CHAPITRE I
DES BESOIÎTS DE l’ïïONIME ET DES MOYENS DE LES SAIISFAIBE,
Nécessité du travail. — Utilité. Il y a deux moyens de l’obtenir. — L’homme doit tendre à substituer l’action de la nature à ses propres efforts. — Erreurs nui s’opposent à l’accomplissement de ce progrès. -Des besoins de l’homme. — Ces besoins sont variables et extensibles.- Ce qu’on entend par production et produit. — But de l’économie politique.
L’homme éprouve, dès sa naissanee, de nombreux besoins, dont l’incessante satisfaction est nécessaire au maintien de sa vie et à son bien-être. Mais il est doue aussi d intelligence, d’activité et de force ; en mettant en œuvre ces dons, c’est à dire en travaillant , il parvient à la satisfaction plus ou moins complète de ces besoins. Ceux-ci, tant quils ne sont pas satisfaits sont des peines ; le travail, l’effort nécessaire pour amener cette satisfaction est une peine aussi, mais, tandis que les piemières en se prolongeant deviennent des souffrances cruelles qui peuvent se terminer par la mort, la seconde en se renouv elant ne produit que la fatigue dont le repos est le remède. Des deux peines, l’homme choisit la moindre et il travaille poui satisfaire ses besoins, ou, comme ses efforts sont susceptibles d’être transmis, il arrive ordinairement, ainsi que nous R vei rons plus tard, que les besoins d’un homme sont satisfaits en
totalité ou en partie par le travail d’autrui, à charge de réciprocité.
C’est le continuel échange de services entre les hommes, lequel résulte de la transmissibilité des efforts, qui est la principale raison d’être de la société.
On nomme utilité tout ce qui sert à satisfaire les besoins.
Le degré d’activité et de force dont l’hoinnie a été doué étant très faible par rapport à l’étendue de ses besoins, il a dû ehercher les moyens d’augmenter la somme d’utilités dont il pouvait disposer pour un même travail. Il parvient à ce résultat en s’aidant du concours de la nature qui lui fournit des matériaux et des forces gratuitement et en quantités infinies, quand il sait en tirer parti.
Ainsi certains besoins des hommes sont satisfaits par l’action seule de la nature, sans l’intervention d’aucun travail humain :
Tel est le besoin de respirer, satisfait par la présence de l’air autom: de nous en quantités inépuisables, du moins dans les circonstances ordinaires ; tel est le besoin de lumière satisfait pendant le jour par le soleil.
Pour la satisfaction de la plupart de nos besoins, la nature concoui't avec le travail humain ; par exemple celle-ci nous fournit presque partout de l’eau en abondance, il suffit alors d’un faible travail, d’un simple transport pour satisfaire le besoin de boire.
Pour l’alimentation, la nature n’y pourvoit que très faiblement par les produits spontanés du règne animal ou du règne végétal, mais il suffit que riiomme provoque l’action de la nature en développant la force naturelle de la vie animale ou végétative, pour qu’il y soit pourvu. Enfin, dans des cas fort rares, certains besoins sont satisfaits par le seul travail humain sans le concours de la nature.
Les besoins sont donc presque toujours satisfaits par la combinaison d’efforts humains, qui exigent que l’on se donne de la peine ou qu’on la récompense en autrui, ce qui constitue de
VutilUé onéreuse^ avec le concours des forces ou des matériaux que nous offre la nature et qui sont de Yntilité gratuite.
Substituer autant que possible l’utilité gratuite à l’utilité onéreuse, telle doit être la 'Constante tendance de l’humanité, car ce n'est que par ce moyen seul, qu’elle peut accroître les satisfactions qu’elle obtient d’une même somme d’efforts, c’est à dire qu’elle augmente son bien-être.
Si l’homme pouvait parvenu* à substituer entièrement l’action des forces de la nature à son propre travail, il pourrait se procurer la satisfaction la plus complète de tous ses besoins, sans faire aucun effort; il n’existerait plus de peine pour lui; il aurait réalisé le bien-être absolu. Il ne lui est pas doiuié d’atteindre à ce résultat, mais il lui est permis d’en approcher de plus en plus, et chaque pas qu’il fait dans cette voie est un progrès.
Cependant on est loin encore d’être généralement d’accord sur cette manière d’envisager le progrès; dans l’origine de la société surtout, les hommes sont enclins à croire qu’il est plus facile et plus profitable d’asservir leurs semblables en les réduisant à la condition d’esclaves, de serfs ou de tributaires, ou bien en les dépouillant des fruits de leur travail par la force ou la ruse, que de s’assujétir les forces de la nature qui sont sans limites et dont la conquête n’exige ni violence ni injustice.
Puis aussi, dans la société moderne, chaque fois qu’il s’agit de substituer de l’utilité gratuite à de l’utilité onéreuse, cela équivaut à rendre inutile un certain genre de travail auquel on substitue l’action gratuite d’un agent naturel. Il résulte de là un avantage évident pour l’humanité entière, mais qui semble acquis aux dépens de la portion de celle-ci qui fondait ses moyens d’existence sur la rémunération du travail devenu inutile. On ne songe pas que ces efforts peuvent s’appliquer à la satisfaction d’autres besoins et continuer ainsi d’obtenir leur récompense.
Ces erreurs ont longtemps arrêté et entravent encore aujourd’hui l’humanité dans la voie du progrès; on ne peut mieux les
combattre qu’eu montrant que les besoins des hommes étant sans limites, et ayant une tendance natui'clle à s’accroître, à peine rimmanité parvient-elle à charger la nature de poui-voir au soin d’en satisfaire une partie, qu’il en renaît une foule d’autres qui exigent de nouveaux efforts humains. ÎSious allons donc étudier d’abord la nature de nos besoins et la manière dont
ils s’accroissent ; nous examinerons ensuite dans les chapities suivants quels sont les moyens dont les hommes disposent pour en réaliser la satisfaction à mesure qu ils s etendent.
Il serait impossible et fort inutile d’ailleurs de faire l’énumération complète des besoins ; ceux-ci variant et croissant sans cesse . On peut les ranger en deux classes ’ les besoins materiels, ceux qui concernent le corps, et les besoins intellectuels, ceux qui concernent l’intelligence. Les premiers comprennent : la respii-ation, l’alimentation, le vêtement, le logement, le maintien et le rétablissement de la sauté, la locomotion ; les besoins
intellectuels sont l’éducation religieuse, morale et intellectuelle, la culture du beau, la diversion comme repos du travail intellec-
tuel.
La vie des hommes en société engendre également des besoins dont l’existence de la société demande aussi rigoureusement la satisfaction, que le maintien de la vie de 1 homme exige la conservation de la santé; ces besoins sociaux peuvent se résumer eu celui de la sécurité.
Tous ces besoins sont essentiellement variables et susceptibles d’extension. Le besoin de respirer, ordinairement satisfait par la nature seule, demande du travail, quand de grandes agglomérations de population, ou le séjour forcé dans un air malsain et corrompu exigent que cet air soit purifié ou renouvelé.
Il semble que le besoin d’alimentation soit limité par la capacité des organes de la digestion; cependant ce besoin augmente avec le nombre des hommes qui tend à s’accroître sans cesse. Il s’en faut de beaucoup d’ailleurs pour que les classes les plus nombreuses de la société disposent d’une quan-
tité d’aliments suffisante pour développer chez elles le ma.ximum de force et de vitalité ; combien d’êtres demeurent chétifs, n’ont qu’une vie de courte durée et ne sont capables que d’un faible travail faute d’une nom’riture suffisante ! Non seulement le besoin d’aliments est susceptible d’un grand accroissement en quantité; mais il l’est aussi sous le rapport de la qualité. Des popidations entières vivent d’un aliment unique, souvent lourd et indigeste, et ne renfermant pas tous les éléments que réclame la complète nutrition du corps; si cet aliment miique vient à manquer, comme il ne peut être remplacé par aucun autre, il en résulte de terribles et irrémédiables famines. Le besoin d’alimentation peut et doit donc croître sous le rapport de la qualité et de la variété des substances alimentaires. Enfin une nourriture grossière et d’une digestion difficile peut convenir à un robuste campagnard, travaillant au grand air, mais il faut une nourriture plus délicate et plus substantielle à des personnes d’un tempérament moins robuste, se livrant au travail intellectuel et sédentaire, et respirant un air moins vif et moins souvent renouvelé que celui de la campagne; et le nombre de personnes qui sont dans ce cas augmente avec la civilisation des peuples.
Le besoin de vêtement est susceptible de croître dans de plus larges proportions encore , d’abord, c’est la fourrure des animaux qui garantit l’homme du froid et des variations atmosphériques; bientôt il lui faut un vêtement plus commode et plus souple, et l’on a recours à des tissus ; ceux-ci se perfectionnent, et l’usage s’eu étend ; alors le vêtement ne sert plus seulement à garantir du froid, il répond à des besoins de décence, d’élégaiice et même de luxe; de là un accroissement presque sans bornes du simple besoin de vêtement. On peut s’eu faire mie idée en consultant l’histoire des progrès de la consommation du coton depuis 80 ans (voir la fin du chapitre V). Quand on sait d’ailleurs que ce prodigieux accroissement de l’usage des tissus
de coton, n’a entravé en rien un développement très rapide aussi
de la consommation des autres matUn-es textiles et particulièrement de la laine. , J. 1
Une progression analogue peut avoir lieu dans le développement des antres besoins matériels ; rien n’indique que la progression que l’on remarque dans le dernier siècle doive s’arrêter ou même se ralentir bientôt , tout semble annoncer le contraire.
La progression des besoins intellectuels est encore plus rapide et connaît encore moins de limité que celle des besoins inaterie s.
Pour s’en faire une idée que l’on compare le besoin qu il y avait de livres, ou de l’instruction et de la diversion qu üs procurent an con>meuccme..t du xv siècle, avant la découverte de 1-imprimeric, avec ce besoin tel qu’il existe aujourd hui. A la première de ces époques, le papier et les livres étaient des choses fort rares , les journaux étaient inconnus-, aujourd bm la fabrication du papier, la rédaction et l’impression des livres et des journaux oLupciil des centaines de mille intelligences et de bras dans le monde civilisé. Il en est ainsi du goM de la musique et des arts graphiques et plastiques, peu connus des peuples primitifs et devenus uii besoin très étendu chez les nations civilisées.
La satisfaction des besoins intellectuels a pour effet le développement et la culture de l’intelligence, qui agissent a leur tou sur ces besoins en les étendant. C’est parce que des Uvres a bas prix ont permis à un très grand nombre de personnes d apprendie I lire et d’acquérir du goût pour la lecture, que le besoin de livres et d’autres publications s’est si coiisidérablcineiit accru Bastiat (dans scs IJarmonm économique!, livre auquel nous avons cmpmité une partie des idées émises dans œ cliapitrc)
■fait observer que chacun de nos besoins a relie à se développer en nous ; ce qui nest d abord q désir vairue et facile à réprimer,' devient un goût plus prononce nuis uù°besoin pressant dont la iion-satisfaction est une piivar„u péSle. La satitaelion plusieurs fois répétée engendj ’habi udc. c’est à dire la répétition d’un besoin isole a si^i oriSne. Le respect de sa digiüté, l’amour-propre, la vaiute,;le
désir de conserver la considération qu’une partie du pubüc accorde à ceux qui font de grandes dépenses, font ordinairement que 1 on ne peut se résoudre à renoncer à l’habitude prise de satisfaire certains besoins, même non indispensables, et que
l’on peut faire de grands efforts pour persévérer dans lés habitudes acquises.
L esprit d’imitation propre à la race humaine, et l’exemple de la jouissance que procure la satisfaction d’un besoin sont aussi des stimulants qui contribuent à son extension.
On peut donc alËrmer que les besoins des hommes sont susceptibles d’un accroissement indéfini et qu’il existe ainsi une forte et continuelle tendance dans l’humanité, vers cet accroissement. On peut considérer comme une loi providentielle, cette tendance des besoins à s’accroître sans cesse, car, si elle n’existait pas, l’humanité demeurerait stationnaire dans la voie du progrès, et les hommes resteraient des espèces de brutes non suseeptibles de se perfectionner.
Si les besoins ne pouvaient s’étendre d’une manière indéfinie, chaque progrès économique réalisé dans la société, c’est à dire chaque transformation d’utilité onéreuse eu utilité gratuite serait un mal plutôt qu’un bien pour que les hommes dont le travail serait remplacé par l’action des agents naturels, ne trouveraient plus à employer ce travail, qui les fait vivre, à satisfaire d’autres besoins qu’aucun progrès n’aurait fait naître.
^ L’action de créer de l’utilité onéreuse par le travail, ou d’ajouter celle-ci comme complément à de l’utilité gratuite donnée par la nature, s’appelle Productmi, et la chose qui a reçu cet accroissement d’utilité se nomme Produit. Il doit être bien entendu que les mots créer et produire ne s’appliquent qu à de 1 utilité et nullement à la matière dont aucun travail humain ne peut engendrer ni détmire un atome,
La distinction entre Produits matériels et produits immatériels adoptée par quelques économistes est doue incorrecte et propre seulement à nuire à la «larté de l’exposition de la science.
rar Piodaita raatMels, ils entendent l’nUlité -lui est ineot-
■ Th matière, comme dans le blé, le ter, etc. i les proporce a de . ç^ji^nt aucune forme ;
doits d’un médecin, le ebanl d’un
tels sont le conscl oral ^ dans
"tTnteus'e cectrn est 'réellemmrt produit e’esU’utiles pas cie la matière et la forme n’y font rien.
“ÊtSl'dLVstinetiins, et attribuer des différences ente
deflses semblaUc, “
partmalrèrcs J Hen de l’écUiren aussi
““rois-nous pas eette distinction i nous considérerons doue le mot produit comme signiffant utilité créée ou complotée par
le tevàil sans distinguer si cette utilité s’attaebe ou non a un
“Xlbitamt'que nous savons quel sens il faut attribuer aux mots besoins, utilité et produetion, nous pouvons nous faire u idée du but que se propose réconoraie politique. Cette scienee a pour objet de recbereber les moyens par lesquels les liommes peuvent satisfaire tous leurs besoins, de la maniéré la plus complète, avec la moindre somme d’elîorts.
Ces moyens sont :
I. La production de rutillté, partie par le travail de 1 homme, partie en mettant en œuvre les dons et les forces de la nature. La production est facilitée, ou, ce qui revient au même, les efforts humains atteignent au meilleur résultat ; a par une intelligente appréciation de toutes les facultés de l’homme au travail, et par la répartition des occupations suivant^ les aptitudes de chacun, h par la création d’instruments à l’aide desquels il parvient à s’emparer des forces et des matériaux que lui offre la nature, c’est à dire par la formation du capital.
II. Quand l’homme a ainsi produit une somme d’utilités suffisantes pour la satisfaction de scs besoins, il doit encore leur donner la forme la plus convenable à ce but ; il y parvient par
l’échange qui est lui-même faeüité par de nombreuses et ingénieuses applications du travail. °
III. Pour travailler avec plus de fruit, les hommes sont obligés de combiner et d’associer leurs efforts *et de répartir entre eux le résultat obtenu en commun ; cette répartition entre les ayants-droit au partage des utiUtés ainsi créées, se fait en vertu de certaines lois économiques qu’il convient d’étudier.
,, l’homme se propose en produisant de
1 utilité, c’est d’en jouir en la consommant ; de la façon plus ou moins judicieuse dont cette consommatiou se fait, dépend la satisfaction qu’il retire des utilités produites.
V. La manière dont la société est organisée au point de vue économique peut exercer une très grande influence sur la liberté economique de l’homme, c’est à dire sur la liberté dont il peut jouir, de produire, d’échanger, de distribuer et de consommer à son gré. En conséquence nous diviserons ce traité en cinq parties qui sont : I. La Production. — II. ÜÈchange. — III.
Képarühon. IV. Consommation. — V. V Influence de V organisation sociale.
CHAPlïl^E II