SERVICES DE CAPITAL
I Propriétaire foncier, 1 capitaliste (faisant 1 valoir des capitaux I mobiliers).
Solidarité des industries. — La première pensée qui vient à l'esprit, en parcourant la liste des industries humaines , dans l'ordre matériel des choses , c'est qu'elles sont toutes solidaires les unes des autres. Elles ne forment qiiun seul et même organisme qui reste incomplet et fonctionne mal si une seule vient à manquer^. Que ferait-on du' minerai de fer qui nous est donné par l'industrie extractive, ou du lin qui nous est offert par l'agriculture, s'il n'y avait pas d'industries manufacturières ? Si donc l'on jette un coup d'œil impartial sur le monde du travail, on voit que toutes les industries se prêtent un mutuel appui; elles se développent ensemble et souffrent à la fois.
1 M. Baudrillart, Manuel, p. 232.
Nos départements du Nord, où l'industrie manufacturière est très développée, sont aussi ceux où l'agriculture est arrivée à un haut point de perfection.
Une des conséquences de cette solidarité, c'est qu'une crise frappant une industrie réagit sur beaucoup d'autres, et, indirectement, sur toutes; exemples : Une crise sur les sucres réagira sur la culture des betteraves et sur l'agriculture en général; une crise sur les filatures de laine affectera Télevage, etc.
Une autre conséquence, c'est le groupement des travailleurs entre chaque branche d'industrie, proportionnellement à son importance. L'équilibre devrait se faire naturellement d'après les besoins de la consommation ; malheureusement, le régime individualiste et les abus de la concurrence nationale et internationale permettent peu de mesurer cette importance. C'est pourquoi l'on voit les ouvriers se porter en foule tantôt sur un point, tantôt sur un autre, jusqu'à ce que la surproduction ait ruiné du même coup les patrons et les familles ouvrières. Ce n'est pas en vain que l'ordre naturel des choses est violé.
Toutes les industries sont donc nécessaires ; mais il semble qu'on ne peut contester la supériorité de l'industrie agricole, tant au point de vue matériel qu'à celui de la nature des produits, de l'étendue de la production et de la condition physique et morale de l'ouvrier. Ses produits sont, en effet, de première nécessité ; nous verrons dans un instant qu'elle occupe le plus grand nombre de bras dans le monde, et il est certain que le travail agricole n'énerve pas l'homme, lui laisse sa santé, stimule son initiative et élève son esprit vers Dieu, en le mettant sans cesse en présence des grands spectacles qu'offre la nature.
Statistique. — La statistique vient à l'appui de ces observations. D'après le dernier recensement, la population, qui s'élevait à 36 millions d'âmes, se divisait comme il suit :
Agriculture 18,968,505 soit p. 100 53,1
Industrie 9,274,537 — 25,9
Commerce et transports. 3,838,223 — 10,7 Professions libérales ., . 1,531,405 — 4,3 Personnes vivant exclusivement de leurs revenus 2,151,888 — 6
Population non classée. 281,740
Total 36,045.398 — 100
Ces grandes catégories se divisent elles-mêmes en catégories spéciales, dont l'étude offre un grand intérêt. Ainsi, la statistique nous apprend que nous avons plus de 10 millions de propriétaires et de paysans qui cultivent eux-mêmes leurs terres, 6 millions de fermiers et métayers, 2 millions d'ouvriers agricoles de professions diverses. Elle nous apprend encore que la grande industrie emploie moitié moins d'ouvriers que la petite (3,133,000 environ contre 6,140,000).
En Prusse, la population se divise comme suit :
Agriculture 56 0/0
Industrie 30 0/0
Commerce 6 0/0
En Belgique :
Agriculture 51 0/0
Industrie 30 0/0
Commerce 7 0/0
Aux États-Unis :
Agriculture 48 0/0
Industrie 210/0
Commerce 9 0/0
Mais , en Angleterre , la proportion rationnelle n'existe pas. L'agriculture n'occupe que 1,600,000 ouvriers, tandis que l'industrie en emploie près de 6 millions. La proportion est la suivante :
Agriculture 26 0/0
Industrie 43 0/0
Divers et commerce 4o 0/0
Comme on le voit, l'industrie agricole est trop sacrifiée à l'industrie manufacturière, et cet état de choses peut amener de graves dangers pour ce pays.
Productivité générale des industries. — Nous revenons ici sur un point que nous avons déjà effleuré, afin de répondre à quelques objections de détail.
Nous avons dit, et nous répétons, que toutes les industries sont productives de valeurs et nécessaires à la société, sans l'être de la même façon ni au même degré.
Le fait est évident pour les industries extractives et agricoles ; il ne peut davantage offrir de doute pour les industries manufacturières, qui donnent à des matières informes des qualités précieuses pour l'homme. Mais on a contesté cette productivité pour le commerce et l'industrie des transports. On a dit que le commerçant et le voiturier n'étaient que des intermédiaires inutiles, des charges onéreuses pour la société, des instruments d'échange dont on pourrait facilement se passer.
Il est certain, cependant, que ce=; industries sont,
comme les autres, productives de valeurs. Nous savons, en effet, que produire des valeurs c'est ajouter aux choses, par un changement de forme ou de lieu, une utilité qu'elles n'avaient pas. Or, le travail du commerçant et celui du voiturier atteignent ce but à plusieurs points de vue :
\° Le commerçant réunit les marchandises, les concentre, et les conserve pour l'usage des consommateurs; exemples : S'il n'y avait pas d'épiciers, il faudrait, ou bien avoir chez soi une provision de toutes sortes d'épiceries, ou se rendre sans cesse chez une foule de fabricants divers; s'il n'y avait pas de libraires, il faudrait faire venir ses hvres de tous les pays. A cet égard, Yutilité du commerce intermédiaire est incontestable.
2"* Z,e commerçant épargne du temps, du travail et des risques aux fabricants. En l'absence du commerce, l'administration d'une industrie quelconque serait presque impossible. En effet, c'est l'approvisionnement en masse des commerçants qui règle la production moyenne des fabriques. Autrement, il n'y aurait de sécurité que dans les marchés au comptant, et, réduite à ce genre d'échange, l'activité industrielle se resserrerait dans d'étroites limites. Ajoutons que le commerce modère, dans son intérêt et au profit de tous, les oscillations extrêmes des prix. Enfin, si le fabricant devait s'aboucher avec chaque consommateur, il faudrait multiplier le nombre des employés et perdre un temps précieux.
De même, le voiturier crée des valeurs en changeant de place les objets; exemples : La houille de Norvège n'aurait qu'une utilité relative dans ce pays, où elle n'a pas d'emploi suffisant : transportée en Angleterre ou en France, elle en a une très considé-
rable; les sapins du Nord sont inutiles en Finlande, et ont une grande valeur dans nos contrées. Or, si l'industrie des transports n'existait pas, les consommateurs devraient aller eux-mêmes chercher ces marchandises.
11 est donc hors de doute que ces deux industries créent des utilités, produisent des valeurs, et, par suite, accumulent des richesses dans une nation. 11 n'y a point de travail méprisable, quand il est conforme aux données de l'ordre moral.
Une question différente est celle de savoir si la productivité de toutes les indicstries est proportionnelle au travail et au capital de production ?
Sur ce point nous avons fait connaître notre opinion, qui est celle de la plupart des économistes. Quand le sol intervient dans la création des valeurs, c'est-à-dire quand il s'agit de l'industrie extractive et de l'industrie agricole, le travail humain rencontre une résistance qui détruit cette proportionnalité. Triplez le nombre de broches dans une filature, vous triplerez la production, si vous avez assez de matières premières. Au contraire, triplez le travail et triplez le capital sur un hectare de terre, vous ne triplerez pas la récolte. La productivité n'est proportionnée au travail et au capital que dans les industries qui ne se heurtent pas aux résistances des agents naturels et en particulier de la terre.
Cette question nous conduit naturellement à l'étude des frais généraux de la production.
Frais de production. — On entend par frais de production la somme des dépenses nécessitées par la production d'une valeur.
Ces dépenses sont évidemment très variées, très différentes, suivant le genre du produit, mais la
science économique retrouve partout trois éléments particuliers qui correspondent aux trois facteurs de la production.
En effet, dans toute entreprise on rencontre :
1° Les salaires des travailleurs. Ceux-ci comprennent les ouvriers, les journaliers, les manœuvres, les contre-maîtres, etc.
2° V intérêt et le loyer des capitaux, c'est-à-dire le revenu payé à ceux qui fournissent le capital dans l'œuvre de production. Si l'entrepreneur est lui-même capitaliste, il fera valoir ses avances dans son entreprise, mais il n'en faut pas moins admettre, même en ce cas, que le capital reçoit une rémunération distincte des profits et des salaires. Cette distinction est élémentaire en industrie : les bénéfices sont toujours soigneusement distingués de l'intérêt des capitaux engagés dans l'entreprise; à fortiori, lorsque les capitaux sont fournis par un étranger, qui perçoit le revenu. De quelque façon qu'on examine cette question, il faut toujours en revenir à considérer l'intérêt des capitaux comme un des éléments les plus considérables des frais de production.
Z° La rente ou le fermage de la terre, c'est-à-dire le revenu du sol (soit de la ferme, soit de l'emplacement), sur lequel l'industrie est assise.
Les frais de la production comprennent donc les salaires, les intérêts et la rente, c'est-à-dire les revenus du travail, du capital et du sol. Chaque facteur de la production se fait payer son concours.
Qui payera ces frais? C'est V entrepreneur, le chef de l'entreprise, petite ou grande. C'est lui qui est chargé de distribuer aux ouvriers le salaire, aux capitalistes Vintérët, au propriétaire du sol la rente.
La rémunération de l'entrepreneur est le bénéfice ou
profit, c'est-à-dire l'excédent de la valeur des produits créés et vendus sur la valeur totale des frais de production.
11 faut donc, pour qu'une entreprise soit bien conduite, que les produits annuels suffisent à payer les frais annuels de la production et à donner en outre un profit. La progression de ce profit sera la mesure des progrès de l'entreprise dans l'ordre matériel.
Progrès des industries. — On dit qu'une industrie progresse, lorsque l'entrepreneur augmente rationnellement les produits de son industrie.
C'est ainsi que de la meule à broyer le grain, tournée par les esclaves, on est venu aux moulins à vent, puis aux moulins à eau et de ceux-ci aux usines à vapeur, à ces minoteries puissantes qui alimentent de farines une ville entière. La production a augmenté, grâce à l'emploi des agents de la nature. Rappelons les paroles de Bastiat à ce sujet : « Au lieu d'une utilité onéreuse à cause du travail qu'elle coûte, l'homme produit de l'utilité de plus en plus gratuite. Son but est de substituer toujours de l'utilité gratuite à l'utilité onéreuse '. »
Mais il n'y a de véritable progrès dans l'industrie que lorsque l'homme s'élève à la fois dans l'ordre moral et dans l'ordre matériel, et lorsqu'une classe entière de travailleurs n'est pas sacrifiée à la surproduction. La production à outrance peut conduire un peuple à la misère, à travers des crises économiques formidables. Le vrai progrès industriel social, c'est la progression rationnelle, constante, générale, répandant le bien-être et assurant l'ordre et le repos parmi toutes les classes des travailleurs.
Harmonies économiques.