CHAP. 1. DÉTERMINATION DES PRIX ET LA RÉPARTITION
moment et dans un milieu donnés, corresponde à celle des besoins. Ainsi, le tabac correspond assurément à un besoin beaucoup moins important que la nourriture. Mais, après le repas, le besoin de nourriture étant satisfait, plus d’un homme estimera un cigare beaucoup plus qu’un beefsteack supplémentaire. Car l’intensité d'un même besoin va décroissant à mesure qu’il est satisfait, à tel point que, passé un certain degré de satisfaction, il perd son rang, et pusse après un besoin accessoire.
L’utilité que nous attribuons aux choses, en un temps et en un milieu donnés, dépend donc de la quantité dont nous disposons, par rapport à nos besoins ; et, dès lors, il cesse d'être surprenant que des marihandises ou des services, corres|)ondantà des besoins accessoires, mais rares, et demandés d’ailleurs par des gens dont les besoins primordiaux sont déjà pleinement satisfaits, puissent être très chers. Il n’est pas plus surprenant, lorsque des marchandises répondent aux besoins primordiaux de notre existence, mais qu’elles sont en quantité suflisante, que les acheteurs ne soient pas disposés à en payer un prix très élevé, et que, finalement, la valeur d’échange de ces marchandises, attestée par le prix courant du marché, soit fort modeste (1). Enfin, il n’est pas surprenant non plus que certaines choses n’aient aucune valeur, et, malgré leur utilité, ne soient pas comptées parmi les richesses, parce qu’elles sont surabondantes : telle l’eau, lorsqu’elle existe en quantité illimitée.
Celte observation fondamentale est d’ailleurs complétée par une remarque importante. Beaucoup de marchandises peuvent satisfaire à plusieurs besoins. Dès lors, il semble évident que, si la quantité d'une telle marchandise est limitée, et que tous les besoins auxquels elle peut satisfaire ne puissent recevoir satisfaction, c’est le besoin le moins important qui sera sacrifié ; et alors le deriuer besoin, non les autres, donnera la mesure
objet répond à un besoin, fùt-il dépourvu de valeur par suite de sa surabondance. L’utilité devient la valeur subjective quand il s’agit d’un objet existant en quantité limitée.
(1) A cette observation très générale il conviendrait sans doute d’ajouter que les objets correspondant à diverses catégories de besoins sont offerts souvent à des catégories d’acheteurs inégalement riches, ce qui modifie la conception de l’utilité qu’ils se font de ces divers objets.
de rulilité de cette marchandise. Ainsi, prenons l’exemple des seaux d’eau, rendu classique par AI. Gide qui a beaucoup contribué à vulgariser cet aspect particulier de la théorie autrichienne ; un individu dispose de six seaux d’eau ; il consacre le premier à sa boisson, le second à sa cuisine, le troisième à sa toilette, le quatrième à son cheval, le cinquième à ses plantes ; et enfin, il emploie le dernier à laver par terre. S’il doit se priver d’un de ses seaux d’eau, par exemple, pour 1 échanger contre un autre objet, c’est apparemment le dernier emploi qu’il sacrifie, et le dernier besoin seul qui reste non satisfait, (.’est donc bien lui qui mesure l’utilité-d’un seau d’eau pour cet individu qui en possède six. Et c’est celte utilité que Alenger dénomme utilité- limite (On dit aussi utilité finale ou marginale) (1 ).
Ici encore apparaît l’étroite corrélation entre l’ulililé — ou, comme dit Menger, la valeur subjective — et la quantité des biens disponibles. Et l’on peut dire que cette théorie a tout d abord pour elTet d’écarter la contradiction qui semblait exister entre la notion d’utilité et l’éi belle des valeurs d’échange, attestée par les prix.
Cependant il n’en résulte pas que l’on puisse élitaiiner le coût de production ; et, sans nier son infiuence (2), M. de Bolimlîawerk, disciple de Karl Menger, s’est efforcé de décomposer celte notion, et d’y retrouver la notion simple d’utilité (3). Dans la pratique, et dans la théorie classique, on a coutume d’expliquer la valeur des produits par leur coût, c'est-à-dire par la valeur des biens et des services gui ont servi à les pro-
(t) D autres auteurs, le Français Léon Walras et l’Anglais Stanley devons, ont, comme Karl Menger, v^rs la môme époque, et indépendamment de lui, — les uns et les autres d’ailleurs après l’Allemand Gossen, dont les recherches parassaient avoir été oubliées- — tenté de ramener la théorie de la valeur à la notion d’utilité tinale, ou d’utilité rare. Mais l’un et l’autre ont plutôt affirmé que justifié la position adoptée par eux, et seul K. Menger présente une démonstration suivie et précise de sa conception.
(2) Nous négligeons ici la théorie assez grossière de certains auteurs qui nient, contre l’évidence, l’influence du coût de production, au lieu d’analyser cette notion.
(3) La théorie de M. Bohm-Bawerk est exposée dans son ouvrage Geschichle der Kapital-und Kapitalzinstheorien. — Ou trouvera aussi d’importants développements de la théorie autrichienne dans l’ouvrage d’un autre disciple de Karl Menger: von Wieser. Der natiirliche Werth.
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<îuire. Mais, observe .M. de Bohm-Bawerk, la valeur des biens productifs dépend en réalité de celle des biens produits. En effet, la valeur des biens productifs dépend — au moins dans une large mesure, — de leur utilité, et celle-ci vient assurément, de leurs divers usages, et, par conséquent..., des produits qu’on en tire. En effet, si par exemple, le minerai de fer a une certaine valeur, c’est parce que l’on en tire du métal et que ce métal lui-même sert à fabriquer de nombreux objets, lesquels, en vertu des observations exposées plus haut, déterminent finalement son utilité-limite. Sans doute, celui qui fabrique des objets eu fer tient compte, pour établir son prix d’offre, du coût du fer brut, et, par conséquent, du minerai ; le coût de production, ou prix de revient, n’est pas une illusion ; c’est bien une réalité à ses yeux. Mais c’est une réalité derrière laquelle la science économique découvre autre chose : carie prix du fer brut ou du minerai dépend à son tour du prix auquel se sont vendus les produits du fer, la demande de ces produits provoquant, en définitive, une demande du minerai (1). Ainsi, par un curieux retour, tandis que l’expérience pratique explique la valeur des produits par le coût de leurs éléments, les auteurs de l’école autrichienne renversent les données du problème, et expliquent la valeur de ces éléments par l’utilité de leurs produits. Et, obéissant à cette tendance de l’esprit humain qui, depuis les origines de la théorie économique, a porté tant d’auteurs à ramener la valeur à une cause unique, ils sont enclins à ne guère voir dans les éléments déterminants de la valeur d’échange que des manifestations
diverses de la seule notion d’utilité.
Ils ne sont cependant pas suivis dans cette voie par tous les théoriciens modernes de la valeur. Les économistes mathématiciens notamment, loin de vouloir ramener la notion de
(1) Rien que les démonstrations de Técole autrichienne soient très abstraites, il est aisé de constater le caractère relatif du coût de production : ainsi, lorsque aujourd'hui, nous voulons acheter un objet quelconque, tel qu’une table en bois, le vendeur, pour justifier son prix, exposera notamment que le bois coûte beaucoup plus cher qu'avant la guerre, et que son prix de revient s*est élevé en proportion, ce qui est exact. Mais le prix du bois ne s’est-il pas élevé précisément parce que le prix des objets en bois s'est considérablement élevé pendant la guerre, du fait d une demande anormale, c’est-à-dirô -d’une utilité exceptionnelle de ces objets ?
valeur à une cause unique, rejettent, pour la plupart, la notion de cause, et ne veulent voir dans tes phénomènes de valeur que des variations qui se produisent en fonction les unes des autres.
Cependant, en montrant la relation réciproque qui unit la valeur des biens productifs et celle des biens produits, la théorie autrichienne rejoint, sur un point essentiel, la théorie de la valeur que les économistes mathématiciens aiment à se représenter comme celle à' un équilibre économique (1). L’une et 1 autre en effet, font perdre à la notion de coût de production la signification absolue que l'on est tenté de lui attribuer tout (T abord, et nous représentent le coût comme l'expression momentanée d'un équilibre résultant du jeu incessant des forces contraires de l'offre et de la demande.
lel est de ces analyses, qui trop souvent s’entrecroisent sans se pénétrer, le résultat positif le plus important à retenir à ce point de notre exposé. Nous aurons à en tirer diverses conclusions en etudiant plus en détail la formation des prix' des services productifs et les conditions de la répartition entre les diverses catégories de producteurs.
Cependant, il arrivera bien souvent encore qu’il soit opportun, dans l’analyse scientifique, tout comme dans la vie pratique, de s’arrêter à la notion de coût de production. C’est ce que nous allons faire dans le prochain paragraphe, consacré à exposer, en termes généraux, comment le mécanisme de la détermination des prix régit les conditions de la Répartition.
§ 2 . — Le mécanisme de la détermination des prix et les conditions générales de la Répartition. — La notion de rente.
Pour en revenir à une position à la fois très simple et très concrète du problème, nous pouvons dire que la part du
(1) Sur l’équilibre économique, on peut consulter: L. Walras, Eléments d'économie politique pure, Marshall, Principes of political économy (trad. franç. en deux vol. par MM. Sauvaire-Jourdan et Saviuien Bouyssy, chez Giard et Briére), W. Pareto, Cours d' Economie politique (2 vol.) et Manuel d’Economie politique, Bove.\, Les applications mathématiques de l'Economie politique, th., Lausanne, 1912, Schümpeter. Das yVesen uud der Hauptinhalt der theoretischen Nationaloekonomie.
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revenu global que chaque individu tire de son activité économique dépend à la fois du prix qu’il obtient de ses produits ou de ses services, et du prix auquel il achète les produits et les services d’autrui.
Or, nous avons exposé, dans la première partie de cet ouvrage consacrée à la Production, comment se déterminent les prix des produits et des services des entreprises tracaillant pour le marché ; et nous en avons tiré les conséquences nécessaires pour faire comprendre’ comment les activités productrices des diverses entreprises se coordonnent. Quant aux services qui s’échangent à l'intérieur de l' entreprise, entre le chef d’entreprise, les salariés et les bailleurs de fonds, nous n’avons pas eu, jusqu’ici, à nous préoccuper de la façon dont leurs prix se déterminent; car la coordination des éléments productifs à l’intérieur des entreprises est suffisamment définie par leurs modes de constitution juridique. Mais, comme le revenu des diverses catégories de producteurs, dépend non seulement du prix des produits ou des services des entreprises, mais du taux auquel s’échangent les services à l’intérieur des entreprises, nous aurons désormais à envisager l’un et l’autre problème.
Dans le présent chapitre, nous allons nous borner à envisager le premier, qui est d’ailleurs le plus général : nous allons rechercher comment le mode de détermination des prix des services et des produits des entreprises travaillant pour le marché agit sur les conditions de la Répartition.
Nous avons noté que, dans le cas le plus général, qui est celui des entreprises placées sous le régime de la concurrence, le prix du marché est normalement dans un rapport assez étroit avec le coût de production, lequel comprend un certain nombre d'éléments, tels que l’achat ou la location du terrain, des bâtiments, de l’outillage, et la rétribution des services productifs que fournissent les bailleurs de fonds et les travailleurs salariés. Cela suppose donc une certaine proportionnalité entre le revenu de l’entreprise et le prix des éléments productifs qu’elle emploie.
Cependant, outre que le coût de production est loin de jouer le même rôle dans les cas de monopole, les conditions dans lesquelles se détermine le prix du marché, même dans l’hypothèse de la concurrence, donnent naissance à des revenus qui
ne sont nullement proportionnels aux éléments productifs engagés dans V entreprise.
Eli Gfïet, 1 étude du niécanisnie de la détermination des prix, dans l’hypothèse de la concurrence, nous a conduits aux deux constatations essentielles que voici : 1® le prix ne se fixe pas d’une façon arbitraire ; et, pour un môme objet, à un même moment, sur un même marché, il est unique^ 2® par contre, il varie d'un moment à un autre, selon l'état du marché.
Eela posé, deux observations doivent être formulées tout d’abord. La première est (\\iq {'unité de prix, à un moment donné, existe malgré la diversité des frais de production. Cette remarque a été faite depuis longtemps par des écrivains de langue anglaise, dont le plus célèbre est Ricardo, eu ce qui concerne le prix <les pro<luits agricoles : un hectolitre de blé d une certaine espèce vaut, à un certain moment, 2o francs; cependant, étant donné l'inégale fertilité des terres, il à coûté aux uns 18 francs, à d’autres 20, à d’autres 22. Le bénéfice des producteurs les moins favorisés étant ainsi de 3 francs, les producteurs privilégiés ont un revenu supplémentaire , que 1 on a pris 1 habitude, dans la langue économique, de désigner sous le nom de rente (du mot anglais rent, lequel signifie originairement fermage^. Mais on n a pas tardé à reconnaître que l’inégalité dans les conditions de la production, tout en étant sans doute plus évidente et généralement plus durable en agriculture, n existait pas moins dans les autres branches de l’activité économique. Ainsi, certains industriels, certains commerçants produisent dans des conditions plus ou moins onéreuses que leurs concurrents. Ici encore, il y a un bénéfice
supplémentaire, une rente différentielle, pour les plus avantagés.
La deuxième observation est que les oscillations de prix que Ion constate d un moment à l'autre peuvent se produire sans que le coût de production ait changé. Une hausse, par exemple, peut se produire par le seul fait d’un accroissement de la demande. En ce cas, un bénéfice supplémentaire apparaît, auquel il est également de mode, dans la terminologie économique récente, de donner le nom de rente, et qu’on qualifie parfois de rente de rareté ou de rente dynamique. En un sens, les conditions qui la font naître sont précisément inverses de celles qui produisent la rente dans le cas précédent : puisque tantôt il s agissait d une différence de revenu résultant d'un