CHAPITRE PREMIER Le problème des échanges internationaux
§ 1. - Les échanges internationaux et l'idée de nation considérée
au point de vue économique.
C’est une vieille tradition que défaire au problème du commerce international, ou plus généralement des échanges extérieurs, une place à part, et môme une place d’honneur, dans les livres d’économie politique. Les vieux auteurs concevaient, en effet, la science économique comme l’étude de l’économie nationale, et ils attachaient une importance toute particulière au commerce entre nations; ce fut même longtemps, pour beaucoup d’entre eux, l’objet presque exclusif de leurs ouvrages : d’où la qualification de mercan/j7i5/<?j qui leur a été attribuée — non sans dédain — par leurs successeurs.
L’école classique, tout en protestant contre les opinions émises par les mercantilistes (1), ne contribua pas moins, par les théories destinées à justifier les .opinions nouvelles, à faire au commerce extérieur une large part dans le domaine de l’économie politique.
Enfin, la réaction de l’interventionnisme historique, en dis- Aîutant à son tour les doctrines classiques, vint lui consacrer
(1) Voir plus loin, livre IV, Le développement de la pensée économique.
encore une attention particulière ; et les publicistes de nos jours continuent, comme par le passé, à considérer les échanges avec l’étranger comme l’un des éléments les plus caractéristiques de l’état économique de chaque nation.
Ces précédents ne suftiraient pas à justifier l’ouverture d'un chapitre spécial sur ce sujet, si les échanges entre nations ne présentaient certains caractères qui les distinguent objectivement des échanges intérieurs, et si la notion môme de nation, quoique étant, pour une large part, d’ordre extra-économique, n était cependant de nature à influer très sensiblement sur les
conceptions éccnomiques et, par là, sur les manifestations de 1 activité économique elles-même.
En effet, les nations sont bien, avant tout, des entités politiques, et l’étude de leur évolution appartient surtout au droit public et à I histoire politique. Mais leur existence n’est nullement indifférente aux conditions de la vie économique. En nous plaçant d abord à un point de vue purement objectif, nous constatons que, si la nation n’est pas une unité économique fermée et se suffisant à elle seule, les habitants d’une môme nation n’en sont pas moins placés dans des conditions d’existence économique qui, dans une large mesure, leur sont propres. Ainsi, la nation, suppose tout d’abord, un certain territoire et
une certaine Or, le territoire d’une nation est plus
ou moins grand que celui des nations voisines, et la population plus ou moins nombreuse. Ainsi, il apparaît, aussitôt, qu une nation peut-être plus ou moins puissante, et jouir plus ï ou moins de l’indépendance et de la sécurité nécessaires au
développement de l’activité économique de ses habitants. En outre, les ressources du sol sont plus ou moins abondantes et variées. En effet, quoique les aptitudes à la production varient d une région à une autre, à l’intérieur d’un môme pays, un pays , possède souvent, dans son ensemble, un climat plus chaud ou
plus tempéré que le voisin, un relief plus ou moins favorable à 1 établissement des voies de communications, des côtes plus ou moins étendues, des richesses minérales plus ou moins considérables, etc. Quant à la population, elle présente généralement des traits à la fois communs aux habitants du pays, et distinctifs par rapport aux autres nations: une certaine communauté de langue, de coutumes, de traditions, un certain degré moyen de richesse et d’instruction, un certain régime juridique, administratif et politique, etc. Enfin, môme-
ClIAP. I. LE PROBLÈME DES ECHANGES INTERNATIONAUX 279
lorsque l’unité politique ne correspond pas exactement à des affinités de race ou de culture, il existe toujours une certaine conscience de la communauté d’intérêts matériels.
Ainsi, on prend l’habitude, dans chaque pays, de considérer la vie économique (T un point de vue national . Celte conception conduit à une politique économique propre à la nation, et cette politique économique aboutit à la création d' institutions qui, comme nous allons le voir, tendent généralement, en fait, à faciliter les échanges à l’intéiieur du pays et à restreindre les échanges avec l’extérieur. Si bien que, finalement, les caractères subjectifs de la nation considérée au point de vue économique, se traduisent objectivement par de nouveaux éléments constitutifs de l’économie nationale.
§ 2. — Les principaux éléments des échanges internationaux ; mouvements de marchandises (commerce international proprement dit) ; mouvements de capitaux ; mouvements de population. — La notion de balance des comptes.
Avant d’examiner de plus près le problème des échanges internationaux, il convient d’en analyser les principaux éléments. Les échanges internationaux, en effet, ne portent pas seulement sur les marchandises. Si l’on veut tenircompte des diverses circonstances qui rendent un pays créancier ou débiteur de ses voisins, il faut envisager non seulement les ventes de marchandises, mais aussi leur transport — et par conséquent les frets maritimes ou les frais de transit sur des voies ferrées étrangères, les commissioiu dues aux intermédiaires, négociants, courtiers ou banquiers, etc.
Il faut aussi envisager les diverses opérations d’ordre financier qui donnent naissance à un mouvement de capitaux monnayés (I): souscription d’emprunts extérieurs ou achat de titres étrangers; paiement de coupons; disponibilités ménagées à l’étranger en vue d’un voyage, ou au contraire économies renvoyées au pays d’origine, etc...
Aussi peut-on, lorsque l’on dresse le bilan, ou autrement dit, la balance des comptes d’une nation avec une autre nation, ou avec l’ensemble des nations étrangères, dresser un tableau analogue à celui-ci :
ïi
PAUT. 11.
Passif [{).
2) TrYnÎno"ru7ff Marchandises achatées.
de l'étranger ** 2) Transports effectués par des entre-
3) Commissions perçues. os étrangères.
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dresser un tableau plus long, en pro-
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D'ailleurl I. 1 “mmes d argent dues pour une cause quelconoue.
emprunteur achète souvent de l’outillatre dans le pays pr leur ; iÇes adials viennent en déduction de la s3ftràn .
eree, et ainsi 1 emprunt en capital monnayé se transforme pour une somme plus ou moins grande, en emprunt In nature ’ ^
(2) I our Lien comprendre la significalion du bilan international on
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doue le' Slaîdrc°f'" T””'’"' d' l''">prunl souscrit : U doil comptes XL de la balance des
Ciur. 1. LE PROBLÈME DES ÉCIIA.NCES INTERNATIONAUX 281
menls de population ont le plus souvent une cause économique, et ils intéressent, en tous cas, par leurs conséquences, l’économie des nations qu'ils affectent (1).
§3. — Les grands courants des échanges internationaux à l’époque contemporaine.
Sans prétendre empiéter sur le domaine de la géographie économique, il convient d’indiquer ici le sens des grands courants d’échanges internationaux (mouvements de marchandises, de capitaux, de population), et d’en exposer la signification.
1" Marchandises. — En ce qui concerne les marchandises, les échanges résultent à la fois de différences d’aptitudes naiurelles et de dillérences d’aptitudes sociales à la production. Ainsi, ils résultent tout d’abord de différences de climat ou de constitution géologique : les pays tropicaux fournissent divers produits (café, thé, épices, etc,) aux pays tempérés; les pays riches en minerais, et surtout en houille, en approvisionnent les pays moins favorisés par la nature. Mais les échanges de marchandises dépendent aussi beaucoup du degré de développement économique et social : ainsi, les pays tempérés de 1 hémisphère austral ( Argentine, colonie du Cap, Australie méridionale, Nouvelle-Zélande, etc.), qui ont sensiblement les mêmes productions naturelles (bétail, laine, céréales, etc.) et les mêmes aptitudes industrielles que les pays d Europe, se livrent cependant avec eux à un échange intense de matières premières contre des articles manufacturés, — parce qu’ils n’ont pas encore atteint le même degré de développement industriel.
2° Capitaux. — Les mouvements de capitaux tiennent aujourd’hui également une très grande place dans les échanges internationaux ; mais leur importance est récente. Elle date de la diffusion des valeurs mobilières, c’est-à-dire du milieu du XIX® siècle. Aujourd’hui, un grand nombre de valeurs sont cotées, comme nous l’avons vu, à la fois sur diverses bourses
(1) Nous examinerons un peu plus loi, au § 4, s’il existe cependant un lien entre les transactions commerciales et les opérations financières.
ilià
PART. U. — CIRCILATION
(valeurs internationales), ainsi à Paris, à Londres, à Berlin. Les
bourses étant reliées par le télégraphe, les légères différences de cote résultant de l’étal du marché des capitaux — abondance plus ou moins grande des capitaux flottants sur la place — donnent lieu à des arbitrages de place à place, c’est-à-dire à 1 achat sur la place où le cours est le plus bas, accompagné d une vente de la môme valeur sur celle où il est plus élevé. De
la des mouvements incessants de capitaux entre les grands marchés financiers.
Mais, en dehors de ces mouvements en quelque sorte oscillatoires entre les grands marchés financiers, il existe des courants bien établis, dans le mouvement des capitaux comme dans celui des marchandises. Dans les pays neufs ou insuftisaimment outillés, le besoin de capitaux se traduit par un intérêt élevé, qui les attire, en quelque sorte automatiquement; c est ainsi que certaines nations d’Europe, en tête desquelles se placent l’Angleterre et la France, envoyaient jusqu’ici leurs capitaux, soit dans d’autres pays d’Europe (Russie, Espagne, Turquie, etc.), soit dans les autres parties du monde,
et principalement en Amérique (Brésil, Argentine, Mexique, Canada, etc.) (1). ^
Mais les mouvements de capitaux rendent ces nations respectivement créancières et débitrices les unes des autres, par des voies différentes ; les pays prêteurs exportent chaque année leurs capitaux, en souscrivant ou achetant des titres étrangers, ouen fondant directement des établissements à l’étranger ; mais’ en échange, ils reçoivent le montantes intérêts et dividendes des emprunts antérieurement souscrits, ou des entreprises antérieurement fondées par eux. 11 y a ainsi, pour ces deux causes, deux courants de capitaux en sens inverse entre les pa^’^s prêteurs et les pays emprunteurs, qui se compensent plus ou nioiQs dans la balança des comptes annuelle.
Avant la guerre, les pays comme la France et l'Angleterre, qui faisaient des prêts à rélranger depuis déjà plus d’un demi-
^“•’opéens belligérants ayant eu des excédents d importation considérables, se sont endettés vis-à-vis des Etats-Unis et des pays neutres (Espagne notamment), et ce sont au
^1^ ‘ie larges disponibilités grâce
à leurs excédents d exportation, sont actuellement appelés à faire des
placements au dehors, en souscrivant à des emprunts et surtout en prenant des participations dans les industries étrangères.