CHAPITRE IV
Définition et caractères généraux du travail. — Hiérarchie économique des travaux : Invention, direction, exécution. — Des services publics et privés. — Du travail intellectuel musculaire et mécanique. — Des outils et des machines. — Règles générales du travail.
Le travail est l'acte humain, productif des valeurs.
C'est le travail de l'homme qui est la source d'où s'échappent les richesses pubhques et privées, les perfectionnements de la matière et les inventions.
Le travail était tenu en mépris dans les sociétés antiques. Aristote et Platon le déclaraient illibéral *. Les Grecs ne jugaient pas les ouvriers dignes du titre de citoyens : on les mettait presque au rang des esclaves : à Athènes, l'homme libre, jouissant de tous ses droits, ne travaillait pas. Il en était de même à Rome. Cicéron ne faisait pas plus de compte d'un artisan que d'un barbare ^. Térence donne à entendre que, pour jouir de considération et de respect dans la Rome de son temps, il fallait mener une vie oisive et n'être pas obligé de la gagner par son travail '. Juvénal nous apprend quelle était l'occupation le plus en faveur chez les Romains libres : « ramper ou être impertinent avec les riches, pour avoir du pain et des passe-temps sanguinaires *, >
1 Aristote, Politic, III, 3. Platon, De Rep., 2.
2 Cicéron, Écon., III, 2.
3 Satyr., X, 81.
* Act., XX, 34-35.
Cet état de choses disparut avec le christianisme qiii remit partout le travail en honneur. Le travail est aujourd'hui apprécié à toute sa valeur. Toutefois, certaines écoles économiques ont été jusqu'à tenir le travail pour la fin suprême et dernière de l'homme, qu'elles ne considèrent que comme une machine à production. Cette erreur fondamentale a produit de grands désordres : de là, nulle estime de l'homme moral ; de là, un singuher abus de la pauvreté et de la faiblesse par ceux qui entendent les maintenir à l'état d'épuisement pour en profiter seuls ; de là, surcharge des heures de travail, emploi des enfants et même des femmes et des jeunes filles dans les manufactures, destruction du foyer, agitation perpétuelle de la vie et décadence sociale de la classe ouvrière ! « Ce travail sans pondération, qui énerve et consume les corps, ruine aussi les âmes où peu à peu il efface les linéaments de la ressemblance avec Dieu : il détruit tout ce qui élève l'homme, tout ce qui le fait être ce que Dieu veut qu'il soit, c'est-à-dire le roi de la création, et ne laisse en échange que l'instinct animal qui dès lors ne connaît plus de bornes *. »
Pareils désordres ne se produiraient pas si la notion chrétienne du travail , moyen pour l'homme d'atteindre sa fin supérieure, était restaurée dans les sociétés modernes.
ORDRE NATUREL OU HIERARCHIE ECONOMIQUE DES TRAVAUX INDUSTRIELS : INVENTION, DIRECTION ET EXÉCUTION
Un des faits économiques qui frappent le plus l'observateur attentif, c'est la hiérarchie ou, si on le
* L'Église et la Civ., card. Pecci, 1877.
préfère, Yordre naturel dans lequel se produisent lotis les travaux industriels. Cet ordre se retrouve partout, en tous temps et en tous lieux, dans toutes les divisions du travail humain, et il reste tel aujourd'hui qu'il était autrefois.
Dans l'œuvre collective de la création des valeurs, tous les travailleurs, en effet, ne remplissent pas le même rôU:
On distingue : l'invention, la direction et l'exécution.
l» Vinvention. — L'invention est le travail de l'esprit qui découvre le moyen de mettre en action les forces naturelles, indique les procédés, trace le plan à suivre, détermine la situation des richesses minérales, etc.
C'est le rôle spécial que remphssent les savants, les ingénieurs, etc., et qui ne relève de l'ordre économique que par les applications industrielles.
On le voit : l'invention applique à la production les découvertes de la science. Sans elle, la production serait impuissante.
Le travail d'invention représente l'art et la science dans l'industrie, cherchant : 1° à découvrir des matières ou des forces inconnues, à perfectionner l'outillage, etc. ; 2° à donner une direction plus profitable au travail manuel, à accroître l'habileté de l'ouvrier, etc. C'est ce qui constitue lart industriel dérivant de la science, et consistant dans l'ensemble des procédés employés par l'industrie. Cet art s'est développé surtout depuis le jour où Lavoisier a pénétré les secrets de la chimie et où Watt nous a donné la machine à vapeur. Depuis cette époque s'est établi entre la science et l'industrie un courant continu qui a profilé à l'une et à l'autre. Toutes les connaissances scientifiques, les inventions, les procédés et même, comme on l'a dit, les tours de main de fabrique que les générations se transmettent,
constituent le capital intellectuel de la nation. Le rôle de la science dans l'industrie devient de plus en plus considérable*.
Il est donc vrai de dire, avec M. Périn, que la production des richesses, dans son ensemble, relève de l'ordre intellectuel, puisqu'elle ne peut procéder que d'un premier moteur, qui est de cet ordre. De plus, eUe subit la loi de l'unité d'action et de la division des opérations ou des emplois, qu'on retrouve aussi dans l'ordre moral.
Les travaux d'invention sont récompensés par l'honneur que les savants retirent de leurs découvertes, par l'estime publique, sans exclusion des profits que peut leur donner l'application industrielle de leurs idées. Mais, dans ce dernier cas, ils sont rémunérés à titre d'entrepreneurs et non plus de savants.
2» La direction. — La direction, au sens économique, est le partage de l'entrepreneur {chef d'entreprise, patron) qui utilise les découvertes scientifiques en établissant une industrie.
Le chef d'entreprise représente l'unité et l'autorité dans l'ordre du travail. C'est dans sa main que se trouve le capital, soit qu'il le possède lui-même, soit qu'il l'emprunte à des capitalistes. C'est lui qui réunit des ouvriers et dirige leur travail, à ses risques et périls et sous sa responsabilité.
Sa rémunération, nous l'avons dit, est aléatoire; mais les profits de toute entreprise dépendent en grande partie de l'habileté, de la prudence et des vertus morales de son chef. Cette fonction exige des qualités éminentes.
Il y a, au sens scientifique du mot, un entrepreneur
1 Levasseur, Précis, p. 29.
à la tête de toutes les industries^ quelque petites qu'elles soient : tantôt il agit seul, tantôt en société. Exemples : Le fermier, le meunier, le patron d'une filature ou d'un tissage , le commerçant , le voiturier , l'armateur les administrateurs d'une société commerciale, sont tous, à des degrés divers, mais au même titre, des chefs d'entreprise.
Il faut souvent toute une succession d'entreprises pour livrer un produit achevé à la consommation, et dans chacune de ces entreprises , on retrouve la même loi, le même groupement social que nous analysons en ce moment. Exemple : L'entrepreneur fermier cultive le lin; l'entrepreneur de filature achète ce fin en remboursant tous les frais de production du fermier et, de plus, en lui laissant un profit, puis il fabrique le fil; l'entrepreneur de tissage prend ce fil, en payant les frais et profits dus au filateur, et fabrique le tissu ; puis il le livre au tailleur, qui est lui-même un chef d'entreprise, aussi bien que le commerçant vendeur, de sorte que les habits, achevés et vendus aux consommateurs, auront passé par les mains de cinq entrepreneurs, rémunéré le travail de tous les ouvriers, et laissé un profit à chaque entreprise.
Ce coup d'œil jeté sur le rôle du patron, surtout quand il s'agit du patron de la grande usine, montre à quel point est grande sa responsabilité morale, visà-vis de ses ouvriers dont U est le chef. Le patron a l'autorité. Par conséquent il a toutes les charges morales et de justice qui découlent de l'autorité. C'est pourquoi l'on a dit avec raison qu'il a « charge d'àmes* ».
' Cette considération morale complète ce que nous avons dit au sujet du contrat de travail, et le rôle, la mission et le devoir du patron se trouvent ainsi mis en pleine lumière.
3° L'exécution. — L'exécution est Vœuvre des ouvriers qui travaillent collectivement sous la direction du chef d'entreprise.
Ils se rattachent à l'entrepreneur par des intermédiaires plus ou moins nombreux, directeurs, contremaîtres, chefs d'atelier, tâcherons, suivant l'étendue et les difficultés du travail, et sont rétribués le plus souvent à la journée, d'autres fois au mois ou à Vannée. Nous reviendrons sur ce sujet.