LES TENDANCES DOCTRINALES CONTEMPORAINES
Une tendance analogue à la systématisation se manifeste chez certains socialistes chrétiens^ quoique dans des orientations bien diverses : les uns (surtout parmi les catholiques) tentent de restaurer par le moderne syndicat, l antique association corporative; d’autres se proposent de généraliser les associations ouvrières de production ; d autres enfin professent des doctrines fort voisines du collectivisme (l).
îdais il convient d’ajouter que les systèmes doctrinaux se réfugient de plus en plus en dehors du domaine de la scierice.
Le collectivisme est resté l’idéal d’un parti politique ; mais il ne semble pas qu’il représente une doctrine admise par des économistes de profession, fussent-ils adhérents à ce parti. Le communisme fournit encore une thèse aux littérateurs de Yayiarchie (2). Mais de plus en plus, les élucubrations doctrinales deviennent étrangères au développement de la pensée économique. Et il faut ajouter, à la louange de la science économique contemporaine, que, si les différences de caractère, d’ambiance ou de culture générale se traduisent, chez les économistes, par les divergences d’opinion, ces divergences n’influent plus guère aujourd’hui sur leurs méthodes de travail : ils savent que leur titche professionnelle consiste à exposer ce qui est, sans se préoccuper de ce qui doit ou devrait être, et qu’ils ont le devoir de faire connaître le résultat intégral de leurs recherches, sans souci des conséquences doctrinales qui peuvent en être tirées par d autres, ou par euxmêmes, mais en dehors de leur activité proprement scientifique (3).
(1) Voir le chapitre de M. Gide sur Les doctrines inspirées du christianisme, dans THistoire des doctrines déjà citée.
(2) Consulter le chapitre de M. Rist sur les Anarchistes dans le même ouvrage.
(3) Cependant il convient de noter un courant d’idées tout récent qui se manifeste dans les organisations ouvrières, soucieuses d orienter leur action en se constituant une doctrine. Hostiles à la fois au régime capitaliste et à un étatisme bureaucratique, celles-ci tendent ■vers un système qui leur ferait à elles-mêmes une place prépondérante dans la gestion des entreprises, tout on donnant un droit de contrôle aux consommateurs et usagers. Cette doctrine a pris naissance en Angleterre dans ces dernières années sous le nom de Giiild socialism. « La Guilde, dit M. Laskine, c’est la Trade-Union cessant d’être l’organisation de défense des salariés pour devenir, du fait de l’abolition du salariat, l’organisme qui réunit tout le personnel d’une industrie, qui la contrôle et qui la gère. La Guilde, c’est la Trade-Union
576 LIVRE IV. DÉVELOPPEME>T DE LA PEKSÉE ÉCOMOMIQÜE
§ 14. — Les tendances scientifiques contemporaines ; le conflit
des méthodes.
L’heure ne semble plus être beaucoup plus aux grands systèmes scientiliques qu'aux systèmes doctrinaux. En dehors d’ouvrages élémentaires, destinés à coordonner et à exposer les principaux résultats acquis, avec un électisme voulu, les économistes professionnels, aujourd’hui très nombreux, se consacrent habituellement à des recherches très spécialisées, qui permettent de construire, ou de reconstruire, peu à peu l’édilice d’une discipline vraiment scientifique.
Seuls, quelques théoriciens ont cru devoir présenter, sous les apparences de traités d’économie politique, des études, d’ailleurs très développés, sur la valeur, ou sur 1’ « équilibre économique », — sans doute parce que, à leurs yeux, 1 économie politique y lient tout entière. Cependant, sans méconnaitre la place tout à fait centrale qu’occupent dans l’ensemble de la vie économique les faits envisagés dans ces ouvrages, ni la réelle importance de quelques-uns d’entre eux, il nous paraît plus exact de les considérer aussi comme des monographies. Mais ici nous touchons à un point controversé, à la conception même de la science économique et de sa méthode.
En effet, si les divergences doctrinales sont aujourd’hui reléguées à l’arrière-plan, et n’iniluent plus guère sur le développement de la pensée économique, il existe encore des divergences relativement au but à assigner aux études économiques et aux moyens de les élaborer ; et ces divergences sont si profondes que l’on a pu avoir parfois l’impression que deux sciences, ou du moins deux disciplines prétendant chacune au titre de science, coexistent sur le domaine de l’économie poli-
devenue l’organe du self government industriel ». Cependant l’action des Guildes doit-être coordonnée et contrôlée par la collectivité, gardienne des intérêts des consommateurs. Le syndicalisme français, avec ses projets de « nationalisation industrialisée », cherche à élaborer unsystème analogue,
Voir, sur ce sujet, l’article de M. E. Laskine, Le problème des nationalisations et le Guild socialisin en Angleterre, dans \a Revue d'écon. pohL, juillet-août 1920, et l’ouvrage tout récent du même auteur: Le socialisme suivant les peuples, Paris 1920.
LES TE.XDA.'ICES SCIE.NTIFIQI'ES COMEMPORAl>ES
tique : deux disciplines animées d’un esprit si différent qu’elles n’eussent guère pu manquer de s’excommunier l’une l’autre, si elles ne s’étaient le plus souvent ignorées (1).
On peut voir, en effet, jusqu’ici subsister deux grands groupes, deux écoles, d'économistes : l’une qui comprend notamment la presque totalité des auteurs allemands et la majorité des auteurs de langue française; l'autre qui comprend fécole autrichienne, la très grande majorité des économistes anglais et américains, et beaucoup d’italiens.
La première, qui procède d’une 'façon lointaine d’Adam Smith et de J.- B. Say, et plus directement de Sismondi et de l’école historique allemande, représente l'esprit positif et documentaire. Ses adeptes s’efforcent de n’affirmer rien qui ne soit conforme aux faits ; ils traitent l’économie politique en science historique; ils sérient les problèmes, les analysent en detail, en s’appuyant sur des données nombreuses ; et ils n’aboutissent à des théories générales que par de longues et patientes synthèses. En fait, les économistes de celte école ont surtout analysé le mécanisme de la Production et de la Circulation.
L’autre école, qui procède de Ricardo et de Stuart Mill, envisage habituellement des problèmes très généraux, simplifie la réalité pour pouvoir l’analyser, se borne à choisir quelques faits pour illustrer les idées, et s’efforce de résoudre les problèmes pO'és par le raisonnement déductif. En fait, les travaux de celte école portent principale'ment sur la valeur et sur la Répartition. Une telle conception de la méthode économique no pouvait manquer de suggérer l’emploi des mathématiques; et, effectivement, bon nombre d’économistes contemporains, suivant la tradition de Tliünen, de Cournot, et de Stanlay Jetons, emploient volontiers, dans une mesure d’ailleurs très inégale, le langage mathématique. L’extrême complexité des phénomènes économiques et le grand nombre des relations qui existent entre eux invitent, en effet, disent des partisans
1 1) Du moins, la discussion des méthodes a eu lieu entre les adeptes de l’Ecole historique allemande et ceu.x de l’Ecole autrichienne. Mais les économistes de langue anglaise, dont les conceptions sont voisines de l'Ecole autrichienne, continuent à produire selon leur raétliode, sans paraître recevoir d’influence appréciable de l’Ecole allemande contemporaine, ni en exercer une sur elle.
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