. — Le travail musculaire oti manuel est celui dans lequel prédomine l'action directe de l'ouvrier.

Le travail manuel avait naguère une importance presque exclusive dans l'industrie. Bien que les machines soient venues le remplacer en grande partie, il n'en reste pas moins un des facteurs essentiels de la production, car il n'y a pas de produit qui n'exige une dépense quelconque de force musculaire.

Cette force varie selon Vâge, la race et les climats, selon Vadresse native et Vinslruction, et surtout selon les qualités intellectuelles et morales qui mettent entre les hommes des différences encore plus grandes que les qualités corporelles.

2° Du travail mécanique. — Le travail mécanique est le travail exécuté à l'aide des outils et des machines.

L'outil est l'instrument mû par la main même de l'ouvrier. Exemple : la lime, la scie, le marteau, etc.

La machine est Vinstniment que l'ouvrier dirige sans en être lui-même le moteur. Exemple : la scie circulaire, la machine à vapeur, etc.

Quelques instruments, ayant l'un et l'autre caractère, sont appelés des machines-outils. Exemple : la machine à coudre, la machine à percer.

Le travail mécanique a pris, depuis un siècle, une importance extrême. Pour faire un produit, l'homme ne saurait se passer d'outils ou de machines, et plus ses instruments sont perfectionnés, plus il obtient de résultats utiles avec un même effort.

Le travail mécanique a donné au travail musculaire une extension considérable, et leur union a produit des résultats étonnants. Quelques exemples suffiront à le montrer :

Les huit ou neuf millions de broches dans nos industries textiles produisent autant que produiraient 17,000,000 d'hommes, soit quatre fois plus que toute notre population industrielle qui est de 4,500,000 ouvriers et patrons.

Les trente-sept millions de broches d'Angleterre font le travail de 75,000,000 d'ouvriers.

On a calculé que la force motrice de l'industrie dans le monde entier était de dix-neuf millions de chevaux-vapeur : c'est le travail de 400,000,000 d'hommes. Les États-Unis à eux seuls en ont presque le quart. Leur travail mécanique représente le travail de 100,000,000 d'hommes. La France avait, en 1880, une force de 3,341,000 chevaux-vapeur, et comme un cheval-vapeur équivaut à la force de 21 hommes, c'est un travail égal à celui de 70,000,000 d'hommes ^

* Il y a un siècle, 8,000 personnes filaient et tissaient le coton en Angleterre et gagnaient 4 millions par an. Aujourd'hui l'industrie du coton, grâce à l'introduction du tissage et de la filature

La question des machines. — En dépit de tous ces avantages, une question a été bien souvent posée :

Les machines ont-elles rendu service à Vhumanité et particulier ement à la classe ouvrière ?

Cette question nous aurait arrêté longtemps, il y a quelques années. On avait prétendu d'abord, qu'avec le progrès si rapide et si étonnant des machines, les fatigues et les souffrances du travail manuel allaient être supprimées ; il a fallu revenir de cette illusion. Puis, il y eut réaction dans un sens opposé : on se retourna contre les machines. On déclara que l'introduction de ces inventions modernes allait priver les ouvriers de travail, les mettre à la merci du capital, les asservir à des travaux abrutissants, et abaisser

mécaniques, occupe un million d'hommes, et dès 1833, leur salaire s'élevait à 455 millions. Sous Colbert, nos lainages occupaient 60,000 personnes; ils en occupent aujourd'hui 175,000! Un ouvrier d'une usine métallurgique produisait autrefois de 5 à 6 kilos de fer par jour; dans les hauts fourneaux la production actuelle est de 150 kilos par ouvrier, soit 30 fois plus. Un train peut transporter aujourd'hui ce que porteraient difficilement 15 à 20,000 portefaix. Le Courrier de New-York livre dans une nuit 60,000 feuilles qui n'auraient pu être faites dans le même temps qu'avec plus de 600,000 copistes. Une machine à tricoter forme 6,000 fois plus de mailles que le plus habile ouvrier à la main. Grâce aux fileuses mécaniques, un ouvrier fait dans sa journée 320 fois plus de fil qu'il y a un siècle. Dans la filature de lin qui n'a pas 60 ans de date, une personne suffit pour soigner 120 broches, lesquelles produisent autant de fils que 240 fileuses ! Madame de Sévigné mettait un mois pour aller, en 1672, de Paris à Marseille : il faut aujourd'hui 16 heures. En 1763, la voiture publique mettait 15 jours d'Edimbourg à Londres : en 1835, la diligence n'en mettait plus que deux; aujourd'hui, le voyage se fait en quelques heures. Au temps d'Homère, le travail d'une personne occupée à la mouture ne nourrissait que 25 hommes : aujourd'hui une grande minoterie suffit aux besoins en farine d'une population de 3,600 habitants.

leurs salaires. Sous l'empire de ces craintes , les ouvriers, en 1848, brisèrent les mécaniques I Mais tout le monde , aujourd'hui , accepte ou subit les machines. La transition du travail manuel au travail mécanique a été, il est vrai, brusque et pénible : elle a fait souffrir les ouvriers par les déplacements subits du travail, et les petits entrepreneurs par la concentration nécessaire des capitaux ; mais l'avenir améliorera, nous l'espérons du moins, ce qu'il y a de mauvais dans les conditions actuelles du personnel et de la production des manufactures, lorsque l'association professionnelle aura reparu et produit tous ses fruits ^

La plupart des économistes résument ainsi les avantages des machines :

1° EUes décuplent les résultats du travail;

2° Elles diminuent les risques ;

3° Elles utilisent les déchets de matière première ou les évitent ;

» « Il serait insensé de nier que la science, à force d'études journalières et de sages expérimentations, a dompté beaucoup de forces de la nature, inconnues jusqu'alors de l'homme ou qui échappaient à son empire, et qu'en appliquant ces forces aux arts au moyen de machines très ingénieuses, elle a rendu la production plus immédiate, les objets de production moins coûteux et conséquemment plus facile la satisfaction des besoins et moins étroite l'existence du petit consommateur. Rien de mieux que ces découvertes ; mais les incrédules ont prétendu faire usage de ces conquêtes pacifiques et honorables de la science sur la nature pour forger des armes contre l'Église comme si elles eussent eu lieu en dépit d'elle et malgré ses tendances... H serait difficile d'imaginer une accusation plus niaise et plus chimérique... S'il existe un moyen de faire cesser le mal contemporain et de conjurer les périls futurs, ce ne peut être que la fidélité aux lois de Dieu et de son Église, manifestée courageusement par leur observance et les exemples d'une vie chrétienne. » L'Église et la Civ., card. Pecci, 1877.

4° Elles coûtent peu d'entretien ;

5° Elles amènent le bon marché des produits purement industriels ;

6° Elles évitent à l'homme les travaux les plus durs;

7° Elles s'imposent comme une nécessité, un industriel ne pouvant désormais lutter avec des outils contre un autre qui emploie des machines.

Les deux inconvénients principaux reprochés aux machines sont : i° De ravaler le travail de l'ouvrier et de le réduire à celui d'une manivelle ; 2° De supprimer une foule de fonctions occupées autrefois par des ouvriers et par conséquent de faire plus malheureuse la condition de ces derniers.

Il serait absurde de nier ces inconvénients. Certes, l'assiduité que les machines exigent cause parfois une grande fatigue à l'ouvrier : le travail mécanique a fait disparaître en partie Vhabileté manuelle, si précieuse autrefois; le prix élevé des machines a mis la masse ouvrière dans la presque impossibihté de s'élever au patronat et à la maîtrise, et a creusé entre le maître et l'ouvrier un fossé qui n'était pas si large autrefois.

Mais il serait exagéré de dire , avec les socialistes , que l'ouvrier de fabrique est réduit à l'état de manivelle. Un grand nombre de ces fonctions monotones et abrutissantes, dont se plaignait avec raison M. de Sismondi, ont disparu, grâce aux progrès de l'industrie. 11 serait oiseux, au surplus, de nous étendre sur ces considérations : les machines existent, et nous ne devons plus songer qu'à les améliorer et à chercher le meilleur régime social à élabhr entre les patrons et les millions d'ouvriers occupés dans les fabriques.

Voici que déjà ces machines à vapeur, dont nos pères étaient si fiers, la génération nouvelle veut les remplacer à bref délai : elles n'utilisent, paraît-il, qu'un dixième de la chaleur produite par le charbon. Aussi l'ingénieur Le Bon disait-il : « J'espère qu'avant vingt ans le dernier exemplaire de ce grossier appareil aura été rejoindre dans les musées les haches de pierres de nos aïeux ! »

« On commence déjà à se demander, dit M. Gide ', si l'on ne pourra pas utiliser les forces immenses qui déploient leur activité dans les mouvements de l'atmosphère et des eaux, ou s'il ne faudra pas aller puiser à la source même, c'est-à-dire au soleil, la chaleur dont nous avons besoin ^. Si un jour la force motrice pouvait être distribuée à domicile, comme l'eau et le gaz, et s'il suffisait de tourner un robinet pour se la procurer, on ne verrait plus ces immenses ateliers qui constituent pour les populations ouvrières des milieux malsains, aussi bien au point de vue hygiénique qu'au point de vue moral, et qui, entre autres inconvénients, ont celui de rendre la vie de famille impossible. La machine à gaz est déjà une atténuation : le transport des forces naturelles à domicile serait le remède. >

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