CHAPITRE III
Revenu de l’entrepreneur et du propriétaire foncier
g 1. — Le revenu de l’entrepreneur et la notion de profit.
Le revenu de l’entrepreneur est souvent encore désigné par l’e.\pression traditionnelle de profit. Cependant, l’analyse de l’économie politique contemporaine a conduit à discerner dans le revenu de l’entrepreneur un élément caractéristique auquel la terminologie récente tend à réserver cette dénomination (I). Cette distinction du profit au sens strict et du revenu d’entreprise apparaît nettement, lorsque l’on compare la grande et la petite entreprise.
Voici d’abord un petit boutiquier, établi « à sou compte » ; il lire de son travail et du petit capital qu’il a « mis dans sa maison » un revenu variable selon le prix des marchandises qu’il vend et la quantité qu’il en vend, en somme un véritable revenu d’entrepreneur. Mais ce revenu dépend tout à la fois de son travail et du capital affecté à son entreprise, de l’état du marché, et de la situation particulière de cette entreprise sur le marché, sans qu’il soit aisé, au premier abord, de faire la part de ces divers éléments.
Un entrepreneur de plus grande envergure, qui emploie des salariés, et qui a emprunté des capitaux, est amenée discerner très nettement dans sa comptabilité la rémunération du travail et du capital qu’il paye à autrui ; et il n’évalue naturellement son bénéfice qu’après avoir déduit du produit global de l’entreprise le montant des salaires et des intérêts. S’il a mis dans son entreprise des capitaux lui appartenant, il déduira même, pour évaluer son bénéfice, l’intérêt qu’il en eût tiré s’il les eût placés séparément. C’est seulement le résidu
(1) Voir notamment A. lanrrv, Manuel d'économique.
qu’il considérera comme son profit ; et il y verra la rémunération de son initiative et de son travail de direction.
Mais il y a plus : dans une très grande entreprise, on calcule exactement non seulement la rétribution des prêteurs proprement dits, des obligataires, s’il y en a, et celle des salariés de toute catégorie, depuis les manœuvres jusqu’au directeur général, mais encore la part réservée aux administrateurs ; et, cela fait, il reste encore un a dividende » pour les actionnaires,, lequel est parfois très supérieur au taux courant de l'intérêt.
Or, les administrateurs sont de véritables chefs d’entreprise, qui participent, quoique très inégalement, à la direction supérieure de l’affaire ; mais il y a des actionnaires qui n’assistent pas aux assemblées générales, qui sont très souvent, au point de vue de la production, de simples bailleurs de fonds ; et cependant ils n’en retirent pas moins, eux aussi, un revenu d’entrepreneur, essentiellementvariable, mais pouvants’élever, par suite de la prospérité de l’entreprise, fort au-dessus de l’intérêt normal de l’argent, — en somme pouvant comporter un profit, au sens le plus étroit du mot.
Ainsi, le profit, revenu supplémentaire, qui s’ajoute en certains cas, à la rétribution du travail et à l’intérêt du capital, ne nous apparait même plus comme constituant nécessairement la rémunération éventuelle de la direction supérieure d’une entreprise : c’est un revenu qui peut aller à toute personne « intéressée dans l’affaire », en raison de la situation de l'entreprise et de l’état du marché.
C’est le profit ainsi compris, qui apparaît à certains comme le revenu spécifique, le revenu caractéristique de l’entrepreneur. Ce revenu, cependant, peut fort bien ne pas exister. Tel artisan, établi à son compte, ne gagne pas plus que s’il travaillait pour autrui et plaçait au dehors son modeste pécule ; tel actionnaire n’a pas plus de revenu que s’il possédait des fondsd’Ktat. Biensouvent encore, le revenu del’entrepreneurest inférieur à la rémunération qu’il retirerait séparément du travail et du capital qu’il a mis dans l’entreprise ; et môme il peut lui arriver den’être nullement payé de son travail, et de perdre son capital.
Ainsi, le profit, considéré comme l’élément spécifique du revenu de l’entrepreneur, peut fort bien faire défaut, et même faire place à une perte de revenu et de capital. Aussi, la situation de l’entrepreneur, considéré individuellement, dans la