Limites de ces trois catégories de revenus
La distinction de ces trois catégories de revenus, quant à leur mode de détermination, est assez aisée, en principe. La difficulté qui subsiste est déclasser les individus parmi ces trois càtégories : entrepreneurs, capitalistes, salariés. En ce qui concerne la distinction entre l’entrepreneur et salarié, il y a déjà quelque incertitude dans la pratique : on s’en aperçoit lorsqu’on veut appliquer la législation du travail. L’ouvrier qui travaille aux pièces vend au patron le produit de son travail. S’il travaille sous la discipline commune de l’usine, effectuant chaque jour la tâche qui lui est indiquée, il est bien manifeste que ce n’est pas un travailleur indépendant, qu il fait partie d une entreprise collective. Mais, s’il travaille à domicile, le problème est plus délicat ; travaille-t-il pour un seul patron, sur une tâche qui lui est expressément attribuée? c est encore un salarié. Travaille-t-il au gré de sa fantaisie, produisant pour le public, les objets qu'il croit susceptibles de trouver une place sur le maiché ? c’est un artisan, donc un entrepreneur. Mais, s’il travaille pour plusieurs patrons, portant aux uns et aux autres des objets qui ne lui sont pas toujours expressément demandés, sa situation devient indécise.
Mais c’est surtout entre l’entrepreneur et le capitaliste prêteur que la ligne de démarcation est délicate à tracer. Le « rentier », qui a placé son avoir en fonds d’Etat, ou en obligations de villes ou de chemin de fer français, n'est évidemment qu’un simple prêteur à intérêt. Il ne participe à la gestion d’aucune enlrejirise, ni même à aucun aléa d’ordre proprement économique, sinoncelui qui est inhérent à toute chose humaine. Mais que dire de la situation respective de l’obligataire et fie l’actionnaire d’une société quelconque ?
Juridiquement, le problème est très simple : l’obligataire est prêteur ; l’actionnaire est un associé, ou, comme nous disons en Economie politique, un co-entrepreneur. Mais, en fait, la distinction est beaucoup moins claire : d’abord l’obligataire, dans certaines sociétés, peut participer très sérieusement aux aléas de l’entreprise. Ensuite, l’actionnaire ne constitue nullement un type économique bien déterminé. Tel actionnaire, qui figure parmi les fondateurs, ou qui a acheté à lui seul une grosse part des actions, est un véritable entrepreneur, suivant de très près les vicissitudes de l’entreprise, participant effectivement à sa gestion. Tel autre, ignorant la géographie et la technique industrielle, ne sait pas, ou sait mal, quelle est la nature de ses opérations et le lieu où elle les exerce ; et cet actionnaire-là, c’est le grand nombre. Aussi, lorsque nous nous sommes placés au point de vue de la Production, nous avons dû considérer cette masse amorphe des actionnaires inconnus et anonymes, indécise en ses contours, comme faisant partie des bailleurs de fonds, ou autrement dit des capitalistes prêteurs. Et, en effet, elle ne joue aucun rôle dans la gestion de l’entreprise.
Au point de vue de la Bépartition, le problème est plus complexe. Le revenu de l’actionnaire considéré comme tel, est bien lié au revenu de l’entreprise elle-même, et dépend, par conséquent, directement, non pas seulement du marché des capitaux circulants, mais du marché des services ou des produits que fournit ladite entreprise. C’est donc bien, en principe, un revenu d’entrepreneur. Cependant, les individusqui pratiquent la division des risques, en souscrivant systématiquement à un très petit nombre d’actions dans un grand nombre d’entreprises, ne font évidemment qu’un placement; et la multiplicité même des entreprises auxquelles ils s’intéressent leur fait perdre, même au point de vue de la Répartition, le caractère de l’en-
CHAP. II. la REPARTITION DES REVENUS
trepreneur. 11 faut donc s’abstenir d’établir des lignes de démarcation absolues, qui n’existent pas dans la réalité, et tenir compte, dans l'application, des circonstances qui classent les individus dans un groupe ou dans un autre.
Une difficulté analogue se présente au sujet du propriétaire d’un immeuble ou d'un fonds de terre. Aux yeux du public, c’est également un a rentier », un individu qui obtient un revenu sans travail ; c’est le « propriétaire » par excellence. Lui-même, d’ailleurs, est en quête d’un simple « placement ». Et quant aux économistes, ils n’ont généralement pas coutume de considérer comme un entrepreneur ce personnage qui ne travaille pas, et qui ne « vend »,pas, qui « loue » son fonds et son, immeuble, comme "un autre « prête » ses capitaux monnayés.
Cependant, en ce qui concerne le mode de détermination du revenu — et c'est de ce point de vue que nous devons nous placer dans l’étude de la Répartition — le propriétaire foncier est dans une situation très analogue à celle de l’entrepreneur. Le propriétaire d’un immeuble urbain attend les locataires comme le boutiquier attend ses clients, et son revenu dépend de la nature des services qu’il offre (dimensions et aménagements des magasins et des appartements), aussi bien que de l’emplacement de la maison et de l'évolution du milieu environnant. H est donc bien visible qu’entre ce propriétaire et celui qui loue en meublé, par exemple, — que l’on n’hésite pas à considérer comme un chef d'entreprise quelconque — il n’y a pas une différence de situation essentielle. Quant au propriétaire d’un fonds rural, il peut assurément se décharger sur un fermier des aléas de l’exploitation ; mais le taux du fermage, et partant son revenu, dépend beaucoup de qualités propres au fonds et au milieu qui l’entoure. Et la place que prend ainsi la rente dans son revenu, loin de le distinguer de l’entrepreneur, ne peut que l’en rapprocher au point de vue de la Itépartition ; car, comme nous allons le voir, la rente joue un rôle essentiel dans la formation du revenu de l’entrepreneur.
Ainsi, quoique le chef d’entreprise qui a recours aux services du propriétaire foncier — en louant, par exemple, une terre pour la cultiver, un emplacement pour établir une usine, un magasin pour établir un fonds de commerce — soit tenté d'assimiler, à ce point de vue, le propriétaire au'capitalist<3 qui lui
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prête des capitaux, il y a lieu, en dernière analyse, de considérerce dernier, au point de vue delà Répartition, comme une sorte d’entrepreneur distinct. Nous allons donc étudier dans un même chapitre le revenu de l’entrepreneur et celui du propriétaire foncier.