‹ Traité élémentaire d'économie politique [microform]Chapitre 38 sur 42 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

DE l’État et de ses atteibutions.

Qu'esl-ce que l’État? Quatre solutions sont proposées à cette question. — L’État doit-il rendre à la nation des services que celle-ci peut demander à l’industrie privée ? peuvent-ils être gratuits. Les entreprises ex cutées par l'État tendent forcément au monopole artificiel en rendant impossible la concurrence de l’industrie privée. — Conséquences de 1 inter\ention de l'État dans les professions qui agissent sur riiomme. Le sacerdoce religieux. Cette intervention est incompatible avec la liberté et le progrès des cultes. L’intervention de l’État dans l’enseignement offre tes mêmes inconvénients. L’enseignement obligatoire même n’est pas incompatible a>cc la libcit! d’enseignement. — Ces inconvénients existent aussi pour toutes lj?s professions libérales. — Conclusion. Le système de l’intervention de lÉtat dans toutes les brandies de l’aclivib! humaine est propre à l’enfance des sociétés. Le système de liberté caractérise leur âge viril.

Qu’est-ce que l’État et quelles sont ses attributions? ou en d’autres termes, quelles sont les relations qui doivent exister entre la société et l’individu? Autant de fois cette question sera posée, et autant à peu près on obtiendra de réponses différentes. 11 n’y aura une certaine uniformité qu’à l’égard de celle-ci : « Je n’ai jamais réfléchi à ce que vous me demandez, « ou bien encore en celle-là ; « Je n’ai sur cette question que des idées

très vagues. «

Et cependant, rien n’est plus important pour le repos et le bien-être de la société, que d’avoir sur les relations nécessaires de celle-ci avec chacun de ses membres des idées parfaitement nettes et concordantes.

Il est cependant possible de ranger dans trois classes plus ou ;i, ! moins distinctes, les opinions raisonnables que l’on peut se

former à l’égard du rôle que l’État doit remplir dans la société ; ce sont :

a. L’Etat doit diriger la production, présider à la répartition, régler la consommation de toutes choses, c’est à lui qu incombe 1 éducation morale, intellectuelle et physique du peuple; le sacerdoce religieux dépend de lui; tout ce qui est produit va à lui, tout ce qui est consommé vient de lui ; l’État représentant la société est totd, l’individu n’est rien. C’est la définition communiste de l’État; nous avons démontré qu’elle aboutit à l’annihilation de la société, en réduisant à l’état de brutes les hommes qui doivent la composer, et en faisant Dieux,

c’est à dire Êtres impossibles, les hommes qui doivent k diriger.

h. L’Etat doit des moyens de subsistance à tous les membres de la société, à la condition du travail pour ceux qui en sont capables ; il est la force motrice, la Providence terrestre de 1 humanité , il doit protection et encouragement au travail ou à la production; il doit intervenir dans les relations entre le capital et le travail et pondérer les conditions de la répartition, il doit activer et régler la consommation; régulariser les échanges, il doit surveiller, subventionner et au besoin diriger les cultes, l’éducation et rendre à la nation une série très étendue de services collectifs qui ne^ peuvent être avantageusement entrepris par l’initiative privée ; il doit distinguer et récompenser le mérite à tons les degrés, ériger des monuments, veiller au maintien delà gloire nationale et de la prépondérance de la nation sur les autres peuples, etc., etc. C’est la formule socialiste et interventioniste susceptible de varier du plus au moins, admettant toujours que 1 Etat, pour donner beaucoup, doit prendre beaucoup, sans pouvoir toujours garantir un équilibre exact pour chacun entre 1 impôt payé et le service reçu. C’est une formule communiste incomplète, qui a une.tendance constante à se compléter r. La seule mission de l’État est de veiller au maintien de la sécurité, par une énergique et prompte répression de tous les

abus auxquels l’exercice du droit de propriété et de la liberté peut donner lieu, sans jamais entraver cet exercice par aucune mesure préventive. Les dépenses que ces mesures rendent necessaires , étant utiles à tous les citoyens en raison de leur fortune, doivent être supportées par eux dans cette même proportion. Telle est la formule économiste, la plus simple, la plus aisée à pratiquer de toutes, la seule qui laisse à l’homme son libre arbitre, sa responsabilité et sa dignité, et qui n’exige pas des gouvernements des vertus et des qualités surhumaines, c est la formule qui tend de plus eu plus à devenir la règle des sociétés civilisées.

11 est line quatrième formule, absurde et illogique ainsi conçue : l’État doit rendre à la société un maximum de services, la plupart gratuits ou presque gratuits, tels que religion, instruction, assistance, encouragements au travail, etc., et prendre à ce peuple un minimum d’impôts, prélevé principalement sur les riches. Tout absurde qu’elle soit, cette formule compte beaucoup de partisans parmi les utopistes et les gens ignorants ou irréfléchis qui constituent les masses; c’est elle que les ambitieux mettent eu avant quand ils veulent s’emparer du pouvoir, et l’histoire nous montre des peuples chez lesquels cette formule ne réussit que trop bien à bouleverser l’ordre établi sans réussir

jamais à y substituer rien de stable. '

Dans le chapitre XXVII, nous avons suffisamment montré ce que vaut la formule communiste de l’État, pour être dispensé d’y revenir ici ; il en est de même en ce qui concerne le socialisme et le protectionisme ; il ne nous reste donc qu à examiner si l’État doit et peut avantageusement intervenir dans le domaine de l’activité privée, et s’il doit et peut rendre à la société des

services gratuits.

Dans les sociétés antiques, et même à 1 origine des sociétés modernes, quand il n’y avait ni industrie proprement dite, ni esprit d’association, quand la formation du capital était paralysée

par l’insécurité, aucune entreprise ne pouvait se fonder comme

il en existe tant aujourd’hui, dans le but de rendre à la société des services collectifs, dont le besoin ne se faisait pas sentir assez, d’ailleurs, pour que de telles entreprises trouvassent à le satisfaire, une rémunération suffisante de leurs peines et de leurs sacrifices, et surtout une compensation de leurs risques.

Alors, nul autre que l’Etat ne pouvait exécuter les grands travaux d’utilité publique, et il n’entrait dans l’idée de personne qu’il en pût être autrement. C’est ainsi que s’est établi le principe d’après lequel l’Etat doit rendre à la société les services collectifs dont l’industrie ne peut ou ne veut pas se charger, et qui sont cependant considérés comme indispensables au bien-être de la société.

Ce principe une fois admis, et consacré par la pratique, on eu vint bientôt à considérer l’industrie privée eomme absolument impropre à rendre ces services, ou tout au moins incapable de les rendre convenablement. Telle était, en effet, l’opinion à peu près générale quand les immenses travaux d’utilité publique entrepris et exécutés avec succès par des compagnies privées vinrent montrer à l’Europe étonnée que l’intervention des gouvernements n’était pas tout à fait indispensable pour cela. Longtemps encore cependant, et jusqu’aujourd’hui bien des publicistes soutiennent que si cette intervention n’est pas indispensable, au moins les travaux créés, exécutés et exploités par l’État, le sont d’une manière à la fois plus utile et plus économique que par des entreprises privées, et eu conséquence, dans presque tous les pays du monde, à l’exception de l’Angleterre, la Suisse et les Etats-Unis d’Amérique, l’Etat est chargé de rendre à la société un grand nombre de services collectifs , soit à l’exclusion de l’industrie privée soit avec une participation plus ou moins grande de celle-ci; et la tendance naturelle, dans ce cas, est que l’interxmntion de l’État empiète de plus en plus sur le domaine de l’initiative privée, ou le principe du communisme sur celui de la concurrence. On verra poiu’quoi. Supposons, par exemple, un pays dans lequel l’État, à l’exemple de ce qui se

passait chez le grand peuple romain, qui n’avait ni entrepreneurs d’industrie , ni compagnies de capitalistes , que l’État, disons-nous construise, entretienne ou exploite lui-même les moyens de transport, tels que routes, canaux, chemins de fer, postes, télégraphes, messageries, etc. Qu’arrivera-t-il? C’est que, malgré l’habUeté de ses conseillers et de ses ingénieurs, si l’on peut avoir des ingénieurs habiles en les payant peu et en ne les intéressant pas au succès de leurs travaux, les constructions s’exécuteront chèrement parce qu’uir gouvernement agit toujours avec plus de lenteur et d’hésitation que l’industrie jirivée, parce que les chefs et les fonctionnaires ne sont pas poussés à avoir du génie et de l’activité par le double et énergique stimulant de l’intérêt personnel et de la eoncurrence, ou le désir du gain et la crainte de la perte. Les constructions seront donc faites d’après les procédés les plus connus ou les mieux consacrés par la routine et ceux qui les dirigent seront guidés bien plus par le désir de s’illustrer en élevant de dispendieux monuments que par une saine économie. 11 en est de même pour l’entretien de ces travaux, si ce proverbe arabe est vrai : <■ l’œil du maître engraisse le eheval. « C’est surtout quand il s applique aux choses qui obligent à de grandes dépenses et où la moindre négligence peut occasionner des pertes considérables; or, l’Etat, et surtout l’État des iuterventionistes est un maître trop occupé pour jeter un coup d’œil vigilant partout.

S’agit- il de l’exploitation, si l’État en a le monopole, celui-ci agit comme tout monopole artificiel, en elevant le prix des services en même temps qu il en diminue la qualité. Kou seulement l’État veut être remboursé des frais élevés de la construction et de l’entretien, mais il veut faire des bénéfices, afiir de prouver qu’il sait exploiter une entreprise au moins aussi bien que l’industrie privée, et afin d’accroître les ressources que lui fournit l’impôt.

Si des entreprises privées fout concurrence à celles de l’Etat, les inconvénients du monopole artificiel peuvent disparaître au

moins momentanément. Mais les agents de l’État sont intéressés à entraver et même à détruire cette concurrence, car, d’une part elle les oblige à plus de vigilance et d’activité, sans que leurs émoluments en soient augmentés, et d’un autre côté , il naît de cette concurrence des moyens de comparaison qui sont loin d’être toujours à l’avantage des entreprises dirigées par l’État.

Mais il est de la nature de celles-ci de faire bientôt disparaître toute concurrence et même d’inspirer une telle défiance à l’industrie privée, que celle-ci, à moins de circonstances exceptionnellement favorables, se hasarde rarement à la tenter.

Eu efiet, un particulier ne redoute guère la concurrence que peuvent lui faire d’autres particuliers qui exercent la même profession que lui, car il sait bien que celle-ci ne peut jamais aller jusqu’à le forcer à vemli-e ses produits en dessous de leurs frais de production , et par conséquent jusqu’à lui enlever la légitime rémunération de son travail, car, quand celle-ci devient insuffisante pour lui, il sait bien qu’elle le sera également pour son rival, qui devra dès lors cesser sa compétition. Mais en est-il encore ainsi quand ce rival est l’État ? Sa compétition cesserat-elle lorsque le prix des produits sera descendu au niveau des frais de production? Si ce prix tombe au dessous, la ressource de l’impôt, et au besoin celle de l’emprunt, n’estelle pas là pour combler le déficit? Que peut faire l’industrie privée contre un concurrent aussi redoutable? Se retirer ou être ruinée, il n’y a pas d’autre alternative; voilà pourquoi nous disions plus haut que quand l’État empiète sur le domaine de l’activité privée le principe communiste tend sans cesse à prévaloir sur le principe de la concurrence. L’insuccès ordinaire des efforts faits par des entreprises privées pour lutter contre la concurrence de l’État, devient pour les partisans de l’intervention un argument en faveur de leur système, et il tend à décourager l’initiative privée et à habituer les nations à cette idée que rien de grand et d’ufilc à la société ne peut être entrepris sans le concours plus ou moins direct de l’État ;

idée heureusement combattue aujourd’hui par de nombreuses et décisives expériences qui démontrent le contraire.

Quand une entreprise d’utilité publique est exécutée par un particulier ou par une compagnie , on peut être à peu près certain qu’elle l’est en temps opportun , et que l’offre de service qui en rcsvdte correspond à une demande bien constatée et ne se fait pas trop attendre; c£ir, préjnaturée, elle paralyserait le capital engagé; tardive, elle serait peut-être devancée par une entreprise eoncurrente.

11 n’en n’est plus nécessairement ainsi quand c’est l’État qui se charge d’une entreprise ; la paralysie d’un capital considérable pendant un temps prolongé ne cause pas sa ruine, elle ne fait de tort qu’aux contribuables, et il ne craint pas la concurrence.

D’autres causes que l’opportunité, d’ailleurs, déterminent l’État à créer des travaux d’utilité publique ; il a doté une province d’une voie de communication utile , et dès longtemps réclamée par les intéressés, mais il l’a fait avec les produits d’impôts acquittés par tous les contribuables, ou d’emprunts qui retomberont également sur ceux-ci; il en résulte que les autres

provinces exigent que, pour rétablir l’équilibre rompu, l’Etat leur ouvre également des voies de communication, quand même celles-ci ne seraient pas encore en rapport avec l’importance du transport à effectuer.

Il est donc à peu près impossible que l’opportunité des travaux entrepris par l’État coïncide avec leur juste répartition au profit des contribuables; l’État se trouve donc perpétuellement devant ce fficheux dilemme : répartir inégalement les services obtenus à l'aide de l’impôt, ou paralyser une partie du capital de la nation en l’employant momentanément à des opérations improductives ou donnant de la perte.

C’est une singulière inconséquence de la part des partisans du système de l’intervention de l’État dans ce qui peut être laissé à l’initiative privée, que de qualifier travaux publics par

excellence et de limiter à ceux-ei rinterventiou de l’État la création et^ l’exploitation du capital lixe de l’industre voituriere, tandis que ces mêmes personnes nient que l’État puisse utilement se faire mineur, métallurgiste, lilateur ou fabricant de produits chimiques. Sur quoi une telle limite est-elle basée? Les communistes dans leur absurde système sont au moins logiques en demandant que l’État intervienne dans toutes les manifestations de l’activité humaine sans distinction.

Les conséquences engendrées par l’intervention de l’État dans cette partie de l’activité humaine qui a pour but la satisfaction des besoins moraux et intellectuels de l’homme sont bien plus graves et jdus funestes encore que eelles de son intervention dans les professions industrielles. L’intervention de l’État dans le sacerdoce religieux, dans l’éducation et l’enseignement, dans 1 hygiène et l’art de guérir, dans la défense du droit personnel dans le culte des beaux-arts, dans les movens de diversion a non seulement tous les mauvais effets d’un monopole artineiel, partiel ou total , au point de vue des intérêts matériels d’une

nation, il a un effet bien plus fâcheux encore sur la liberté et la dignité des citoyens.

L État, arguant de ce qu’il a pour mission d’élever les sentiments religieux et moraux de la nation, doit-il par exemide lui imposer un culte, une religion ?

Panni les nombreuses religions, christianisme, judaïsme islamisme, brahmanisme, boudhisme, et leurs dilférentes sectes' qui toutes prétendent constituer la vraie et lu seule vraie reli-iou' laquelle choisira-t-il? Par ce choix toutes les autres ne serontelles pas exclues, et quelle est sa garantie d’avoir bien choisi de quelle autorité imposera-t-il ce choix à tous, sans léser h plus prccieuse, la plus sacrée des libertés, celle de la eonscienec sans mettre le non-croyant dans d’obligation de se faire brute ou hypocrite, aux dépens de sa dignité ? Quel État osera assumer une telle responsabilité. Dira-t-ou que l’État doit adopter la rebgion de la majorité? Mais la liberté de conscience de la

minorité fut-elle d’un seul homme, ne doit-elle pas être respectée à l’égal de celle de la majorité?

L’Etat sebornera-t-il à subventionner une ou plusieurs sectes? L embarras du choix reste à peu près le même, et, ce choix une fois fait, demeurera-t-il immuable ? Ce serait encore là une atteinte à la liberté de conscience, puisque les cultes deviendraient immuables comme la protection que leur accorderait le gouvernement, nul culte non subventionné, c’est-à-dire avant ses frais à payer ne pouvant essayer de lutter avec quelque sucees, contre des cultes dont les dépenses sont défrayées par l’État. Enfin , est-il juste qu’un citoyen soit obligé de contribuer à la subvention d’un culte qui n’est pas le sien, et dont il peut même être l’ennemi. Le ministre d’un culte, salarié par l’État devient une espèee de fonctionnaire dépendant de l’État et ne jouissant pas, par conséquent, de toute la liberté dont il a besoin pour exercer sa haute mission. L’État ne peut donc intervenir dans les affaires religieuses d’une nation, sans commettre d’injustice, et sans porter atteinte à la liberté de conscience et jusqu’à un certain point à la liberté du culte luimême, soit qu’il l’impose, soit qu’il se borne à le subventionner.

Quel est le moyen de faire surgir la vérité du chaos d’opinions contradictoires, d’erreurs et de préjugés dont se compose, en si grande partie, le faisceau des connaissances humaines? Ce moyen est le même qui fait surgir la justice de l’intérêt général, du conflit des intérêts individuels : la concurrence ou la liberté. Cette coucurrenee est en même temps le meilleur moyen d’assurer le progrès des méthodes d’enseignement et de faire sortir celuici de l’ornière d’une routine séculaire qui fait dépenser les plus belles années de la vie des jeunes gens à apprendre péniblement peu de choses utiles qu’ils pourraient connaître en beaucoup moins de temps, et à leur enseigner des choses inutiles ou même nuisibles qu’ils ne peuvent trop se hâter d’oublier pour y substituer des notions plus exactes et plus utiles.

Or l’Etat en monopolisant l’enseignement, ou en y intervenant

même d’une manière qneleonque, détruit ou entrave cette concurrence et arrête ou ralentit par là les progrès des sciences et des méthodes d enseignement. Si le gouvernement est despotique, il ne tolérera que l’instruction qui lui convient ; s’il croit être intéressé à maintenir l’ignorance et les préjugés, son enseignement sera plus nuisible qu’utile, si le gouvernement est constitutionnel, l’enseignement poun-a varier avec le parti dominant, et le corps enseignant, composé de fonctionnaires, sera tenu, aux dépens de sa dignité et de sa science, de conformer l’instruction qu il donne, au programme du moment, ou à se renouveler à chaque changement de politique du gouvernement, chose peu favorable au progrès des sciences et à la manière de les enseigner. Le monopole de l’enseignement acquis à l’État joint à sa conséquence naturelle, l’inteidiction de remplir aucune fonction, d’exercer une profession quelconque sans que l’on ait passé par l’enseignement officiel, constitue la plus grave des atteintes à la liberté, et, en tendant à former toutes les intelligences dans un même moule, qui ne peut être que le plus étroit, elle tend à dégrader et à avilir l’entendement humain.

L enseignement obligatoire, outre qu’il constitue une atteinte à la liberté suppose que l’État est seul en mesure de connaître la vérité et qu’il pratique seul aussi la meilleure méthode de 1 enseigner. L’État selon nous, ne peut imposer l’obligation de 1 enseignement, que quand les parents négligent de donner à leurs enfants une instruction qui leur est aussi uécessaii’e pour le maintien de leur existence, que la satisfaction des besoins matériels, etencore 1 État doit-il laisser aux parents toute liberté quant au choix de la manière dont cet enseignement sera donné, et ne peut-il intervenir que pour exiger qu’il se compose au moins d’un minimum de connaissances indispensables.

On a vu dans les chapitres ^'III et XXII que la concurrence ou la liberté de l’offre et de la demande est le meilleur et même le seul moyen de proportionner toujours la production à la quantité, la nature et la qualité des services demandés par les consom-

mateurs, tandis que, sous le régime du monopole artifieiel, ces choses sont subordonnées aux intérêts ou aux caprices du monopoleur.

Le même principe s’applique à l’enseignement. Sa liberté seule peut garantir qu’une jeune génération trouvera toujours, aux meilleures conditions possibles l’enseignement qui lui sera utile. Le monopole seul peut faire que l’on enseigne exclusivement et uniformément le latin, le grec et la poésie à une jeunesse dont une très faible partie seulement a beson de ces connaissances, tandis que les sciences mathématiques, physicochimiques, naturelles et économiques, si utiles aujourd’hui sont mises à sa portée à trop faible dose. Si la même chose se passait sous un régime de liberté, l’établissement qui s’obstiuerait’à suivre l’ancienne routine serait bientôt abandonné par la grande majorité de ses élèves, qui iraient encourager par leur présence, une instruction plus conforme aux besoins et aux goûts de l’époque.

Il suit de là que ces établissements seuls prospéreraient, qui offriraient à la jeunesse l’instruction la plus conforme à ces besoins.

L’intervention partielle de l’État dans l’enseignement, même quand il ne s’en attribue pas le monopole absolu a des conséquences analogues, car les établissements privés ne peuvent pas mieux lutter contre ceux de l’État, et leur faire une salutaire eoncurrence, qu’un établissement industriel privé, ne peut lutter contre une entreprise du même genre créée par l’État.

Certains publicistes qui ne font cependant partie d’aucune école socialiste déterminée, affirment qu’il faut ranger en première ligne, parmi les attributions de l’État, celle de rendre gratuit et obligatoire l’enseignement à tous les degrés en se fondant principalement sur des considérations d’intérêt social, car, malheureusement, à notre époque encore cet intérêt est souvent invoqué avant celui de la justice, qui doit cependant primer tous les autres, puisque aucun intérêt n’est réel et durable s’il n’est appuyé sur un principe d’équité.

Selon nous, ces publicistes, dont il est impossible de suspecter la bonne foi et les bonnes intentions se trompent complètement, l’instruetion obligatoire et gratuite n’étant conforme ni à la justice, ni à l’intérêt soeial.

Cet enseignement n’est pas conforme à la justice, ear il blesse le prineipe de liberté qui ne va pas jusqu’au droit de laisser les enfants dans l’ignorance , mais qui implique certainement le choix des matières que doit comprendre l’instruction et des méthodes à suivre pour enseigner ees matières. L’enseignement obligatoire et gratuit détruit cette liberté en imposant la nature, le nombre et la qualité des matières à enseigner, et, en n’admettaiit pas la concurrence et le libre examen à cet égard, il rend impossible tout progrès. Il est donc non seulement injuste mais encore nuisible à l’intérêt social, qui exige impérieusement des ^ | progrès incessants. 1

L’enseignement gratuit donné par l’État n’est qu’un mirage perfide, un leurre, un mensonge, qui cache un principe commu- * niste, d’une part, et le monopole artificiel le plus absolu de l’autre. L’enseignement gratuit est un mensonge, car l’État ne peut créer les écoles et le matériel de l’enseignement sans faire appel à l’impôt, ou <à l’emprunt pour obtenir le capital nécessaire; il ne peut non plus entretenir le personnel enseignant gratuitement et sans le salarier au moyen d’une partie du I

revenu public. La gratuité absolue est donc impossible, et l’enseignement gratuit veut dire enseignement payé par les contribuables au lieu de l’être par ceux qui en profitent directement. Ija prétendue gratuité des services rendus par l’État n’est donc qu’une variété de communisme qui fait payer par tous une dépense qui ne profite qu’à quelques-uns, et à des degrés très divers. La gratuité de l’enseignement donné par l’État équivaut au monopole le plus absolu, avec tous les inconvénients qui *

résultent de celui-ci et à la suppression de toute liberté d’enseignement, car quel est l’établissement privé qui pourrait supporter la concurrence de la gratuité? L’État serait donc maître de

diriger l’enseignement à son gré, d’abrutir des générations entières et de les façonner à l’obéissance absolue, et même en lui supposant les plus louables intentions, l’absence de concurrence et du stimulant de l’intérêt personnel chez le corps enseignant aurait bientôt ses inévitables effets sur l’enseignement, celui d’en faire une routine immuable et incompatible avec le progrès.

La justice et l’intérêt social exigent donc également que l’enseignement reste entièrement libre et que l’État n’y intervienne que pour maintenir cette liberté entière et pour réprimer les abus qui pourraient tendre à la restreindre.

L’intérêt social, que l’on semble invoquer chaque fois que l’on a besoin de légitimer quelque injustice, l’intérêt social exige-t-il que l’Etat intervienne dans certaines professions, soit pour limiter le nombre de ceux qui les exercent et leur conférer ainsi un monopole artificiel, reste du vieux système des corporations, comme cela est d’usage pour les notaires, les avoués, les huissiers, les courtiers, etc., soit en exigeant de ceux qui exercent ces professions certaines garanties d’instruction qui ne sont pas toujours en même temps des garanties de probité et de capacité réelle, telles sont les restrictions imposées aux médecins, chirurgiens, vétérinaires, pharmaciens, avocats, instituteurs, etc. Dans les deux cas, il y a atteinte portée à la liberté du travail par un monopole partiel ou total, il y a, de la part de l’État, prétention d’être le seul juge compétent de la capacité nécessaire pour remplir certaines fonctions ou pour rendre certains services, ce qui suppose, en même temps, chez la société une incapacité complète à apprécier le mérite de ceux qui lui offrent leurs services et la qualité de ceux-ci. Il est vrai que, dans certains pays, l’habitude générale depuis longtemps acquise, de s’eu rapporter à l’État pour le choix des personnes aptes à remplir certaines fonctions, plus ou moins importantes, a fini par rendre la nation à peu près incapable de s’acquitter elle-mêmcs de ce soin.

Il nous semble qu’iei encore la justice et l’intérêt social recevraient une satisfaction plus complète, si l’État bornait son intervention à la répression des abus qui pourraient résulter de la liberté absolue des professions, et qu’il serait plus conforme à la dignité humaine que chacun fût laissé libre , sous sa propre responsabilité de choisir les services dont il a besoin, et les agents auxquels il peut le mieux confier le soin de les lui rendre.

Nous pourrions répéter les mêmes observations à l’égard de l’intervention de l’Etat dans le domaine des sciences, des lettres et des beaux- arts.

Ici encore, cette intervention tend à créer des monopoles artificiels qui doivent enrayer les progrès au lieu de les favoriser. Il est à remarquer aussi que l’État, en encourageant à sa manière les savants, les littérateurs et les artistes soustrait ceux-ci à leur juge naturel, qui est le public, ce qui n’est pas sans inconvénients sur la direction plus ou moins utile imprimée aux travaux de cette classe de producteurs, et tend peut-être à multiplier l’offre de leurs services au delà des besoins réels de la société.

La conclusion générale à tirer de toutes les observations partielles qui précèdent, c’est que l’État en intervenant dans ce qui peut être laissé à l’action de l’initiative privée , empiète sur la liberté, et par conséquent, sur la responsabilité des citoyens ; eu déniant à ceux-ci la capacité de juger eux-mêmes de l’étendue et de la nature de leurs besoins, en leur ôtant le choix des moyens de les satisfaire et prend sur lui une responsabilité correspondant à toute la somme de libertés individuelles qu’il anéantit, et cette responsabilité, devenue énorme pour les gouvernements très interventionistes, est aujourd’hui une des causes principales de leur instabilité et des fréquentes révolutions qu’ils subissent. Il en résulte aussi que ces gouvernements, pour se prémunir contre ce danger d’instabilité, sont obligés de s’entourer d’appareils et de mesures de sûreté, les uns très coirteux, les autres très oppressifs pour lés nations ainsi gouvernées.

En résumé , quoique presque toutes les nations civilisées

admettent encore à des degrés divers 1 intervention de lÉtat, dans le domaine de l’activité privée, nous croyons pouvoir affirmer que ce système, reste des tendances communistes qui nous ont été léguées par l’organisation imparfaite des sociétés dans l’antiquité et au moyen âge, est destiné à disparaître par l’effet des progrès de l’éducation morale et économique des nations. En effet, moins les individus possèdent les vérités et les qualités qui les rendent propres à respecter la liberté et la propriété d’autrui, et à faire qu’autrui respecte ces droits en eux, moins ils seront, en d’autres termes, capables de se gouverne reux-mêmes, et plus ils auront besoin a’être gouvernés par une autorité puissante prise en dehors d’eux, et dont 1 action ne peut s exercer qu aux dépens d’une partie de leur liberté et de leur droit de propriété.

Le principe communiste des sociétés antiques et imparfaites, doit se transformer à mesure que cclles-ci progressent , dans le principe de liberté et de responsabilité individuelle, et l’État, après avoir été l’arbitre souverain des destinées des peuples, le régulateur suprême de toutes ses actions, et meme de ses pensées, une sorte de providence terrestre, prendra le rôle plus humble, mais plus juste et plus digne d’hommes libres, sachant porter la responsabilité qu’implique la liberté, le rôle de simple redresseur des écarts auxquels cette liberté pourrait donner lieu.

L’État intervenant partout et dans tout , l’individu réduit à l’inertie morale et intellectuelle, à n’être plus qu’un chiffre, un atome du graird tout, telle est 1 organisation des sociétés imparfaites, dans l’enfance de l’humanité, cette organisation dans son âge viril, doit être telle que l’individu sache tout prévoir et tout combiner par lui-même, de manière à harmoniser ses intérêts avec ceux d’autrui, et que l’État sans autorité pour nuire, n’ait plus que la mission aussi bienfaisante que simple de rétablir cette universelle harmonie des interets, dans les cas très rares où elle serait troublée.

FIK.

Page 1