‹ Traité élémentaire d'entomologie comprenant l'histoire des espèces utiles et de leurs produits des espèces nuisibles et des moyens de les détruire, l'étude des métamorphoses et des moeurs, les procédés de chasse et de conservationChapitre 16 sur 67 · PALÉONTOLOGIE · texte numérisé non relu

PALÉONTOLOGIE

Insectes n'ont pas laissé de trace dans la roche, et l'on pourra iMre tenié d'en conclure, à tort peut-être, que, pendant la période correspondante, il n'y avait pas d'animaux de cette classe.

Les Insectes fossiles, ou entomolithes, auraient déjà une certaine valeur comme servant à caractériser les dépôts d'eau douce ; mais ils nous l'Durnissent en outre de précieux renseignements sur la végéiulion et le climat des anciennes époques. Signalés pour la première fois par Scheuchzer (1) et .Sendelius (2), ils furent l'objet des investigations de Berendt, Germar, lUiger, Koch, Leacli, Marcel de Serres. M. Urullé {'6, fit ressortir l'utilité de cette branche de la paléontologie. Plus tard, MM. Munster, Corda, Curtis, Hrodic, Charpentier, Schilling, làndk'y, l'nger, Hope, Coldsberger, Massalongo, Piclet, etc., signalèrent un a^sez grand nombre d'Articulés dans divers terrains ; mais c'est à M.Osw. Ileer qu'on doit les travaux les plus importants sur cette partie de la science. Il a décrit et figuré près de mille espèces d'Insectes fossiles, tant dans son grand ouvrage sur Œningen et Hadoboj (U) que dans ses notices sur Ai\ (5), le lias d'Argovie (6) et la molasse suisse (7). Il fait connaître les conditions d'existence de ces êtres, leurs rapports avec les flores contemporaines, leurs affinités avec les espèces actuelles, et il est arrivé aux conclusions les plus intéressantes sur le climat des anciennes époques de notre globe.

Jusqu'à ces derniers temps on ne connaissait pas d'Insectes fossiles dans les terrains antérieurs à la période carbonifère, mais tout récemment M. Dawson a signalé dans le terrain devonien de Saint-John (New-Brunswick) des restes d'Insectes que M. Scudder regarde comme des types voisins des Éphémères (8). On peut s'attendre à voir encore reculer ces limites.

Les Insectes de la période carbonifère ont été trouvés surtout dans le minerai de fer de Coalbrookdale, en Angleterre, et ont été pris d'abord par M. Prestvvich pour des Arachnides; maison a reconnu depuis que ce sont des Coléoptères, des Névroptères et des Orthoptères.

(t) Scheuchzer, Herbarium diluvianum. Tiguri, t709, in-fol. — Phiisica sacra Jobi. Turici, 1721, in-4. — Piscium vindiciœ elquereUi'. Turici, 1708, in-/i.

(2) Sendelius, Historia succinorum corpora aliéna involvenlium. Lipsia^ iHi'l.

(3) Brullé, Thèse de doctorat soutenue en 1839 devant la Faculté des sciences de Paris.

(Il) Osw. lleer, Die Insecienfauna der TerliUrgebilde von Œningen und Hadoboj in Croalen. Zurich et Leipzig, 1849.

(5) 0. Heer, Vierteljahrschrift der naturtr. Geseilschaft, 1 Jahrgang. I Ilcfl, 18r)G.

(G) 0. Hecr et Escher de la Linlh, Zwei çjeologische Beltvnge. Ziiri<li, 18.')2, in-4^'.

(7) 0. Heer, VrKell der Schweiz. Ziirich, 18G5.

(8) Scudder, TUc geologxcal Magazine, vol. IV, n" 39.

Les Coléoptères, décrits et figurés par M. Biickland (1), appartiennent au groupe des Charançons, L'un d'eux, le Curculionides Anstici, a 27 millimètres de long, et se rapproche, suivant M. Brullé, pour la grandeur et pour la forme, de VAmeris Inca de l'Amérique équinoxiale ; tandis qu'un autre, le Curculionides Prestwichii, rappelle, suivant M. Samouelle, le Brachycerus aplerus d'Afrique et quelques Brachycères plus petits de la Nouvelle- Hollande. Les JNévroptùres sont représentés par une Corydale et un genre de Sialis; les Orthoptères par quelques Blattes et un Grijllacris. Mais ces fossiles, décrits par M. Goldenberg (2), sont trop mal conservés pour se prêter à une détermination trèsrigoureuse. Des débris d'Articulés analogues ont été rencontrés dans les houillères de Wattin et de Saarbruck, dans TArkansas et dans la Nouvelle-Ecosse.

On n'a pas encore signalé d'Insectes fossiles dans le terrain pénéen, ni dans le trias, mais le lias en présente un assez grand nombre. M. Heer nous a fait connaître environ 1/|3 espèces de ce niveau, provenant du gisement des Schambeles, en Argovie (3).

Ces espèces se répartissent ainsi entre les différents ordres :

Orthoptères 7

Névroptères 7

Coléoptères 116

Hyménoptères 1

Hémiptères 12

Les Lépidoptères et les Diptères font complètement défaut, et les Hyménoptères ne sont indiqués que par des fragments d'ailes. La majorité des espèces et des individus est constituée par les Coléoptères, soit que ces derniers se soient mieux prêtés à la fossilisation, en raison de la dureté plus grande de leurs téguments, soit qu'ils aient été réellement dominants à l'époque liasique.

Les Orthoptères sont représentés par quelques Blattes : les unes assez semblables à notre Periplaneta orientalis; les autres, plus petites, par quelques Acridiens et par une Forficiile {Baseopsis forficulina, Hr), qui constitue, suivant M. Heer, un type intermédiaire entre les Coléoptères et les Orthoptères.

On a découvert aux Schambeles six espèces de Termites, correspondant à celles de la faune actuelle, mais néanmoins bien distinctes, et une Libellule {/Eschna Hayeni, Hr) plus grande que toutes les espèces aujourd'hui vivantes, et plus grande aussi qu'une espèce du lias d'Angleterre {/Eschna liasina, Strickl.).

(1) Bucliland, Geolog. and mineraloçj. Trealise Bridgewater, trad. Doyère, p. 359, planclie xlvi.

(2) Ooldenberg-, Sitzungsherichl der Kaiacrl. Ahad. der Wi^scnxch. Wicii, net. 1852, t. IX, p. 39.

(3) Heer, Zwei geologisrho Vorlriige. /iiricli, IS.'Vi. — i'ncelt der Schweiz. /iirich. ISIiô.

l'AI.F.ONTOLOîilt:. 17;

Les Coléoplères sont uinsi distribués entre les (livc;rse> lainilles :

Carabiques 10

Gyrins 0

Clavicornes 11

Cryptophagides .... '2

Lathrididos l

Mycétophagides 1

Byrrhides 5

Hydrophilides 15

Lamellicornes 1

Sternoxes 43

Malacodermes 3

Sténélytres 1

Rhyiichophores 7

Chrysomélines I!

Douteux 6

Ce qui donne en moyenne 7 espèces par famille, au lieu de 10 comme dans la faune tertiaire, ou de /i5 comme dans la faune actuelle de la Suisse. Les Capricornes, les Coccinelles, les Xylophages, les Mélasomcs et les Brachélytres n'ont pas encore été rencontrés dans le lias d'Argovie. Les Lamellicornes et les Chrysomélines y sont mal représentés, ei les Rhyncliophores, qui de nos jours, et déjà dans la période tertiaire, jouent le rôle principal, n'occupent ici que le cinquième rang. En revanche, les Buprestes sont abondants. L'un d'eux {Euchromu liasina, Hr, rappelle l'Euchroma gigantea du Brésil; tandis que d'autres [Melano- ■phila costata, Ilr, et Melanophila sculptilis, Uij ressemblent au.v espèces de nos forêts de Sapins. Les Byrrhides indiquent la présence des Champignons ; les Chrysomélines, celle des plantes phanérogames, et un Bousier [Aphodiites protogœus) fait soupçonner l'existence de petite Mammifères à cette époque reculée.

Les Coléoptères aquatiques sont aussi très-nombreux. Les uns, les Gyrins, sont très-petits, tandis que les autres, les Hydrophiles, atteignent une taille considérable.

Tous les Hémiptères des Schambeles appartiennent au groupe des Coréides.

En Angleterre (dans les comtés de Glocester, de Warwick, de Somerset et de Dorset) (1), on a trouvé, également dans le lias, 56 espèces d'Insectes, dont 7 appartiennent aux Orthoptères, V2 aux Névroptères, 29 aux Coléoptères, 6 aux Hémiptères et 2 aux Diptères (?). (Juelquesunes seulement concordent avec celles de la Suisse ; mais le caractère général de la faune est le même, les Coléoptères formant aussi l'ordre le plus riche en espèces, les Lépidoptères et les Hyménoptères manquant, et les Diptères sont à peine représentés. Les Buprestes sont en majorité parmi les Coléoptères terrestres, et les petits Hydrophiles parmi les Coléoptères aquatiques.

Pendant toute la période jurassique proprement dite, les mers ont recouvert la plus grande partie de nos continents. Toutefois on a découvert, sur certains points, des îles plus ou moins étendues, où prospérait une flore assez riche d'Araucarias, de Sagoutiers, de Fougères, et où vivaient un certain nombre d'Insectes, dont on a déjà retrouvé 27 espèces.

(1) Bucktiiariii, Phiios. Mag., mai 18.4/1. — P. Rellinger lîrodie, An Uistonj of fossil Insecls in Ihe secondary Rocks of England. Londres, 1845, in-8°. — Strickland, Ann. and Mag. of nat. Ilist., 2<= série, 1S40, t. IV, p 30^, et 1852, t. IV, p. 257.

^C'est ainsi qu'àSoleiilioten (1) il y avait des Libellules gigantesques, de 15 à 20 centimètres d'envergure, dont les types ont disparu ou ne se rencontrent plus qu'en Amérique ou dans la Nouvelle-Hollande ; des Éphémères et des Perles analogues à ceux de notre hémisphère austral ; des Termites, des Kakerlacs et des Sauterelles de grande taille; des NaucQres et des Nèpes énormes; des Punaises de bois longues de 5/t millimètres; des Capricornes, des Buprestes, et même un Papillon de nuit [Uomhyx cmliqua,\\(ià[h., nom mal choisi, car il appartient c\ une espèce vivante du même type).

Les schistes de Stonesfield, près d'Oxford, qu'on rapporte à l'étage de la grande oolifhe, et les couches de Purbeck, qui touchent à la formation crétacée, renferment aussi des Kakerlacs, des Cigales, des Termites, des Libellules; de nombreux Coléoptères, parmi lesquels dominent encore les Buprestes ; quelques Mouches, 3 Fourmis et 3 Papillons. La plupart de ces formes sont voisines de celles de Solenhofen.

Dans les terrains crétacés, les géologues allemands ont décrit des perforations dues peut-être à des Capricornes, et M. Desmoulins a signalé des élytres de Coléoptères dans la craie marneuse de la montagne Sainte-Catherine, près de Rouen (2).

Les terrains tertiaires présentent un certain nombre de gisements où les Insectes fossiles sont assez répandus et assez bien conservés. Parmi ces gisements, il faut citer Salcedo, dans la haute Italie, Aix en Provence, Corcnt en Auvergne, Bonn en Allemagne, Hadoboj en Croatie, «Hùiingen et Uznach en Suisse, etc.

MM. Murchison et Curtis, M. Marcel de Serres, Hope, et en dernier lieu M. Heer, ont dressé des catalogues des genres, ou décrit et tiguré un assez grand nombre d'espèces des marnes gypsifères d'Aix en Provence (3), et l'on peut déjà conclure de leurs travaux que la faune tertiaire de cette localité était particulièrement riche en Diptères culiciformes (Bibions et Fongitipulaires), et se rapprochait par ce caractère des faunes dTHuiingen, de Radoboj et des lignites du Rhin. Quoique les Pucerons ne manquent pas (/i), les Fourmis sont rares dans les marnes

(1) Germar, Nova Acla nat. curios., t. XIX. — Munster, Beitriige, t. V. — Ctiarpeiitier, LibelluHnœ curopeir, p. 172, pi. xlviii. — liroAie, Quarl. Journal of Ihe geol. Suciet., V, p. 35. — Pictet, Traité de paléontologie, 2'' édit. Paris, 185/i^ voL II.

(2) Geinitz, Bois perforés par les Capricornes dans les grès vcrls {Karaclcristili der Kreidcgebirge), p. 13, pi. m et vi.

(3) Murchison, On Ihe Terliary freshivater formation of Aix, wilh a Description nf fossil Insects, by .1. Gurtis {Edinhurgh ncir Philosoph. Journal l'or October 1829). — Marcel de Serres, Géognosie des terraim tertiaires, Montpellier, 1829. — Notes géologiques sur la Provence. Bordeaux, 1SV3. — IIopc, Obscrvaiions on tlie fossil Insects of Aix (Transactions of llie Enlomological Socielg of London, IV, p. 250). — Heer, op. cit., et Recfierches sur la vegél. et le climat du pays tertiaire, 18bl.

(4) Heer, op. cit.

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d'Aix, et l'on n'y voit pas un seul Bupreste de grande taille, tandis que ces Insectes apparaissent en grand nombre àŒningen. f.es lUiytophages et les Rhynchophores sont représentés à peu près parles mêmes genres dans les deux gisements. Les Lépidoptères ne sont pas communs, cependant M. Boisduval a décrit et figuré une superbe espèce, le Cyllo sepulta, appartenant à un genre aujourd'hui confiné dans les îles de larcliipel Indien (1), dans les parties les plus chaudes de l'Asie et de l'Afrique, à Madagascar.

Il existe aux environs de Montpellier des calcaires formés par l'accumulation de tubes de Pliryganes, et en Auvergne des calcaires analogues et des marnes renfermant des plantes, des Poissons d'eau douce et des Insectes. M. Tournai a signalé des Diptères dans les couches d'Armissan, près de Narbonne, et Fau jas de Saint-Fond a trouvéà Rochesalve (Ardèchc) une empreinte que Latreille a attribuée à une Guêpe exotique (2).

Mais la localité la plus riche en Insectes fossiles et la mieux connue aujourd'hui, grâce aux recherches de M. Heer, c'est Œningen. Ce savant infatigable y a recueilli 8/i/i espèces, qui, jointes à 32 autres provenant du reste de la Suisse, constituent un total de 876 espèces pour les terrains molassiques de cette contrée seulement. De ces espèces, 5Zi3 se rapportent aux «Coléoptères, 20 aux Orthoptères, 29 aux Névroptères. 81 aux Hyménoptères, 3 aux Lépidoptères, 6à aux Diptères et 136 aux Hémiptères. Les Coléoptères tiennent donc le premier rang dans cette faune et les Lépidoptères le dernier, non-seulement par le nombre des espèces, mais aussi par celui des individus (3).

Les larves de Libellules occupent dans la série des couches d'OLningen un niveau particulier et s'y montrent plus abondantes que de nos jours, sur n'importe quel point de l'Europe. Parmi les Hyménoptères, les Fourmis, et, parmi les Diptères, les Mouches, sont les plus nombreuses, comme c'est encore le cas dans la nature actuelle. Toutefois, pour ne point tirer des chiffres donnés plus haut des conclusions prématurées, il faut remarquer, avec M. Heer, que les Insectes ont été accumulés à f)lùiingen dans des conditions particulières ; que, parmi les Insectes terrestres, ceux-là seulement qui ont été entraînés dans l'ancien lac parle vent ou par les ruisseaux sont parvenus jusqu'à nous, et qu'enfin les Insectes ailés ont été plus exposés à périr dans les eaux que les Insectes aptères : c'est pourquoi, parmi les Fourmis, les femelles ailées e( les mâles sont de beaucoup les plus fréquents à l'état fossile. Ce n'est pas à dire qu'on ne trouve pas à Œningen d'Insectes privés d'ailes ou volant difficilement ; loin de là, il y a même des chenilles. Ces animaux ont pu tomber des arbres qui ombrageaient le rivage, ou être jetés dans le lac avec des feuilles ou des fragments de branches. Comme

(1) Boisduval, Ann. Soc. cntomol. de France, V série, t. IX, pi. viii.

(2) Faujas de Saint-Fond, Ann. du Muséum, t. U, pi. xv, fig. à.

(3) Heer, op. cit.

certains individus semblent avoir été frappés de mort subite, M. Heer est tenté d'attribuer l'extinction des insectes d'Œningen et leur accumulalion dans certaines couches à l'action intermittente de gaz délétères.

Le grand nombre de Coléoptères phytophages qu'on trouve dans la molasse est en rapport avec la végétation luxuriante des forêts miocènes : la proportion entre les Coléoptères de cette catégorie et les autres Coléoptères était à Œningen de 1 : 3,33, tandis qu'elle est seulement de 1 : 8,56 dans la faune moderne de la Suisse.

Si, comme cela est naturel, on attribue aux Insectes d'<ft^ningen les mêmes habitudes qu'à leurs analogues dans la nature actuelle, on peut essayer, avec M. Heer, de rétablir le tableau que présentaient, àl'époque de la molasse, les bords du lac qui couvrait une partie de la contrée. Dans la forêt voisine, où manquaient sans doute les Lucanes, se trouvaient de nombreux Buprestes, des Capricornes et des Trogosites, dont les larves se cachaient sous l'écorce ; au milieu du feuillage se tenaient des Cigales; dans les vieux troncs, les Fourmis {Formica procera) et les Termites {Termes Hartimgi) creusaient leurs habitatiop.s. Parmi les débris végétaux qui jonchaient le sol, se cachaient les larves des Authomyzides, tandis que les Champignons étaient visités par de petits Fongitipulaires. Dans les prairies, sous les herbes, étaient des Chrysomôles, des Charançons, des Trichies, des Pachycares, et autour des fleurs voltigeaient des Syrphes, des Bourdons et des Abeilles.

Sur le rivage c'était sans doute sur les Roseaux qu'habitait le Chrysumela Calami, tandis que des Lixes [Lixus rugicolUs) grimpaient le long des tiges d'Ombellifères. Dans l'eau s'agitaient pêle-mêle des larves de Libellules et de Chironomes, des Dytiques {Dxjlisc\is Lavaieri et Cybister Agussizi, Hr), des Dineutes, des Nèpes et de gigantesques Hydrocorises. Les Coléoptères phytophages, qui, dans l'Europe contemporaine, sont environ trois fois plus nombreux que les Coléoptères créophages, semblent l'emporter encore sur ceux-ci dans la faune d'Œningen, et impriment cà cette dernière un caractère qui la rapproche, suivant M. Heer, de la faune des pays subtropicaux. Parmi les Coléoptères phytophages actuels, il en est quelques-uns qui sont attachés à certaines espèces, ou du moins à certains genres de végétaux; et si l'on suppose, avec toute apparence de raison, que les relations générales entre le monde végétal et le monde des Insectes étaient les mêmes dans la période tertiaire que de nos jours, on pourra, en prenant pour guide les habitudes des Insectes homologues vivants, assigner à chaque espèce d'Insecte fossile la plante fossile qui lui était propre, ou réciproquement. Par exemple, le Trichius fasciatiis se trouvant fréquemment aujourd'hui, dit M. Hcor, sur le Bouleau, son homologue tertiaire, le Trichius amœnus d'fHilningen, devait habiter sur le Belula Ungeri. En procédant de la sorte, M. ïiecr suppose que le V aigus wningensis vivait sur le Salix varkins, l'Ancylochira tincla sur le l'inus hepios, le Lytta /Esculapi sur le Fraxinns prœ ■ dita, le Saperda Nephele sur le Populus Jleliadum, le lUiynclùles Silcints

PALÉOMor.oGrt;. 177

sur le Vitis leulonica, le Clirijsomela Calmni sur le. l'hrcujmilex aniini/ensis, etc.

Eu considérant reusemble des espèces trouvées à (Hjùngeu, ou est Irappé de voir que la plupart se rapportent à des genres actuellement répandus sur l'ancien et le nouveau continent, et que ces genres, communs aux deux mondes, constituent dans ce gisement les deux tiers de la masse des Coléoptères, tandis qu'ils n'en forment que le tiers dans la faune actuelle de nos contrées (Lacordaire). Les autres Coléoptères d'Œningen ont leurs analogues aujourd'hui, soit en Afrique, en Asie et en Europe, soit en Amérique seulement; un petit nombre d'entre eux sont exclusivement européens et sont voisins d'espèces qui vivent maintenant sur les bords de la Méditerranée. C'est aussi dans cette dernière région que se trouvent les formes correspondant aux espèces américoeuropéennes d'^Hiiningen, de sorte que la faune de cette lucalité tertiaire a\ait un caractère franchement méditerranéen. Elle possède cependant /|5 genres en propre^ qui se répartissent ainsi ; 21 pour les Coléoptères, 1 pour les Orthoptères, 6 pour les Hyménoptères, 6 pour les Diptères et 11 pour les Hémiptères, et qui comprennent à eux tous IZiO espèces dont quelques-unes très-répandues (Cy(/no/)s/.s- et /'ro/o?»î/a).

M. Ilecr trouve que les résultats fournis par l'examen des Insectes tertiaires concordent avec ceux obtenus par l'étude des végétaux , quoique la tlore ait un caractère plus américain et plus méridional que la faune, et le savant paléontologiste conclut de l'ensemble de ses recherches quOEningen n'avait pas un été tropical, mais un hiver relativement chaud, c'est-à-dire un climat littoral ou insulaire.

M. Boue (1) est l'un des premiers auteurs qui aient fait mention de restes d'Insectes, de Poissons, de feuilles de Dicotylédones et de Conferves dans les argiles sulfureuses de Radoboj en Croatie. Plus tard les Insectes de cette localité ont fait l'objet d'un mémoire de Unger ,'2;, qui a décrit plusieurs espèces des genres Bibio, Protùmya et Lcptu<j(istcr. Mais c'est encore M. Heer qui a le plus contribué à nous faire connaître les richesses entomologiques de ce gisement. Pour lui, Radoboj est une formation littorale, où l'on trouve des débris marins à côté de débris terrestres, et que le caractère de sa flore place un peu au-dessus d'Œningen dans la série géologique. Aussi la faune des Insectes, tout en se rapprochant beaucoup de celle d'<il';ningen, avec laquelle elle possède 129 espèces en commun, présente davantage de formes tropicales, et entre autres des Termites gigantesques, de magnifiques Cercopis, de grands GryUons, un Papillon {Vanessa ['luto), etc. Les (ioléoptères sont Irès-rares à Iladoboj, mais les Fourmis y sont représentées par 57 espèces, dont la plus commune est le Formica occultatu. Les larves de Libellules fout complètement défaut, mais les .Moucherons pullulenl,

(i) Bouù, .luur)ial de gcolonic, t. III, \>. lUÔ. (2) Unger, FusiUo Inscklcn, mn llSo'J,

GIRÂKD. 12

1?8 iNtnoorcTiON.

ainsi que les Pucerons, dont les uns {Lachnus pectorosus) vivaient sur les Chênes, et les autres {Lachnus Boneti) sur les I^ins qui ombrageaient le rivage. C'est sur ces arbres que les Fourmis et de petits Coléoptères [Amphotis bella) venaient leur donner la chasse (1).

Dans les lignites du Rhin on retrouve deux espèces de Radoboj {Termes pristinus et Formica lifinitum), et trois d'OEningen {Calosoma Nauckianuni, Lina populeti et Formica Ugnitum). Plusieurs espèces se rapprochent beaucoup de certaines formes de l'Amérique subtropicale : tels sont le Caryoborus ruinosus, von Heyd., le Bclostomum Goldfussii, Germ., le Notonecta primœva, von Heyd., le Termes pristinus, Charp., etc.; ou de certains types sud-africains, tels que les Tcphrodtis. Les Bibions et les Buprestes sont fort communs dans les lignites (2).

L'ambre renferme fréquemment des Insectes fort bien conservés. Ce fait, qui avait déjà frappé Sendelius (3), n'a plus rien d'étonnant aujourd'hui que nous savons, par les recherches de MM. Berendt et Goeppcrt (Zi), que l'ambre est une résine fossile qui découlait de certains arbres de l'époque tertiaire. Il a été déposé avec les débris de ces végétaux dans des couches de lignites, d'où les flots de la Baltique et de la mer du Nord l'arrachent sans cesse pour le rejeter sur les côtes. On le Fecueille principalement aux environs de Kœnigsberg; mais il en existe aussi des gisements dans l'intérieur des terres, par exemple dans les marnes bleues de Castel-Arcuato, en Sicile, dans les grès de Gallicie, à <»i';ningen, etc. Ces divers dépôts, suivant M. Ileer, sont loin d'être synchroniques, de sorte que dans l'étude de la flore et de la faune de l'ambre il faut tenir compte de la provenance des échantillons. D'un autre côté, lorsque cette résine était à l'état fluide, elle devait saisir de préférence les Insectes qui fréquentaient le tronc des Pins; et en eflet les Termites y abondent. Il en résulte que les Insectes de l'ambre ne sauraient en aucune façon nous donner une idée exacte et complète de la faune enfomologique contemporaine. Enfin l'appât du gain a poussé certains industriels à faire, avec des Insectes modernes et des résines plus ou moins analogues à l'ambre, des contrefaçons contre lesquelles on ne saurait trop mettre en garde les paléontologues.

Néanmoins on a sur ce sujet des travaux sérieux et importants, dus à MM. Ilope, Berendt, Kocli, Germar, Pictet, Hagen, Loeve, Menge, etc., et il en ressort que la plupart des espèces, à part deux Diplères {Culex pipiens et Mochlonyx vehitinus) et un Perce-oreille, se distinguent net-

(1) Voyez aussi : Unger, Chloris prologœa, pi. v. — Charpentier, Xova Acta noi. cur'o.s., t. XX, ]). 405. — Heer, Mémoire sur la fawir r/c.s Insectes de Rudoboj {Rapporl officiel de la 22'^ réunion des naturalistes alleinands, Vienne, 1858).

(2) Germar, 19'' fascicule de la coulinualiuu de Pauzcr.

(3) Sendelius, Ilisl. succinoriini.

(/t) Berendt, 7>/6' Inscclcn in liernstein, 1'" cahier, in /i". Dantzig, 1830. — Die in Bernstein tjcfindiichcn organisclicn Reste der Vorivell, t. 1, l"^*" livraison, iierliii, 1845.

PAI-ÉONTOLOGIE. 179

tement de celles de nos jours. Parmi les Névroplires, M. Picict a reconnu (1) : 1" des espèces analogues, mais non identiques, à colles qui vivent aujourd'hui en Prusse; '2° des espèces intcrtropicales et méditerranéennes {Termes); 3" des types evotiques (une Vhauliodp) ; /i" quelques genres éteints, sans représentants dans le monde actuel. Parmi les Hyménoptères, M. Hravensliort (2) a signalé quelques Tenthrèdes et de nombreuses Fourmis. Les Hémiptères nous présentent des Lygées, des Capses, desMembracies, des Réduves (Hétéroptères) ; les Homoptères, des Fulgores, des Aphidiens, des Gallinscctes; les Orthoptères, un Perceoreille, des Mante?, des Blattes et quelques Criquets. Hope (3) parle d'un Papillon trouvé dans l'ambre, et Gravenshort y décrit des Tinéites et des Noctuélites. Les Diptères sont abondants : ce sont des Tipulaires culicif'ormes (Chironomes, Tipules, etc., au nombre de 50 espèces au moins), des Asilides, des Empides, des Leptides, des Dolichopides, une Thérève,* uu Taon, des Stratiomydes, des Syrphides, des Muscides, etc. Parmi les Coléoptères, M. Pictet cite des Carabiques (Carabes, Nébries et Cicindèles), des Hydrocantharcs (Cyrins), des Brachélytres (Staphylins) des Sternoxes (Buprestes et Taupius), des Malacodermes (Cébrions Lampyres, Clairons et Lime-bois), des Clavicornes (Escarbots, Cholèves, Nilidules, Dermestes, Byrrhes, etc.), des Taxicornes, des Sténélytres, des Trachélides, de nombreux Curculionides, des Xylophages (Scolytes, Apalos et Mycétophages), des Longicornes (Cérambycins et Saperdes), des Chrysomélides, des Coccinelles, des PsélaphienS; etc.

Comme une Cicindèle et un Gyrin de l'ambre se rapprochent de certains types des pays chauds, M. Brullé (i) en concluait qu'à l'époque de la formation de cette résine, les bords de la Baltique avaient un climat plus élevé que de nos jours. M. Pictet et M. lleer ont parfaitement reconnu la présence dans l'ambre d'espèces subtropicales et leur mélange aux formes septentrionales, qui sont d'ailleurs en grande majorité; ce l'ait serait moins étonnant si l'on admettait avec M. Heer (5) que l'ambre n'appartient pas à une seule et même époque.

Les lignites d'L'znach, en Suisse, mentionnés par Scherer(6), sont de formation beaucoup plus récente que tous les dépôts dont nous avons parlé jusqu'ici; suivant M. Heer, ils appartiennent au groupe des terrains quaternaires. M. Brullé y signale un Coléoptère voisin du Frronia leucophthnlma , un autre semblable au CalUdiavi fcnnicum, et un

(1) I^ictet, Traité de paléonlohgie, 2'^ édition, t. II, Paris, 185/i.

(2) Oraveui-liort, Upbersichl dcr Arbeiten der Scliles. Gcsellsch., 183/i.

l'i) Hopc, Catalogne des Insectes du succin [Transact. of Ihe Entmn. Society of Lond., 1, p. 139). —Observations on succinic In.secls (op. cit., ser. 1 , t837, p. à6).

(/ij Biullc, Sur le gisement des Insectes fossiles, et sur les secours que l'ctude de ces animaux peut fournir a la géologie (tliùso, t83!) .

(.')) Hocr. liccherches sur la vègclalion cl le climat du, pays Icrtiiiire, Inid. p.ir Cil. (iaudiii. Winlertlnir, iSCJl.

(U) Sclicrer, Arciiiv. fiir die ^'aturtehre, t. III, p. 'iôG.

Elatcr analogue à WKneus. M. Hcer, qui a étudié à fond les gisements d'IJznach et de Diirnten (1), y indique encore deux Douacies semblables au Donacia discolor et au D. scricea, qui se rencontrent dans toute l'Europe et jusqu'en Laponie sur les plantes des marécages ; un Hijlobius {H. rugosùs, Hr) voisin de Ylhjlobius pineti, Fabr., mais distinct; un Pterostichus (Feronia, Syn.) de la faune actuelle {Pt. niyrita,F. S]).),et des Carabes d'espèces perdues (Caraftîïes diliwianus et ('. cordicolUs).

Nous ne parlerons point des Insectes trouvés dans les tourbières de Cornouailles, des Sables-d'Olonne et des environs de Morlaix, et dont quelques-uns ont encore leurs couleurs, ces Insectes étant probablement identiques avec ceux de la faune actuelle, et nous terminerons en présentant les conclusions générales auxquelles sont arrivés les savants qui ont été nos guides.

M. Pictet déclare que tous les Insectes fossiles, jusqu'à ceux de l'ambre inclusivement, sont différents de ceux de la nature actuelle. Leur comparaison avec ces derniers prouve que la température de l'Europe a subi des modifications importantes, et la distribution des genres, la dimension des espèces fossiles, ainsi que les rapports numériques des différents groupes, indiquent des climats plus cbauds que ceux d'aujourd'hui.

Les changements qu'ont subis ces animaux pendant la série des périodes géologiques ne paraissent pas très-intenses, certains genres du lias se retrouvant dans la faune actuelle. Les groupes les plus anciens sont ceux dont la dispersion géographique est la plus grande. Le développement des Insectes a été influencé par celui du règne végétal, les Insectes Iloricoles n'ayant fait leur apparition qu'à l'époque où les plantes dicotylédones ont pris toute leur expansion. Enfin M. Pictet trouve que l'histoire paléontologique des Insectes fournit plus d'arguments contre la loi de perfectionnement graduel des êtres qu'en faveur de cette théorie. M. Heer, se fondant sur ce fait que les Insectes à métamorphoses incomplètes ont précédé, en général, les Insectes à métamorphoses complètes, soutient une opinion diamétralement opposée. Le nombre assez restreint de documents que l'on possède sur la matière rend peut-être une telle discussion prématurée; aussi nous ne nous appesantirons pas davantage sur ce sujet, et nous nous contenterons de rappeler que quelques faits sont désormais acquis à la science, comme la prédominance des Blattes dans le lias, des Rhynchophores à Aix, le développement des Buprestes à Œningen, l'abondance des Fourmis à Radoboj, des Termites dans l'ambre. Ce sont là des renseignements précieux pour l'histoire des conditions biologiques aux diverses époques du globe, et l'intérêt qu'ils présentent fera peut-être excuser au lecteur la longueur de celte étude.

(1) Ueer, Vrwell dcr Scluvei::.

niSTRmUTION OfionRAPIlIQUE. 181

§ \I[, — Distribution gt'Ottrapliique.

On ne peut encore établir que d'une manière fort incomplète la distribution géographique des Insectes. Il n'existe véritablement que quelques essais à cet égard pour les ordres des Coléoptères et des Lépidoptères, étudiés avec prédilection par les entomologistes. D'immenses pays sont encore totalement inexplorés. Il est certain que, d'une manière générale, les Insectes obéissent aux grandes lois de distribution continentale reconnues par le génie de BulTon pour les animaux supérieurs. Plus les portions émergées de notre globe sont séparées par de vastes espaces océaniques, plus les créations diffèrent : ainsi, l'Australie, les pointes méridionales de l'Afrique et de l'Amérique, la double péninsule indienne, doivent offrir les plus grandes différences pour les genres et surtout pour les espèces. Au contraire, la similitude, l'identité même apparaissent à mesure qu'on se rapproche des régions septentrionales des continents, groupés en expansions divergentes autour de la calotte arctique, et permettant par des passages naturels l'exten-, sien d'une espèce donnée dans le sens approximatif d'une même ligne thermique. D'après la résistance au froid si considérable que nous oll'rent les œufs, les chrysalides, les pupes, on comprend que ce sont les lignes isothères suivant lesquelles une espèce d'Insecte a le plus de chances de se propager. ,

Une difficulté très-grande pour la détermination des faunes, c'est que les centres primitifs de création sont peu reconnaissables, et que les espèces se sont diffusées sous des influences diverses. Les phénomènes géologiques, comme la période de refroidissement considérable de l'ancienne extension des glaciers, ont refoulé des espèces fort loin de leur origine ; les submersions de vastes continents ont laissé isolées dans des îles ou des presqu'îles bien des espèces dont l'extension é!ait autrefois l'apanage. Les états thermométriques actuels de la surface du globe sont loin de tout expliquer, et les compartiments de climats en lesquels Fabricius et Latreille crurent pouvoir diviser la surface de la terre ne donnent que des divisions fan niques pour la plupart artilicielles. .M. Lacordaire adopta avec raison d'autres bases, en faisant remarquer qu'on ne doit pas établir à priori des régions d'après tel ou tel système préconçu, mais étudier d'abord avec patience les animaux, consulter les catalogues locau.x, et établir ensuite les groupes distincts tels qu'on les observe (1). C'est l'application de la méthode expérimentale à la géographie zoologique.

.Nous indiquerons seulement les divisions géographiques de cet auteur relatives au continent européen, car elles nous intéressent plus que le reste du globe, et resteront certainement vraies dans leur géné-

(1) Laci)r(i;iir(\ Inlrod. à l'Enlomohigie, II, p. r.(l2 et «uiv.

rallié, en raison des investigations approfondies dont cette région a été l'objet; des explorations ultérienres peuvent au contraire modifier pour d'autres pays mal connus les indications actuelles de la science.

M. I.acordaire admet d'abord une région arctique^ comme à l'Europe et à l'Amérique , et embrassant toutes les contrées à l'intérieur du cercle polaire boréal; il y comprend en outre l'Islande tout entière cependant dans la zone géographique dite tempérée, et ne touchant le cercle polaire que par la pointe nord. Puis vient une région européenne bornée au nord par la précédente, à l'ouest par l'Océan , à l'est par l'Oural, au sud par une ligne à peu prés parallèle à /i6 degrés de latitude nord (Lyon, Venise, Odessa), Enfin, la faune liétérogène de l'Europe s'adjoint une région méditerranéenne qui embrasse le littoral français jusqu'à Zi5 degrés : l'Espagne et le Portugal, l'Italie jusqu'aux Alpes; la Grèce, la Turquie d'Europe, les côtes de l'Asie Mineure et le littoral africain jusqu'à 30 degrés de latitude nord environ, soit une ligne sinueuse allant du Caire au sud du Maroc.

Les limites assignées par M. Lacordaire sont, comme on le voit, peu définies pour le sud de ces régions. Ces distinctions fauniques ont été adoptées et rectifiées dans leurs détails par M. de Marseul (1) pour les Coléoptères, et pareillement par M. A. Fauvel (2), dans un mémoire où nous emprunterons ce qui se rapporte spécialement à la France. M. A. Fauvel fait remarquer avec beaucoup de raison que les divisions de géographie eutomologique ont une vérification indirecte et précieuse, si l'on constate, comme cela a lieu pour l'Europe, qu'elles coïncident avec les divisions, reconnues par les savants d'autres spécialités, pour la distribution des espèces végétales et des Mollusques terrestres. M. A. Fauvel donne plus d'extension à la région européenne, en y rattachant une zone arctique et une région dite alpestre ou des hautes montagnes, qui correspond pour l'Europe, et peut-être pour tout l'hémispiière boréal, au climat alpin où Fabricius faisait entrer toutes les hautes montagnes du globe. L'Islande se rattache à la région européenne, car le plus grand nombre de ses espèces appartiennent à l'Europe septentrionale, et quelques-unes seulement au Labrador e( au Groenland. On sait que cette île, aujourd'hui de plus en plus désolée par le froid, où la population humaine décroît, jouissait autrefois d'un climat beaucoup plus doux et était couverte de forêts. 11 n'y reste plus que des (iramiuées, et les Lépidoptères diurnes, dont quelques espèces existaient encore au commencement du siècle, semblent y avoir disparu, comme le montre la dernière exploration de M. Staudinger.

Celle région européenne a pour limites, an nord cl à l'ouest : l'Océan,

(1) De Marseul, Catalogue des Colcojilèies d' Europe el du bassin de la Méditerranée. Paris, 18G3, 2^ éiiit.

(2) A. Faiivoi, Faune (jallo-rhcuanc, ou Spccies des lii^cclcs qui habitent la France, etc. C.acn, 18()S-18(J'.) (iiiaclicvc;).

niSTRir.UTioN Gftor.iîAPUKui:. 183

du eap Waigatz au bassin de la Bidassoa ; au sud, les Pyrônées, les Corbi('res, les Cévennes, jusqu'au mont Lozt^re (44 degrés de latii. nord); les montagnes du Gard et de la Durance, les Alpes du Piémont, de la ^■alteline, du Tyrol, du Frioul, de l'illyrie et de la Dalmatie; les Balkans jusqu'au cap Emineli ; le littoral de la mer Noire et les montagnes de la Crimée ; à l'est, le bassin du fleuve Manytch, les collines du Volga, les monts qui vont de Saratow au mont Kolgan ; les monts Ourals et Poyas jusqu'au cap Waigatz. En outre, dit M. Fauvel, il faut adjoindre à cette zone les montagnes de la région méditerranéenne pour les altitudes supérieures à loOO ou 1400 mètres.

In certain nombre de sous-régions peuvent s'établir dans cette vaste étendue de territoire que les malacoiogistes ont appelé le centre germanique, et que caractérisent un climat variable, humide, des terres froides, des prairies et des forêts. L'autre région est beaucoup plus homogène : c'est la région du bassin de la Méditerranée ou région méditerranéenne. Ses limites sortent de celles de l'Europe politique, et sont : au nord, les bornes méridionales de la région précédente ; à l'ouest, l'Océan ; au sud, la chaîne des monts du Maroc, de l'Atlas, du djebel Amour et du djebel Aurès ; puis une bande littorale comprenant la région de Tripoli et la basse Egypte jusqu'au mont Sinai; à Test, les côtes syriennes jusqu'aux chaînes du Eiban, du Taurus et de l'Anli-Taurus, allant rejoindre au nord-est la Turquie d'Asie et la Turquie d'Europe jusqu'aux rivages de la mer Noire. Quant aux montagnes limitrophes, comme les Pyrénées, leur versant nord appartient à la faune européenne, et celui du sud à la faune méditerranéenne pour les altitudes inférieures. Les touristes sont frappés de la grande différence des faunes et des flores à quelques kilomètres de distance, suivant l'orientation du versant.

Une grande ressemblance dans les productions animales et végétales caractérise ce vaste bassin, et cela tient à l'uniformité des températures et au peu d'écart des extrêmes d'avec la moyenne. Là règne une chaleur égale, animant un sol généreux, à végétation luxuriante, mais rapidement desséchée partout où manquent les eaux douces. Cela tient à l'existence centrale de ce vaste lac d'eau salée, fermé par le peu de profondeur du détroit de Gibraltar aux courants inférieurs d'eau glacée qui viennent des pôles, et dont le fond conserve toujours la température moyenne de l'hiver du pourtour. C'est, sur une petite échelle, une reproduction de ce qui eut probablement lieu pour toute la terre à de très-anciennes époques géologiques, alors que le vaste Océan, provenant de la condensation des vapeurs atmosphériques, conservait dans ses profondeurs une température élevée, et qu'un printemps perpétuel amenait des pôles à l'équateur l'analogie des faunes et des llores, comme le montrent les fossiles de la houille, aus:;i bien à l'île Mohille et à l'île Haeren, près du Spitzberg, que dans les Andes de la Bolivie.

U est facile de comprendre, d'après les documents de la géologie,

ISU INTRODUCTION.

que la région littorale du nord de l'Afrique, désignée par les géographes sous le nom d'États barbaresques, ne se rattache pas, comme faune, au reste de l'Afrique. Le Sahara était à l'époque quaternaire, que continuent les phénomènes actuels, une mer entourant une longue presqu'île, rattachée à l'Espagne par un isthme devenu depuis le détroit de Gibraltar, ainsi que le souvenir en est resté par la fable des colonnes d'Hercule.

Quel rôle joue la faune entomologique particulière à la France dans cette faune hétérogène de l'Europe ? La situation géographique de la France lui donne, comme à l'Europe entière , une faune mixte. Elle appartient, pour la plus grande partie, à la région européenne et devient méditerranéenne au sud-est. On rencontre en France les faunes boréale et subalpine: la première dans les Pyrénées et les Alpes; la seconde dans le Jura, les Vosges, les Cévennes et les monts d'Auvergne. Au nord, se trouvent des marais et des bois; à l'ouest, des terres froides et une zone océanique ; au centre, des plaines aux cultures très-variées, et dont les environs de Paris contiennent presque toutes les espèces. On peut désigner la faune de la France sous le nom de gallo-rhénane, et l'on remarque, à cause de la diversité des cultures, des sols géologiques et des altitudes, que cet espace, qui est à peine le dixième de toute l'Europe, présente cependant environ la moitié des espèces et les quatre cinquièmes des genres européens, pour tous les ordres d'Insectes (1). Les limites de cette faune, nettement données par la nature au nord, à. l'ouest et au sud, sont formées à l'est par les Alpes et leurs prolongements du Jura, des Vosges, du Hundsrûck, du Taunus et du Harzgebirge, de manière à réunir à la France la Belgique, la Hollande, les Provinces rhénanes ei le Valais.

Si nous laissons d'abord de côté la petite zone méditerranéenne, la plus grande partie de la France fait partie d'une région rhéno-méridionale qui se subdivise en régions septentrionale, centrale et méridionale. La première, qui offre en outre une région alpestre, se compose de deux parties. L'une, comprenant les bassins de l'Ems, du Rhin inférieur, de la Lahn, de la Moselle, de la Meuse et de l'Escaut, abonde en espèces de plaines, de marais, de bruyères et de forêts, et a de grands rapports avec la faune de l'Allemagne occidentale. L'autre, qui renferme les bassins de la Somme, de la Seine, de l'Orne, de la Hance, de la Vilaine et de la Loire inférieure, contient la population entomologique la mieux connue, grâce aux explorations continuelles dont les environs de Paris ont été l'objet depuis Geoffroy, le vieil historien de leurs Insectes. Cette faune parisienne manqu d'espèces alpestres, et se retrouve, même à une latitude élevée, en Angleterre, qui était réunie à la France jusqu'à la plus récente époque géologique, comme le montre l'identité des falaises de cliaque côté du détroit. Arrêtées p;ir la mer, et

(t) A. Fauvel, op. cit., p. 23.

SOUS rinflucnce d'un climat marin douv et humide, beaucoup d'espf'-ces plus méridionales du contineni ont continué à vivre dans les îles Britanniques. Nous devons faire observer que les météorologistes admetlenl également les deux mêmes groupements, sous les noms de climat vosgien ou du nord-est, et de climat séquanien ou du nord-ouest.

La région centrale française (climat limousin ou central), dépourvue d'espèces alpestres, ne présente qu'une faune de transition, la moins accusée de toutes, n'ayant que trés-peu d'Insectes spéciaux ; elle est formée par les bassins de la Loire et de ses affluents méridionaux, de la Charente et de la Dordogne. La région méridionale française, outre ses sommités à faune alpestre, renferme deux faunes qui se rattachent aux climats rhodanien ou du sud-est, et girondin ou du sud-ouest. La première est propre aux bassins de la Saône, du llhône supérieur, de l'Isère et de la Durance supérieure ; elle est composée de vallées resserrées entre des chaînes de montagnes, et les espèces s'irradient avec les fleuves, qui les entraînent dans leurs débordements. Après les montagnes subalpines du Jura viennent les plus hautes montagnes de la France considérée au point de vue naturel des faunes, le mont Blanc, le mont Rose, le mont Cervin et la Jungfrau ; puis l'Oisans avec la pointe des Arsines, enfin l'aiguille du Midi et les Alpes dénudées du bassin inférieur de la Durance ; à partir du mont Visoet à la limite, sont les Alpes maritimes, qui s'abaissent progressivement. Les vallées du Dauphiné et des Basses- Alpes offrent une terre promise pour l'entomologie, encore trop peu explorée. La dernière portion française, mélangée des Insectes des plaines et des montagnes, est constituée par les bassins de la Garonne et de l'Adour. La limite nord d'un groupe naturel est formée par la chaîne des puys d'Auvergne ; puis se placent les monts Dore et le Cantal, les montagnes du Yelay et du Forez , les Cévennes , à partir du mont Pilât, et offrant l'aride sommet du Lozère, c'est-à-dire la ligne circulaire de partage des eaux de l'Océan et de la Méditerranée. La barrière naturelle des Pyrénées sépare au sud cette portion de la faune française de la faune espagnole, et l'on y retrouve les grands sommets à neiges perpétuelles, le pic du Midi, le Vignemale, la Maladetta, le mont Perdu. L'fexposition plus spéciale des Pyrénées et leur aridité y rendent les espèces d'Insectes moins nombreuses que dans les Alpes, à expositions variées, à croupes verdoyantes, bien plus étendues et plus boisées: mais les espèces pyrénéennes sont plus spéciales et offrent par là un très-grand intérêt aux amateurs.

Les montagnes ont toujours été pour les entomologistes les slations de chasse préférées. Leur base présente en etl'et jusqu'ici environ 1300 mètres la série des Insectes des plaines peu moditiée. Il en est tout autrement à de plus grandes hauteurs, et l'on y voit apparaître successivement, outre quelques espèces autochlhones probablement antérieures à la période glaciaire, la suite des Insectes qu'on rencontre en remontant le nord de l'Europe jusqu'aux [larages désolés de la zone

arctique. Il en résulte qu'un voyage de quelques kilomètres en altitude présente au touriste la succession des espèces d'Insectes et de plantes qui exigeraient de lui de longues et coûteuses explorations en latitude. La géologie a donné la clef d'une explication, non pas complète pour les détails, mais qui paraît la seule possible pour l'ensemble. A l'origine de l'époque actuelle, une série de refroidissements, non contemporains toutefois, ont couvert de glaces le nord de F Europe, de l'Asie et de l'Amérique jusqu'à des latitudes qui ont dû atteindre en certains points élevés le parallèle moyen. Les espèces arctiques purent alors s'étendre comme un réseau, en même temps que les espèces amies de la chaleur mouraient sur un grand nombre de points, se concentraient dans des vallées abritées, ou reculaient peu à peu vers le sud. Puis un réchauffement successif amena une destruction inverse. Les altitudes seules conservèrent des espèces appropriées aux longs et rudes hivers, et cantonnées souvent dans des zones de 200 à 300 mètres. Le pourtour des neiges éternelles garda la rare et chélive population enlomologique des marécages glacés delà bordure arctique de l'Europe et de l'Amérique. II faut bien remarquer, toutefois, que l'analogie thermique a seule subsisté pour ces régions d'altitudes si diverses, et que la distribution de la lumière par la proportion des jours et des nuits, si différente, n'a pas été sans influence pour amener certaines dissemblances dans les faunes et les flores, en modifiant les types primitifs, si l'on admet une irradiation de certains centres de création. Nous nous garderons d'aborder de pareilles questions, pleines d'hypothèses, très-pauvres en faits, et qui sont complètement en dehors d'une étude élémentaire.

Les naturalistes qui ont étudié la faune des montagnes sont d'accord pour diviser ce qu'on peut nommer la région alpestre (en souvenir du climat alpin de Fabricius) en deux sous-régions. L'une, dite sousalpine, commence ù l'altitude moyenne de 1300 à l/jOO mètres, selon que le versant est tourné au nord ou au midi, cest-à-dire à la limite des Amentacées les plus robustes (Bouleaux, Chênes, Hêtres, etc.), pour finir avec la zone extrême des Conifères, de 2000 à 2/i00 mètres, selon les latitudes et les expositions. C'est là la partie de nos montagnes que nos jeunes amateurs devront explorer avec le plus de soin, et qui leur offrira, variant presque de 100 mètres en 100 mètres d'altitude, les plus intéressantes captures dans tous les ordres d'Insectes. Les sommités des Vosges commenceront cette zone si recherchée par les collectionneurs. Elle s'étend davantage dans le Jura, les montagnes de l'Auvergne et du Forez, les Cévennes, vi prend tout son développement dans les Alpes et les Pyrénées. La sous-région supérieure ou alpine n'offre plus que des Khododendrons, des Saules rabougris et de vasies prairies, avec des plantes basses dans les fissures des rochers. Pareille aux terres désolées qui forment la ceinture polaire, elle est très-pauvre en Insectes; mais les espèces spéciales qu'on y rencontre récompensent les amateurs de

la fatigue et même parfois du danger, à mesure qu'un suit pas à pas la funle des neiges jusqu'aux hauteurs où siègent les glaces éternelles, et où rien n'interrompt le silence solennel qui accompagne la mort des créations organiques.

Ce que nous avons dit précédemment sur la région méditerranéenne en Europe nous dispense d'y revenir à propos de la petite zone française qui s'y rattache, et qui appartient aux bassins de l'Aude, de l'Héraull, du (iard, de la Durance inférieure, du Rhône inférieur et du Var. Elle offre comme montagnes, sur ses limites, les Pyrénées orientales, les C.orbiéres occidentales, les Cévennes à partir du Lozère, les monts du (îard et de la Durance inférieure, les Alpes maritimes. Cette région de l'Olivier doit surtout être explorée au printemps, à cause de la sécheresse de la fin de l'été et de l'automne ; elle présente des localités privilégiées, comme Menton, Roquebrune, Hyères, etc., où l'hiver même demeure d'habilude une saison fructueuse de chasse, et les Pyrénées orientï|,les en particulier, quoique fréquemment visitées, procurent aux amateurs le plaisir de découvertes incessantes.

La faune des îles de l'Europe mérite des indications à part et nous amène à constater certains faits curieux. Dans la plupart de ces îles, on observe les mêmes espèces que sur la partie voisine des continents, mais avec diminution du nombre des espèces, et surtout, pour certaines, du nombre des individus. Ainsi les chasseurs de Papillons sont frappés du petit nombre de Diurnes qu'on voit voler dans les îles Brifanniques, aus?i bien qu'en Corse et en Sardaigne, comparativement à l'inlérieur des continents. La diminution analogue des Insectes est sensible sur toutes les côtes. Une observation attentive permet en outre de reconnaître que beaucoup d'espèces continentales sont affectées de variations constituant de véritables races insulaires. Parfois ces variations sont si iorles, qu'on en avait fait des espèces. Ainsi M. Bellier de la Chavignerie, un des plus récents explorateurs de la Corse, a vu que cette île contient beaucoup moins d'espèces nouvelles que ne le croyait M. Rambur; mais toutes sont plus ou moins modifiées. Pour nous borner à un seul exemple dans un Papillon des plus communs dans toute l'Europe, on a longtemps fait de la Vaiiessa ichnusa, Bon., une espèce distincte de la petite Tortue {V. Urticœ, Linn.), et spéciale à la Corse ; mais on y trouve quelquefois les deux points noirs supplémentaires de la V. Uvtic(f, et M. Bellier a vu que ses chenilles, dans les régions montagneuses froides de la Corse, deviennent tout à fait ï^emblables à celles de l'espèce continentale. Dans les îles Britanniques, beaucoup d'espèces ont une (aille un peu moindre que sur le continent. In assez grand nombre de Lépidoptères des groupes des Noctuélides et des Pbalénides ont des couleurs plus foncées que sur le continent, comme enfiunées^ M. Brovvn (1) a vu que les Insecles des îles Siieliand s'écartent Icgère-

(r Hrown, Trans. of Xortheru Enlomol. Soc, 186'2.

ment des types correspondants de la Grande-Bretagne, mais avec des variations bien moins accusées qne celles qui distinguent entre elles les variétés anglaises et américaines. Or, la réunion de l'Ecosse aux îles Shetland devait encore exister postérieurement au début de l'époque glaciaire, tandis que la communication qui a peut-être eu lieu entre l'Amérique et l'Europe par l'Irlande et le Groenland, jadis doué d'un climat fort doux, a dû être bien antérieure à l'époque glaciaire.

On avait cru autrefois pouvoir rattacher aux faunes des côtes du sudouest de l'Europe et du nord-ouest de l'Afrique les.îles Açores, Madère, les Canaries, les îles du Cap- Vert. Les recherches plus récentes, et en dernier lieu les investigations de M. WoUaston, surtout pour les Coléoptùres (1), ont fait voir que ces îles, probablement pour les Açores, certainement pour les autres, ont une faune spéciale. On ne trouve des espèces africaines en certain nombre qu'aux îles du Cap-Vert. Les espèces méditerranéennes de ces îles paraissent avoir émigré du continenl, mais la plus grande partie .des Insectes est aborigène. On est frappé du grand nombre de Coléoptères aptères que renferment ces îles, environ le tiers des espèces, et les partisans de la (ransformation des espèces disent que l'usage des ailes, fort restreint dans de petites îles, a amené leur disparition. Il y a là une faune atlantique dépendant, à ce que pensent certains auteurs, d'une région (serait-ce l'Atlantide de Platon?) qui s'étendait au nord vers les Pyrénées, et peut-être jusqu'au sud de l'Irlande, et qui est aujourd'hui submergée en très-grande partie. Il y avait peut-être au nord-ouest de l'Afrique un continent analogue à celui dont Madagascar offre le reste au sud-est. Les îles Canaries avaient aussi une population humaine toule particulière, les Guanches, anéantis par la cruauté fanatique des Espagnols. La géologie ne donne pas de preuve positive qui permette de rattacher Madère, les Canaries, les Açores, îles qui sont toutes volcaniques, à une même grande terre. On sait seulement que l'extrémité nord-ouest de l'Espagne, formée de terrains anciens, comme celle de la France, a été de même autrefois bien plus prolongée; mais la mer tertiaire formait, dans l'un et l'autre pays, de grands golfes au sud-ouest, et, au début des temps quaternaires, se sont produites les grandes cassures d'aujourd'hui.

Quoique la distinction faunique de ces îles atlantiques n'ait été nettement établie que tout récemment, et soit venue contredire comoléte-

(1) WoUastori, On Ihe variatinns of Speciei, etc. Variations des Insectes sur les bords de la mer et dans les petites îles, Londoii, 185G. — Insccta Madcrciisla. London, IST)/!. — Catalogue on Ihe Colcopicrous Inseels of Madeirn. London, 1857. — On certain Coleopleroris- Insecls from Ihe cape of ]'erde Islands {Ann. and Mag. nat. Uisl., ser. '2, 1857, l. X\, p. 503-JOG). — lirief diagnoslic Characters of undcscribed Madeiran Jm^ects {Ann. and Mag. nal. Ihst, ser. 3, 1858, t. Il, p. 19(i-197). — Eu outre; divers mémoires sur des familles spéciales dç Coléoptères des ÎIps Canaries.

ment l'opinion de Latreille, qui rattachait ces îles au continent alncain, nous ne devons pas oublier de mentionner pour les iles Canaries une exploration française déjà ancienne (1), moins complète cependant que les investigations de M. Wollaston, et qui avait conduit les naturalistes à l'idée d'une faune mixte pour ces îles. Le nombre considérable d'espèces nouvelles trouvées pour certains groupes faisait déjà pressentir une séparation zoologique bien remarquable pour des terres géographiquement si voisines des côtes sénégaliennes. Ainsi, dans les Carabiques, on trouvait 18 espèces nouvelles sur 36, et des formes spéciales, des Calathes élargis, des Carabes à tubercules et cotes saillantes, etc., k Lamellicornes nouveaux, 23 Mélasomes nouveaux sur 36, avec le genre Hegeter, exclusivement propre aux Canaries et à Madère, 8 espèces nouvelles de Chrysoméliens et Coccinelliens sur 16, etc. Dans les Orthoptères s'offraient 2 Forficules nouvelles sur 5, 2 IJlatles sur h, de même pour les Mantes, et 5 Acridiens nouveaux sur 13. Dans les Hyménoptères, au moins la moitié de 'àU espèces de Mellifères sont nouvelles, U Vespides sur 5, la moitié des Fouisseurs sur 20 espèces; très-peu de Lépidoptères nouveaux au contraire. Enfin, les Diptères présentaient plus de /lO espèces inédites sur 100, et les espèces connues appartenant au sud de l'Europe, au Portugal, au nord de l'Afrique, plutôt que du Sénégal, région bien plus proclie.

Quand on examine les catalogues des espèces de l'Europe, on reconnaît que certaines se trouvent dans toute l'étendue de ce continent, et souvent aussi dans d'autres régions de l'ancien monde; il en est qui n'appartiennent qu'à la zone méditerranéenne, d'autres au contraire au reste de l'Europe ; certaines espèces exclusivement septentrionales ou des montagnes de la région moyenne; d'autres au contraire sont seulement centrales. Enfin, un petit nombre d'espèces n'ont encore été trouvées ou qu'en Espagne, ou qu'en France, en Allemagne, aux îles Britanniques, etc. Puis il en est, en fort minime proportion, qui sont encore plus localisées, n'existent que dans une seule région restreinte, ou une île, comme l'Irlande ou la Corse, ou une seule montagne ou un unique bassin. Par quelle raison les végétaux, puis les animaux phytophages, et enfin les Carnassiers qui vivent des précédents, offrent-ils ainsi ces groupes sporadiques ou endémiques, ces extensions géographiques presque sans limites, ou au contraire des localisations qui, du moins dans l'état actuel de nos explorations, ne dépassent pas quelques kilomètres carrés pour certaines espèces? C'est ce que nous ne pouvons absolument expliquer. Un aveu pur et simple de notre ignorance, la nécessité proclamée de patientes et nombreuses observations, valent mieux que des séries d'hypothèses sans preuves.

Pour les autres régions que l'Europe, il nous est impossible de don-

(i) Uisl. natiir. des iles Canaries, par MM. Webb et Berllielot, Enlomolo<jie, par MM. BiuUc, Lucas, Macquart. Paris, iS'SQ-iSià.

ner autre chose que des indications éparses et restreintes. Les naturalistes russes ont fait connaître d'une manière exacte un grand nombre d'espèces de leur pays, en Europe et en Asie. On peut distinguer une région du Caucase et de la mer Caspienne, qui comprend encore un grand nombre de formes de l'Europe, mais avec des espèces nouvelles et spéciales, de nombreux Carabiques, des Ténébrioniens, Coléoptères des régions arides et des terrains salés, etc. La Sibérie, bien étudiée depuis les établissements de la Russie sur le fleuve Amour ou Shégallien, a également une faune spéciale, avec un curieux mélange des espèces d'Europe, de celles des régions froides, des régions moyennes et des régions tropicales. Cela s'explique par le climat continental ou excessif de ces contrées, à hivers rigoureux et à étés courts et brûlants, combiné avec la résistance au froid des œufs, des nymphes et des chrysalides. Un développement considérable du genre Carabus se remarque en Sibérie, et ces Insectes brillent des plus riches couleurs dans ces âpres régions, ainsi qu'au nord tie la Chine. Les Lépidoptères de la Sibérie qui se trouvent dans les parties les plus froides de la Sibérie, depuis Irkoulsk jusqu'à l'embouchure du Viloui, les espèces des bords de la Lena, de l'Onon et de l'Amour supérieur, sont pour la plupart les espèces du nord de l'Europe, avec quelques espèces de l'Europe centrale et de l'Amérique du Nord. Les Lépidoptères des rives de l'Amour présentent un caractère européen selon les latitudes plus ou moitis septentrionales de ce fleuve. On retrouve des espèces européennes aux deux extrémités de ce long fleuve; mais, à mesure qu'on se rapproche du milieu de son cours, la faune change subitement, de sorte qu'à sa partie la plus méridionale on remarque des espèces de la Chine et du Japon, comme le Papilio Xuthus, et des espèces nouvelles, à formes tout à fait tropicales, comme les P. Maackii et Raddei. On trouve là aussi des genres de l'Asie méridionale, comme le genre A/o/m.'.', et quelques types analogues à ceux de la Californie. Dans la collection de Lépidoptères décrite par Ménétriès, cet auteur indique 15/i formes européennes, 30 formes de la faune spéciale à la Russie et 28 formes étrangères à l'Europe (1). Il est intéressant de retrouver en Sibérie le Pyrameis Callirhoe, espèce qu'on a longtemps regardée comme spéciale à Madère et aux Canaries, et qui se retrouve aussi dans l'Himalaya. On doit au reste faire cette remarque à propos des Lépidoptères, que ce sont les Insectes les moins caractéristiques des faunes, à cause de la puissance de leur vol et des courants gazeux qui les entraînent. Ils sont à peu près aux autres ordres des Insectes ce que les Oiseaux sont aux Mammifères. Il doit en êlre de même pour beau-

(1) Ménétriès, Lépidoptères de la Sibérie orientale, el en parliruUer des rives de VAntour. Saint-Pétersboin'i,'., 1859. — Olto Bremer, Lepidoptcren osl-sibiriens des Amur-Landes , Saint- Petersburg, 18G4 {Mém. Acad. impér. des sciences, 7« série, t. Vlil, m" \).

coup (le Dipfùres; mais cet ordre d'Insectes est trop mal connu pour qu'on puisse actuellement le faire figurer ulilement dans la géographie entomologique. Les Orthoptères ailés, surtout les Acridiens à migrations, les Mantes, etc., et d'autre part certaines familles d'Hyménoptères, ont aussi des distributions étendues. De même les Libellules, dans les Névroptéres, insectes cà vol puissant, se trouvent à de trèsgrandes distances. En outre, ces Insectes à larves aquatiques participent du privilège de tous les Insecles des eaux, celui de la diffusion. Cela doit tenir à l'uniformité de température des eau\ douces dans la plupart des pays, et au maximum de densité de leur fond, qui conserve une foule d'espèces en hiver à l'abri de la congélation. Au contraire, les faunes nous offrent d'une manière bien plus restreinte en superficie les espèces à vol faible, comme les ririllons et Locustes dans les Orthoptères, les Hémérobcs, les Raphidies, les Mantispes, les Panorpes dans les Xévroptères, etc.; ce sont surtout les Coléoptères et les Hémiptères qui sont les Insectes qui donnent aux faunes locales leurs principales différences.

Le Japon, formé d'une longue série d'îles volcaniques et correspondant à une ligne de fracture de l'écorce terrestre, comprenant, avec les îles Kouriles au nord, environ 15 degrés en latitude, présente des températures très-variées. lia été longtemps fermé aux Européens. Dans la première moitié de notre siècle, par une heureuse exception, Philippe de Siebold put y faire un long séjour, d'où résultèrent les plus intéressantes découvertes; malheureusement, l'ouvrage du savant hollandais n'est pas terminé et ne contient rien sur les Insectes. La faune entomologique du .lapon est spéciale, ainsi que ses autres faunes zoologiques ; un grand nombre d'espèces sont exclusives, surtout dans les ordres sédentaires. Il y a plus de mélange pour les Lépidoptères. On y rencontre un grand nombre d'espèces européennes, mais souvent fortement modifiées, de taille et de dessin très-agrandis, comme cela a lieu pour plusieurs Argynnes et Vanesses, pour le Liparis dispar, etc., au point de constituer des races locales constantes, d'autant d'intérêt que des espèces. Plusieurs espèces de Lépidoptères hétérocères nuisibles sont communes au .lapon et à l'Europe (1) : ainsi les Liparis dispar, Linn., Liparis chrysorrhea, Linn., Bombyx Neustria, Linn., qui, sans nul doute, ravagent au Japon, comme chez nous, les arbres fruitiers et les arbres d'agrément; VAr/rotis segetum, Hiibn., Ochs., qui dévaste en France les Betteraves; VHadena Brassicœ, ennemi des Crucifères des potagers; le Plusia gamma, Linn., qui vit sur les Légumineuses fourragères ; VAglossa pingiiinalis, qui doit, au Japon comme chez nous, se montrer dans les maisons, car sa chenille se nourrit des graisses animales. Des espèces

fl) De L"0i7a, les Lépidoptères japonais à VExpofilion inlcrnationale de tSG7. l'aris, ISGi). — Miuuice Girani, Ob^crvaiiom sur la colleclion enlom. du Japon à r Exposition de 1867. {Ann. Soc. entom. de Franco, 1868, Bull., p. III-)

192 INTUODUCTION.

(le la Sibérie, en certain nombre, se retrouvent au Japon, ainsi que certaines de la Cbine et même du Bengale. C'est sans doute par importation que le Japon possède le Ver à soie, Sericaria Mon', et les races japonaises sont devenues la derniùre ressource des sériciculteurs. Ce pays od're aussi VAttacus Cynthia vcra, Drury, Guér.-Mén,, du nord de l'Inde et du centre de la Chine; VAttacus l'ernyi, Guér.-Mén., de la Mandchourie ; et enfin le célèbre Attacus Ya-ma-ma'ï, Guér.-Mén., ou Ver à soie du Chêne du Japon, élesé en partie domestique, en partie sur des Chênes en plein air. Peut-être ces deux dernières espèces ne sont-elles que des races fortement modifiées de VAttacus Mylitta de l'Inde. L'étude des Insectes du Japon n'est pas seulement entreprise par de récents explorateurs européens, il y a des savants japonais qui s'occupent d'entomologie. A l'Exposition universelle de 1867, dans la section du Japon, figuraient 56 cadres d'Insectes de ce pays, de tous les ordres, piqués sur soie, et montrant pour les Lépidoptères et Névroptères un grossier essai d'étalage. On trouve dans V Encyclopédie japonaise, imprimée à Yeddo il y a près de cinq cents ans, des détails fort curieux et fort exacts sur les mœurs et les métamorphoses de plusieurs Insectes, principalement sur les Lépidoptères et sur les Libellules. Des figures sur bois, dans le genre de celles de Goedart, mais mieux exécutées, sont intercalées dans le texte, à la façon des ouvrages illustrés de nos jours.

La faune entomologique de la Chine est fort mal connue, tant cet immense empire est encore inexploré. C'est incontestablement là aussi un centre de création spécial, mais avec des passages, au nord à la faune sibérienne, et au sud à celle des Indes. Nous ne connaissons guère que les Insectes vendus aux Européens à Canton par les marchands du pays (1), et pareils pour la plupart à ceux figurés sur les laques ou peints sur les papiers de Chine par les artistes indigènes. On y trouve surtout, en Coléoptères, des Sagra, des Anomala, de grandes Cétoines ; des Fulgorides dans les Hémiptères ; de belles espèces du genre Papilio, la plupart indiennes, et, parmi les Bombyciens à taches alaires vitrées, le gigantesque Attacus Atlas, le plus grand Papillon connu. La Chine recèle probablement dans son intérieur, volant dans les bois où croît le Mûrier sauvage, le type, encore ignoré à l'état primitif, du Ver à soie. Une domesticité séculaire a fait perdre la trace originelle de cet utile animal, la plus belle conquête entomologique de l'homme, et devenu, suivant riieureuse expression de M. Guérin-Méncville, comme le chien des Insectes. Peut-être ce type sauvage existe-t-il aussi dans la Perse orientale et sur les pentes de l'Himalaya, où se trouvent des Mûriers à l'étal de nature.

La région élevée du Tibet a une faune particulière, mais presque inconnue, en raison de la difficulté de parcourir ce pays. On y rencontre, en Lépidoptères, quelques espèces d'Europe répandues des Alpes aux

(1) Lacordairc, Introd. à l'Enlumolo'jie, t .11, p. 607.

Karpailies, puis au Caucase, à l'Altaï^ à l'Himalaya. On trouve dans les vallées de ces montagnes, les plus hautes du globe, le Parnassius Apollo, le Papillon blanc du Chou, notre Machaon, le Limenitis Aceris de l'Europe orientale, le Coiias edusa, etc. Les deux péninsules indiquées se rattachent à un môme centre de création, avec un grand nombre d'espèces séparées, selon que l'on considère les régions en deçà et au delà du Gange, ou l'Hindouslan avec l'île de Ceylan et l'Indo-Chine. L'IIindoustan a été bien exploré par les Anglais, et beaucoup plus étudié que la péninsule à l'orient du Gange. Un nombre considérable d'espèces d'Insectes, la plupart de riches couleurs, habitent la cote de Malabar, les vallées himalayennes du IJengale et l'Ile de Ceylan. Dans les Coléoptères, il tant citer d'éclalants Ikiprestides des genres Sternocera, Clirysochroa, des Scarabées de grande taille, de beaux Pancujœus (Carabiques), des Sagra (Chrysoméliens) aux couleurs métalliques, etc. Les Lépidoptères ont de belles espèces du genre Papilio, des Piérides, des Nymphalides, etc. Les espèces productrices de soie se rapportent à deux types. VAttacus Mylitta, à cocon fermé, vivant sur les Jujubiers et sur les Chênes dans les régions montagneuses. 11 produit la soie tussali, et son cocon pédicule, attaché aux arbres, a été utilisé depuis les temps les plus reculés, car il a donné lieu à cette erreur des Grecs et des Romains, que la soie provenait dans la Sérique (Indes) d'un fruit ramassé au pied des arbres. Un autre groupe contient deux espèces ou plutôt deux races à cocon ouvert : VAttacus Cynthia vera, du nord de l'Hindoustan; VAttacus Arrindia, Milne Edw., des parties méridionales des Indes. Dans l'Assam se rencontre le Sericaria HiUtoni, Westw., voisin du Ver à soie du Mûrier, et qui est peut-être son type d'origine.

Nous devons rattacher aux faunes asiatiques, à cause de leur passage par la faune indienne, les faunes de l'Océanie. Les géographes comprennent sous ce nom ces nombreuses îles du Pacilique parmi lesquelles l'Australie est un véritable continent. On peut dire, d'une manière générale, que l'Océanie a une faune mixte, partagée en trois types : indosondaïque, australien et néo-zélandais. L'entomologie de cette vaste région est actuellement plus connue que celle de l'Amérique centrale, et surtout de l'intérieur de l'Afrique, grâce à de récents explorateurs, comme M. Verreaux, les naturalistes de l'expédition autrichienne de la Novara, M. Lorquin, le P. Montrouzier, et surtout M. R. Wallace, pour les îles de la Sonde et les Moluques. l'ne société enlomologique fondée en Australie, à Melbourne, mettra bientôt la faune de l'Australie au niveau des faunes européennes. Un grand fait ressort dès à présent des investigations modernes. On peut dire que chaque archipel, et même chaque île un peu étendue, a sa faune spéciale au point de vue des espèces et souvent des genres. De même chaque petite île polynésienne a son perroquet et son pigeon. Les créations se sont produites puslérieurement à l'émersion de ces archipels, dont certains paraissent encore se soulever de nos jours (Timor, ïaiti, etc.). L'étude des faunes s'oppose tout à lait

à l'idée qu'on aurait dans ces multitudes d'îles les restes des sommité d'un même continent submergé : on est en présence de formations séparées.

La faune indienne, en donnant, bica^ntendu, à ce mot la signification d'un type trùs-général, et nullement celui d'une identité des genres et surtout des espèces, se prolonge jusqu'à la Nouvelle-Guinée inclusivement. Elle s'étend d'abord immédiatement au sud de l'Indo-Cbine sur l'archipel sondaïque constitué par Java, prolongement de la presqu'île malaise, Bornéo, Sumatra, Gélèbes, Timor, et sur les Moluque (Amboine, Céram, Gilolo, etc.), avec les Philippines au sud-est. On peu comprendre dans ce premier groupe la Micronésie, formée des archipels des Mariannes, des Garolines, de Magellan, l'île Mackensie, l'île Pelew, l'île d'Anson, etc. Les îles de la Sonde, dont Java est la mieux connue, sont le pays du globe qui, avec la vallée de l'Amazone pour des types différents, présente les plus beaux Insectes, les formes les plus diversifiées. Cela tient à la végétation luxuriante d'un climat extrêmement chaud et humide. Les Gicindélides, les Garabiques, avec le genre si étrange des Mormolyces, de Java et de la presqu'île de Malacca, les puissants Scarabées, les Gétonides métalliques, d'énormes Lucanes, de splendides Buprestes, des Batocères, etc., constituent les magnifiques spécimens des Goléoptères. Non moins richement représentés, les Lépidoptères abondent en Papilio, en Pieris blanches et orangées, en Terias, genre formé de petites espèces à fond jaune s'étendanl assez loin dans rOcéanie, en Danaïdes, en Nymphales, etc. Les Vanesses ne se trouvent que dans les grandes îles. Le genre Idœa, de Java, de Bornéo, des Moluques, arrive jusqu'à la Nouvelle-Guinée (1). Parmi les Danaïdes, la section des Euplœa, ou espèces à fond d'un noir velouté et opaque, se voit dans les îles de la Sonde, les Moluques, les Philippines, les Mariannes, le Bengale, la Ghine, Maurice, Bourbon, Madagascar, etc. Ge genre, si répandu dans les régions chaudes, est aussi très-commun dans la Polynésie, où il y a peu d'îles, ixiême petites, qui n'en aient une ou deux espèces. Les Danais à fond noir, avec lignes longitudinales et points marginaux d'un vert bleuâtre, existent jusqu'à Vanikoro, mais bien moins abondants que les Euplœa, et les espèces à fond d'un brun fauve (types : C'/trj/si'/jpws, Archippus) ne passent pas la Nouvelle-Guinée. Les Moluques sont le centre de création des splendides Ornithoptera, genre démembré des Papilio. On trouve dans ces îles des espèces indiennes de Papilio qui se sont modifiées, par exemple en perdant les queues aux ailes intérieures. Les Insectes de Gélèbes ont une plus grande taille qu'ailleurs chez les mêmes espèces, fait analogue à celui que nous a offert le Japon pour certaines espèces de Lépidoptères d'Eu-

(1) D'' Boisduval, Voyage de l'Astrolabe, Faune enlomologique, f" partie, Lépidoptères, 1832; Coléoptères et autres ordres, 1835. — E. Blanchard, Voyage au pôle sud et dans l'Océanie de l'Astrolabe et de la lélée. Insectes, t. IV. Paris,

rope. Les îles Philippines ont une faune spéciale (ce qui est au reste aus?i vrai pour toutes les îles de la Sonde et des Moluques, qui ont chacune beaucoup d'Cïspèces propres), et. dans quelques Insectes recueillis aux environs de .Manille par M. Cuming, M. Westwood a reconnu beaucoup d'espèces nouvelles, et a dû créer les genres Sœlodonta (Coléoptères, Chrysoméliens) et Hymenotes (Locustiens, Orthoptères) (1).

Les îles au sud des précédentes commencent à offrir, avec les espèces du type indien qui prédomine, un mélange du type australien : nous voulons parler de la Nouvelle-Guinée avec la presqu'île des Papous, de la iXouvelle-Brelagne, de la Nouvelle-Irlande, des îles Salomon, des Nouvelles-Hébrides, des îles d'Arou, de Woodlark, etc., groupe constituant la Mélanésie, parce qu'il est habité par la race nuire australienne. La Nouvelle-Guinée est des plus riches en Lépidoptères du genre Papilio, et offre le curieux genre Cocytia (Boisd.), voisin des Zygénides et volant en plein jour dans les bois. Parmi les Coléoptères, on cite, comme caractéristiques de cette l'aune, dans les carnassiers, les genres Therates, Tricondyla. Des types très-curieux d'Orthoptères se rencontrent aussi dans cette île lorride, au séjour redouté des navigateurs, aux forêts pestilentielles, aux populations farouches : ainsi le genre Eurycantha (Boisd.) ou Karabidion, constitué par d'énormes Orthoptères coureurs bruns, aptères, le plus souvent hérissés d'épines d'un contact redoutable, et le genre Hyperhomala, des sauteurs, voisin des Locustes.

Les îles les plus rapprochées de la Nou\elle-Guinée partagent tout à fait sa faune. Ainsi l'archipel des îles d'Arou (2), qui possède comme elle les Oiseaux de paradis et les Casoars noirs, offre dans ses forêts, qui rappellent celles de l'Amazone, les Insectes de la Papouasie, les Tricondyla, Therates, des Cétonides du plus bel éclat des genres Lomaptera (genre indo-sonda'îque; et Schizorhina, des Buprestes métalliques, des Curculioniens orthocères cl gonatocères, des Cérambyciens, comme les Batocera, genre indien et sonda'îque qui se trouve aussi aux Nouvelles- Hébrides et à l'île AVoodlark. Seulement, si les Insectes sont nombreux eu individus, il y a bien moins d'espèces qu'à la Nouvelle-Guinée : ainsi les Cicindèles manquent. Dans les Lépidoptères, on trouve des Cocyties, rOrnilhoptère Priam, le l'apiUo Ulysses, des Lycénides et Lrycinides, etc. L'île Woodlark ou Aloion, si bien étudiée par le P. Montrouzier (o) pendant les cinq années de sa mission apostolique, nous donnera une idée nette du caractère des faunes de l'Océanie, où chaque île

(1) Weslwood, Characters of netr Insects front Manilla [l'roceed. Zool. Soc. of Lond., 1837, t. V, p. J 27-130).

(2) Waliace, Leller from Arou islands {Lepid. and Coleopt.) ; from Jialçhian (MoluqueS; [Trans. Soc. Eulom. Lond., ser. 2, 1858, t. IV, proceed. 91-93 ; t. V, 1859, proceed. Gl, G6, G7, 70, 71. — Voyacje dans l'Asie orientale: Coléopl. nouveaux ou rares, publiés par J. Tiiompson. Paris, 1858.

(3) P. Monlrouzier, Faune de Vile Woodlark \,Ann. Soc. agnc. de Lyon, 1855, 2'' sér., t. VU, p. 1-lli, et 1850, t. Vlll, p. 393-/ill;.

a réellement sa population propre, avec le caractère général de la faune des grandes terres voisines. C'est une île basse, peu fertile, d vingt à trente lieues de long sur trois à quatre de large, située entr la Nouvelle-Guinée et la Nouvelle-Bretagne. Elle n'a presque pas d'Insectes de cadavres, vu l'absence à peu près complète de Mammifères. En Coléoptères, outre les Tricondyla et Therates, existent des espèces nouvelles et même des genres nouveaux de Lamellicornes, Serricornes, Rhynchophores et Longicornes. Les Orthoptères ont une Mante, une Bactérie, des Phasmiens, trois espèces des étranges Eurycanthes aptères, dont les membres amputés repoussent et que mangent les naturels en les comparant à des Écrevisses, et V Hyper omala virescens. Les Lépidoptères sont richement représentés par les Ornithoptera, Papilio, Pieris, Euplœa, Terias, Vanessa, Nymphalis, Limenitis, et, dans les Hétérocères, par les Glaucopis, Lithosia, Aganais, Urania, Erebus. En Hémiptères, 17 cà 18 Pentatomes, la plupart nouveaux. Les Hémiptères sont très-nombreux dans la Mélanésie. Nous avons tenu à donner l'exemple de la petite île Woodlark, pour honorer le courageux missionnaire notre compatriote, et aussi pour faire comprendre l'impossibilité où nous sommes, vu les limites de cet ouvrage, de rendre compte d'une manière aussi complète des faunes des îles océaniques, si diversifiées de l'une à l'autre.

Les mêmes types, avec beaucoup d'espèces spéciales et distinctes, re représentent dans les autres archipels mélanésiens. Dumont-d'Urvillc remarquait que les Insectes de la Nouvelle-Irlande étaient tout différents de ceux: des îles de la Société, bien que les plantes soient en général les mêmes.

Un autre type entomologique général apparaît dans le continent australien que les Anglais, au commencement du siècle, appelaient, au dire de Pérou, le continent sans pareil, tant les créations animales y difl'èrent de celles d'Europe. Cependant nous devons reconnaître que les Insectes n'offrent pas des types aussi profondément modifiés que les Oiseaux, et surtout les Mammifères didclphesou monotrèmes. Dans les nombreux Coléoptères australiens connus aujourd'hui, on trouve peu de Carabiques et de Brachélytres, en raison de la rareté originelle des Mammifères; le genre /'«»i6oj'ws y remplace des Carabes et les Calosomes. Les Buprcstides sont nombreux en Australie, ainsi le beau genre Rliipicera. Le nombre d'Insectes s'accroît beaucoup dans les Phytophages. Les Scarabéiens y présentent les genres spéciaux Diphucephala, Ano~ pJognathus, Phyllolocus et XylonicJms, ces deux derniers aussi de la Tasmanic, qu'on ne peut séparer de l'Australie au point de vue général. LcsLucanides ont les gaine?, llhyssonotiis ei Lamprima, ce dernier aussi tasmanien. Des Mélolonthidcs d'un riche éclat métallique, les Calonota ou Pyronota, sont communs à l'Australie et à la Nouvelle-Zélande. Les Lamellicornes coprophages des fumiers et des bouses sont seuls peu abondants; des, Aphudim, communs en Europe, ont été introduits avec

les terreaux umés des végétaux européens importés en Australie. Les Curculioniens sont pareillement abondants en Australie, et avec de nombreux genres exclusifs. Dans les Longicornes manquent les grands Prioniens et Lamiaires ; on y remarque le genre spécial Tragocerus. Le genre PhijUocharis est également exclusif pour les Chrysoméliens, qui sont aussi richement représentés à titre de Phytophages. Les Orthoptères de l'Australie et de laTasmanie offrent beaucoup de Pbasmiens bizarres, ailés ou aptères : ainsi des genres Cyphocrana, Plattjcrana, etc., où l'on voit des femelles atteindre 30 centimètres de longueur; le genre Prochilus, de l'île aux Kangurous et des côtes arides de l'Australie occidentale, intermédiaire entre les Phasmes et les Locustes; les Eurycanthes, forme mélanésienne, sur lu côte orientale, etc. Les Lépidoptères de l'Australie ont des formes moins éclatantes que dans la faune indo-sondaïque. Les Paijilio se trouvent surtout sur la côte septentrionale, la plus chaude, de l'Australie. On trouve en Australie des Piérides, mais pas de vraies Coliades, ni de Danaïdes ; on y rencontre les Nymphalides et Vanesses, des Lycénides et des Hespéries, des Satyres rappelant les formes européennes. Parmi les Hétérocères, le genre Agarista, le genre spécial Hecatcsia, les Acliéronties, de grands P)ombyciens d'un type propre, sans taches vitrées, des Cossus et des liépiales ; le genre Chryptophasa, se rapprochant des Cossus par les chenilles et des Lithosia par les adultes; des Lithosia vivant de lichens comme chez nous, etc. Les explorations les plus récentes ont démontré en Australie (l) l'existence des Zeuzères, des Phalénides, et enfin de Microlépidoptères ressemblant beaucoup à ceux de nos contrées et ayant les mêmes mœurs; des Tortrix, Tinca, OEcophora, ce dernier genre très-nombreux en espèces et dont les larves criblent de leurs trous les stipes des Eucalyptus ; des Adela étalant au soleil leurs riches couleurs métalliques, des Plrrophurus aux ailes divisées, etc. Les Hémiptères de l'Australie ont beaucoup d'espèces d'un type particulier à ce continent.

A l'est de l'Australie et commençant le groupe de la Polynésie, nous trouvons la Nouvelle-Calédonie, possession française récente. Cette grande île a une faune mixte comme genres entre la faune indienne (aiusi des Mantes, les Terias dans les Lépidoptères, etc.) et surtout australienne, avec beaucoup d'espèces nouvelles et particulières Les Cicindélides nous y offrent un genre caractéristique Caledordca (Chaudoir), ayant aussi une espèce aux Nouvelles-Hébrides; les genres i)ro»udea et Rhinochila dans les Carabiques; des genres nouveaux dans les Coléoptères aquatiques hydroporides et hydrophilides, dans les Pédinites, etc. Les espèces nouvelles des Coléoptères n'ont guère été recueillies qu'aux environs de Balade, à cause de l'hostilité des nègres anthropophages de la Nouvelle-Calédonie, rameau humain pareil à la race

(1) Edw. ISewmann, C/iorac/ers of a fcvo Auslralian Lcpidoptera {Trans Soc. EuUm. London, iiew-series, 1 8.!)^4-18C)(J, t. III, p. 281^.

étudiée à la Tasmanie par Labillarditre et Péron et détraite aujourd'hui. Des Hémiptères abondants ont aussi fourni beaucoup d'espèces inédites et déterminé la création de deux genres nouveaux;, Ocypws dans les Capsites (Hétéroptères) et Carchariaccphalus dans les Homoptères (1). Les petites îles des Pins, Art et Lifu, voisines de la Nouvelle-Calédonie, ont une faune analogue, mais moins riche en espèces.

Les archipels de la Polynésie ont beaucoup moins d'Insecles que les terres précédentes, et ils se rattachent aussi comme types à la faune de l'Australie et à la faune indo-sondaïque, à cette dernière surtout pour les Névroptères, Hyménoptères et Diptères, avec des espèces distinctes d'un archipel à l'autre. On sait que cette région, située à l'est des îles précédentes, comprend au nord de l'équateur les îles Sandwich, et au sud l'archipel Viti, l'archipel d'Ilamoa, Tarchipel Tonga ou des Amis, l'archipel de Cook, l'archipel Taïtiou des îles de la Société, les Pomotou ou îles Basses; plus à l'est, les archipels des Marquises et des îles Gambier, et enfin tout à l'Orient, et perdue dans l'immensité du Pacifique, l'île Waïliou ou de Pâques. L'occupation française dans plusieurs de ces îles a eu pour résultat quelques documents entomologiques, encore bien incomplets, sur certains de ces archipels. Selon M. L. Fairmaire (2), les Coléoptères de Taïti et des îles Marquises ressemblent peu aux espèces tropicales; quoique vivant sous un ciel ardent, aumilieu d'une végétation luxuriante et toujours active, leurs couleurs sont tristes, leur taille médiocre ou petite. Un Buprestide d'un vert doré et d'assez grande taille (Chrysodema Tayaitti), pris aux Marquises, représente presque seul sa tribu, si nombreuse à la Nouvelle-Guinée et à la Nouvelle-Hollande. liCs Chrysoméliens sont réduits à deux ou trois chélives espèces. A Taïti, qui ofl're des montagnes élevées et de nombreux cours d'eau, les espèces sont plus variées ; on y trouve des Carabiques, des Brachélytres. Aux îles Sandwich, essentiellement volcaniques -et présentant à Hawaï le plus grand volcan actif delà terre, les Coléoptères sont à peu près les mêmes qu'à Taïti, mais en très-petite quantité. Ces deux archipels sont sensiblement équidistants de l'équateur, le premier au nord, l'aulre au sud. A Tonga-Tabou, terre plaie, sablonneuse, où l'eau est rare, les Carabiques et les Staphylins disparaissent, par compensation, les Hétéromères sont plus nombreux et quelquesgenres indiquent l'approche de la Mélanésie et de l'Asie. De même pour les îles Wallis, dontlesproductions sont presque identiques avec celles de Tonga. Dans cette partie de la Polynésie on commence à retrouver- des Coléoptères à couleurs métalliques, des types génériques inconnus à la partie orientale, comme les Amanjgvms, Otisthœna, Mallodon. etc., mais les faunes des deux zones ont bien des points communs. On peut dire que

(1) P. Montrouzier, Ihxai sur la faune entoinnlogif/ue de la Nouvelle-Calcdonie {Ann. Soc. entom. de France, 1860, p. 229-:i()8, et I86i, p. 59-74).

(2) L. Fairmaire, Coléoptères de la Polynésie {Revue et Mag. de zool.^ 1849, p. 277, 352, 410, 445, 504, 540, et 1850, p. 50, 115, 181).

la Polynésie a une faune indécise entre celles des grandes terres voisines; outre des espèces nouvelles, il en est qui se sont conservées identiques ou modifiées en races locales. Les îles polynésiennes ont reçu par les vaisseaux les Coléoptères cosmopolites, et l'on y trouve en outre, maisen petit nombre, par des coïncidences inexpliquées, des espèces identiques avec celles de l'Amérique, de Manille, de l'Australie, des Indes orientales et de la Nouvelle-Zélande, mais très-peu de ce dernier pays, bien isolé du reste du monde par sa l'aune.

Les Lépidoptères de Taïti sont peu nombreux. Dumont-d'lrville rapporte qu'il n'en vit voler qu'une dizaine d'espèces, donttrois Nymphalides, famille i-épandue dans les plus petites îles même de la Polynésie. Deux Sphinx y sont sans doute deux races locales de notre MacrorilosseStellatarum et an Sphinx Convolvuli. On sait combien s'étend la distribution de ces puissants voiliers. U y a aussi à Taïti quelques espèces nouvelles des autres ordres d'Insecte?.

Un certain intérêt de curiosité s'attache à la Nouvelle-Zélande, qui est la grande terre la plus rapprochée de nos antipodes. Beaucoup d'auteurs regardent laNouvelle-Zélande comme une des parties de notre globe le plus anciennement émergées^ et rappelant le mieux par sa population animale et végétale les formes des premiers Tiges de la terre. Cette région se compose de deux grandes îles, celle du Nord, ou Ika-a-Mawi des naturels, celle du Milieu, ou Teivaipoencimu ; puis une plus petite, l'île Stewart, et quelques îlots sur les côtes. C'est un pays volcanique, ayant encore des volcans en activité et qui se soulève actuellement d'une manière continue. Une chaîne de montagnes s'étend du nord au sud dans l'île du Milieu, avec des pics aigusdeplnsdeZiOOO mètres d'altitude, entourés de neiges perpétuelles. Elle se prolonge dans l'île du Nord, mais avec moins de hauteur. Le climat est froid en hiver dans le sud, et des glaciers y rayonnent desmontagnes jusque dans la mer. L'île du Nord a un été long et sec, dont la clialeur est tempérée par de continuelles brises; le printemps et l'automne très-doux; un hiver très-pluvieux, mais dont la température la plus basse est celle des mois d'avril ou d'octobre sur les rivages du nord de la France (1). On comprend que les excellentes conditions clirnatériques de cette île expliquent 1(î rapide développement de la colonie anglaise qui s'y est fixée. No? végétaux d'iiurope s'y développent avec une facilité prodigieuse; des champs de céréales et de fourrages enlourant les fermes remplacent déjà sur bien des points les végétaux indigènes ; les Vers à soie et les Mûriers y prospèrent. Aussi les Vertébrés anciens ont déjà presque disparu de l'île du Nord, et l'on ne peut les retrouver un peu abondant? que dans le centre inhabité de l'île du Milieu. La desiruction des végétaux peu utiles à l'homme qu'olTrail le sol delà Nouvelle-Zélande s'elfeclue avec célérité

(1) H. Jouan, Essai sur la faune de la Nouvelle-Zélande (Mem. de la Soc. imiicr. des bc. nalur. de Cherbourg, XIY, de la 2'^ série IV, 18G9, p. 215).

et amènera la mort de la plupart des Insectes; l'étude de la faune de ces îles est par conséquent fort importante, l'ébauchée en ce moment, elle sera certainement complétée a\ant peu parles hommes instruits que la colonisation y amène.

Il est probable que la Nouvelle-Zélande n'avait pas de Mammifères à l'origine: l'immigration humaine, qui paraît dater du xv^ siècle et venir des îles polynésiennes, a sans doule introduit avec elle le Chien et un petit Rat; quant à deux espèces de Chauves-Souris, ces animaux volants peuvent avoir été amenés du nord par les courants atmosphériques. Le fait si curieux de l'absence de tout Didelphe dans cette terre, dont l'Australie et l'Amérique du Sud, possédant toutes deux des Marsupiaux, sont les régions les plus voisines, doit nous préparer à une faune toute spéciale pour le reste des animaux. Qui n'a entendu citer les Dinornis et les Aptéryx, ou les oiseaux les plus aptères que l'on connaisse, et la singulière famille des Strigops ou Perroquets nocturnes ? La faune actuelle doit être un reste d'une faune plus abondante, car la température de la Nouvelle-Zélande s'est abaissée, et des espèces animales et végétales ont déjà subi autrefois le sort auquel la présence des Européens sur une terre de médiocre étendue condamne forcément les espèces qui restent encore de nos jours, y compris les Maoris, anthropophages refoulés par les colons.

La végétation de la Nouvelle-Zélande est peu variée (1). Elle abonde surtout en Fougères; beaucoup de végétaux ont des feuillages grêles, à teintes grisâtres. Il y a peu de fleurs ; le célèbre Phormium tenax croît naturellement dans les lieux marécageux. Cette flore pseudoprimitive doit nous préparer à une faune entomologique pauvre. Comme les végétaux néo-zélandais ont des analogies avec la flore magellanique, c'est-à-dire du sud du Chili, de la Patagonie et de la Terre de Feu, il faudra examiner dans l'avenir si les Insectes offrent les mêmes relations ; mais l'exploration entomologique de la pointe S. et surtout S. 0. de l'Amérique est encore à faire.

Les Coléoptères sont peu nombreux. Les Cicindélides, les Carabides, les Charançons et les Longicornes sont très-caractéristiques et diffèrent des australiens des mêmes groupes ; presque tous les genres sont autres que ceux d'Europe.

On peut citer comme genres spéciaux à la Nouvelle-Zélande les genres Demelrida et Molopsida dans les Carabiques, Atopida des Cébrionides, Dendroblax des Lucanides, Zolodinus des Ténébrioniens, Pselophax des Curculioniens, etc. Les Cétonides, les Hupresddes et les Chrysomélides, si abondants à la Nouvelle-Hollande, manquent au contraire ou sont très-pauvrement représentés à la Nouvelle-Zélande (2). Parmi

(1) Raoul, Choix de piaules de la Noiwelle-7A'lande. Paris, 18i6.

(2) A. Wliitc, Noies lowards a slalislical arcount of ihc Faunaof New-Zcaland and the Auckland idands, so fas a'> regards Annu'ose Animais {Proceed. Linn.

les Orthoptères se rencontrent des formes qui rappellent l'Australie : ainsi, un genre aptère dans les deux sexes, de grande taille, Deinacrida, voisin des Gryllons, des Pliasmiens aptères, des Mantes et des Locustes. Il y a une Fortîcule et des Blattes, ces dernières importées. Les Névroptères présentent une Panorpc, deux Libellules, un Agrion.

Dans ces Libellules se trouve le genre Pelalura, commun à la Nouvelle- Zélande et à l'Australie, et oll'rant ce fait curieux qu'il se rapproche beaucoup de r./iA'c/ina liasina, Strickl., du lias de Stonesfield. Dans les Hyménoptères, on a rencontré quelques espèces de Fourmis peu communes. Il y a très-peu de Papillons et pas de Papillons blancs. Il est rare qu'on voie voler des Lépidoptères. Nous citerons deux Vanessides : l'un du type du Vulcain iVijrameis (jonerilla) ; l'autre qui est ce Papillon tout à fait cosmopolite, la Belle-Dame, espèce qui offre de temps à autre des migrations. C'est l'espèce spéciale, ou race antarctica de l'Australie, qu'on a trouvée à la Nouvelle-Zélande; du moins c'est très-probable. Citons un Polyommate, deux Hépiales et deux Sphinx, l'un très-commun, notre SpJiinx Convolvuli, dont la grosse chenille vit sur les feuilles de la Patate douce, et est très-souvent attaquée, quand elle entre en terre pour se chrysalider, par un cryptogame, le Sphœria Robertsia, végétal de genre bizarre, ayant le corps de la chenille pour racine et que mangent les naturels : on le dit d'un goût de noisette. Il y a quelques Hémiptères hétéroptères et des Cicadaires. Parmi les Diptères, encore à peine connus comme dans toutes les îles de l'Océanie, il faut signaler des Moustiques ou Culicides, qui paraissent avoir été importés par les navigateurs, comme à Taïti et aux Marquises, ainsi que le Musca domestica. Plusieurs mouches à viande, ou CaUiphora, sont indigènes. De même les iVouches de sable, petits Diptères noirs piquant l'homme et faisant naître des pustules. C'est un fléau de l'été, indiqué autrefois par Cook, et rendant insupportable le séjour de certaines baies.

Au sud de la Nouvelle-Zélande se trouve l'archipel des îles Auckland, couvertes de glaces une partie de l'année : la faune est différente et spéciale. Comme le dit M. E. Blanchard (t), les Insectes des îles Auckland représentent, dans Thémisphère austral, les Insectes du nord de l'Europe, ceux de la Nouvelle-Zélande étant en général analogues aux Insectes d'une région européenne plus méridionale. Les Carahiques des îles Auckland ont nécessité la création de deux genres lleterodactijlus et Pristancylus, voisins des Sphodnis et Prislonychus ; la même famille olVre à nos antipodes nos genres Calalltus, Argutor, etc. On trouve en outre des Élatériens, des Ilélopiens, un genre spécial de Curculioniens, les Oclandius, etc.

Pour terminer l'étude de l'ancien monde, il nous reste à examiner

Soc. Lond., 183-81848, I, p. 30G).— \V. Steptienson, Remarks on the Enlomology of New-Zcaland {Trans. Soc. Entom. London, 1847, t. IV, p. 202-2G7). (i) E. lilaiiciianl, Voyoge au pôle sud, loc. cit., p. '12.

le continent africain, la moins connne des régions dn globe an point de vue des faunes. On n'a de renseignements un peu détaillés, outre la ceinture méditerranéenne se rattachant à l'une des faunes de l'Europe, que pour l'extrémité australe. Quant au reste, ce sont les côtes qui ont été visitées; en outre, quelques explorations dans le nord-est, au Dongolah, au Sennaar, dont la faune se rattache en partie à celle de l'Arabie. Le sud de l'Egypte (le delta du iNil appartient i\ la faune delà Méditerranée) est une région sèche, mal pourvue de Lépidoptères et d'Insectes phytophages, et où dominent en Coléoptères les Graphiptères, les Anthies, de brillants Gymnopleures, des Mélasomes amis des sables arides, etc. La Nubie et l'Abyssinie, qui ont une région centrale élevée et riche en cours d'eau, ont des productions plus variées. Les Lépidoptères sont bien plus nombreux, surtout les Pieris, Anthocharis, Argynnis, Melitœa, Lycœna , eic, constituant une faune réellement mixte, puisqu'on y retrouve un assez grand nombre d'espèces d'Europe.

A l'extrémité occidentale opposée, le Sénégal présente un ensemble spécial de créations entomologiques, dont on commence à trou\er des spécimens au sud de nos possessions algériennes. Les Coléoptères sont très-nombreux dans cette faune. Comme toujours, les Lépidoptères s'étendent fort loin : ainsi ceux du Dongolah sont en grande partie les mêmes qu'au Sénégal, qui en est Irès-éloigné. Le Gabon, qui nous présente un certain intérêt en raison de nos établissements, a une faune mixte entre celle du Sénégal et des pays circonvoisins (1), offrant, bien entendu, certaines espèces particulières, mais avec un ensemble fort analogue au Sénégal. Parmi les Coléoptères, deux genres sont spéciaux aux régions chaudes de l'Afrique, les Goliaths, offrant les plus gros Insectes connus, et les Cératorrhincs, tous deux du groupe des Cétonides ; le Gabon est une de leurs localités. Nous y mentionnerons encore VApis fasciata, ou Abeille égyptienne, répandue dans toute l'Afrique, et un gigantesque Bombycien à taches vitrées, qui ne le cède en grandeur qu'à VAtlacus Atlas de la Chine. Cette côte occidentale de l'Afrique tropicale possède une foule de riches Papillons des genres Papiliu, Danais, Acrœa, etc., les Charaxes parmi les .Xymphalides, etc.

L'Afrique australe, comprenant la colonie du Cap, la Cafrerie et l'établissement de Port-Natal, est une région bien caractérisée en végétaux, et par suite en Insectes. Les Diosmées, les Protéacées, les Conifères, et surtout les Ericacées, dominent. Les émanations odorantes des fleurs annoncent déjà en mer, près des côtes, une terre privilégiée. Les déserts alternent avec les vallées boisées. Sur les sables courent les agiles et cruelles Manticores; d'autres Cicindélides, également spéciaux, forment les genres Platychilo et Drornica, Les (^arabiques nous olfrent les genres

(1) J. Thompson, Archives entomologiques, II. Paris, 185S. — Voyage au Gabon, hisloirc nulurelle des Imeclca cl Arachnides, pur divers collaborateurs.

cafres Hystriclwpus et Coptoptera ; les Scarabéiens, les genre?: Lepithrix, Anisonyx, Monochehis, ec dernier avec de trôs-nombreiises espèces, etc. Les environs de Natal sont la patrie principale des Patissiens, aux antennes renflées, de formes si bizarres, et aussi d'espèces variées de Termites (Névroptéres), souvent associés à ces singuliers Coléoptères. Le Cap possède en propre les Pneumores (Orthoptères, Acridiens), à abdomen des milles vésiculeux; et sonore sous le frottement des cuisses postérieures. Les [lépidoptères ne sont pas très-nombreux dans l'Afrique australe. Outre les familles européennes, on y trouve des Danaïdes, des Eurytélides, des Acrœa. La partie sud-est paraît bien plus riche en F.épidoptères que le reste de la contrée, surtout le pays de Natal, où abondent des formes particulières aux régions tropicales (1). Un fait trèscurieux relatif à ces espèces de Natal, par 30 degrés lat. S., c'est que beaucoup sont identiques avec les Insectes de Sierra-Leone, à 8" 30' lat. N., et à plus de 2500 lieues de distance : la Guinée, le Sénégal, le pays des Ashantis, c'est-à-dice toute la côte occidentale d'Afrique, ont des Lépidoptères pareils à ceux de Natal, de Zanzibar, du Mozambique. Cette dernière région a naturellement d'assez nombreux Insectes communs avec la côte occidentale de Madagascar, fait très-explicable pour les espèces ailées et que les vents doivent transporter entre des rivages peu éloignés.

La grande île de Madagascar, qui nous est surtout connue dans sa région orientale, a une faune entomologique propre, comprenant en outre certaines espèces communes avec l'Afrique, comme nous l'avons dit C'est une des régions les plus riches qui existent en Insectes, avec nombre d'espèces et de genres spéciaux, surtout dans les ordres des faibles voiliers. Il faut citer, dans les Coléoptères, en genres spéciaux, les Vogonostoma (Cicindélides); dans les Scarabéiens, les Eexodon (aussi de Maurice) ; dos Bupresliens à élytrcs très-larges, d'un aspect inconmi ailleurs, formant le genre Polybothrisii très-nombreuses espèces, toutes exclusives à Madagascar, etc. Cette grande île n'est pas moins bien douée en Lépidoptères qu'en Coléoptères ; ses forets chaudes et humides sont habitées par des Papillons aux ailes splendides. Les genres tropicaux prédominent, comme les PapiUo, dont les chenilles vivent surtout sur les Orangers; les Danais et Euplœa sur les Neriuin, les Asdepias et autres Apocynées; les Acrœa, les Cyrestis, les Xanthidia,\e?, Urania. Ce dernier genre présente à Madngascar le plus beau Lépidoptère connu, YUrania Rhipheus, aux ailes dentelées, variées de vert, de pourpre et d'or. Hion de plus anormal que ce genre, dont les adultes ont lesianteimes filiformes des Nocturnes avec les couleurs métalliques des Rhopalocères diurnes, et dont les chenilles demi-arpenteuses ont des épines, comme celles des Nymphalidcs, et des tentacules rétracliles,

(1) Roland Tiinicu, Rhopaloccra Africœ australis. Cape-towii, 18i2, 2 vol.

ainsi que chez les Painlio (1). Les Lépidoptères madécasses sont d'un type tout diflercnt de ceux du Cap, et ressemblent au contraire à ceux, trùt-éloigncs, du Sénégal et de Sierra-Leone ; il y a même des espèces identiques.

En regard des côtes orientales de l'Afrique se trouvent les îles Maurice et Bourbon ou de la Réunion (anciennes îles Mascareignes), qui nous intéressent à titre de possessions européennes. Selon la loi générale, ces îles restreintes sont bien plus pauvres en Insectes que les grandes terres. Ce sont des îles volcaniques, probablement d'émersiou assez récente, et ayant peu de cours d'eau. A la Réunion, les déboisements des hauteurs ont produit le résultat ordinaire : la terre végétale est ravinée, et les plantes diminuent en nombre, ce qui amènera la perte de beaucoup d'Insectes. A part quelques espèces madécasses importées par les vents ou par l'homme, le type général de la faune est indo-sondaïque, et fait prévoir les formes qu'on retrouve ù l'orient de ces îles, au Malabar, au Bengale, à Ceylan, à Java, etc. Il y a des espèces exclusives et même propres cà une seule des deux îles. Le même fait s'est produit dans d'autres embranchements: ainsi pour leDrontc de l'île Maurice et le Solitaire de l'île Rodrigue, ces grands oiseaux détruits aujourd'hui {^). Les Lépidoptères sont peu nombreux; il n'y a ni Pieris, ni Colias, ni Acrœa. Chaque île possède un seul Papilio, d'espèce spéciale de l'une à l'autre, vivant sur l'Oranger ou le Citronnier. On trouve dans les forêts des iNymphalides, mais manquant des genres africains Cyrestis, Lexias, Harma, Euryphene. Dans les défrichés, près des habitations, vivent quelques espèces des genres Callidryas, Ter las, Euplœa, Danais et quelques Satyrides, Lycénides et Hespérides. Les Sphingides, grands voiliers, sont les mêmes qu'à Madagascar; il n'y a ni Syntomis, ni Glaucopis, et pas de Bombycides proprement dits. On trouve quelques Euchélides et Lithosides, un peu plus de Noctuelles, quelques Phalénides. Les Deltoïdes sont abondants. D'après M. Guenée, le type des Lépidoptères est à la fois indien et américain, et il y a une ressemblance marquée pour le tiers des espèces avec les formes européennes, et même des espèces tout ù fait identiques, comme Pyiaïueis Cardai et Sphinx Convolvuli (espèces très-répandues), Lycœna bœtica et telicanus, les iSphinx Atropos, Celerio, Nerii, etc. Les Coléoptères ont offert quelques espèces inédites, et M. Signoret a créé quelques genres nouveaux pour des Hémiptères de la Réunion. Nous citerons enfin, dans le voisinage des îles Mascareignes , les îles Seychellcs pour une curieuse espèce de Phasmiens (Orthoptères) du genre /'/(;////»;», qui leur est propre, que les habitants s'amusent à nourrir en captivité dans de petites cages.

M) Boisduval, Faune enlomologique de Madagascar, Bourbon et Maurice, Lcpidopt. Paris, 183;^.

(2) L. Maillard, Notes sur l'ile de la licunion, Entomologie, II, par divers collaborateur:?. Paris, 1803.

WSTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE. îlOÔ

Le continent dn nouveau monde est un centre de plusieurs créations entomologiques. La partie boréale a des espèces communes avec le nord de l'Europe, comme cela a lieu pour tous les animaux et les végétaux, en raison de la communication arctique et d'un climat plus chaud, antérieurement aux périodes multiples de l'invasion glaciaire. Puis les espèces communes s'éteignent peu à peu, à mesure qu'on descend vers le sud, ou se modiflent et deviennent des races constantes, comme cela est arrivé pour les papillons Morio et Vulcain. Une remarque importante domine toute l'entomologie américaine. On sait qu'un axe montagneux, suivant très-sensiblement deux grands cercles de la sphère terrestre, les Andes, puis les montagnes Rocheuses, partage l'immense continent en deux versants. Du côté de l'Europe, se trouvent des côtes plates, de vastes plaines, des températures excessives, très-basses en hiver dans le nord des États-Unis, torrides en été, toujours élevées entre les tropiques. Là se trouvent les formes entomologiques les plus variées et les plus distinctes de celles de l'ancien monde. L'autre versant est au contraire élevé, et d'une manière brusque, dans la partie comprise du Mexique au Chili, qui correspond ù une ligne de fracture terrestre ; les formes entomologiques rappellent davantage celles de l'Europe, car la température a diminué en raison de l'altitude. En outre, un courant d'eau chaude, analogue à celui qui réchaud'e les côtes septentrionales de l'Europe, prolonge vers le N. 0. de l'Amérique les isothermes tempérés.

Si nous examinons d'abord le versant oriental, de beaucoup le plus étendu, nous trouvons que le Canada et la iVouvelle-Écosse comprennent un très-grand nombre de formes génériques pareilles à celles de l'Europe boréale et moyenne, et même certaines espèces tout à fait identiques. La faune est cependant bien distincte dans son ensemble pour les espèces, comme cela a lieu dans tous les embranchements. Il y a des types tout à fait étrangers à l'Europe. Ainsi le Danais Archippus, Fabr. (Lépidoptères) se rencontre depuis le Brésil jusqu'au nord de l'Amérique, vivant sur les vVsclépiadées, tandis que son congénère de l'ancien monde, le D. Chrysippus, n'a pas pu s'acclimater, mémo à l'extrême sud de l'Europe, dans le royaume de Naples. Un certain nombre de genres de Coléoptères, les Scaphinotus, Sphœroclerus, sont spéciaux au Canada et y représentent nos Cijchrus dans les Carabiques. On retrouve au Canada les Attacus Luna, Promctheus, Polyphcmus, Cecropia, Hombycides producteurs de soie vivant jusqu'au sud des États- Unis, fait très-important en ce qu'il prouve la possibilité d'acclimater CCS uliles espèces dans des régions très-froides (1). On voit paraître dès les hautes latitudes américaines des types de Névroplères tout à fuit

( t) Maurice Girard, Notes sur renloniologie de l'Amérique du Nord {Ann, Soc, Cntom. de France, 1808, p. 287).

étrangers à l'ancien monde, ainsi le CorijdaUs ^cornidus, et les genres Chauliodes et Polystoichotes.

Dans les États-Unis, la distinction de la faune s'accentue davantage. La région est moins riche en Insectes que les régions homologues en climat et d'égale étendue de l'ancien monde. On y remarque un mélange de formes européennes avec les formes spéciales à l'Amérique intertropicale, et certaines espèces otl'rent une extension considérable : ainsi le l'hanmis carnifex de la Floride au Canada. Le genre Phanœus (Scarabéiens), essentiellement américain, s'y trouve à côté des Geotrupes, les Rutèles avec les Mélolonthes, les Gymnetis avec les Cétoines. Les Carabiques offrent les genres spéciaux Pasimachus et Dicœlus, s'étendant aussi à l'Amérique boréale. Les États-Unis présentent plus d'espèces de Papilio que l'Europe, c'est-à-dire d'Insectes d'une forme essentiellement intertropicale, et de même plus de grands Bombyciens du genre Attacus. Elle possède aussi le genre australien Agarista, formé de Lépidoptères intermédiaires entre les Hespéries et les Sphinx. Les* États-Unis sont généralement très-riches en Sphinx proprement dits, et en ont quatre à cinq fois plus que toute l'Europe.

A partir du Mexique, le versant oriental devient très-préd(jmiuant en surface sur l'autre. Trois régions en altitude s'y rencontrent. La ceinture maritime des terres chaudes possède la faune extrêmement riche de l'Amérique tropicale, et l'on y trouve beaucoup de genres de la Guyane et du Brésil. Les formes tropicales s'étendent encore dans la région moyenne, et ne disparaissent que sur les hauts plateaux. Il nous est impossible d'énumérer les nombreux genres de Coléoptères spéciaux à l'Amérique tropicale, 11 y a parmi les Lépidoptères certaines formes inconnues à l'ancien monde et dont nous indiquerons les principales. Les Morpho, (ont à fait diurnes, habitent surtout les lieux boisés et descendent peu du sommet des arbres. On les rencontre depuis le Mexique {Morpho Puhjphemiis dans les régions moyennes du versant du Pacifique) jusqu'à la province de Sainte-Catherine du Brésil méridional. Ce sont ces splendides papillons au vol rapide, aux larges ailes bleues, à reflet métallique chez les mâles, et dont la parure des dames s'est plusieurs fois emparée. Le maguifique Morpho Cypris de Santa-Fé de Bogota a éclipsé l'éclat des pierres précieuses dans la coilfure de l'impératrice des Français. Les Pavonies, dont les ailes ont souvent de grandes taches ocellées, sont à demi-crépusculaires, au repos pendant le jour sur les troncs d'arbres, ou volant lourdement sous les fourrés épais et obscurs, et le soir dans les broussailles. Les lirassolis volent aussi le soir et le matin. Les Héliconies, cette gloire enlomologique de l'Amérique du Sud, ainsi que les appelle M. Wallace, ne se trouvent que dans les grandes forêts, paraissant aimer la solitude et parcourant les airs d'un vol lent et comme distingué. Dans les Lépidoptères hélérocères, nous devons signaler le genre Castnia, exclusivement américain, etc.

r/archipel des Antilles semble vouloir relier en arc les deu\ continents déjà unis par l'isthme de Panama ; il possède une faune essen tiellemenl mixte entre eux, comme on pouvait le prévoir d'après sa situation géographique (1). Les grandes îles ont, comme d'habitude, quelques espèces propres; les petit(îs îles sont très-pauvres. Les collectionneurs reçoivent surtout des Antilles le Scarabée Hercule {Dynasles Hercules), le plus gros coléoptère après certains Goliatlis. Cette espèce spéciale, si connue, est caractéristique de la faune des Antilles. Une région fort intéressante, et dont nous parviennent chaque jour de nouvelles espèces, est la Nouvelle-Grenade avec les vallées de la Magdalena et du lac de Macaraibo, ainsi que la province de Caracas, portion du Venezuela, au nord de l'Urénoque. Les Lépidoptères et Coléoptères, en général des mêmes genres que ceux des Guyanes et du Brésil, en- sont distincts pour la plupart comme espèces. Nous citerons le beau genre spécial Psalidognathus (Prionides, Cérambyciens).

On peut appeler région de la Guyane, bien que les Guyanes anglaise, hollandaise et française n'en forment que la partie côtière, le vaste territoire compris entre l'Orénoque, le rio Negro, l'Amazone et la mer. L'intérieur est en effet à peine connu. Notre colonie de la Guyane a été le sujet de divers travaux d'entomologie (2). L'ordre des Lépidoptères y présente les espèces les plus variées, surtout en juillet et août, au début de la saison sèche, ne disparaissant guère qu'en mai et juin, sous les pluies prolongées de 1 hivernage. Cayenne, placée dans une île, à peu près au milieu de la côte de la colonie, la divise en deux habitat bien distincts pour cet ordre d'Insectes. La portion dite au vent de nie, c'est-à-dire au S. S. E., offre en partie des montagnes assez élevées, parallèles à la côte. Ses Lépidoptère- ont un certain nombre d'espèces communes avec le nord du Brésil, qui ne dépassent que trèsrarement l'île de Cayenne. L'autre région, celle sous le vent, plate, couverte de savanes entremêlées de quelques bouquets de bois, a des espèces particulières qui lui sont communes avec la Guyane hollandaise. Les Hyménoptères sont aussi très-abondants et très-diversifiés à la Guyane, surtout les Ichueumoniens, les Formicides, les Fouisseurs et les Apiaires. La plupart des espèces fréquentent le voisinage des habitations. Les terrains sablonneux qui entourent Cayenne, la route

(l)Ramon de la Sagra, Histoire physique, politique cl naturelle de l'île de Cuba, Animaux articulés. Paris, 1857.

(2) Lacordaire, Notice sur l'entomologie de la Guyane française {Ann. Soc. entom.de France, 1832, I, p. 318-366). — \ottce sur les habitudes des Lépidoptères diurnes de la Guyane franc. [Ami. Soc, enlom. France, 1833, II, p. 370-397). — Essai sur les Coléoptères de la Guyane française {Nouv, Ann. du Mus. d'hist. r)a<,, 1833, 11, p. 35-!)^; exlrait-.Revueentom.deSilhermann, 1833, I, p. 93-100).

A. Fauvel, Catalogue des Insectes recueillis à lu Guyane française, par M. Deplanclie, chirurgien de marine {Bull. Soc. linn. de Normandie, Caeii, 1861, V, p. 299-327, et 1862, VI, p. 128-144).

coloniale du bord de la mer, fourmillent de Sphex qui y creusent leurs retraites. Les maisons sont remplies de Xylocopes ei de Tripoxylons perçant les poteaux et les poutres. Les Apiaires se répandent sur les fleurs des plantations, et parmi enx les Mélipones sans aiguillon. Dans les bois et les savanes, on trouve de nombreuses espèces de Pompiles et de Vespides, surtout de Guâpes cartonnières, avec des nids de formes aussi variées que les espèces.

Par un contraste singulier, dit M. Lacordaire, les Coléoptères sont bien moins abondants à la Guyane qu'au Brésil, qui est le pays du globe le plus riche en cet ordre, et cependant les forêts et les marécages de la Guyane otTrent une végétation tout à fait analogue. La Guyane est aussi plus pauvre en cet ordre d'Insectes que le Mexique, Madagascar, Java, et peut-être le Sénégal et le Cap, tellement que nos bois dans la belle saison oll'rent plus de Coléoptères que ceux de la Guyane. Ce n'est qu'en juillet et août, au commencement de la saison sèche, qu'ils sont un peu nombreux. Les Carabiques, les Uloma, les Diapôrcs et les Érotyles, paraissent seuls l'emporter en quantité à la Guyane sur le Brésil, ce dernier pays reprenant une supériorité considérable dans les autres familles de l'ordre, surtout pour les Scarabéiens, les Curculioniens, et encore plus pour les Longicornes, trèsmullipliés au Brésil, et dont beaucoup d'espèces s'étendent sur la vaste surface comprise de la Guyane à Rio-Janeiro. Les Coléoptères de la Guyane ont, au reste, une grande analogie avec ceux du Brésil, mais près des trois quarts sont distincts comme espèces. La Guyane est également bien moins riche que le Brésil en Hémiptères. Dans ce dernier pays, certains Hétéroptères (Lygées, Scutellères, etc.) le disputent par la richesse de leurs couleurs et leurs formes bizarres aux Coléoptères mûmes.

La vallée de l'Amazone constitue pour le nord du Brésil et la république de l'Equateur le pays du monde le plus abondant en Insectes de tous les ordres, surtout en Coléoptères et Lépidoptères. Elle présente, en effet, la double condition, très-favorable à leur développement rapide, d'une température uniforme et d'une extrême humidité. Pour les Lépidoptères, on trouve des espèces un peu différentes selon qu'on explore : 1" les bords du fleuve, 2" les plantations et jardins de la vallée, 3" les forêts vierges de l'Amazone (1).

Cette vallée a beaucoup d'espèces spéciale? en outre de celles qui sont communes à toute l'Amérique méridionale, comme certains Callidryas, le Papilio l'otrjdamas, le Danain Archippus, etc. Les trois séries de localités abondent en espèces du gcurùJ'apiUo; les Héliconies sont surtout propres à la seconde, et les forêts vierges offrent principalement des Érycines, des Hespérides, de beaux Satyres, les délicats Jthomia, etc.

(1) A. Wallace, On ihe Habits of Ihe BulleriUes of the Arna::ûne valley {Tram, ofthe Enlom. Suc. of London, new séries, II, 1852-1853).

DlSTRlBUÎION GÉOnRAPHIQUE. 209

Enfin, cette vallée est fort riche en Morpho, Pavonia, Urassulis, Dynastor, Caligo, etc., tous hôtes des bois. Le rare iJ/orp/io ifecu6a est très-commun à l'intérieur, dans les forêts qui bordent le rio Negro.

La Bolivie a été explorée au point de vue entomologique par A. d'Orbigny (1). Les Coléoptères et Lépidoptères ont un aspect brésilien, et beaucoup d'espèces sont identiques avec celles des environs de Hio- Janeiro ou avec celles de la Guyane. Les espèces de Coléoptères propres au pays consistent surtout en Mélasomcs. Le Paraguay, le Brésil méri dional, ou provinces de Sainte-Catherine et de Rio-Crande et l'Uruguay, ont des Insectes qui diU'èrent en général comme espèces de ceux du Brésil septentrional, qui est plus chaud, surtout à mesure qu'on se rapproche de la Plata.

Les Morpho s'éteignent à partir de la province de Sainte-Catherine, et la province de Uio-Grande a une foule d'espèces inconnues près de Rio-Juneiro, bien que des mêmes genres. A l'ouest de ces régions se trouve le Tucuman, faisant partie du vaste territoire de la Plata. « Cette région, dit M. Lacordaire (2), est la véritable patrie des Mélasomes en Amérique, et notamment des Nyctelia et genres voisins. Elle le doit à son sol aride, sablonneux, salin, qui offre ces caractères à un degré d'autant plus prononcé, qu'on se rapproche davantage des Andes. Après la famille en question, les Carabiques y dominent. Les Lépidoptères y sont très-peu nombreux et n'ofi'rent rien de remarquable. » Le savant entomologiste que nous venons de citer a fait de longues explorations dans la province de Buénos-Ayres qui s'étend du sud du fleuve de la Plata aux déserts patagoniens. Le sol est en général argileux et couvert de Graminées pour toute végétation; aussi les insectes y sont peu nombreux. Les Carabiques, comme en Europe, y dominent dans les Coléoptères. On trouve en Lépidoptères des Pieris, Colias, Vanessa, etc. Il reste cependant encore quelques formes intertropicales, comme les Phanœus (Scarabéiens) et quelques autres genres en petit nombre (3). Nous ne pouvons rien dire de la Patagonie, sur les deux versants des Andes ; c'est un pays inexploré, dont on n'a que quelques Insectes l'ecueillis sur les côtes, et comme égarés dans les catalogues généraux.

Le versant américain occidental n'est connu, plus encore que l'autre^ que pour certaines régions. Ainsi, Eschscholtz a décrit un certain nombre de Coléoptères des îles Aléoutienncs et des rivages de l'Amérique russe. On cite quelques types spéciaux dans les territoires des montagnes Rocheuses (territoire Nord-Ouest, Nouvelle-Calédonie, Colombie anglaise): tel le genre Omus (Cicindéliens), s'étendant aussi en Californie.

(1) A. d'Orbigny, Voyage dans rAmi'rique méridionale {Brésil, Uruguay, république, Argentine, Patagonie, Chili, ISol/vie et Pérou), partie du tome VI^ Insectes, par MM. BruUé et E. Ulanchanl. Paris, IS/i.'j.

(2) Lacordaire, Inlrod. à l'Enlom., il, p. 618. Paris, 1838.

(3) Lacordaire, op. cit., Il, 018.

Depuis que les gisements aurifères ont fait affluer les Européens daos cette région, complètement inexplorée il y a peu d'années, son entomologie a été l'objet de travaux divers, surtout de la part des naturalistes américains. Un Français, M. Lorquin, y a fait des récoltes qui ont donné quelques notions exactes sur la faune des Lépidoptères (i). Ces Insectes n'ont pas les couleurs splendides et les reflets éblouissants de ceux des régions équinoxiales. Leur tenue plus simple et plus modeste rappelle les espèces des États-Unis, et surtout celles de la Sibérie et du nord de l'Europe. Le cachet européen reparaît, au reste, dans une certaine mesure sur tout le versant occidental ou du Pacifique, Au nord de la Californie on a trouvé les genres Paniassius et Limenitis, qu'on croyait n'appartenir qu'à l'Europe et à l'Asie. On peut signaler comme pareils aux espèces d'Europe : Rhodocera Rhamni, Vaiiessa Antiope, Pyrameis Atalanta et Cardui, etc. Les genres Jg^amto et Ctenacha (Zygénides) sont au contraire étrangers à l'Europe, ainsi que le genre Danais {Danais Archippus). Les genres américains tropicaux i/e/éconm, Leptalis, Cybdelis , Morpho , Castnia, etc., manquent entièrement. ]JAttacus Ceanothi, aussi des Étals-Unis, est important à signaler en Californie, comme espèce produisant de la soie.

Les Mélitées, les Argynnes, les Satyres, les Hespérides, ont en Californie les mêmes mœurs qu'en Europe, et les espèces, bien que différentes, ont des habitudes et des stations analogues.

La Vieille-Californie est une presqu'île aride qui paraît avoir une faune entomologique spéciale, riche surtout en Mélasomes dans les Coléoptères (2). La zone mexicaine occidentale ressemble pour la faune à l'autre dont nous avons parlé. La bande étroite du Pérou qui règne entre les Andes et le Pacifique est extrêmement aride, sauf dans quelques vallées, et l'on y trouve, en rapport avec celte condition du sol, beaucoup de Mélasomes. Le Chili forme, à la suite méridionale de la région précédente, une autre bande un peu plus large. Son entomologie est mieux connue, en raison d'une population européenne dans de meilleures conditions de gouvernement et de développement intellectuel. Une faune spéciale le caractérise, autre que celle du Tucuman, qui l'avoisine (3). Un assez grand nombre de genres exclusifs appartiennent aux Coléoptères. Ainsi, dans les Carabiques : Merizodus, Homalodera, Trechisibus, Oxoides,Variopalpus, Plaiiiotelum, etc.; dans les

(1) D'' Boisduval, Lépidoptères de la Californie {Ann. Soc. entom. de France, 2" série, 1852, X, p. 275). — Lépidoptères de la Californie, br. iii-8, Bruxelles, 1869, et Ann. de la Soc. enloni. de Belgique.

(2) Lacordaire, op. cit., II, p. 6'I5 et G17.

(3) Cl. Gay, Historia fisica y politica de Chile (Paris et Santiago) : Coléoptères, IV, 1849, et V, 1851; Orthoptères, Névroplères, lliiménoplèrcs, VI, 1851; Lépidoptères, Hémiptères et Diptères, VII, 1852.

L.Fairmaire et Germain, Coléoptères duChili (Ann. Soc.cnlom. de France, 1858, p. 709, et 1859, p. 483; Hev. el Magas. de zool, 1859, p. 350, et 1800, p. 267).

DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE. 2 il

Scarabéiens, les genres Modialis, Rutélide voisine des Anoplognathes australiens, Lacris, Plijophis: le genre si curieux des Chiasoipiathus dans les Lucanides. Le genre Pijrophorus prolonge jusqu'au Chili une forme tropicale des Élatériens. On trouve aussi des genres de Coléoptères, qui ont dans l'ancien monde, et surtout en Europe, la grande majorité de leurs espèces, comme les Hijdnobius (Dytisciens), Silpha , Clioleva (Silphiens), Trichopteryx, l'tilium, etc., tous genres qui n'ont que peu d'espèces disséminées dans les diverses régions de l'Amérique. Parmi les Lépidoptères, on rencontre au Chili des formes tropicales, les unes américaines, comme les genres Heliconia, Castnia ; les autres des deux mondes, ainsi les Terias,lesCallidryas, et à côtelés genres de l'Europe et de l'Asie froide et tempérée, Anthocharis et Collas. Parmi les Orthoptères, le Chili présente des Proscopies, singuliers Acridiens aptères, à corps grêle, que leurs cuisses renflées et leurs tarses empêchent de confondre avec les Phasmiens ; ils sont propres exclusivement à l'Amérique du Sud, et existent aussi au Brésil. De même on trouve au Cliili le genre Tropinotus (Truxalides, Orthoptères), qui a d'autres espèces au Brésil et à la Guyane, etc.

On peut dire en général et comme résumé de tout ce qui précède, que les espèces de grande taille ou de formes singulières, ou de couleurs éclatantes, vivent dans les conditions géographiques de haute température et de grande humidité. En Afrique, où le sol est plus généralement sec, les espèces de cette sorte sont moins abondantes que dans l'Amérique intertropicalc et les Indes orientales. Les contrées froides n'ont guère que des espèces de petite taille, où dominent le noir, le grisâtre, le brunâtre (1).

Il y a quelques espèces d'Insectes, en bien petit nombre, qui paraissent cosmopolites par elles-mêmes. Ce sont en général des espèces à vol puissant ou possédant des instincts de migration avec l'aide des vents. Ainsi, certains, comme \ Acridium pereyriiaim, YOEdipoda migratoria, etc., promènent leurs nuées dévastatrices dans toutes les régions chaudes de l'ancien monde. La première espèce s'étend du Maroc aux rivages de la Chine, sur près d'une demi-circonférence du globe. La seconde espèce répand ses ravages des steppes de la Russie d'Asie à la Provence, et quelques sujets isolés viennent s'égarer dans les prairies de notre banlieue parisienne.

Plusieurs espèces de Sphingides, ainsi les Sphinx du Laurier rose, du Liseron, Célério, etc., vont de l'Afrique jusqu'en Angleterre. Celui du Liseron s'étend en outre à toute la Polynésie, y compris la Nouvelle- Zélande. Une espèce bien commune dans nos environs, le Papillon Belle-Dame, ou la Vanesse du Chardon, se rencontre aux Indes, en (^hine, dans les îles delà Sonde, aux États-Unis, en Californie, au Mexi-

{[) E. Blancliard. Sur la distribulion géographique des Aniuianx articulés [Comptes rendus Acad. des sciences, 1811, t. \1I, p. 1216).

Ii1 INTRODUCTION.

que, etc. Le Sphinx à tèle de mort, qui jetait l'épouvante dans les campagnes bretonnes du temps de Réaumur, se trouve de l'Angleterre et de la France aux îles de la Sonde et à l'Australie. Ce sont là des exceptions : les espèces d'habitude se restreignent davantage dans leurs localités.

On peut faire une remarque assez curieuse sur les Insectes nocturnes, comparés à ceux du même ordre qui vivent à l'ardeur du jour, du moins dans certains groupes. Ainsi les Noctuelles, parmi les Lépidoptères, présentent souvent beaucoup d'analogie pour les régions tropicales d'un même grand continent avec les espèces des régions tempérées : les Noctuelles du Gabon, par exemple, ressemblent à celles d'Europe. Les Papillons diurnes, au contraire, offrent des différences très-tranchées. Cela doit tenir à la fraîcheur des nuits tropicales, amenant une identité dans les conditions thermiques pour des espèces dont les chenilles, cachées soigneusement pendant le jour, mangent la nuit, et dont les adultes n'ont en général d'activité pour l'alimentation et pour la reproduction qu'à l'entrée et à la fin de la nuit.

L'homme, par l'extension de ses races civilisées, a une influence incontestable pour modifier la distribution géographique des Insectes, faire disparaître ou rendre très-rares certaines espèces, en augmenter d'autres au contraire d'une façon prodigieuse par le développement des cultures alimentaires ou industrielles. Les Blattes (Orthoptères), les Dermestes et les Anthrènes étendent maintenant leurs ravages dans toutes les régions de la terre, transportés avec les marcliandises parles vaisseaux et par les caravanes ; et certaines espèces sont les mêmes partout. Si nous nous restreignons à la France, il est probable qu'avant la conquête romaine, la Gaule, couverte de forêts, devait offrir en abondance IcsNymphales et les grands Satyres, Lépidoptères qui deviennent aujourd'hui de plus en plus rares. Au contraire, dans le même ordre d'Insectes, plusieurs espèces de Piérides et de Coliades, vivant exclusivement de végétaux domestiques, devaient être fort rares ou même inconnues dans les contrées qu'elles infestent maintenant. On remarque que les Papillons blancs de nos Crucifères potagères deviennent d'autant plus abondants, qu'on s'avance vers le sud de l'Europe, sont trèsrépandus en Italie, en Grèce, en Égypie même, si stérile en Lépidoptères. Or, ces pays sont cultivés depuis la plus haute antiquité, et les espèces en question doivent venir d'Orient, berceau de la race caucasique, et ont suivi l'homme et ses cultures. C'est en Morée, et surtout en Egypte, qu'elles présentent la plus grande taille, et leurs dimensions diminuent à mesure qu'on s'avance vers le nord. Or, les espèces dégénèrent en s'éloignant de leur patrie primitive. C'est l'homme qui multiplie le Hanneton, fléau de ses jardins et de ses champs. La terre remuée par de fréquents labours otfrc à ses larves l'oxygène nécessaire à la respiration. On remarque que les arbres des lisières du bois, contre les champs culti" {•':, s(jnt souvent dévorés par les Hannetons, mais que ces Insectes deviennent plus rares à mesure qu'on

s'enfonce dans les profondeurs des forêts, et cessen de causer de véritables dégâts au centre des grands bois. De même, le Scarabée rhinocéros (Oryct^s nasicorius) est devenu fort commua dans la banlieue de Paris par l'usage que font les maraîchers de la tannée, où vivent les larves, tandis qu'il est assez rare dans les bois éloignés des jardins, où se rencontrent difficilement les ccorces et les fibres ligneuses à l'état de décomposition et de séparation nécessaires.

Ce sont les défrichements qui font disparaître le plus grand nombre des espèces d'Insectes en substituant les végétaux uniformes de nos cultures aux plantes sauvages les plus variées. Les bois dans lesquels on ratisse les allées pour la promenade, au lieu de les laisser pleines d'herbes et de broussailles, perdent leur attrait pour l'amateur d'entomologie, car les plantes basses servaient de nourriture et de gîte à une foule d'espèces de tous les ordres. Il y a beaucoup d'Insectes qui semblent redouter le voisinage de l'homme, troublés dans leur repos par les mille bruits de son travail et de ses plaisirs, péniblement affectés par les odeurs diverses de ses industries et la fumée de ses foyers. Aussi les voit-on s'écarter peu à peu des demeures humaines, puis disparaître, même avant les plantes qui les nourrissent. Les environs de Paris, si diversifiés par l'exposition, la hauteur, les terrains secs ou humides, les cultures variées, en rapport avec les besoins d'une ville immense, les forêts de diverses essences, etc., étaient autrefois d'une grande richesse entomologique. Les constructions de l'homme empiètent de plus en plus sur le domaine de la nature, et il faut maintenant aller chercher à de grandes distances ces nombreuses races d'Insectes que Geolfroy et Réaumur pouvaient récolter et observer autrefois dans la banlieue de Paris et dans les jardins mêmes de la grande cité.

§ VIII. — Espèces et classification.

La nature, dans les Insectes comme dans le reste du règne animal, ne présente à notre observation que des espèces. Les Insectes de même espèce sont ceux qui peuvent reproduire d'une manière indéfinie, par voie de génération, des individus à peu près semblables. C'est la meilleure définition connue, bien qu'elle ne soit pas sans objections. L'espèce est soumise à des variations très-limitées. Une observation sévère ne permet aucunement de soutenir la théorie de la variabilité indéfinie de l'espèce. Suivant Lamarck, les circonstances extérieures pouvant modifier les animaux, l'influence de conditions communes finissait par identifier des êtres d'abord distincts. Ainsi l'oie devenait cygne; la girafe prenait son long cou par suite d'un habitat prolongé dans des pays où les feuilles sont toujours au haut des arbres, et la forme finissait par devenir héréditaire. L'anatomie est formellement contraire à ces idées qui présentaient les formes spécifiques comme

vagues, non essentielles et changeantes, sans intérêt profond pour la science. On a aussi supposé, en remarquant que les embryons de certains animaux offrent des ressemblances avec l'état permanent d'autres espèces, que le règne animal provenait d'un fonds unique avec des arrêts successifs de développement constituant les diflërentes espèces. Une observation exacte fait reconnaître des différences, môme dans les embryons : ainsi, Gratiolet a montré que l'encéphale du fœtus du singe suit dans son développement une marche inverse à celle qu'il offre dans le fœtus humain, bien qu'ils arrivent, à l'état adulte, à une assez grande analogie. Nous n'avons pas à discuter, dans un ouvrage élémentaire, les théories sur l'espèce, ni la sélection naturelle, de M. Darwin, et les idées émises par ce savant comme suite et modifications des doctrines de Lamarck et de E. Geolîroy Saint-Hilaire.

Les principes généraux sont applicables aux Insectes. Leurs espèces paraissent constantes, avec des variations limitées. L'expérience jusqu'ici ne permet pas de conclure autrement. On observe bien quelquefois des accouplements entre des espèces voisines; mais ils sont sans résultat, ou bien les hybrides qui en proviennent sont frappés d'infécondité, ou tout de suite, ou au bout de peu de générations. La fixité n'est pas absolue dans une espèce. Elle peut offrir des changements de couleur, des différences dans la taille de l'adulte, plus étendues qu'on ne l'a cru autrefois, allant même du simple au double dans certaines espèces, provenant de la nourriture, du climat, d'accidents d'insolation, etc. Comme, d'autre part, l'expansion graduelle des espèces à la surface du globe est la conséquence nécessaire de la multiplication des individus, on comprend que, dans certaines localités, surtout aux limites de la distribution géographique d'une espèce donnée, des conditions identiques et continues de régime amènent des modifications qui se perpétuent sur place et indéfiniment. De là les races ou variétés aussi importantes que les espèces. Il arrive plus fréquemment, sous l'empire d'une foule de causes plus ou moins connues, que les espèces présentent des sujets parfois très -différents du type, mais sans reproduction nécessaire, seulement possible et accidentelle. Ce sont les aberrations. Certaines espèces, ainsi les Coccinelles, les Erotyles (Coléoptères), montrent d'une manière presque générale des différences de couleur du fond, le fond prenant la couleur des taches, et réciproquement, le dessin restant constant d'un individu à l'autre. Il faut rattacher à ce phénomène général des aberrations les monstruosités qui ne se reproduisent pas par générations. Les monstres les plus fréquents chez les Insectes sont les gynandromorphes semi-latéraux, parfois avec prédominance d'un des deux sexes, les monstres avec organes ou parties d'organes surnuméraires (polymclie), certains monstres par scission ou par arrêt de développement, conservant des caractères de larve ou de nymphe, etc. Tous les passages peuvent se produire entre les formules idéales qui précèdent. On reconnaît que les variétés et les aberrations

rentrent clans l'espèce, en ce que les accouplements avec des sujets typiques sont toujours féconds, ainsi que les accouplements des variétés constantes entre elles : cela se voit par exemple pour les races i^i nombreuses du Ver à soie, qui est véritablement à la classe des Insectes ce que le Chien est à celle des Mammifères. La fécondité indéfinie des métis peut fain' reconnaître des races locales, là où l'on supposait d'abord des espèces distinctes : ainsi pour les Vers à soie du Ricin et de l'Ailante, l'un de l'Indo-Chine, l'autre de la Chine. Les différences sexuelles des Insectes doivent entrer en grande considération pour la formation des espèces, et de doubles espèces erronées ont bien des fois été admises par la découverte séparée des deux sexes d'une même espèce. Souvent le mâle et la femelle sont extérieurement pareils et ne se distinguent que par les organes génitaux, peu apparents à l'extérieur, ou même invisibles à l'état sec. Un abdomen renflé, piriforme, peut être le seul caractère extérieur de la femelle, tandis qu'il est cylindroïde chez le mâle. Au contraire, les deux sexes sont, dans d'autres cas, facilement distincts : tels sont ces Scarabées nasicornes dont les femelles manquent des curieux appendices céphaliques; ces Papillons nocturnes à antennes pectinées chez les mâles, grêles chez les femelles, ou chez lesquels les mâles étant ailés, les femelles sont mi-aptères ou aptères. De même chez les Lampyres ou Vers luisants (Coléoptères). Enfin, dans les Insectes à ailes colorées, des différences de couleur, bien plus souvent que de dessin, peuvent séparer les deux sexes. En général le mâle s'éloigne do la femelle par liypertrophie, par saillance des caractères du groupe; la femelle, moins éloignée des états embryonnaires, otl're de l'atrophie, de l'avortement dans certains organes.

Ces notions bien établies, comme l'observation des générations successives, qui seule peut donner la certitude de la validité spécilique, manque le plus souveni, on conclut à l'espèce d'après l'observation des formes extérieures et la comparaison avec des espèces bien démontrées. Comme les variations, bien que limitées, sont nombreuses pour certaines espèces, il est indispensable de réunir des séries d'un assez grand nombre d'individus avant de se prononcer. Si l'on remarque le désir légitime des collectionneurs de posséder des espèces nouvelles, on s'expliquera les continuelles erreurs provenant de la précipitation avec laquelle certains auteurs établissent des espèces sur un sujet unique. Il faut dans ce cas des caractères bien tranchés pour oser se prononcer. Tous ces faits n'altèrent en rien la réalité de l'espèce, son existence absolue, naturelle, essentielle, bien qu'une définition parfaite fasse défaut ; ils rendent seulement nécessaire la connaissance de ses variations limitées. In caractère, même léger, est-il constant dans la série des types les plus communs, des variétés, des aberralions, il est spécifique; est-il variable, même saillant et remarquable, il n'est pas spécifique.

Quelque difficulté que l'esprit humain éprouve à comprendre des espèces créées de toutes pièces, et une fois pour toutes, c'est encore la

seule hypothèse qui conduise à des conséquences extrêmes raisonnables et justifiées par les faits. Il faut supposer seulement que l'espùce est susceptible de variations limitées, assez étendues même dans certains cas, conservant toutefois le plan fondamental du Créateur. Si l'on ne restreint pas les idées de modification et de passage à ces variations d'une seule espèce, on peut, de proche en proche, arriver aux conclusions les plus absurdes, et, avec un peu de bonne volonté, faire descendre l'homme, non-seulement du Singe, mais du Trilobite ou de la Monade. L'espèce reconnue fixe dans certaines limites, le plus souvent assez restreintes, comme le montre l'expérience rigoureuse, est susceptible d'anomalies, en donnant ce nom à tout écart du type normal, c'est-àdire, en théorie, du plus fréquent, mais parfois simplement en pratique du premier observé et décrit.

Rien de plus obscur et de moins connu que les causes de ces anomalies, subdivisées en variétés, aberrations et monstruosités, mots que nous avons définis. Nous présenterons seulement quelques observations sur cette question, une des plus importantes que la science ait à résoudre dans l'avenir. Ce sont des faits, des pierres encore éparses sur le sol pour un édifice à construire, pas autre chose (1).

L'expérience constate d'abord que des espèces, souvent très-voisines, se rencontrent côte à côte dans la nature, ayant les mêmes mœurs, vivant des mêmes plantes ou chassant une proie identique. Parfois même des accouplements naturels ont lieu entre ces espèces, comme on le voit chez les Coléoptères pour les Dorcadions, les Coccinelles ; chez les Lépidoptères, pour les Zygènes, etc. Les résultats de ces unions, quand ils existent, sont frappés bientôt d'infécondité. Ces espèces si voisines ne se fondent jamais en une seule, ou du moins la preuve contraire n'est pas faite pour les Insectes ; et les sujets types gardent toujours eurs très-légers caractères distinctifs, bien moins accusés souvent que les différences que chaque espèce peut ofirir avec ses propres anomalies, montrant ainsi, jusqu'à preuve décisive contraire qui n'a pas encore été faite, que, dans la nature, la spécificité est quelque chose de réel, d'essentiel, d'intime, plus même que la forme.

La succession géologique des espèces nous olfre les mêmes ordres d'Insectes que ceux qui vivent aujourd'hui ; seulement il y a des espèces qui ont fait leur temps, et qui disparaissent, en vertu de lois encore ignorées (2). La grande majorité des espèces vivantes paraît fixée, et n'offre que de légères différences individuelles ou des anomalies rares, et cela souvent pour des espèces répandues sur de vastes contrées et dans des points éloignés. Il en est même qui se conservent identiques

(1) R. Mac Lachian, Maurice Cirant, J. Fallou, Noies générales sur les variations des Lépidoptères {Ann. Soc. cnlom. de France, 18C7, p. 329).

(2) A. Favivel, De l'esprce rt de ses variations. Faune g allô -rhénane, etc. {op. cit., 2'^ livr., p. 188 et suiv.). j

depuis des époques antérieures [au\ temps actuels. Ainsi à Œningen, prùs du lac de Constance, en Suisse, dans des marnes à minces feuillets de la période miocène supérieure , on rencontre des insectes que M. Heer appelle des formes homologues d'espèces actuelles, car il n'a pas osé les identifier, bien qu'il n'ait pu trouver aucun caractère différentiel : tels sont les Lampyris noctiluca, Geotrupes stercorarius, Coccinella septempunctata (Coléoptères), Libellula depressa ( Névroptères), Apis melUfica (Hyménoptères), .Ip/iTo/j/io/'a spumarm (Hémiptères homoptères), etc., et, avec eux, des formes spécifiques tout à fait étrangères à l'Europe actuelle.

Il y a au contraire certaines espèces qui ne paraissent pas encore fixées, tellement qu'on serait tenté parfois de faire autant de races que d'individus. Des faits analogues se manifestent pour certaines familles d'oiseaux, comme les Éperviers, les Milans, les Buses, etc. Nous citerons dans les Coléoptères, en nous bornant aux espèces de France, les AnisopUa açjricola et arvicola, Anomala Vitis, Callidium variabile, Hylotrupes bajulus, Rhamnusium Salicis, Chrijsomela varians, Lina œnea, Coccinella variahilis, Propylea Ik-punctata, etc., etc., et, à un moindre degré, Cir.indela germanica, Carahus monilis, Cetonia aurata, etc. Dans ces Insectes la couleur du fond peut parfois avoir toutes les nuances : ainsi, du noir au fauve ou au vert et bleu clair-, les points peuvent confluer ou disparaître, ou varier de nombre. Parmi les Lépidoptères, dans un mtîme groupe naturel, comme les Hibernies, on trouve tous les cas : ainsi les espèces nommées aurantiaria, aceraria, œscularia etpilosaria, constantes; progemmaria ai brumaria, peu variées ; defoliaria ci leucophœaria, au contraire, des plus changeantes d'un sujet à l'autre. Pourtant toutes ces espèces vivent ensemble sur nos arbres forestiers, et les adultes éclosent à l'entrée ou à la fin de l'hiver (1). Dans les Zygènes, dans les Chélonies, les types habituellement à fond rouge passent quelquefois au jaune plus ou moins orangé, et cette anomalie peut en certains lieux devenir aussi abondante que le type : ainsi en Bretagne le Callimorpha hera jaune, ou même le remplacer et constituer une race locale, comme le Callimorpha dominula à fond jaune, dans le Caucase. Ce remarquable changement de couleur du fond, qui forme des anomalies si recherchées des collectionneurs, ne me paraît pas être un albinisme, comme les furets issus du putois, les serins jaunes dérivés d'un type vert, etc. Le jaune de ce fond n'est pas le jaune pâle que donne une longue exposition à la lumière, ou l'action du chlore. 11 y a là un virement de couleur analogue à celui des réactifs végétaux par les acides et les alcalis. Les rouges du fond deviennent immédiatement jaunes par les vapeurs acides, et reprennent la teinte normale peu à peu à l'air ou immédiatement par l'ammoniaque ; la nature sait fixer ces virements, et je crois que certains amateurs y arrivent par des

(i) J. Fallou, op. cit., noté 12.

procédés qu'ils tiennent secrels. Les Lépidoptères exotiques ont aussi des espèces continuellement variables : ainsi le célèbre Ver à soie du Chêne du Japon {Attacus ya-ina-maï) présente tous les tons, de la couleur de la lie de vin au citron pur, en passant par le rose et le gris. Le Papil/o Memnon, de la (Ihine, des Philippines, de l'Iiido-Chine et des îles Sondaïques, n'offre pas deux individus pareils en taille, en couleur, en dessin. Pour un Nymphalide de Chine, de l'Inde, d'Australie, le Diadema lassinassa, M. de l'Orza a pu présenter, à l'exposition des Insectes de 1868, jusqu'à trenle-deux variétés des deux sexes offrant les plus grandes dis.-emblances : les unes ornées de belles taches bleues, d'autres terneS;, etc., au point qu'on croyait voir des espèces éloignées.

Les variations de. taille ont surtout pour cause la nourriture : c'est l'ordre des Diptères qui paraît les offrir plus fréquemment, ce qui n'a pas peu contribué à multiplier les fausses espèces dans cet innombrable groupe. Cet effet de la nourriture plus ou moins abondante se conçoit aisément pour les carnassiers de proie vivante ou morte et pour les Ichneumoniens (Hyménoptères), les Entomobies (Diptères), se développant en nombre variable à l'intérieur d'Insectes plus ou moins pourvus de matières grasses. Il semble au contraire que pour les phytophages vivant à poste fixe sur des plantes auxquelles ils ne causent pas le plus souvent de dommage, la taille de chaque espèce devrait rester identique par égalité de nutrition. En général, en effet, les inégalités sont moindres que chez les carnassiers et les parasites ; mais on comprend que souvent le végétal qui porte une ponte devient malade en entier ou en partie ; de là une moindre nutrition pour les phytophages, une moindre taille.

Les éclosions des nymphes, des chrysalides, des pupes à une trop forte chaleur, ainsi par une insolation accidentelle, doivent amener aussi, moins fréquemment, des cas de nanisme. On sait que les embryons des œufs d'Oiseaux, dont on force la chaleur d'incubation, donnent des sujets rabougris. De môme, les chrysalides (véritable second œuf) des Vanesses, obtenues et conservées dans une chambre chaude (1), produisent des papillons dont beaucoup ne dépassent pas la moitié de la taille normale. Réaumur a observé des éclosions hâtives d'adultes sur des chrysalides et des nymphes qu'il plaçait dans des œufs de verre couvés par des poules (2). On a encore signalé des influences électriques ou de l'ozone atmosphérique sur les variations des Lépidoptères. Plusieurs observateurs affirment que ce sont surtout les journées orageuses qui donnent des éclosions avec aberration dans les couleurs des ailes (3).

(1) Maurice Girard, Noie sur des ccJosiun^ avec réduclion de taille de Vanessa Urticœ {Léjyido])li:res) {A)ni. Soc. entom. de France, 18G5, liuU., p. 36).

(2) Réaumur, Mcm. pour sei-vir à l'hisl. des Insectes, II, 1736, p. 12 oi suiv.

(3) Maurice Girard, Note relative à des expériences sur l'action des courants électriques sur les chiysalides de Lépidoptères [Ânn. Soc. entom. de France, 1866, p. 207).

L'influence de la température se manifeste d'une manitre Tort curieuse en produisant des sortes de générations alternantes. II y a des Lépidoptères qui ont deux éclosions, l'une au printemps, après que la chrysalide a subi les froids de l'hiver, l'autre en été, avec courte période d'incubation, Chez deux Phalénides (Lépidoptères"; de notre pays (.][('trocampa margaritaria et Selcnia illuslraria) (1), l'éclosiou estivale a une taille environ moitié moindre que chez la vernale, ce qui semble rentrer dans le fait du nanisme par trop de chaleur à l'incubation nymphale. D'autres fois, les sujets des deux éclosions diffèrent constamment parles taches : ainsi dans les Anthocharis lleiia et Belemia, vernales, tandis que Ausonia et Glauce sont estivales. Enfin, la couleur du fond peut dépendre de ces deux éclosions distinctes, avec les froids de l'hiver ou sous la haute température de l'été. Nous avons cité (page Ixl) le curieux exemple des deux Cartes ijéographiques fauve et brune, dont le docteur Boisduval a le premier reconnu l'identité spécifique et l'alternance.

Une influence encore fort mysiérieuse des milieux se manifeste chez un grand nombre d'animaux de diverses classes : ils tendent à prendre une couleur analogue à celle des objets qui les entourent; précaution harmonique du Créateur pour les soustraire à leurs ennemis. Dans les régions polaires ou sur les hautes montagnes, des Mammifères et des Oiseaux prennent en hiver des livrées blanches comme les neiges, et, dans les déserts arides, beaucoup de Mammifères, d'Oiseaux, de Reptiles, constituent des races constantes à pelage gris ou Isabelle. Les Insectes présentent les mêmes faits, mais sans rien de général; s'il en est qui tranchent vivement par leurs riches couleurs avec les feuilles sur lesquelles ils se posent; si des Carabiques et des Ténébrioniens noirs courent sur les sables desséchés, on voit au contraire des Mantides, des Phasmiens (Orthoptères) verts, jaunes, bruns dans la même espèce, se confondant ainsi avec les feuilles vertes ou sèches, ou avec les branches des végétaux. Des Orthoptères et des Fourmis des sables s'identifient d'une manière complète avec la couleur des sols où courent ces insectes; beaucoup de Noctuelles et de Phalénides ont des couleurs grisâtres ou nébuleuses, qui dissimulent leur présence sur les rochers et sur les troncs des arbres rugueux et couverts de lichens. Ce sont surtout chez les chenilles, créatures délicates, peu mobiles et désarmées, qu'on observe le plus souvent des appropriations de couleurs avec les végétaux. Beaucoup de chenilles de Noctuelles et de Phalènes sont vertes comme les feuilles, ou brunâtres comme les liges et les mousses, ou blanches, jaunes, tachetées, quand elles vivent dans les fleurs. Ces faits ont été diversement interprétés. Les uns y ont vu des influences de nourritures spéciales; d'autres, comme M. Mac Lachlan, M. Hellins, un pouvoir d'imitation donné aux chenilles de faire varier leurs teintes selon

(1) Maurice Girard, Sur le Metrocampa margaritaria de seconde éclosion (Ann. Soc. etitom. de France, 18G3, Bull., p. 53).

les couleurs des parties végétales qu'elles attaquent. On observe surtout ces continuelles variations sur les petites chenilles des Eupithécies (Plialénides), mangeuses de fleurs, et colorées souvent des teintes les plus diverses dans la même espèce, tandis que les adultes sont au contraire très-constants. D'après les observations de M. Goossens, nous pouvons diviser en plusieurs classes les variations de couleur des chenilles. Il en est qui changent de teinte selon les fleurs dont elles se nourrissent : ainsi celle de VEupithecia ceniaiireata est verdâtre sur plusieurs Linaires et sur la Tanaisie, jaune sur le Persil en graine, et présente des lignes rouges sur les fleurs rouges deVËupatorinm cannahinum. D'autres changent de couleur selon les localités; d'autres, suivant leur Age et les régions des plantes dont elles se nourrissent à leurs diverses mues. Il paraît probable que le prétendu pouvoir d'imitation n'est qu'un instinct des femelles, qui déposent leurs œufs sur telle ou telle plante, selon la couleur prédestinée de leurs chenilles. Ainsi M. Goossens assure que le Chesias spartiata, qui vit sur le Genêt, donne des chenilles vertes quand les œufs sont verts, et jaunes lorsque les œufs sont jaunes. Il y aurait donc prédisposition, et non pouvoir d'imitation ou influence de nourriture. Il faut ajouter que le plus grand nombre des chenilles variables ont des couleurs sans rapport avec celles des plantes.

Des influences sexuelles interviennent pour produire des anomalies. On voit parfois des femelles, sans aucun hermaphrodisme, prendre certains caractères de mâles, notamment la couleur (variétés : femina maris colore). Ainsi, dans la plupart de nos Lycénides (Lépidoptères diurnes), les mâles sont bleus et les femelles brunes; parfois elles deviennent plus ou moins fortement bleues. Elles acquièrent accidentellement, par hypertrophie de développement, les caractères du sexe le plus tranché. Il y a là des causes analogues à celles qui nous montrent de vieflles femelles de Gallinacés devenues stériles, s'orner en partie du riche plumage des mâles, des femmes acquérir de la barbe après la ménopause, etc. Il y a des anomalies qui n'affectent qu'un seul sexe, l'autre demeurant constant : ainsi la variété à fond noir du Papillon tabac d'Espagne {Anjunnis Vaphia var. Çufl/fsf/ia), devenant race locale dans le Valais, n'appartient qu'à la femelle. Au contraire, d'après M. Fallou, la variété hospita à fond blanc du Nemophila Plantaginis paraît propre aux mâles, et dans une autre Chélonide, le CheUmia Quenseli, le mâle demeure constant, tandis que les femelles varient beaucoup. On ne peut donc invoquer ici une influence de nourriture, bien qu'on ne puisse nier dans d'autres circonstances cette influence, encore trop peu étudiée pour qu'on doive donner des exemples en toute certitude.

Les causes générales qui produisent chez les animaux le mélanisme et l'albinisme se font sentir chez les Insectes. On a signalé en Ecosse et dans le nord de l'Anglelerre un assez grand nombre d'espèces de Lépidoptères nocturnes, qui prennent des teintes plus foncées que le type

ordinaire, et l'on a attribué ce fait à un climat froid et humide. Cependant ces anomalies existent aussi, mais accidentellement, dans des pays plus chauds, comme en France. M. Fallou a pris à la fois, à Fontainebleau, au pied des Pins, les mâles de Fidonia piniaria, les uns à fond jaune, d'autres à fond blanc, tandis qu'en Angleterre les premiers sont des régions du sud et que les seconds appartiennent aux parties septentrionales. Il y a, mais très-rarement, des Insectes chez lesquels l'adulte offre des colorations différentes, suivant l'âge. Ainsi, chez un Névroptère de la famille des Libelluliens, le Calopteryx virgo, si commun sur le bord des fleuves et rivières, les mâles ont, en naissant, les ailes, ou incolores, ou d'un brun enfumé, ou roussâtres; puis un reflet bleu apparaît à l'âge moyen, se changeant, à l'état tout à fait adulte, en un bleu foncé et opaque. Uuant à l'albinisme, il est dû le plus souvent à un arrêt de développement de la matière pigmentaire, à une persistance de la première phase de l'éclosion de l'adulte. On sait que, chez les Coléoptères sortant de la nymphe, la chitine des téguments est d'abord presque incolore, et que ce n'est qu'au bout d'un ou de plusieurs jours qu'elle se durcit et acquiert les couleurs foncées propres à la plupart des espèces.

Beaucoup de difformités qu'offrent les Insectes adultes tiennent à des accidents d'éclosiun, à une insolation amenant une trop rapide dessiccation, à des compressions empêchant une partie de s'accroître, à des enduits accidentels, etc. De là des sujets â ailes très-petites, impropres au vol, offrant une miniature des dessins normaux; de là aussi des ailes très-inégales à droite et à gauche, ou réduites à des moignons informes. Des expériences directes ont permis de constater l'influence de pressions sur la chrysalide (1), analogues aux monstruosités ou aux maladies produites sur l'embryon par des actions perturbatrices exercées sur l'œuf, ainsi que le constatent les anciennes expériences d'E. Geoffroy Saint- Hilaire et celles plus récentes et beaucoup plus variées de M. C. Dareste .

Cette question des espèces est encore pleine d'incertitudes et de mystères. Bien que les conditions de nourriture soient en général surabondantes, il est des espèces multipliées en individus au point de devenir parfois de véritables fléaux et d'autres au contraire, dont les représentants, clair-semés, n'apparaissent que gà et là, malgré les plus actives investigations. Il est vrai que souvent la rareté des espèces tient à l'imparfaite connaissance de leurs mœurs, des moyens de les chasser, de l'époque de leur apparition et des localités favorables; mais il reste certain qu'il y a des dilTérences considérables et originelles dans leur rareté on dans leur grand nombre.

Les entomologistes ont soulevé, d'autre part, de fréquentes discussions sur la valeur des caractères à déduire, soit de l'état adulte, soit des

(1) A. P.arlliûlemy, .Sue les monslruosUés nalurellcs el protoquccs chez let Lrpidoplères (.inn. sciences nat., ZooL., 5^ série, 18(54, I, p. 225).

formes transitoires des larves. Il en est qui semblent préférer les caractères tirés des premiers états. 11 nous paraît, au contraire, plus rationnel et plus philosophique de chercher, avant tout, les caractères génériques et spcciilques dans les adultes, et surtout dans la forme des mâles, sexe dans lequel les fonctions de relation sont les plus parfaites, en exceptant toutefois les espèces nidifiantes. La fonction de reproduction, n'existant pas dans les larves, maintient en général celles-ci dans un état de dégradation et d'infériorité. Les larves se ressemblent beaucoup dans la plupart des Diptères et des Hyménoptères, dans les Scarabéiens et les Curculioniens, etc., tandis que les adultes se diversifient en raison des mœurs et des instincts les plus variés. Cependant les caractères obtenus en observant les états antérieurs ne sont pas à négliger dans une classification naturelle ; il y a des exemples de développement récurrent chez les adultes devenus parasites, et surtout chez les femelles (Cochenilles, etc.), de sorte que, lorsque les adultes ne présentent pas de distinction suffisante, on devra recourir aux premiers états. Nous posons seulement le principe, en admettant, bien entendu, un éclectisme parfois nécessaire.

C'est surtout parmi les Insectes que l'immense multiplicité des espèces nécessite une classification méthodique. On a dû chercher, dès le début de la science entomologique, à former des groupes de plus en plus élevés, réunissant un grand nombre d'espèces par des caractères communs. Ici l'arbitraire domine; la nature n'a point fait de classification. Les principes si bien établis par M. Milne Edwards dans son beau mémoire sur la classification des Vertébrés s'appliquent à toute l'histoire naturelle. Les rapports entre les êtres ne peuvent s'expliquer que par des groupes coustellaires à trois dimensions. Nos classifications par séries, parallèles ou divergentes, ou par groupes en figures planes, ne sont jamais que des approximations. La plus grande partie des animaux forment des réunions naturelles considérables, mais il y a toujours des êtres qui, pareils à ces points singuliers de certaines courbes géométriques, se placent hors de série, soit par petites réunions, soit même par espèces absolument isolées. Ils ne se rattachent que d'une manière éloignée aux grands groupes, semblent des chaînons dissociés d'anciennes œuvres détruites, ou des pierres d'attente, jalons jetés dans l'immensité par rÉternel Créateur pour un avenir inconnu. Notre raison doit s-incliner devant ces lois mystérieuses. De même, ainsi que nous venons de le dire, pourquoi certaines espèces, au milieu d'une nourriture abondante, avec la même atmosphère et le même soleil, demeurent-elles toujours représentées par un petit nombre d'individus, tandis que des espèces voisines pullulent et couvrent d'immenses régions de leur multitude?

Notre intention nest aucunement d'exposer les anciens essais de classification des Insectes. L'observation de ces animaux date de la plus haute antiquité, surtout à cause des dangers qu'ils font courir à l'agri-

culture. Les Scarabées sacrés, qui enterrent et enlèvent les immondices corrupteurs de l'atmosplK'Te, sont reproduits dans les monumeuls de l'antique Egypte. L'h]\ode nous apprend que rÉternel fit des Sauterelles (Acridiens) une des plus terribles plaies infligées à l'Egypte, qu'elles couvrirent, par son ordre, tout le pays, amenées par un vent d'orient, et ne disparurent, balayées par un vent d'occident, que lorsque le Pharaon, consterné par le fléau, eut promis de laisser partir le peuple de Dieu. Moïse indique les Grillons, les Truxales et d'autres Orthoptères au sujet des animaux qu'il est permis ou non de manger. Il y a aussi de très-anciennes observations des Chinois sur les Insectes. Aristote s'est occupé assez longuement de l'entomologie. Les Insectes faisaient partie, pour l'illustre précepteur d'Alexandre, des Animalia cxsnnguia minora. On voit par ses écrits qu'il avait reconnu les principaux ordres des Insectes. Il avait séparé les Coléoptères à fourreaux alaires cornés, les Orthoptères sauteurs, les Hémiptères, les Papillons ou Psjjchœ, symbole de l'âme immortelle, les Insectes à. quatre et à deux ailes membraneuses, les Insectes à la fois ailés et aptères, comme les Fourmis, les Lampyres, enfin les Aptères complets. Il donne des détails sur le chant des Cigales, et de nombreuses et intéressantes observations sur les Abeilles. Il savait que les piqûres des Insectes sont tantôt causées par la bouche, tantôt par l'aiguillon de l'abdomen; que les premières sont dues à des Diptères, les secondes à des Tétraptères. Les ressemblances entre les Insectes et les Crustacés lui échappèrent. Les anciens, en effet, si ingénieux et souvent si fidèles observateurs des mœurs des animaux, sont d'une grande ignorance en fait d'anatomie comparée. De plus, Aristote est imbu de cette grave erreur de l'antiquité, celle de la génération spontanée des Insectes. On ignorait par quelles évolutions peut se rattacher la larve, ou ver rampant sur le sol, à l'adulte ailé, dont la subtile atmosphère devient le domaine. Un taureau sauvage éventré donnait naissance aux légions laborieuses et guerrières des Abeilles, et du limon impur des marais échauffé par le soleil, des cadavres fétides et putréfiés, sortaient les noirs essaims des Mouches. Les mêmes idées sont celles de Théophraste, le disciple et successeur d'Aristole. Rien n'était plus propre à écarter les observateurs, à empêcher toute étude sérieuse des Insectes, êtres immondes par leur origine, objet de dégoût, que ces opinions déplorables qui traversent tout le moyen âge. Redi, puis Vallisnieri, démontrèrent que les Insectes naissent d'un œuf, comme les animaux élevés, et que les larves et nymphes forment leurs premiers états. Redi fit voir en elfet que jamais les viandes corrompues, les fruits gâtés, ne produisent ces vers devant devenir Insectes, si, par des obstacles, comme des tissus à claire-voie, qui laissent passer l'air seulement et permettent la putréfaction, on empêche les femelles de venir déposer des (cufs au sein de l'aliment futur de la larve.

Aldrovande avait publié une classification des Insccles, qu'il divise en

terrestres et aquatiques, chacun de ces groupes subdivisé en pédigères et apodes; cet essai grossier comprend tous les Annelés actuels, et, parmi les aquatiques apodes, les Astéries, animaux rayonnes d'un tout autre type. Swammerdam, qui s'était beaucoup occupé de l'anatomie des Insectes et de leurs différents états, fonda la classification des Insectes sur leurs métamorphoses, qui n'offrent, en réalité, qu'un caractère de valeur secondaire, comme tous ceux tirés des larves. C'est la même méthode qui guida Ray et Willughby dans leur classification des Insectes, antérieure pour la publication à celle de Swammerdam et plus complexe. On peut résumer comme il suit le groupement de Swammerdam :

A. Point de métamorphoses, des mues : Poux, Bicins.

B. Métamorphoses.

1. Incomplète. Larves et nymphes agiles : Orthoptères, Névroplères,

Hémiptères.

2. Complète. Nymphe immobile, à peau autre que celle de la larve,

à membres apparents : Coléoptères, Hyménoptères., Lépidoptères.

3. llesserrée. Nymphe immobile, formée dans la peau de la larve sans

membres distincts : Diptères (la plupart).

Linnœus, mieux inspiré, arriva, par la seule inspection des ailes, à établir les ordres fondamentaux qui composent la classe des Insectes. IS'ous offrons ici le tableau de sa classification la plus perfectionnée :

i. , . ( crustacées, avec la suture droite. Coléoptères.

^ i demi-cruslacées, incombantes. . Hémiptères.

Toutes couvertes d'écaillés Lépidoptères.

^ , ( Point d'aiguillon Névroptères.

Membraneuses . | ^^ ^^^^^^^ Hyménoptères.

Deux ailes. Des balanciers remplaçant la seconde paire d'ailes . . Diptères. Point d'ailes Aptères.

Le groupe des Aptères comprend, pour Linna'us, tous les Arthropodaires autres que les Insectes.

Fabricius parvint à constituer à peu près les mêmes ordres, en se servant seulement de la disposition des pièces buccales. Ce système dénote une observation plus précise, plus approfondie. Il offre cependant moins de certitude que la méthode de Linnteus; certains groupes, comme les Éphémères, les Phryganes, les Bombycides, etc., dans la méthode de Fabricius, ne peuvent se réunir à leurs congénères qu'au moyen d'inductions analogiques, ces Insectes étant, à l'état adulte, privés de pièces buccales par atrophie. En outre, des rapprochements peu naturels se trouvent eflectués, et les véritables Insectes sont séparés en deux séries, les broyeurs et les lécheurs, puis les suceurs, et, entre ces deux séries, Fabricius avait intercalé les Myriopodos, les Crustacés, les Arachnides. Les noms proposés par Fabricius ne sont pas restés dans

la science habituelle en France. La jusle célébrité de cet entomologiste nous engage à citer ceux de ses ordres qui comprennent les véritables Insectes hexapodes.

1. Elnutherata. Mâchoires nues, libres, palpigères : Coléoptères.

2. Ulouala. Mâchoires couvertes par un lobe obtus : Orthoptères.

3. Synistata. Mâchoires coudées à leur base et.soudées avec la lèvre : Névroptères

(moins les Libellulides) et Thysanoures.

â. Piezata. Mâchoires cornées, comprimées, souvent allongées : Hïmènoptères. 5. Odonata. Mâchoires cornées, dentées, munies de deux palpes : Libellulides.

( Intercalation des autres Arthropodaires.)

11. Ghssata. Bouche munie d'une longue spirale située entre des palpes redressés :

12. Rhyngota (1). Bouche formée par un rostre à gaine articulée : Hémiptères et

Puces.

13. j^MfZifl^a. bouciie formée par un suçoir sans articulations : Diptères et Para-

sites.

(En outre, Fabricius y joignait les Acariens, Arachnides trachéennes, Octopodes.)

On ne peut tenter une véritable classification naturelle des insectes qu'en combinant, par un choix convenable, les moyens qui ont servi à Swammerdam, à Linnauis, à Fabricius, pour former leurs classifications, toujours plus ou moins artificielles. En cfi'et, l'inconvénient capital d'employer un caractère dominateur dans la définition des ordres, c'est que chaque ordre paraît avoir la même valeur propre. En réalité, ils sont loin d'être équidistants et se groupent en plusieurs faisceaux distincts.

Si nous nous bornons exclusivement à l'exposition rapide des essais de classification naturelle des principaux auteurs français de ce siècle, nous devons d'abord signaler la classification reproduite en 1823 et en 1860 par C. Duméril, mais qui date réellement du début du siècle. Ce savant a le grand mérite d'avoir reconnu le premier, contrairement à l'opinion de Cuvicr, que les Insectes, par la perfection de leurs fonctions animales, se placent au premier rang des animaux invertébrés. C. Duméril réunit à la fois les caractères alaires de Linnicus et les caractères buccaux de Fabricius, et il arrive aux mêmes ordres que Linnaîus. Pour lui, les Aptères ne comprennent plus les Crustacés, ni les Arachnides (du moins dans son Entomologie anahjtique, publiée en 18G0); mais il y réunit encore les Myriapodes avec de vrais Insectes de types très-différents; les -Némoures ou Séticaudes (Thysanoures); les Rhinaptères ou Parasites, dans lesquels C. Duméril joint les Poux et les Puces; enfin les Ornithomyzes ou Ricins (Insectes épizoïques des oiseaux).

\i) Ou Hliynchola.

Voici le tableau de la classiticatioii analytique de G. Duméril :

l' inégales; les infé-( travers. .. 1. Coléoptères.

Des mâchoires. ) rieures pliées en | loni;iieur . 2. Orthoptères.

Ailes ) . , . ( réticulées. 3. Wévroptèhes.

(^égales; a nervures j^^.^.^^__ 4. Hyménoptères.

Sans mâchoires ; \ un bec non roulé 5. Hémiptères

mais I une langue roulée en spirale. 6. Lépidoptères.

au nombre de deux seulement 7. Diptères.

nulles . . . = 8. Aptères.

C. Duméril s'est préoccupé de ce fait que, dans certains genres ou certaines espèces d'Insectes ailés, les ailes font défaut, surtout chez les femelles, et il est arrivé à retrouver pour ces Insectes les mêmes ordres, sans se servir des ailes. Au reste, la difficulté est plus apparente que réelle; l'aspect général indique promplement la place de ces Insectes, où l'atrophie ne porte que sur un seul caractère.

Insectes sans ailes.

, „ ,, . ... Quelques :

, Des elytres ; mâchoires ^

., J sans galette Coléoptères,

sessile ...<,. . , 1

I Avec ou sans elytres ;

à mandibules. Ventre l \ mâchoires à galette. Orthoptères.

pédicule; i à cinq articles Hyménoptères.

tarses ( à moins de cinq articles. Névroptères,

Hémiptères

et Diptères.

ne langue roulée en spirale Lépidoptères.

sans mandibules; for mant

l' un bec, le plus souvent corné ]

(une langue roulée en spirale

G. Guvier, dans son Règne animal, fait commencer les Insectes par les Aptères, dans lesquels il comprend encore les Myriapodes. Puis viennent les ordres des Coléoptères, des Orthoptères, des Hémiptères, des Névroptères, des Hyménoptères, des Lépidoptères et des Diptères. Pendant sa longue existence, Latreille adopta successivement plusieurs systèmes de classification, et dans le dernier, publié en 1832, il a le mérite de débarrasser définitivement la science entomologique de cet ordre informe des Aptères, où Guvier laissait à côté les uns des autres les Millepieds, les Poux et les Puces. On y trouve la tendance à réunir les ordres linnéens en groupes de valeur supérieure. Voici le tableau résumé de cette classification :

Insectes ou Condylopes hexapodes.

)r> 1 'i„„ 1 i ThYSANOURES.

Pas de métamorphoses { ^ { Parasites.

Métamorphoses Siphonaptères (Puces).

! Coléoptères.

DeRMAPTÈRES (1''0RFICIILES).

Orthoptères.

) Suceurs.... Hémiptères.

Des ailes... 'i ^ i Névroptères.

Quatre ailes. < Hyménoptères.

i Cymnoplères. \ ( 1.épiu(iptères.

Deux ailes..! I"I'TK«''^« (''«^ lJ^^l^"'^i'^'-s)t Strepsipteres.

Latreille connaissait fort mal les Insectes anormaux formant l'ordre des Strepsiptères ou Rhipiptères. Il n'avait pas la notion exacte des appendices mobiles qu'il indique chez eux, et à tort, au prothorax. Ce^ sont des ailes antérieures, rudimentaires, ou plutôt des élytrcs sublinéuires, ressemblant un peu aux balanciers des Diptùres, chez lesquels l'atrophie atteint au contraire les ailes de la seconde paire.

La classification que nous adopterons est celle exposée par M. Milne Edwards dans ses leçons d'entomologie au Muséum. L'idée première est empruntée aux ingénieuses conceptions de Mac Leay, qui arrive à deux groupements analogues pour les Insectes ailés; mais toute idée théorique de groupement circulaire est écartée, pour s'en tenir aux» seules données de l'observation. Les diverses sous-classes sont en rapport avec la conformation anatomique de la bouche des larves et leur mode de nutrition. Dans la plupart des Insectes, elles ont la bouche maxillée, c'est-à-dire pourvue d'organes broyeurs des aliments : chez les unes, cette conformation persiste toute la vie; chez les autresy à l'état adulte, l'Insecte devient lécheur ou suceur par transformalioa des pièces buccales. Enfin, certains Insectes ont des larves haustelées, à bouche suçantii, et ce caractère persiste chez les adultes. De là des ordres d'inégale valeur, comme le montre le tableau suivant :

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