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CHAPITRE PREMIER

Des bienfaits de l'échange. — Ses formes successives. — Caractères des échanges. — Causes de la valeur d'échange. — Formule de Ricardo.

Étudier la production, c'est faire l'analyse des forces productives de la société.

Étudier l'échange, c'est suivre la société dans son action extérieure. C'est observer l'organisation sociale, telle que Dieu l'a conçue, dans ce qu'elle présente de plus éclatant. C'est chercher en même temps la solution des plus grands et des plus difficiles problèmes, parce que le développement ou la décadence des nations y sont attachés.

Toute civilisation est intimement Uée à l'harmonie des échanges. Il n'y a point de prospérité durable

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pour une nation si elle ne sait développer en son sein d'abord, puis autour d'elle, le mouvement commercial. Il suffit de jeter les yeux sur les États civilisés pour se convaincre que les peuples doivent à l'échange sagement pratiqué une grande partie du bien-être dont ils jouissent, et que les services que l'homme rend à la société ne sont rien en comparaison de ceux qu'il en reçoit *. Cette vérité s'applique également aux familles et aux sociétés.

* La démonstration en a été faite de la façon suivante par Bastiat, dans une page des Harmonies écon. : • Prenons un homme appartenant à une classe modeste de la société, un menuisier de village, par exemple, et observons tous les services qu'il rend à la société et tous ceux qu'il en reçoit; nous serons frappés de l'énorme disproportion apparente. Cet homme passe sa journée à raboter des planches, à fabriquer des tables et des armoires; il se plaint de sa condition, et cependant que reçoit-il en réalité de cette société en échange de son travail? — D'abord, tous les jours, en se levant, il s'habille, et il n'a personnellement fait aucune des nombreuses pièces de son vêtement. Or, pour que ces vêtements, tout simples qu'ils sont, soient à sa disposition, il faut qu'une énorme quantité de travail, d'industrie, de transports, d'inventions ingénieuses, ait été accomplie. Il faut que des Américains aient produit du coton, des Indiens de l'indigo, des Français de la laine et du lin, des Brésiliens du cuir; que tous ces matériaux aient été transportés en des villes diverses, qu'ils y aient été ouvrés, tissés, filés, teints, etc. Ensuite, il déjeûne. Pour que le pain qu'il mange lui arrive tous les matins, il faut que des terres aient été défrichées, closes, labourées, fumées, ensemencées; il faut que les récoltes aient été préservées avec soin du pillage; il faut qu'une certaine sécurité ait régné au milieu d'une nombreuse multitude; il faut que le froment ait été récolté, broyé, pétri, préparé; il faut que le fer, l'acier, le bois, la pierre, aient été convertis par le travail en instruments de travail; que certains hommes se soient emparés de la force des animaux, d'autres du poids d'une chute d'eau, etc.; toutes choses dont chacune, prise isolément, suppose une masse incalculable de travail mise en jeu non seulement dans l'espace, mais dans le temps... Cet

Les bienfaits de l'échange peuvent se manifester aussi dans un autre ordre d'idées. A l'intérieur, les relations commerciales entre citoyens d'une même nation consolident l'unité politique et morale, et à l'extérieur, les échanges, portant d'une nation à l'autre les produits spéciaux à chacune d'elles, unissent autant que possible la grande famille des sociétés humaines *.

Formes successives de l'échange. — Les hommes n'ont point trouvé du premier coup les combinaisons ingénieuses qui viennent en aide aux échanges.

La première forme de l'échange est le troc simple. L'échange est alors l'opération par laquelle deux hommes se donnent réciproquement un objet pour un autre. Paul a trop de blé, Pierre a trop de vin;

homme sort; il trouve une rue pavée et éclairée... il trouvera des avocats pour défendre ses droits, des juges pour l'j- maintenir, des officiers de justice pour faire exécuter la sentence... Si notre artisan entreprend un voyage, il trouve que, pour lui épargner du temps et diminuer sa peine, d'autres hommes ont aplani, nivelé le sol, comblé des vallées, abaissé des montagnes, joint les rives des fleuves, dompté les chevaux ou la vapeur, etc. J'ose dire que, dans une seule journée, il consomme des choses qu'il ne pourrait produire lui-même dans dix siècles. Ce qui rend le phénomène plus étrange, c'est que tous les autres hommes sont dans le même cas que lui. Il faut donc que le mécanisme social soit bien ingénieux, bien puissant, puisqu'il conduit à ce singulier résultat que chaque homme, même celui que le sort a placé dans la condition la plus humble, a plus de satisfaction en un jour qu"il n'en pourrait produire en plusieurs siècles! »

1 II n'y a pas d'échange, en effet, sans débouchés; c'est-à-dire sans possibilité d'écoulement pour ses produits. Ces débouchés, nous le savons déjà, sont les marchés : chaque pays est un marché pour les autres pays, chaque industrie est un débouché pour toutes les autres.

Paul donne six boisseaux de blé à Pierre, qui lui remet en échange un hectolitre de vin. Rien n'est plus simple, et cependant il serait aisé de découvrir dans cette transaction élémentaire toutes les lois de la valeur et de la division du travail, sur lesquelles reposent le commerce et l'industrie.

La seconde forme de l'échange peut être le troc circulaire entre trois ou quatre personnes. Supposons qu'il s'agisse, non plus d'une marchandise, mais d'un service : Paul rend service à Pierre, qui rend service à Jacques, lequel à son tour rend service à Paul, et l'échange est consommé.

Mais il est facile de montrer que, quelque ingénieuses que soient ces combinaisons, elles ne pourraient être d'une grande utilité sociale.

V 11 faut, en effet, que la chose offerte en échange soit utile aux besoins du coéchangiste ; je suis vigneron, et j'offre du vin à mon boucher en échange de la viande qu'il me fournit; mais il en a déjà reçu, et s'il n'en veut plus, comment m'acquitterai-je de ma dette et comment vivrai-je ?

2" Il faut aussi que les objets offerts soient susceptibles d'une grande di\ision. Si je n'ai que des bœufs à donner, comment me procurerai-je le chapeau dont j'ai besoin? Mon habit vaut dix perdrix, et je suis disposé à le troquer, mais non pas en entier, car je ne veux qu'une perdrix; il faudra donc que je recherche neuf personnes désirant chacune une perdrix avant de m'entendre avec le chasseur, et après ce premier échange, il faudra recourir à de nouveaux trocs avec les neuf coacquéreurs!... Dans un tel système, un acheteur de pain serait à moitié mort de faim avant d'avoir pu s'entendre avec le vendeur sur

le prix de la marchandise qu'il voudrait donner en échange K

11 est inutile d'insister sur ces difficultés; c'est pour y parer que tout homme prévoyant garda pour lui une certaine quantité d'une marchandise propre à convenir à tout le monde. Dans certains pays, on choisit le blé, dans d'autres le bétail et surtout les bœufs ou les moutons. Par un accord général et tacite, ces marchandises servirent d'intermédiaires et tinrent heu de notre monnaie.

Mais que d'obstacles se présentaient encore ! Le blé est sujet à s'avarier; le bétail n'est pas di\àsible ; en outre, tous ces objets changent constamment de valeur suivant les saisons et suivant les contrées. L'homme chercha mieux et trouva la monnaie d'or et d'argent, et tels furent les avantages offerts par ces métaux précieux, que, peu à peu, presque tous les peuples adoptèrent cette dernière forme des échanges. Tous les produits furent payés en une certaine quantité d'or ou d'argent, et la notion du prix voila, pour le vulgaire, la notion de la valeur ^.

1 Voir M. Roscher.

2 Quand Paul achète le cheval d'Etienne 1,000 francs, il remet à Etienne l'or ou l'argent nécessaire pour que celui-ci puisse acheter la paire de bœufs dont il a besoin. Au fond, le cheval est échangé contre les deux bœufs ; mais, dans la forme, le cheval est vendu et les bœufs sont achetés pour une certaine quantité de métal précieux. La vente est ainsi l'échange d'une chose contre de la monnaie, et l'achat est l'échange de la monnaie contre une chose; mais il n'y a là, en quelque sorte, qu'une opération préalable, provisoire, qui ne doit pas cacher la règle. Il est évident toutefois que l'intervention de la monnaie n'est pas purement un rôle d'intermédiaire. La théorie de J.-B. Say est trop absolue et pourrait induire en erreur. Nous reviendrons sur ce point.

Vers le milieu du moyen âge furent créés les titres de crédit, qui devaient donner à l'échange et même à la production le développement que nous admirons aujourd'hui. La circulation des lettres de crédit, appelée circulation fiduciaire, vint prêter son concours à la circulation monétaire, et fit disparaître presque entièrement les derniers inconvénients que présentaient l'usage, le transport ou la fonte des métaux.

Nous devrons donc étudier avec soin la monnaie et le crédit, qui sont les deux principaux instruments de rechange.

Caractère des échanges. — Que deux objets s'échangent l'un contre l'autre par un simple troc, ou qu'ils s'échangent contre une marchandise intermédiaire; qu'ils s'échangent enfin contre une quantité d'or et d'argent, au fond, c'est une valeur qui est donnée en échange d'une autre valeur.

V échange repose donc sur la valeur; mais celle-ci, nous le savons, n'a rien de fixe; elle oscille sans cesse. Nous sommes ainsi conduits à rechercher la cause des oscillations de la valeur.

Or, cette cause, pour les produits matériels, est le plus souvent roffî^e et la demande : c'est pourquoi l'on a dit qu'en général la valeur en échange des choses se détermine en raison directe de la demande et en raison inverse de Voffre : C'est-à-dire que plus l'offre sera considérable, moins élevée sera la valeur, et plus la demande sera active, plus cette valeur tendra à s'élever.

Le rapport de l'offre à la demande 7'ègle donc approximativement la valeur, sous les réserves que nous avons faites en étudiant la notion de valeur.

La demande répond au besoin que l'homme a d'une

chose, et Y offre signifie surabondance et désir de vendre un objet. L'une est d'autant plus vive que l'utilité de l'objet demandé est plus grande, et l'autre a d'autant plus de puissance que les choses offertes sont plus rares. Nous voici ramenés aux principes posés dans nos premiers chapitres : l'utilité et la rareté sont les causes principales de la valeur d'échange.

Dans la réalité, l'offre et la demande sont intimement unies : sitôt que l'offre se restreint, la demande de la chose augmente \ et réciproquement. La crainte de ne pas obtenir les objets désirés hâte la demande; et même, si la demande est vive, ceux qui détiennent ne se hâtent pas de vendre, dans l'espoir d'un gain plus considérable, et les prix s'élèvent d'autant plus.

Les causes qui influent isur la demande et en augmentent l'activité sont surtout :

1° L'utilité (ou valeur d'usage pour l'acquéreur) : en effet, plus on a besoin d'une chose, plus on la recherche, surtout si cette chose est de première nécessité et de bonne qualité;

2° Le travail épargné ; — car si celui qui recherche un objet pouvait se le procurer avec peu de peine, peu de frais, sa demande ne serait pas très vive et n'agirait que faiblement sur la valeur ;

1 C'est pourquoi la cherté n'est jamais en rapport exact avec la rareté réelle des produits. « Le fait qu'un faible déficit dans la production du blé occasionne une hausse hors de proportion avec la grandeur du déficit, est démontré par l'histoire des prix {Hist. des prix, par M. Tooke). M. Gregory King a même établi la proportion suivante : un déficit de 1 dixième élève le prix de 3 dixièmes; un déficit de 2 dixièmes l'élève de 8 dixièmes, etc. Pour la même raison, la baisse est toujours hors de proportion avec la surabondance.

3" La facilité de la transmission ; — c'est-à-dire du passage d'une main dans l'autre de l'objet désiré. Les causes qui agissent sur l'offre, sont :

1" La rareté des objets ; car moins il y en aura sur le marché, plus la valeur s'élèvera *, surtout si ces objets sont nécessaires à l'entretien de l'homme. Il faut observer cependant que parfois l'offrant peut avoir intérêt à se défaire promptement de sa marchandise, s'il s'agit, par exemple, d'objets qui passent de mode ou se détériorent ; dans ce cas, l'influence de la rareté sur la valeur ne sera pas aussi considérable.

2° Le travail dépensé par le vendeur ; car il faut, rationnellement, que l'offrant retrouve ses frais de production et même un bénéfice. La valeur est donc, de ce chef, l'expression des difficultés que la production a rencontrées, du travail, de l'effort qu'il a fallu dépenser pour se procurer l'objet offert dans l'échange.

On voit que la formule est compliquée, et qu'il faut une grande habitude pratique pour en tirer des conclusions même approximatives ^.

L'utilité, la transmissibihté, le travail épargné, la

1 C'est ce qui fait, outre son éclat, le prix du diamant, car il est très rare. De même, dans une ville assiégée, l'eau, qui d'ordinaire est sans valeur, peut en acquérir une très grande par suite de sa rareté. Elle sera peu offerte et sera très demandée. On voit que tout objet peut, à un moment donné, avoir de la valeur d'échange.

2 M. Cauwès a fait tous ses efforts pour simplifier la loi et les causes efficientes de la valeur : il les résume en disant que la valeur d'échange ne dépend que de deux éléments, travail dépensé par celui qui offre, travail épargné par celui qui demande, et il conclut : « La valeur d'échange est la rémunération d'un service dont la mesure est le travail épargné à l'acquéreur. »

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rareté el lo travail dépensé agissent à la fois sur les valeurs, sans qu'on puisse distinguer à priori l'élément déterminant. Mais pour les deux échangistes, une fois l'échange convenu, il y a égalité au moins apparente et théorique de valeur entre les deux objets, ou, comme disait Stuart Mill, une équation, sans qu'on puisse rien en induire au point de vue du profit, car il se peut que le vendeur soit obligé par les circonstances de vendre à perte, ou que l'acheteur soit forcé d'acheter au-dessus du prix normal.

On a cherché si, à côté de l'offre et de la demande, il n'y avait pas un point régulateur, un point central, autour duquel graviteraient les valeurs. Ricardo crut l'avoir trouvé, quand il déclara que la valeur d'échange était déterminée par les frais de production. Ayant observé que la valeur tendait à s'élever lorsqu'elle était un moment inférieure aux frais de production, c'est-à-dire lorsque le prix courant était au-dessous du prix de revient, et vice versa; ayant aussi remarqué que sitôt que la valeur diminuait, les producteurs diminuaient aussi la quantité de leurs produits, et que ce retrait relevait les prix courants, il en conclut que le niveau régulateur de la valeur normale ou naturelle sur le marché était la somme des frais de production.

Cette formule de la valeur d'échange a été acceptée par un grand nombre d'économistes, parce qu'elle a l'avantage d'être très simple et de faire disparaître, sauf une, toutes les causes indiquées plus haut comme agissant sur la valeur K Que de fois, cependant, les

1 Pour déterminer les lois de la valeur naturelle ou constante, Stuart Mill distingue les richesses qui peuvent être produites en quantités indéfinies et celles dont la quantité est limitée. Pour les premières, le coût moyen de production détermine en effet

prix s'écartent des frais de production ! Qu'est-ce qu'une règle qui souffre tant d'exceptions ? Tient-elle compte des monopoles, de l'état des sociétés, de la législation douanière, des caprices de la mode, des désirs ou des besoins réels des acheteurs? S'appliquet-elle aux richesses qui ne peuvent être produites qu'en quantité limitée ? On ne peut contester que les producteurs n'aient le plus grand intérêt à ce que les frais de production soient toujours couverts, mais cet intérêt et les efforts qu'il détermine ne forment qu'une des causes, et non la plus énergique, qui font osciller les valeurs.

D'ailleurs, les causes générales de la valeur, citées plus haut, ne sont pas les seules ; on devrait y joindre, avec Stuart Mill, les mœurs et la coutume ; avec d'autres, les guerres, les crises, le défaut de sécurité sociale, et les effets perturbateurs d'une mauvaise législation économique. — C'est pourquoi, sans doute, M. Baudrillart proposait de modifier ainsi la proposition de Ricardo: la valeur des 2yroduits se détermine par la loi de l'offre et de la demande, et se règle en général sur les frais de production. Mais cette formule elle-même est incomplète, tant il est vrai que les faits économiques répugnent aux formules et aux théories absolues.

la valeur ; pour les autres, il n'y a pas de valeur normale, il n'y a qu'une valeur courante qui est abandonnée aux fluctuations de l'offre et de la demande.

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