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CHAPITRE V

Définition, avantages et inconvénients de la division du travail. Son origine et ses limites. — Ses divers aspects.

On entend par division du travail la division des emplois indtistriels, c'est-à-dire cette séparation des travaux par laquelle les hommes se partagent les diverses opérations de la production, de sorte que chacun d'eux ne fait qu'une parti3 de l'ouvrage.

Plus nous allons, plus la division du travail s'accentue dans l'industrie. La production des richesses sociales devient une œuvre essentiellement collective; partout nous rencontrons ce phénomène et partout aussi nous voyons la coopération, simple ou complexe, se joindre à la division des tâches pour ramener, autant que possible, à l'unité nécessaire cette diversité dans les occupations.

La division du travail est un des éléments principaux de sa fécondité. En divisant leurs travaux, les hommes ont décuplé leur puissance productive. Réparti en une multitude de fonctions diverses, le travail tend néanmoins, par son résultat final, à l'unité. Toutes ces fonctions se réunissent pour former la vie commune et complète d'un peuple.

Adam Smith a mis en pleine lumière les résultats de ce phénomène économique. Son exemple de la manufacture d'épingles est célèbre : « Un homme, dit-il, qui ne serait pas façonné à ce genre d'ouvrage

dont la division du travail a fait un métier particulier \ ni accoutumé à se servir des instruments qui y sont en usage, dont l'invention est probablement due encore à la division du travail ^ cet homme, quelque adroit qu'il fût, pourrait peut-être à peine faire une épingle dans toute sa journée, et certainement il n'en ferait pas une vingtaine. Mais de la manière dont cette industrie est maintenant conduite, non seulement l'ouvrage entier forme un métier particulier, mais même cet ouvrage est divisé en un grand nombre de branches, dont la plupart constituent autant de métiers particuliers '. Un ouvrier tire le fil à la bobille, un autre le dresse, un troisième coupe la dressée, un quatrième empointe, un cinquième est employé à émoudre le bout qui doit recevoir la tète. Cette tète est elle-même l'objet de deux ou trois opérations séparées : la frapper est une besogne particulière ; blanchir les épingles en est une autre ; c'est même un métier particulier que de piquer les papiers et d'y bouter les épingles; enfin l'important travail de faire une épingle est divisé en dix-huit opérations distinctes ou environ... Si tous les ouvriers avaient travaillé à part, et s'ils n'avaient pas été façonnés à cette besogne particulière, chacun d'eux assurément n'eût pas fait vingt épingles, peut être pas une seule dans sa journée... tandis que chaque ouvrier faisant une dixième partie du produit, peut être considéré comme faisant dans sa journée 4,800 épingles ! »

* C'est un des aspects généraux du phénomène : la division de» industries.

2 Voilà le second aspect : la division dans le travail d'invention.

3 Troisième aspect, plus particulier, de la division du travail : la division des tâches.

J.-B. Say donne un autre exemple : celui des cartes à jouer, qui se fabriquent en soixante-dix opérations distinctes : 30 ouvriers fabriquent en un jour 15,500 cartes, soit 500 par tête; un ouvrier obligé de faire seul les soixante-dix opérations ne ferait peut-être pas deux cartes par jour !

On peut multiplier ces exemples. Plus une nation se développe dans l'ordre industriel, plus la division du travail y est accentuée. Une seule industrie offre de la résistance, c'est l'agriculture, dans laquelle les travaux divers ne se font qu'à des époques déterminées de sorte qu'un homme ne peut être exclusivement semeur, et l'autre moissonneur.

En analysant les causes de la fécondité du travail produite par la division des tâches, on en a trouvé cinq :

1" La division du travail fait découvrir des procédés expéditifs, et provoque même des inventions ingénieuses, parce qu'elle réduit chaque opération à une tâche fort simple et toujours répétée. « Dans les premières machines à vapeur, dit Adam Smith, il y avait un petit garçon continuellement occupé à ouvrir et à fermer la communication entre le chaudron et le cyUndre, suivant que le piston s'élevait ou descendait. Le petit garçon, ayant envie de jouer avec ses camarades, observa qu'en mettant un cordon au manche de la soupape qui ouvrait cette communication et en attachant ce cordon à une autre partie de la machine, cette soupape s'ouvrirait et se fermerait sans lui, et qu'U aurait la liberté de jouer tout à son aise. Ainsi une des découvertes qui a le plus contribué à perfec-

tionner les machines est due à un petit polisson qui ne cherchait qu'à s'épargner de la peine. »

2° Elle accroît rhabileté de l'ouvrier. En effet, l'ouvrier répétant sans cesse une tâche fort simple, devient très habile. Un forgeron ne fera que 200 à 300 clous, tandis qu'un cloutier, même ordinaire, en fera de 2,000 à 3,000 ! M. Cauwès cite l'exemple des ouvrières qui parviennent à rouler 1,500 cigarettes par jour dans les manufactures de l'État. Ajoutons que les produits sont plus beaux : perfection et rapidité, tels sont les premiers avantages de la division du travail.

3" Elle économise le temps qu'on perdrait à passer d'une opération à l'autre.

4° Elle permet d'employer chaque ouvrier suivant sa force et ses aptitudes. (M. Babbage, Se. des Man.)

5" Elle donne V emploi continu et normal des instruments de travail. (John Raë, Pr. d'Éc. pol.)

A côté de ces avantages incontestables, la division du travail présente quelques inconvénients : 1° On lui a reproché de faire de l'homme, dans l'industrie manufacturière, une manivelle, une cheville, une roue, et d'empêcher ainsi tout attrait du travailleur pour son ouvrage V S** On a dit que ces occupations stupides, répétées toute une vie, altéraient le santé et affaibhssaient l'intelligence. 3° Enfin, on a prétendu que la division du travail mettait l'ouvrier à la merci de son patron ^.

< Lisez Proudhon, Contrad. éc, p. 108-109.

s « A mesure que le principe de la division du travail reçoit une application plus complète, l'ouvrier devient plus faible, plus borné, plus dépendant. L'art fait-il des progrès, l'artisan rétrograde... Le patron ressemble de plus en plus à l'administrateur d'un vaste empire, et l'autre à une brute... ils diffèrent chaque jour davantage. » (Tocqueville, La Dém. en Amérique, II, xx.) Le

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Ces inconvénients sont graves, mais ils n'effacent pas les avantages énumérés plus haut. Au surplus, l'industrie moderne s'améliorera sans doute et remplacera les derniers hommes roues, manivelles ou chevilles, dont on parle, par des mécanismes nouveaux. De grands progrès ont été faits en France depuis quelques années, au point de vue de l'hygiène des travailleurs. Les socialistes ayant proposé de substituer pour tout remède, à la division du travail, la variété des occupations, voici comment Proudhon leur a répondu : « Les socialistes n'ont pas réfuté l'antinomie que soulève la division du travail... car, n'est-ce pas toujours être dans la négation que d'opposer à l'uniformité du travail une soi-disant variété où chacun pourra changer d'occupation dix, quinze, vingt fois, à volonté, dans un même jour? Comme si changer dix, quinze, vingt fois par jour l'objet d'un exercice parcellaire, c'était rendre le travail synthétique I A supposer que cette voltige industrielle fût praticable, elle ne changerait rien à la condition physique , morale et intellectuelle de l'ouvrier. »

Origine et limites de la division du travail. — Le docteur Smith fait remonter l'origine de la division du travail au penchant naturel qui porte les hommes à trafiquer, à faire des trocs et des échanges d'une chose pour une autre.

Exemple : Dans une tribu de chasseurs, un homme fait des arcs et des flèches avec plus de célérité qu'un autre. En troquant ces objets contre du bétail ou du gibier, il s'aperçoit que par ce moyen il peut se proreproche s'adresse à tort à la division du travail. Il doit s'adresser aux progrès de l'individualisme en regard de la concentration de la grande industrie. Avec le régime corporatif, ces abus disparaîtraient.

curer plus de bétail ou de gibier que s'il allait luimême à la chasse. Donc, par calcul, il fera sa principale occupation de fabriquer des arcs et des flèches, et le voilà devenu armurier. Un autre deviendra de même tanneur, fabricant de huttes, etc. Le même auteur fait ensuite remarquer que les différences d'aptitudes sont le plus souvent l'effet de la division du travail et non leur cause.

Tout ce qui développera les échanges développera donc la division du travail.

Cependant, cette division a des limiles :

Elles se rencontrent : 1° dans retendue du marché ou des débouchés qui s'offrent aux produits. Si le marché est très petit, on ne s'adonnera pas entièrement à une seule occupation , par crainte de ne pouvoir trouver à échanger l'excédent de ses produits. C'est pourquoi les menuisiers de village sont souvent ébénistes, charpentiers, etc. Il en résulte que les industries spéciales ne peuvent guère s'établir que dans les villes, ou à portée des grands centres.

2° Dans Vélendue des capitaux. En effet, pour que la division du travail soit complète , il faut beaucoup d'ouvriers de différentes sortes, de vastes ateliers, des approvisionnements , des machines , c'est-à-dire de grands capitaux. Les industries qui n'exigent que de petits capitaux résistent énergiquement à la division du travail ; ce sont surtout les industries d'objets d'arts, dans lesquelles le talent de l'ouvrier fait une grande partie de la valeur du produit.

Autres aspects de la division du travail. — La division du travail dont nous venons d'analyser le caractère et les avantages, se présente à beaucoup d'autres points de vue.

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