IV. Du billon
La monnaie est une marchandise intermédiaire, gui sert d'instrument commmi à tous les éclumges.
Tout homme, en tout temps, l'accepte volontiers en retour des objets dont il veut se défaire, et il est assuré, d'autre part, que tout autre homme l'acceptera avec le même empressement, sitôt qu'il la lui offrira.
Ce n'est pas par suite d'une convention sociale que la monnaie a une valeur, ni telle valeur plutôt que telle autre. Si la monnaie vaut, c'est d'abord parce qu'elle est une marchandise utile et agréable répondant à des besoins industriels; par exemple, si telle pièce d'argent vaut cinq francs, ce n'est pas parce
qu'elle porte telle ou telle effigie, telle ou telle inscription, ce n'est pas parce que le gouvernement a décidé qu'elle vaudrait cinq francs, ni plus ni moins ; c'est parce que ce petit poids d'argent a une valeur d'échange intrinsèque que les gouvernements ne font qu'indiquer au public. Cette notion scientifique a été trop souvent oubliée.
Mais quelle sera la marchandise qu'on choisira pour monnaie? N'y en a-t-il qu'une qui puisse remplir cette fonction?
Plusieurs ont été successivement employées. Ce n'est point, en effet, par voie d'autorité que les gouvernements érigent une marchandise en monnaie. Le pouvoir constate l'agrément uniforme, unanime, de la société. Celui qui voudrait de nos jours ériger en monnaie le blé, la farine, le bétail, échouerait certainement dans son entreprise.
Ce choix fibre et volontaire, cet agrément uniforme et unanime de la nation, ne se détermine pas arbitrairement. Une marchandise ne peut devenir monnaie que si elle remplit certaines conditions indispensables :
11 faut qu'elle convienne à tout individu sans distinction;
Qu'eUe lui convienne en tout temps;
Qu'eUe lui convienne en tout temps et précisément au même degré !
Ce sont là les principales conditions que doit réunir la monnaie pour servir d'instrument universel aux échanges : nous les préciserons tout à l'heure en analysant les avantages de la monnaie actueUe. Voyons d'abord pourquoi les monnaies choisies autrefois par différents peuples ne pouvaient convenir aux nations civifisées.
DE LA MO^fNAIE 251
Marchandises choisies autrefois pour monnaie. — Sitôt que la nécessité d'une monnaie commune se fit sentir parmi les premiers peuples, on chercha une marchandise qui pût être acceptée par tous les hommes faisant partie de la société. Les anciens Grecs se servirent d'abord du bétail. Homère nous dit que l'armure de Diomède valait neuf bœufs et celle de Glaucus cent. Le bœuf était donc l'unité monétaire, et les moutons servaient de monnaie divisionnaire, comme aujourd'hui le cuivre pour les échanges de petite valeur. Mais le grand inconvénient de cette marchandise, outre son poids, était de ne pas convenir à tous, au même degré, et de n'être pas susceptible de division.
De nos jours encore, quelques peuples se servent de marchandises spéciales pour monnaie. Les cauris, sorte de petits coquillages, remplissent cette fonction. Les clous, dit M. M. Chevalier, sont la monnaie habituelle aux emirons de Graissessac (Hérault). Le sel et le poivre sont monnaie en Abyssinie, la morue sèche à Terre-Neuve, les fourrures dans le Nord, le cuir en Russie jusqu'à Pierre P% le sucre, le tabac, en certaines colonies. Le tabac a même eu cours forcé en "Virginie en 1618 ! Nous pourrions citer d'autres exemples; rappelons seulement que nous-mêmes flous employons les timbres-poste comme monnaie pour le payement des très petites sommes.
Mais, d'une façon générale, le poids ou la masse, le peu de durée ou les variations incessantes de la valeur de toutes ces marchandises offrent trop d'obstacles à la rapidité et à la régularité des contrats, pour qu'on puisse les préférer aux métaux précieux dont nous nous servons.
Avantages que présentent les métaux précieux [or et argent). — Notre monnaie se compose de métaux précieux.
Il faut donc établir que l'or et l'argent sont une marchandise qui convient à tout le monde toujours et également, et qui remplit aussi bien que possible la fonction qu'on lui a donnée.
Or, nous pouvons résumer ainsi les avantages que présentent pour cet objet les métaux précieux :
1° Ils ont une valeur intrinsèque, relativement considérable. Avant même qu'on songeât à les employer comme monnaie, ils étaient recherchés pour leur éclat, leur résistance à l'action des agents physiques, et on les estimait déjà pour la fabrication de certains objets. 2" Ils sont d'un transport facile. En effet, 80 ou 100 grammes d'argent représentent la valeur de 80,000 grammes de blé et celle de 110,000 grammes de vin.
3° Ils sont inaltérables. Nous retrouvons intactes les statuettes d'or et les monnaies romaines. Le frottement seul les use, ainsi que nous le verrons.
4° Ils sont homogènes, c'est-à-dire qu'ils ne diffèrent jamais d'eux-mêmes en quelque lieu de la terre qu'on les trouve. L'or de Transylvanie, une fois affiné, est le même que celui de l'Australie ou du Brésil.
5° Ils sont facilement divisibles, et, qu'on les divise ou qu'on les subdivise tant qu'on voudra, chaque partie garde sa valeur relative. C'est l'absence de cette qualité précieuse qui a fait exclure le diamant. Le diamant a, comme l'or et l'argent, une grande valeur intrinsèque sous un petit volume; il est, comme eux, inaltérable; mais il est loin d'être homogène, et, de plus, il n'est pas divisible. Un diamant coupé en quatre perd 99 p. 100 de sa valeur.
6° Ils varient peu de valeur, grâce aux difficultés de leur extraction. Cependant, c'est peut-être le défaut le plus accentué de l'or et de l'argent. Les découvertes des mines d'or de Californie et d'Australie ont jeté de véritables perturbations dans le commerce et l'industrie en faisant baisser et hausser alternativement la valeur de ces deux métaux. C'est une des raisons pour lesquelles on a songé à faire du platine une monnaie. Le gouvernement russe a fait cet essai vers 1828 pour utiliser ses mines; mais il a fallu démonétiser ce métal en 184o, car le platine est trop difficile à travailler et trop peu divisible pour servir de monnaie.
7° Us sont malléables et reçoivent facilement des empreintes. En outre, ils ont un son sui generis, qui met le public en garde contre la fraude.
Ces métaux ont aussi des propriétés industrielles très importantes. Les sociétés ont donc fait deux parts de la masse d'or et d'argent qui circule chez elles; l'une est abandonnée, à l'état de lingots, au commerce et à l'industrie : l'autre a été fabriquée sous la forme spéciale de disques marqués d"une empreinte, afin de réunir le double avantage : 1" de multiplier la propiiété qu'ont ces métaux de faciliter les échanges ; 2" d'^ leur enlever toute autre propriété que celle-là. En (et état, ils forment une excellente monnaie.
Valeur réelle de la monnaie. — Il résulte de ce que nous venons de dire que la monnaie n'est pas simplement un signe de sa valeur, mais qu'elle est ellemême une valeur réelle. « Elle est, dit M. Garnier, le gage de la valeur qu'elle représente, c'est-à-dire que la substance qui la constitue a une utilité réelle et
ÉCO.NOJIIE POLIT. 15
une valeur propre, C'est par cette qualité d'être un gage positif et réel de la valeur qu'elle indique qu'elle diffère des papiers, qui ne sont que des signes représentatifs. »
En partant de ce principe , on a pu dire que nos pièces de monnaie ne sont autre chose que des lingots dont le poids et le titre sont certifiés ^ C'est pour nous éviter la peine de les peser, à chaque transaction, comme à Rome, que l'autorité met sur elles une empreinte légale, et en atteste ainsi : 1° la teneur en qualité, c'est-à-dire le titre; 2° la teneur en quantité, c'est-à-dire le poids, de même qu'elle garantit le titre des pièces d'argenterie et d'orfèvrerie.
La monnaie a donc une valeur propre, mais cette valeur varie comme toutes les autres. Elle devrait être un étalon constant des valeurs, constituer ellemême une valeur régulatrice; mais elle ne remplit cette seconde fonction qu'imparfaitement. « Les rapports de valeur qui existent entre les diverses marchandises, dit Stuart Mill, ne sont point altérés par l'usage de la monnaie ; le seul rapport nouveau qui soit introduit est celui des choses avec la monnaie elle-même ^. >
Dès lors, puisque tout achat de marchandises est une vente de monnaie, et toute vente de marchandises un achat de monnaie, puisque la monnaie est, par nature, toujours et également en offre, toujours et également en demande, il suit que, dans un temps et un lieu déterminés, la demande de la monnaie ge compose de la totahté des choses qui se trouvent sur le marché, tandis que, réciproquement, Voffre de la
» Voir M. Michel Chevalier.
2 stuart MilI, Princ., t. III, ch. mi.
monnaie se compose de la totalité des pièces de monnaie qui se trouvent en circulation sur ce marché-là \
Que faut-il conclure de ce fait? Que plus grande est la masse des marchandises par rapport à la masse des pièces de monnaie, plus vaut chaque pièce et moins vaut chaque marchandise, et vice versa. « La monnaie et les marchandises, dit M. Mill, sont réciproquement V offre et la demande les unes des autres. » Y a-t-il donc, sur tout marché, autant de pièces de monnaie que d'objets à échanger? Nullement; mais ces pièces de monuÊde circulent de mains en mains et opèrent un nombre indéterminé d'échanges : si une pièce a servi à dix échanges, elle a fait l'office de dix pièces de monnaie.
En définitive, la valeur de la monnaie se règle en raison composée :
\° De la rapidité de sa circulation;
2° De sa quantité sur chaque marché, c'est-à-dire de ses frais de production, qui comprennent l'extraction, le transport et la fabrication.
Ou, plus brièvement, la valeur de la monnaie dépend de sa quantité, multipliée par la fréquence de son emploi^.
On voit :
Que la valeur des monnaies n'est pas arbitraire;
Qu'elle ne peut être fixée d'office par aucune autorité;
Qu'elle subit la loi de toutes les valeurs;
Que les évaluations monétaires, faites en chaque pays, sont des évaluations purement relatives. Toute-
» Stuart Mill, Princ, I, p. 67.
* Le Libre-Échange, p. 275.
2o6 DE LA MONNAIE
fois, comme l'extraction des métaux précieux présente de grandes difficultés, et que, par suite, leur valeur varie peu, on peut dire que les évaluations monétaires se rapprochent plus de la vérité que les évaluations exprimées à l'aide d'autres objets \
De la fausse monnaie. — On peut déjà comprendre combien serait grande l'erreur économique des gouvernements qui croiraient enrichir la société en altérant les monnaies. Les légistes de Philippe le Bel partirent de cette fausse idée que les pièces de monnaie ne sont que des signes, que leur valeur est purement conventionnelle, et on en vint à altérer les monnaies au point que la livre avait fini par ne plus être que la quatre-vingt septième partie de son poids primitif d'argent fin ! On alla jusqu'à penser qu'il était indifférent de prendre un métal pour l'autre, puisque l'image du monarque régnant était, croyait-on, la cause principale de la valeur en échange. Ainsi le maravédis, pièce d'or qui valut jusqu'à 17 ou 18 francs de notre monnaie actuelle, devint une pièce de cuivre valant à peine 1 centime et demi *. « Ce qui aggravait
♦ Au nombre des causes qui accélèrent la dépréciation des métaux précieux, on compte : 1" l'augmentation progressive de la production des mines; 2» leur grande durée, qui fait que la masse s'accroît plus qu'elle ne diminue; 3° l'emploi de plus en plus répandu des signes représentatifs en papier; 40 les virements de comptes dans les grandes banques. Parmi les causes ralentissant la dépréciation, on énumère : 1° l'accroissement des populations et le développement des industries nécessitant une plus grande quantité de monnaie ; 2° les nouveaux emplois industriels; 3» le perfectionnement des voies de transport; 4" l'usure des ustensiles d'or et d'argent et des pièces de monnaie ; 5" les pertes directes, par naufrage, etc.
' Lord Liverpool.
ces altérations, dit M. Michel Chevalier, c'est qu'on les dirigeait tantôt dans un sens et tantôt dans un autre : après avoir abaissé le titre, on revenait sur ses pas et on déclarait qu'on ne recevrait plus les pièces de monnaie qu'à leur poids véritable, de sorte que l'État gagnait deux fois le montant de la dépréciation. »
Qu'arrivait-il? Que, sitôt que ces altérations étaient connues, le prix des denrées se modifiait en proportion. Cette conséquence se produira toujours en pareil cas, elle est fatale. Quand le législateur donnait faussement le nom d'une livre à ce qui n'était en réalité qu'une demi-livre, aussitôt chacun, dans les échanges, exigeait une double quantité de ces pièces. La crise était rude à passer, mais les conventions se faisaient ensuite, régulièrement, sur ce nouveau pied. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que l'Église a toujours condamné ces coupables pratiques.
La Révolution française alla beaucoup plus loin en créant le papier-monnaie ou les assignats. « Le papiermonnaie, dit M. Michel Chevalier, est la formule extrême de cette idée que la monnaie est un signe... » L'assignat revenait à un engagement ainsi conçu : « L'État reconnaît devoir au porteur 50 ou 100 grammes d'argent au titre de 9 dixièmes de fin ; » et, en postscriptum : « Mais l'État se refuse absolument à payer au porteur la susdite quantité d'argent, quelque requis qu'il en puisse être ^ ■»
^ A la fin, les assignats n'achetaient plus rien. La théorie que le signe multiplie la richesse était au bout de sa carrière. Chacun avait des millions dans sa poche et vivait mal à l'aise. On possédait des signes à ne savoir qu'en faire, mais on était en quête de choses signifiées. Épreuve décisive pour cette doctrine fameuse de la monnaie simple signe conventionnel, qui mène
Il ne faut pas conclure de là qu'à côté des pièces de monnaie il ne puisse exister des signes, des représentations de la monnaie, des titres de crédit ; mais tous ces signes et titres ne valent, ne sont acceptables et acceptés, que parce que le public est assuré qu'il existe des réserves d'or et d'argent pour les payer à première demande, en numéraire. Supprimez la monnaie, tous les signes, titres, billets de banque, etc., deviennent nuls.
La monnaie n'est pas la richesse. — La dernière conséquence des principes posés ci-dessus, c'est que la monnaie n'est pas la seule richesse. La quantité d'or ou d'argent nécessaire pour un pays résulte : 1° de la quantité et de l'étendue des transactions ; 2° de la rapidité de la circulation monétaire ; 3° de la quantité et de la rapidité de circulation des valeurs de crédit destinées à suppléer la monnaie \
L'erreur du système mercantile est donc évidente ; il faut qu'un peuple ait de la monnaie en certaine quantité pour faciliter les échanges et asseoir le
encore tant de personnes à s'imaginer qu'il suffit de multiplier les signes pour augmenter le bien-être populaire et à fonder sur cette supposition les plus absurdes systèmes. (M. Baudrillart, Manuel, p. 261).
1 Nous n'avons pas cru devoir revenir sur les notions élémentaires de la valeur et du prix. Le prix n'est que la valeur des choses par rapport à l'argent. Ainsi, si l'hectolitre de blé se maintenait à un prix invariable de 25 francs, il n'en varierait pas moins de valeur d'échange par rapport à tous les autres objets : en supposant, par exemple, dans le même temps, une production et une offre double de vin, l'hectolitre de blé aurait une valeur double par- rapport au vin. Cette même valeur pourrait également baisser. N'oublions pas que la valeur est le rapport des richesses entre elles, et que le prix n'est qu'une des formes de la valeur, ou pour mieux dire, l'espèce dans le genre.
crédit, mais c'est un progrès que de simplifier la circulation de la monnaie. Sitôt qu'un peuple arrive à la connaissance des notions économiques, il remplace, autant que possible, les métaux précieux par les instruments de crédit, et ces instruments, en centralisant les espèces métalliques, leur permettent, à quantité égale, de rendre plus de services. La quantité de monnaie nécessaire dans un pays pour les besoins de la circulation et des échanges s'établit et se proportionne d'elle-même, sous une bonne législation.
Influence de la monnaie sur les ^'changes et sur la production. — Est-il besoin, maintenant, d'établir que l'intervention de la monnaie facilite et multiplie les échanges ? C'est elle qui a donné aux transactions un sens à l'abri de toute contestation. Celui qui achète s'engage à remettre une certaine quantité de monnaie qui s'exprime en unités monétaires, ou poids converti d'or ou d'argent. C'est d'une quantité de métal qu'il s'agit et non d'une valeur. Ainsi la monnaie donne une grande précision à toutes les opérations d'échange et de commerce. Sans elle, la notion même du capital social, roulant ou fixe, serait confuse, car le prix n'existerait pas. Il y aurait des hommes qui posséderaient des approvisionnements de blé, de bétail, de fer, de textiles et de tissus ; mais, en raison des difficultés du troc, ces approvisionnements seraient peu utiles et la société ne réaliserait aucun progrès.
Grâce à la monnaie, dit Bastiat, l'échange peut prendre un développement indéfini. Chacun jette dans la société ses services sans savoir à qui ils procureront la satisfaction qui y est attachée. En sorte que les transactions définitives se font, à travers le temps
et l'espace, entre inconnus... L'échange par l'intermédiaire de la monnaie se résume en trocs innombrables dont les parties contractantes s'ignorent.
La monnaie accroît aussi indirectement \d. puissance productive du travail, en faisant disparaître les obstacles qui s'opposeraient aux échanges si elle n'existait pas. Les liens de la société, dans l'ordre matériel, sont rendus par elle plus nombreux et plus étroits.
DE l'Émission et de la fabrication des monnaies
Nous devons entrer maintenant dans quelques brèves explications sur la fabrication de la monnaie.
Les lingots d'or et d'argent qui nous servent de monnaie portent avec eux, pour circuler plus facilement, la garantie de leur poids et de leur titre, à l'aide d'une empreinte officielle. Laisser à chacun ou à plusieurs dans une même société le droit de frapper la monnaie, serait supprimer, par le fait, cette garantie nécessaire, car il ne manquerait pas de faux monnayeurs. Le pubiïc serait donc obligé d'essayer et de peser les lingots à empreintes comme les autres lingots. C'est pourquoi, c'est VÉtat seul qui bat monnaie'^.
Battre monnaie, c'est découper un lingot en un nombre déterminé de pièces, frapper ces pièces d'une
* Sous le prétexte que la monnaie est une marchandise, quelques théoriciens ont réclamé la liberté absolue de l'industrie du monnayage. Ils oublient le rôle social de la monnaie et la raison d'être de la frappe, qui, seule, dispense du pesage et de Vessai des pièces.
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empreinte officielle qui garantit leur poids et leur titre, et donner cours obligatoire à ces pièces pour toute la valeur que l'empreinte garantit.
Les règles que suivent, en pratique, les gouvernements quand ils battent monnaie, ne sont pas arbitraires; les lois les ont déterminées, en partant de notions fournies par la science métallurgique.
De Valliage et de la tolérance de titre et de poids. — L'or et l'argent s'usent, comme tout autre objet, par le frottement, mais cette usure est moins rapide lorsque les métaux sont alliés à un autre qui leur donne de la dureté; le métal qui forme l'alliage est, chez nous, le cuivre ^ Les directeurs de nos hôtels des monnaies sont donc tenus de joindre à chaque pièce d'or ou d'argent une quantité déterminée de cuivre.
Mais quelle est cette quantité? Elle doit être d'un douzième, d'après les métallurgistes, si l'on veut obtenir le plus de résistance au frottement. L'Angleterre a admis cette règle, et ses pièces sont frappées à 917 millièmes de fin et le surplus en métal d'alliage. Mais, en France, nous avions à tenir compte du système décimal, qui offre, à d'autres égards, tant d'avantages, et nos monnaies sont frappées à neuf dixièmes de fin, soit 900 parties d'or ou d'argent pur et 100 parties de cuivre sur 1,000.
Il est difficile aux directeurs des hôtels de monnaies d'obtenir exactement dans chaque pièce cette proportion. Aussi a-t-on admis une tolérance.
La tolérance de titre est le petit écart permis par la loi dans la proportion d'alliage, soit en dessus, soit en dessous du vrai titre.
1 En Angleterre, les pièces d'or sont alliées d'argent.
Cette tolérance était, en France, jusqu'à ces derniers temps, de deux millièmes au-dessus et au-dessous, c'est-à-dire en fort et en faible. La convention monétaire du 5 novembre 1878, dont nous parlons plus loin, a réduit cette mesure (voir le tableau des pièces, leur titre, leur poids et les tolérances convenues en dehors et en dedans, g III). 11 est clair que tout écart en faible est un profit pour l'entrepreneur ou pour l'État, et tout écart en fort un préjudice ^
En Angleterre, la tolérance de titre est, pour l'or, seule monnaie légale de ce pays, de deux millièmes, et pour l'argent, monnaie divisionnaire, de quatre millièmes. Aux États-Unis, elle est de deux millièmes pour l'or, de trois millièmes pour l'argent.
On admet aussi une tolérance de poids.
La tolérance de poids est le petit écart que la loi permet entre le poids de chaque pièce d^or ou d'argent et le poids exact qu'elle devrait avoir.
Il faut, en effet, que chaque pièce ait exactement le même poids que les autres, sans quoi les changeurs achèteraient aussitôt les plus lourdes pour les faire refondre. Mais on ne peut assurer ce résultat d'une manière absolue. La tolérance était, en France, de trois millièmes pour l'argent et de deux millièmes pour l'or; elle a été modifiée par la convention du 5 novembre 1878.
Frai et rognure. — Le frai est la lente déperdition de poids produite par le frottement, par F usage de la pièce.
« Le bénéfice peut être considérable. Exemple : en 1859, le profit de l'emploi des tolérances en faible était de 297,000 francs, et la perte par les tolérances en fort de 1,186 francs seulement, soit un profit net de 295,800 fr. En 1860, le profit était de ^78,000 francs.
La rapidité du frai dépend d'une foule de circonstances; on a remarqué que les aspérités qu'offrent les surfaces s'émoussent très vite et que les pièces dont le cordon est rayé perdent de ce côté plus que celles dont le cordon est uni. On a évalué le frai, pour une pièce de cinq francs, à quatre milligrammes par an. Cette petite perte répartie, en plus ou en moins, sur toutes les pièces en circulation, s'élève à un chiffre considérable ^
Après un certain temps, la valeur réelle n'est plus en rapport avec la valeur nominale ; le franc d'argent ne pèse plus cinq grammes, et pour ne pas jeter, à la fin, de l'inquiétude dans les relations commerciales, on est obligé de refondre les vieilles pièces.
La rognure est Vartifice qui consiste à limer ou à couper ou à enlever de toute autre manière, tme partie des pièces monnayées.
Ce crime est puni par nos lois, mais il est difficile de remédier à la fraude, qui, en d'autres temps, a jeté un trouble profond dans certaines sociétés, par exemple, en Angleterre -. Aujourd'hui les rogneurs se servent de l'eau régale ou de l'électricité galvanique; la meilleure précaution à prendre contre la rognure est encore de retirer de la circulation toute pièce usée, car l'expérience indique que les rogneurs s'attaquent
' L'or fraye moins que l'argent. Néanmoins on a pu dire qu'au point de vue social la monnaie est un instrument coûteux. Outre les pertes dues au frai et à la rognure, il faut compter la perte d'intérêt sur les monnaies qui ne servent qu'à la circulation. Or, la monnaie qui circule en Angleterre s'élève à plus de 3 milliards, et celle qui circule en France à plus de 6. La perte est donc pour le premier pays de plus de 100 millions par an, et de plus du double pour la France.
a Lisez M. Michel Chevalier, p. 255 et 261, Lisez aussi Macaulay.
d'autant plus aux pièces qu'elles s'écartent plus du type légal.
Mais à la charge de qui sera le frai, c'est-à-dire la dépréciation causée à la monnaie par l'usure ou la rognure ?
Il y a sur ce point plusieurs systèmes.
Le premier propose que tout créancier soit autorisé à ne recevoir qu'au poids légal les espèces monnayées. Ce système est évidemment le plus équitable, mais il est d'une application difficile ; il enlève à la monnaie l'un de ses priiicipaux avantages.
Le second fait supporter la perte aux personnes qui viennent déposer leurs espèces à la banque publique. C'est le système anglais. Il est très pratique, mais il n'est pas juste, puisque c'est le dernier détenteur qui paye pour tous ceux qui ont eu la pièce en main quand elle circulait.
Enfin le troisième système, que nous suivons en France, met le frai à la charge de VÉtat. C'est une perte considérable pour le gouvernement, à chaque refonte, mais cette perte est en définitive supportée par tous les contribuables, c'est-à-dire par la masse de ceux qui emploient les monnaies. Ce système semble donc à la fois pratique et juste.
Monnaies de compte. — En cherchant à se mettre à l'abri des fluctuations incessantes du titre et du poids des monnaies, le commerce du moyen âge imagina ce qu'on appelle la monnaie de compte. C'est une monnaie fictive, qui n existe pas dans la réalité, mais qui constitue une unité conventionnelle de valeur en métal fin^ or ou argent. C'était un poids convenu du métal auquel on rapportait tous les prix. Par exemple, la pistole française, la livre tournois, la livre sterling, le shelling, jusqu'à Henri VII, étaient des monnaies de
compte, et les banques se chargeaient des virements nécessités par les contrats. Ainsi Paul, de Paris, vendait à William, de Londres, pour 50 livres de marchandises; si William avait payé Paul en monnaies réelles, Paul eût perdu sur le prix de vente, car ces monnaies étaient altérées, usées ou rognées, mais il était universellement convenu qu'il s'agissait de livres en monnaie de compte, c'est-à-dire de cinquante fois le poids de tant de grammes d'or fin. La banque d'Angleterre acquittait donc la créance de Paul, soit par un virement à son crédit, si Paul et William avaient des comptes à la banque, soit par une remise effective de ce poids d'or. C'est ainsi qu'une monnaie fictive, qui n'était pas frappée et qu'on ne voulait pas frapper, remplaçait avec avantage les monnaies existantes.
Mode de fabrication, à la régie ou à l'entreprise. Droits de brassage et deseigneuriage. — C'est l'État, avons-nous dit, qui seul bat monnaie.
Mais de quelle façon? Aura-t-il des agents qui frapperont pour son compte, ou confiera-t-il ce soin à des particuliers qui frapperont à leurs risques et périls, sous le seul contrôle de l'administration ? C'està-dire la fabrication des monnaies se fera-t-elle par voie de régie ou par voie d'entreprise ?
Les deux systèmes sont suivis : celui de la fabrication par voie de régie prévaut en Angleterre, aux États-Unis, en Russie, et en France, depuis la loi du 31 juillet 1879.
Premier système. — Dans le premier système, l'industrie du monnayage n'est pas livrée aux particuliers, le public apporte ses lingots dans les ateliers du gouvernement. Le coût de la monnaie n'est alors
que celui du lingot livré par eux, divisé par le poids de chaque pièce qui leur esi remise. C'est le grand avantage de ce système. On objecte que l'État, ayant le monopole de la fabrication, peut être engagé dans une assez forte mise de fonds ; mais on remédie à ce danger par l'expédient des délais apportés dans la fabrication. C'est alors le déposant de lingots qui éprouve une certaine perte d'intérêt.
Second système. — Le second système consiste à confier le droit exclusif de fabrication à des directeurs d'ateliers monétaires (hôtels des monnaies) investis par l'État d'un privilège moyennant certaines gai'anties, et qui opèrent à leurs risques et périls, sous le contrôle d'une commission des monnaies ^
Dans ce système, les particuliers qui vont porter leurs lingots dans les hôtels de monnaie payent aux directeurs une rétribution pour les frais de monnayage. C'est ce qu'on appelle le droit de brassage; ce droit est très faible; néanmoins, la valeur des pièces monnayées, à cause de la déduction du brassage, n'est pas identique à celle du lingot.
Ce droit de brassage est tout ce qui reste des anciennes taxes de seigneuriage, que les souverains et les seigneurs ayant droit de battre monnaie prélevaient sur la fabrication des monnaies, comme reconnaissance du droit de souveraineté.
Du monnayage illimité. — Le monopole d'État, qui était autrefois un privilège de fabrication et d'émission, n'est donc plus qu'un privilège de fabrication.
1 II y avait en France 13 hôtels des monnaies avant 1837, 6 avant 1870. Il ne nous en reste que 5 depuis la perte de Strasbourg. En Angleterre, il n'y en a qu'un; un aussi en Australie, et un aux Indes. La Belgique et la Hollande en ont chacune un. Les petits États sont forcés d'employer la monnaie des grands.
L'État, en effet, ne peut se faire juge des besoins du commerce : il n'achète pas de lingots pour les frapper ensuite, il se contente d'offrir au public, sous l'une des deux formes usitées, des ateliers monétaires. En fait, c'est VÉtal qui bat monnaie quand les lingots se présentent, mais c'est le public lui-même qui fait les émissions en présentant librement les lingots.
Toutefois une question d'ordre général se présente ici : n'y a-t-il aucun inconvénient à permettre aux particuliers d'apporter indéfiniment leurs lingots au monnayage ?
En principe, il est évident que le droit de faire convertir des lingots en monnaies doit être illimité, car dès qu'un système monétaire quelconque est établi dans un pays, chacun acquitte ses engagements moyennant une certaine quantité du métal adopté pour étalon. Peu importe, au fond, que ce métal soit en lingot ou en monnaie, puisque le monnayage ne consiste qu'à faire revêtir les hngots du signe qui en constate officiellement la pureté. Mais à différentes époques, pour des motifs d'intérêt public, lorsque la dépréciation d'un métal étalon devient inquiétante, il peut être bon de suspendre la fabrication des monnaies. C'est ce qui a été fait en ces dernières années, à cause de l'abondance du métal argent, et nous comprendrons mieux la nécessité de cette mesure quand nous aurons étudié notre législation monétaire.
Nous avons dit qu'il pouvait y avoir un certain écart entre la valeur des lingots et la valeur de la monnaie, à titre et poids égaux. Cet écart, qui est en général minime, puisque l'or et l'argent sont une marchandise et que les frais de brassage sont insignifiants, s'accentue lorsque la distance est grande
DE LA MONNAIK
entre le pays où l'on extrait l'or, et l'hôtel des monnaies. En Australie, avant la création de l'hôtel, la prime de l'or sur le lingot alla à plus de 20 0/0. Le contraire peut aussi se produire. D'ailleurs, cette prime dépend de mille circonstances, suivant l'état du marché, l'offre et la demande et les besoins de l'industrie qui emploie les métaux précieux.