‹ Traité élémentaire d'économie politique [microform]Chapitre 36 sur 42 · DU COMMUNISME · texte numérisé non relu

DU COMMUNISME

Lo malaise social dû au manque de liberté et de respect du droit de propriété est la cause qui a fait rechercher le bien-être dans les organisations sociales artificielles. — Définition du communisme et du socialisme. — Le communisme a pour effet nécessaire de détruire la propriété et la famille et d’abaisser l'intelligence au niveau le plus bas. — Le communisme porte en lui les germes de destruction. — Le communisme dans l'antiquité était fondé sur l’esclavage et laissait peu de lib<!rlé aux citoyens prétendus libres.— Tentatives actuelles.

Francia. Gabet. M. Owen.— Conclusion. Le communisme absolu est incoml)atible avec l’existence de la société.

L’organisation sociale actuelle , fondée sur la liberté de l’homme et sur son droit aux fruits de son travail , est loin encore d’avoir atteint son plus haut degré de perfection.

Celle-ci dépend en effet du développement moral et intellectuel de l’homme, encore si incomplet; comment veut-on être libre, si on ne sait pas respeeter la liberté d’autrui ? Si l’on n’a pas la fermeté et la dignité nécessaires pour protéger la sienne propre de toute atteinte? Comment veut-on devenir propriétaire d’un champ ou d’une idée, si l’on est toujours prêt à faire irruption dans le champ de son voisin ou à s’emparer des idées d’autrui ?

L’ignorance et les erreurs, les préjugés et les vices qui eu

forment toujours le triste cortège , voilà les causes de l’imperfection de notre état soeial actuel, et ces causes, bien qu’elles se dissipent graduellement, ne sont pas près de disparaître. Ce sont elles qui engendrent la misère et tous les maux quelle traîne à sa suite, le manque de charité envers ses semblables, le manque de foi en ce qui est juste, le manque d’espérance en l’avenir qui semblent caractériser notre époque. Il n’est encore aucune contrée au monde où l’homme soit entièrement libre, où sa propriété soit parfaitement à l’abri de toute atteinte , et pourtant on déclame contre cette liberté qui n’existe encore nulle part, contre cette propriété partout encore spoliée ou méconnue, et on les accuse d’être la cause des maux qui affligent le monde; maux auxquels elles sont cependant l’unique remède ; et tous les plans de réorganisation sociale, de bien-être universel qu’on voit éclore par périodes, en divers temps et en divers lieux, tendent à fonder le bien-être sur 1 absence de liberté, sur la négation du droit de propriété , ou tout au moins sur des

restrietions imposées à l’une ou à l’autre.

On a donné le nom collectif de eommunisme aux nombreuses théories d’organisation sociale qui s’accordent à fonder le bien-etre de l’humanité sur la négation absolue de la liberté et du droit de propriété. Les systèmes non moins nombreux, dans lesquels on admet que le bien-être de l’homme exige des restrictions plus ou moins considérables à ces droits, sans qu’ils aient besoin d’être entièrement supprimés, ont reçu, assez récemment le nom de socialisme.

L’organisation communiste de la société, suppose la mise eu commun de tous les biens et par conséquent, la suppression absolue de la propriété individuelle. Pour maintenir cet état de choses, contraire à la raison et même à 1 instinct de 1 homme, il faut que le travail ait lieu eu commun, aGn qu’une surveillance mutuelle remplace le stimulant de l’intérêt privé et empêche l’individu d’abandonner un labeur dont il ne retire aucun avantage direct et appréciable.

Afin d’assurer l’égalité des eonsonimations , celle-ei doivent avoir aussi lieu en commun, une même table doit réunir tout le monde aux memes heures pour des repas uniformes ; les vêtements, les logements, les meubles doivent être à la disposition de tous. Pour façonner les intelligences à un état de choses si contraire aux tendances naturelles de l’homme, il faut une éducation commune et inflexiblement uniforme, il faut de nécessité absolue que toutes les intelligences soient pétries dans le même moule, et comme il est impossible de pétrir les esprits bornés de manière à leur faire atteindre l’étendue des esprits supérieurs, force est de mouler ceux-ci à la mesure la plus faible ; le communisme a donc pour effet nécessaire de dégrader l’intelligence humaine et de la maintenir çonstamment au niveau le plus bas.

Cet état de choses implique donc une religion uniforme dans laquelle toute discussion doit être interdite ; la conscience et l’intelligence sont donc emprisonnées dans les étroites bornes ] d’une religion et d’une science immuables.

I La famille aussi est incompatible avec le communisme et tous

les chefs communisks qui ont soutenu sa possibilité ne l’ont fait que dans la crainte de soulever contre leurs théories une réprobation universelle, ou dans leurs idées , dans la nécessité j de ménager les préjugés de la société actuelle.

I En effet, 1 existence de la famille suppose le désir de la vie

privée et des jouissances exclusives ; l’amour de la propriété qui peut demeurer assoupi chez l’individu isolé, se réveille et reprend toute son énergie quand il s’agit du*bien-être de la progéniture, et cet instinct que l’homme possède avec les animaux, l’éducation commune n’est pas assez forte pour

La famille comporte aussi l’éducation des enfants par leurs parents, ce qui tend à. façonner les intelligences dans une autre forme que le moule commun. Les affections dans la famille se concentrent sur quelques individus, tandis que dans l’organisation communiste elle doit se répandre sur toute la communauté.

Admettre l’existence de la famille, c’est donc rendre le communisme impossible ; l’une doit détruire l’autre.

Pour que l’homme puisse se résoudre à faire à la société le pénible sacrifice des joies et des affections de la vie privée, et de la famille et des suggestions, et du désir d’acquérir, il faut qu’il y soit vraiment excité par l’abnégation, le dévouement, le fanatisme, passions passagères et en quelque sorte maladives, état de surexcitation qui ne peut devenir habituel et auquel l’homme ne peut être longtemps soumis sans danger pour sa vie ou pour sa raison. En somme, sous l’influence du communisme, l’humanité serait transformée en une espèce de troupeau de bétail, sans intelligence, sans volonté, sans initiative, docile à la voie du berger, et si une telle société peut jouir de quelque bien-être, ce ne peut être que dans la placide inertie du bonheur passif de la brute bien repue.

Mais à tout troupeau il faut un berger, à des gens qui n’ont ni intelligence, ni prévoyance, ni volonté, il faut des chefs qui sachent tout imaginer, tout coordonner, tout prévoir, tout commander, et où trouvera-t-on des gens capables d’assumer une pareille mission et une aussi grande responsabilité, parmi une tourbe d’être tous également inertes et inintelligents. C’est à quoi peu de réformateurs ont songé, tous se promettent bien d’êtrejles bergers du troupeau qu’ils auront façonné, mais après eux,^qui guidera ce troupeau, c’est ce dont ils ne se mettent pas en peine.

Quelques réformateurs à la vérité (Owen et d’autres), ne pouvant admettre une différence intellectuelle parmi ces hommes nés égaux et ayant reçu une éducation égale, ont décidé que ce seraient les vieillards qui gouverneraient et administreraient la communauté. On peut admettre que des vieillards soient plus capables que des jeunes gens quand l’expérience des années vient se joindre à un fonds d’intelligence développée par l’éducation , mais quand ce fonds manque , l’expérience en tant qu’elle vienne, sert-elle à quelque chose?

On peut donc affirmer à priori que toute société communiste ne peut avoir une durée plus longue que la vie de ses fondateurs à moins que les chefs ne se recrutent dans une secte distincte de celle qui fournit les administrés, comme cela avait lieu au Paraguay où le troupeau se composait d’indiens, et les bergers^ de Jésuites , et encore cette communauté s’est-elle éteinte à la mort de Trancia son fondateur.

Le communisme n’est pas d’invention moderne, plusieurs peuples de l’antiquité l’ont pratiqué , et parmi ceux-ci les Crétois et les Spartiates ; les lois de Minos et de Lycurgue, qui ont conservé jusqu’à nos jours une haute réputation de sagesse, organisaient des systèmes communistes très rigoureux, dans lesquels la propriété était collective , ou très limitée et soumise à de fréquents partages, lorsqu’elle était individuelle, et où la famille n existait guère que de nom ; les parents n’av^aient pas le droit de faire l’éducation de leiu-s enfants ; éducation d’ailleurs presque exclusivement physique, et qui, consistait à en faire de robustes guerriers, même des femmes. Le travail était interdit et considéré comme déshonorant , la guerre et la discussion des lois et des intérêts du peuple étant les seules occu- '!

pations dignes de citoyens libres j le peu de commerce qui se faisait était abandonné à quelques étrangers voués au mépris public, et considérés à peu près comme des voleurs. La république de Platon, longtemps citée comme le modèle des organisations sociales, était conçue à peu près sur le même plan, mais déjà les Grecs étaient trop civilisés pour vouloir l’admettrê en entier. Il ne faut pas perdre de vue , que dans tous ces modes d’organisation tant vantés , l’esclavage ou ce qui revient au même, l’ilotisme était considéré comme la base indispensable de la société. Le sort des femmes n’était guère Supérieur a celui des esclaves, les citoyens soi-disant libres ne formaient donc qu’une assez faible minorité dans la nation, et il ne pouvait en être autrement , puisque tout travail leur était interdit.

Mais cette liberté même était très restreinte et très précaire, car

les citoyens libres étaient astreints à de continuels exercices et à un service militaire très nide, obligés à des guerres fréquentes pour faire des esclaves ou pour repousser des agressions ou dompter des révoltes d’esclaves ou d’ilotes. Devant le salut publ'c menacé disparaissait toute justice et si le danger de la patrie ou le caprice du peuple l’exigeait, un citoyen devait faire le sacrifice de son bien, de sa liberté, de sa vie : » Salus populi suprema lex esto. » Les lois étaient d’une extrême sévérité , et en temps de guerre il fallait une rude discipline et une obéissance passive aux chefs ? Que restait-il de liberté après tant de restrictions ?

Les communautés antiques ne paraissent pas avoir prospéré sous de semblables lois ni être arrivées à un haut degré de puissance, à un grand développement de population. L’ignorance , la misère, 1 asservissement à des lois sévères brutales et inhumaines produisirent leurs effets habituels, la dépopulation,

1 abjection, les vices les plus honteux et finalement une corruption telle que ces peuples ne purent résister, au premier

conquérant qui voulut les soumettre, malgré leur organisation toute militaire.

Depuis l’antiquité, des tentatives isolées et de moindre importance ont été faites pour établir le communisme, parfois ces etablissements ont vécu sous la protection des lois sociales qui garantissaient la liberté et le droit de propriété , et ne constituaient alors que des communautés de peu d’importance, semblables aux couvents, et, comme ceux-ci, maintenus par des sentiments exagérés d’abnégation, d’exaltation politique ou religieuse qui n’ont ordinairement qu’une durée limitée.

Si les historiens n’ont pas calomnié les anabaptistes et quelques autres sectes communistes ou prétendues telles des xvi' et XVII' siècles, c’étaient des associations qui se formaient sans principes fixes, sans lois bien arrêtées, par haine de l’oppression civile et religieuse de l’époque, par désir d’y échapper en s’associant, et aussi pour se venger par l’incendie, le massacre et le

pillage, des souffrances qu’ils avaient endurées. Il serait difficile de tirer de l’histoire de ces sectes des arguments concluants pour ou contre le communisme.

Les tentatives faites dans les temps modernes pour réaliser les théories communistes sont demeurées sans succès. Francia parvint à organiser, parmi’ les Indiens du Paraguay, une communauté dont il se fit le chef absolu, espèce de bergerie dont les indigènes étaient les moutons, tandis que les Jésuites étaient les chiens; mais à la mort de Francia, la communauté tomba en dissolution, et ses membres sont encore aujourd’hui dans un déplorable état de misère, d’ignorance, d’inertie et de démoralisation.

Cabet, communiste français, tenta à deux reprises la mise en pratique du système de coramuauté, qu’il a exposé dans son Voyage en Icarie, la première fois au Texas, la deuxième fois à Namvoo, aux États-Unis, mais aucun de ces essais n’a réussi, et le novateur, après avoir excité un vif enthousiasme parmi ses sectaires, est mort misérablement, honni, accusé et repousse

par eux.

M. Uobcrt Owen n'a pas beaucoup mieux réussi à organiser ses sociétés coopératives, sur le principe de l’irresponsabilité des individus ; la grande influence qu’il s’était acquise par sa fortune, ses éminentes qualités personnelles, son éloquence persuasive et sa pei'sévérance inébralable dans ses desseins, n a servi qu’à rendre plus éclatant et plus funeste le désastre de New-Lanarck et de New-Harmony, ses deux grands essais de

société coopérative.

Enfin, en 1848 et 1849, quelques associations d'ouvriers s'organisèrent en Erance avec le concours pécuniaire de TEtat, selon la célèbre formule de M. Louis Blanc : « De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins. « Aucune de ces associations n'a pu se maintenir, aucun enthousiasme, aucune abnégation ne pouvant résister au principe dissolvant de la concurrence qui se manifeste bientôt dans ces sociétés où chacun

cherche à produire le moins qu’il peut, et à consommer le plus possible. Il est à remarquer cependant que si toutes ces tentatives de communisme ont avorté, ce n’est pas faute d’une entière liberté et d’encouragements les plus sincères, car toutes ont été faites sous la protection de lois libérales et ont excité les sympathies qu éveillent toujours les tentatives courageuses de rénovation sociale, même quand elles sont fondées sur les principes les plus contestables.

Comme conclusion de ce qui précède, remarquons qu’un système d’éducation quelconque, communiste ou autre, ne peut que modifier, mais jamais détruire les penchants naturels de l’homme, et parmi ceux-ci l’intérêt personnel qui n’est que la manifestation de l’instinct de notre conservation, inséparable de notre existence même. Dans l’organisation naturelle de 1; société, c’est à dire dans celle qui est fondée sur la liberté, c’es' la concurrence qui fait coïncider chaque intérêt individuel ave.

1 intérêt social, sous le régime communiste, ce moyen d’équilibn cesse d’exister et l’intérêt personnel se manifeste de telle façon qu il poite chaque individu a accomplir la moindre somme d’efforts possible, et à se procurer, fût-ce aux dépens de la communauté, la jîlus grande somme possible de satisfactions.

Produire peu et consommer beaucoup, c’est ce que tâchera de faire chaque membre de la communauté, et il en résulteré bientôt que les besoins de celle-ci dépasseront les moyens de le: satisfaire, surtout, comme on l’a vu plus haut, parce que le communisme a aussi pour effet nécessaire d’abaisser le niveau mora. et intellectuel des facultés de l’homme, qui sont les agents essentiels de la production. Or, consommer beaucoup et produire peu. conduit toute société à un anéantissement certain; le communisme ne peut donc être concilié avec la durée des sociétés, et d’autant moins que ses divers plans d’organisation ne présentent aucun remède préventif contre l’accroissement excessif de la population.

Non seulement le communisme est impuissant à donner

satisfaction aux besoins matériels de la société, mais il ne réalise pas mieux la Liberté, l’Egalité et la Eraternité entre les hommes cpi’il promet à ceux qui se laisseront diriger selon ses principes. Au lieu de donner la liberté, il l’ôte, car il n’j a point de liberté dans un régime d’où la responsabilité est bannie ; il n’y a point d’égalité là où il y a une caste de gouvernants et une caste de gouvernés, ou bien des hommes libres et des esclaves, enfin il n’y a pas de fraternité dans un système qui tend à transformer l’intérêt personnel en égoïsme.

Communisme et société sont donc deux choses incompatibles, l’une tendant sans cesse à détruire l’autre, aussi n’existe-t-il pas d’exemple d’une société communiste ayant duré longtemps. Mais si le communisme absolu ne peut être de longue durée, il n’en est pas de même. du communisme partiel qui est pratiqué encore dans toutes les sociétés dont l’organisation est imparfaite, et qui a pour effet de diminuer, d’une manière sensible la somme de liberté et de bien-être dont peuvent jouir les hommes, et d’enrayer les progrès en leur ôtant le puissant ressort de l’initiative personnelle.

Le communisme partiel est plus dangereux et plus nuisible que le communisme absolu, parce qu’il se glisse en quelque sorte inaperçu dans la société, s’y étend et s’y perpétue, tandis que le communisme absolu excite partout une répulsion qui le réduit à des tentatives isolées et peu durables. C’est ce communisme partiel que nous étudierons dans le chapitre suivant, sous le nom de socialisme et d’interventionisme.

CHAEITIIE XXVIII.

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