CHAPITRE PREMIER
La détermination des prix en général et la Répartition
Théorie de la valeur.
ç La répartition et la notion de valeur. — Théorie de 1 utilité
finale et théorie de l’équilibre économique.
Nous avons vu que, dans une organisation économique basée sur la propriété individuelle et la liberté des contrats, la situation de l’individu dans l’échange dépend tout d’abord de certaines conditions de fait, résultant notamment de l’megale distribution de la propriété. Ainsi, sans nous préoccuper actuellement de précisions statistiques, nous savons que certains individus ne peuvent offrir que leur travail, tandis que d’autres peuvent offrir les services de leurs capitaux.
Mais, ces conditions uné fois posées, la part de l’individu qui participe à l’activité économique dépend à la fois du prix auquel U vend ses produits ou les services qu’il fournit, et de celui auquel il acbete les produits ou les services qui lui sont nécessaires. D’une façon un peu plus abstraite, on peut dire que sa part dons la répartition résulte désormais du taux auquel il échange ses produits et ses services ou, en d’autres
termes encore, de leur valeur d'échange.
Aussi, depuis fort longtemps, les économistes se sont-ils efforcés d’exposer avec précision comment et selon quels principes s’établit la valeur d’échange. En décrivant sous une forme
concrète le mécanisme de la détermination des prix, nous avons exposé plus haut ce qui était strictement indispensable pour comprendre comment se coordonnent les activités productrices. Mais il est nécessaire de revenir sur ce sujet avec plus de details pour expliquer la formation des revenus j et ceci nous conduit tout d’abord à consacrer quelque attention aux « théories de la valeur », et à leur évolution.
Une observation simple, que nous avons déjà formulée plus haut, a suffi pour montrer qu’un 'produit ou un service ne pouvait s’échanger contre d’autres, et avoir une valeur d’échange quelconque, qu’à la condition de répondre à quelque besoin, autrement dit d’avoir quelque utilité. Aussi l’utilité a-t-elle pris aussitôt une place primordiale dans les théories explicatives de la valeur.
Mais, d’autre part, on a voulu expliquer pourquoi une marchandise vaut plus ou moins qu’une autre (I), pourquoi elle occupe dans l échelle des valeurs une place supérieure ou inferieure, attestée par son prix ; la pratique a suggéré alors à la théorie une réponse fort simple : c’est, a-t-on dit, parce
qu’il en coûte plus ou moins de produire telle marchandise.
Ainsi, sans nier que l’utilité fût la condition essentielle de toute valeur d’échange, mais en sous-entendant souvent cette condition, beaucoup d’économistes ont admis que l’élément
qui détermine et c’est là semble-t-il le point capital la
place d une marchandise dans l’échelle des valeurs est son coût de production. Certains — à la suite de Iticardo — ont même dit, d une façon à la fois plus simple et plus abstraite : ce qui détermine la valeur d’échange, c’est le travail.
Cette conception a pour elle d’abord le fait que le coût de production, ou prix de revient, est le plus souvent la raison évidente et avouée du « prix d’offre », du prix exigé par les producteurs — car, au-dessous de ce prix, il leur est impossible de vendre d’une façon durable ; — elle paraît aussi confirmée par le fait que des marchandises répondant à des besoins très accessoires, et, semble-t-il, peu a utiles », se vendent
(1) Oa devrait dire, plus correcteaient : pourquoi une certaine quantité d’une marchandise vaut plus ou moins qu’une certaine quantité d une autre marchandise ; car, on ne saurait affirmer que le diamant vaut plus que te blé, si l’on ne ramène ces deux produits à une commune mesure, de poids ou de volume par exemple.
plus clier que des marchandises répondant à des besoins primordiaux, donc, semble-t-il, très utiles : tel diamant se vend plus cher que la quantité de pain nécessaire à la subsistance d’une famille pendant une année entière ; et qui soutiendrait qu’il soit plus « utile » ?
Au-ssi en arriva-t-on à admettre que le coût de production est, du moins dans le cas le plus usuel, celui d’un marché soumis à la concurrence, la base de la valeur d’échange normale, autour de laquelle le prix du marché ne ferait qu’osciller au gré de l’ofîre et de la demande — ou, si l’on veut, de la plus ou moins grande utilité momentanée. Telle était à peu près la conception de Stuart Mill, qui considérait le problème de la valeur comme parfaitement résolu.
Mais l’analyse économique ne devait pas s’en tenir là. La théorie de la valeur allait être renouvelée, d’une part par l’école autrichienne avec sa théorie de Y utilité finale, et, d’autre part, par les économistes mathématiciens, avec leur théorie de Y équilibre économique. Nous exposerons ici très sommairement ce que ces etîorts d’analyse nous semblent apporter de plus essentiel et de plus positif.
l/école autrichienne dans un puissant elTort pour ramener l’explication de la valeur à la notion d’utilité, a établi d’abord qu’il n’y avait pas de contradiction nécessaire entre cette notion et l’échelle effective des valeurs d’échange, telle qu’elle s’exprime par les prix ; puis elle s’est efforcée de démontrer que la notion de coût de production n’est pas une notion simple et dernière, et que l’on y retrouve, à l’analyse, celle d’utilité.
La première proposition a été très minutieusement exposée par M. Karl Menger, le fondateur de l’école autrichienne (i). Répondant à l’objection banale de ceux qui opposent à la théorie de l’utilité le bon marché d’objets éminemment utiles, tels que le pain, et la cherté de tant d’objets superQus, Karl Menirer expose que, si la notion d’utilité est corrélative de celle de besoin, il ne s’ensuit pas cependant que l’échelle des utilités, ou, comme il dit, des valeurs subjectives (2), à un
(1) Dans ses Grundsàtze (1er Volkxmrtschaftslehre, Vienne, 1874, qui sont d’ailleurs presque exclusivement consacrés au développement de la théorie de la valeur.
(2) La terminologie de la théorie de la valeur est assez mal fixée, et varie selon les écoles. Pour Karl Menger il y a utilité dès qu’un