CHAPITRE XIV
Travail dans les manufactures ( i ).
La civilisation qui se répand de plus en plus en Europe n'est pas toujours marquée par des progrés réels dans la santé des peuples, et si on a déjà beaucoup obtenu sous ce rapport par les perfectionnements de l'hygiène, il est certaines parties qui ne présentent à l'observateur sérieux que de bien fâcheux résultats. Ce triste côté delà civilisation, c'est le travail dans les manufactures, et on ne s'avance pas trop en affirmant qu'il dégrade, sous le double rapport physique et moral, les populations qui s'y livrent.
Le dépérissement de la classe ouvrière dans les grands centres manufacturiers est un fait qu'on ne saurait nier, et c'est surtout par le peu d'aptitude de cette classe au service militaire, par sa débilité et sa petite taille, qu'il se fait sentir. Ainsi à Lille, il faut annuellement 300 hommes pour en avoir 100 propres au service. En 1829, pour la France entière, il a fallu 186 hommes pour avoir 100 soldats valides ; à Rouen, il en fallait 266 ; à Mulhouse, 210; à Elbeuf, 268 ; à Nîmes, 247. C'est donc une question qui intéresse au plus haut point l'hygiène, que de rechercher les causes de tels résultats.
En France, les deux tiers de la population s'occupent des travaux de la campagne, et un tiers seulement ou 11 millions des deux sexes composent la classe industrielle. Le nombre réel des ouvriers industriels proprement dits n'est pas de plus de 5 millions ; il est curieux de rechercher comment sont répartis ces cinq millions.
1° Industrie cotonnière.
Elle occupe actuellement plus d'un million d'individus, parmi lesquels plus de 150,000 enfants. Cette industrie est exercée dans de grandes manufactures (filatures), dans lesquelles les salles
(l) Consulter sur ce sujet trois excellents mémoires de M. Thouvenio, de Lille , auxquels nous avons emprunté un certain nombre de renseignements, et l'ouvrage si remarquable de M. Villermé sur le même sujet.
de travail sont en général vastes, bien aérées, et présentent presque toujours, d'après les mesures de M. Vilîermé, 20 mètres cubes d'air pour chaque individu. Les ouvriers trouvent dans ces usines une quantité d'air suffisante, et toutes les autres conditions hygiéniques que les progrès modernes y ont introduites. Ce n'est donc pas dans les conditions matérielles de ces établissements que les ouvriers qui travaillent depuis longtemps dans les fabriques prennent cet aspect pâle de la face , ce teint plombé, cet étiolement véritable qu'ils présentent presque tous; mais dans les chambres basses, froides, noires, sales et humides de leurs demeures. Cette dégradation physique est encore favorisée par l'habitude de se renfermer, la plus grande partie des jours de fête et jusque bien avant dans la nuit, dans des cabarets enfumés, d'où ils ne sortent jamais Lqu'ivres et après avoir dépensé la somme nécessaire pour Ja subsistance de leur famille pendant toute la semaine.
Industrie lainière.
L'industrie de la laine emploie en France plus de 500,000 ouvriers répartis dans beaucoup de départements.
Les ateliers de filature de laine sont aussi vastes que ceux de coton, moins chauds que ces derniers, parce que la laine n'a pas besoin de chaleur pour être filée, et que trop de calorique en détériore les qualités. L'air y est plus pur, moins chargé de poussière, et les fenêtres peuvent rester ouvertes sans nuire au travail.
Ce n'est donc pas encore dans les établissements eux-mêmes que les ouvriers puisent les causes d'insalubrité, mais dans les circonstances générales que nous étudierons plus loin.
La ville de Sedan, qui compte 11 à 12,000 ouvriers employés aux manufactures de drap, présente un contraste frappant avec la plupart des autres cités manufacturières. Les usines offrent les meilleures conditions d'hygiène. Le salaire des ouvriers y est assez élevé, puisqu'il est, en général, de 2 fr. à 2 fr. 50 c. La misère, la débauche, le libertinage ne sont que l'exception; les vieillards trouvent dans les manufactures une occupation appropriée à leur débilité, et des secours donnés par leurs enfants ou par les caisses organisées à cet effet. M. Vilîermé, qui signale ces résultats, les attribue avec raison à l'influence des- chefs de fabrique, qui ont eu la pensée de se concerter entre eux pour les ob-
tenir. L'exemple de Sedan a trouvé peu d'imitateurs dans les autres villes manufacturières.
Industrie liniere.
Une partie des opérations qui se font sur le chanvre exigent le travail dans des ateliers situés au rez-de-chaussée et humides. Les pieds sont humectés, les vêtements souvent imprégnés d'humidité. Les ouvriers qui y sont occupés sont exposés aux affections catarrhales et rhumatismales. Dans les étages supérieurs, où on file du lin plus fin, il n'y a plus la même humidité, mais il y règne de la poussière.
Les ouvriers qui travaillent dans ces manufactures sont essentiellement débiles, rachitiques, contrefaits même. Leur taille est petite, leur teint pâle. Cette industrie n'est cependant pas de nature à produire de tels résultats, mais plusieurs causes les expliquent. Le peu de forces nécessaire pour la plupart des travaux qu'on y fait engage beaucoup de sujets faibles et débiles, qui n'ont pu trouver place ailleurs, à se livrer à cette industrie. Il en est de même des sujets trop jeunes, que l'on y place en grand nombre. Joignez à cela le séjour durant toute une journée, même à l'instant des repas, dans ces ateliers humides ou remplis dépoussière, et le soir ou les jours de fête, quand ils restent chez eux, la malpropreté et l'insalubrité de leurs demeures. Un travail de trop longue durée, surtout chez les enfants, vient encore contribuer à abâtardir ces ouvriers, et la mauvaise position que prennent les jeunes sujets dans les opérations du dévidage et du bobinage, en faisant porter habituellement tout le poids de leur corps sur la jambe droite, détermine à la longue la déviation des membres inférieurs.
On voit que dans ces manufactures, comme dans les précédentes, les plus grands inconvénients proviennent entièrement de l'incurie et de l'imprévoyance de l'ouvrier.
Dentelles, blondes, tulles, broderie.
L'industrie de la dentelle est bien diminuée. En 4790, il y avait à Lille 14,000 denteliéres. Aujourd'hui il n'y en a plus que S ou 6,000. Maintenant, la fabrication des blondes est concentrée à Caen et à Chantilly. D'après M. Thouvenin, rien n'est plus triste que la position des denteliéres; et sur cent jeunes filles de cinq à six ans, à qui on fait apprendre, pendant quatre ans, selon l'usage, ce métier, cinquante au moins, avant cinquante ans, sont
632 APPENDICE. — HïGIÈNE APPLIQUÉE.
bossues, atteintes d'engorgement des paupières, d'amaurose, de myopie, et même de cécité, résultats dus à l'extrême fatigue de ces organes; chez d'autres ce sont les symptômes de la maladie scrofuleuse, une taille beaucoup au-dessous de la moyenne, avec voussure du dos, la pâleur et la maigreur de la figure; et, enfin, à mesure qu'elles avancent en âge, une forte proportion de femmes infirmes, voilà quel est l'apanage des ouvrières occupées à ce genre de travaux.
Le travail n'est pas la seule cause de ces accidents; il faut placer sur le même rang la position constante et inclinée du corps pendant toute la durée du jour, l'immobilité presque absolue des extrémités inférieures, l'application continuelle des yeux sur un travail fin et fatigant, l'habitation dans des caves ou dans des chambres humides et obscures, la malpropreté, la mauvaise nourriture. Il paraît que ce sont surtout ces mauvaises conditions hygiéniques qui déterminent de pareils résultats à Lille; car d'après M. Thouvenin, la position des denteliéres est loin d'être aussi triste à Bruxelles, où les conditions de vêtements, d'habitation et de nourriture sont meilleures.
Le travail de la broderie se trouve dans les mêmes conditions que celui de la dentelle. Il y a vingt ans, il occupait 50,000 ouvrières dans le département de la Meurthe. Le nombre en est beaucoup diminué maintenant. Il paraît qu'à Lunéville les conditions hygiéniques dans lesquelles elles sont placées sont favorables ; aussi n'a-t-on à y redouter que la fatigue de la vue.
Industrie de la soie.
Elle occupe, en France, trois cent mille ouvriers au moins. Les sujets qui s'y livrent sont, en général, de constitution débile. Leur faiblesse n'est pas la conséquence de leur métier; mais c'est précisément parce que ce métier est peu fatigant que ces individus naturellement faibles ont été conduits à le choisir.
Dans l'industrie de la soie, il y a une partie des opérations qui est évidemment très-insalubre : c'est celle qui consiste dans le traitement qu'on fait subir au résidu des cocons pour en obtenir la filoselle. Le cardage et le battage qu'ils subissent dans des galeries souterraines et sans autre ouverture que la porte, chargent l'air de poussières abondantes, et exposent les ouvriers à des catarrhes, des ophthalmies chroniques, des emphysèmes, des hémoptysies;
on regarde même ces poussières comme pouvant développer la phthisie pulmonaire chez ceux qui y sont prédisposés.
A Lyon, il existe un grand nombre de manufactures de soieries, et les ouvriers travaillent également chez eux sur des métiers. Parmi la population industrielle, s'il est un grand nombre d'ouvriers qui participent à la misère et a l'abjection qui paraît frapper en France une partie des individus qui travaillent dans les manufactures, il en est aussi un bon nombre qui sont plus laborieux, plus sobres, plus intelligents et non moins moraux que les autres ouvriers des grandes villes manufacturières pris en masse. M. Villermé a contribué, par la publication de ses recherches, à réhabiliter une partie de la population des ouvriers en soie de Lyon, que l'on avait coutume de représenter comme des êtres dégradés au physique et au moral.
Tissage.
Le tissage occupe 400,000 ouvriers en France. La plupart d'entre eux sont disséminés dans des localités bien différentes. Ils travaillent à bras quatorze à seize heures par jour, occupés à faire des toiles de coton, de lin ou de chanvre, dans des rez-dechaussée humides, ou même dans des caves où le jour et l'air pénètrent difficilement. Aussi les tisserands sont-ils généralement pâles, chétifs, délicats. L'habitation et le travail dans un endroit humide sont malheureusement nécessaires pour l'opération même du tissage. Il y a donc là, pour ces ouvriers, une cause incessante d'insalubrité qui amène des rhumatismes, des bronchites chroniques et des maladies de Bright. Les tumeurs blanches sont généralement regardées comme assez fréquentes chez les tisserands.
Le tissage des étoffes de soie ne présente rien d'insalubre p our la santé.
Manufactures d'indiennes, teintureries.
Ces manufactures existent surtout en grand nombre à Mulhouse et à Rouen. Il y règne habituellement une température humide de 35 à 40 degrés, température qui produit chez beaucoup d'ouvriers des transpirations abondantes. Il n'y a pas cependant de maladies spéciales propres aux ouvriers de ces fabriques, à moins que leurs fonctions ne les obligent à passer alternativement de ces ateliers chauds dans des courants d'eau froide avec laquelle ils
doivent se mettre en contact pour le lavage des étoffes; c'est là ce qui est surtout à redouter l'hiver.
Ateliers de construction.
Il en existe en France plus de cent cinquante, dans lesquels on fabrique les machines à vapeur et l'outillage nécessaire aux ma nufactures. Ces usines sont saines, vastes, aérées; les ouvriers gagnent de forts salaires ; mais aussi il faut qu'ils déploient beaucoup de force. Aucune maladie spéciale n'est la conséquence de ce travail.
Raffineries de sucre.
Elles occupent, pendant le cours de l'année, un certain nombre d'hommes robustes. La chaleur humide des ateliers ne paraît pas avoir une inlluence fâcheuse sur la santé des ouvriers.
J'ai déjà présenté quelques résultats statistiques destinés a prouver d'une manière positive le dépérissement des populations industrielles; c'estle nombre de conscrits réformés dans les villes manufacturières. Il restait un autre résultat important à donner, c'est la durée delà vie moyenne dans les villes de manufactures, comparée à ce qu'elle est ailleurs. Ces calculs n'ont pas été faits d'une manière complète, et ils ne portent pas sur des nombres assez considérables : en voici cependant quelques-uns extraits du travail de M. Panât, professeur de chimie à Mulhouse, et relatifs à la durée probable et à la durée moyenne de la vie humaine dans cette ville. D'après cet auteur :
4° À Mulhouse, la moitié des enfants n'atteint pas la dixième année ;
2° La durée de la vie moyenne a beaucoup diminué k Mulhouse pendant la période des observations; or, c'est pendant cette période que sont nées la plupart des manufactures de Mulhouse. La durée de la vie moyenne a' été trouvée :
En 1812
25 ans
mois
12 jours.
Si on prend la moyennedes 11 pour durée de la vie moyenne
Hommes, 22 ans il mois 4
Femmes, 27 1 2
2 sexes réunis, 25 0 13
Ces résultats sont loin de ceux que l'on a pour la France entière, dans laquelle la durée moyenne de la vie est plus élevée de près de 10 années.
Dans un tableau donné par M. Villermé, et touchant la mortalité suivant les professions, dans la même ville, de 1825 à 1834, ce sont toujours les manufacturiers, les fabricants, les négociants, qui, avec les boulangers, les meuniers et les imprimeurs d'indienne, offrent, à tous les âges, la plus faible mortalité ; ce sont les simples tisserands et surtout les simples ouvriers des filatures qui offrent la plus forte.
L'influence directe des manufactures sur la santé des ouvriers qui y sont employés vient d'être examinée avec [soin. Or, on a pu voir qu'à un petit nombre d'exceptions près, ce n'est pas ce travail qui est la cause de la dégradation et de l'abâtardissement des populations industrielles : il faut donc en chercher la source ailleurs. Or, cette source est dans la corruption qui existe dans la plupart des centres de population industrielle, et dans quelques abus, tels que le travail des enfants dans les manufactures. Ces questions méritent un examen spécial.
Les causes de la dégradation des ouvriers des manufactures se trouvent dans les circonstances suivantes :
1° Les habitations. Elles sont, dans presque toutes les villes manufacturières, petites, malsaines, insalubres, obscures et humides. Souvent une famille entière est entassée dans un de ces bouges ou de ces caves comme on en voit encore un si grand nombre à Lille (Villermé, Thouvenin). Dans beaucgup de villes manufacturières, comme à Mulhouse, par exemple, la cherté des loyers oblige les ouvriers à se loger dans les villages environnants, souvent éloignés d'une lieue, une lieue et demie des manufactures où ils travaillent; il en résulte pour eux, pour leurs femmes et leurs enfants, l'obligation d'ajouter à leur travail déjà si pénible deux à trois lieues à pied par jour, et cela par tous les temps et malgré toutes les intempéries de l'atmosphère.
2° Les vêtements insuffisants, trop froids en hiver, et que les ouvriers gardent souvent alors qu'ils sont imprégnés d'humidité ;
l'absence de lits, de couvertures suffisantes, viennent encore contribuer à augmenter celte insalubrité.
3° La nourriture. Partout elle est insuffisante et malsaine. Les détails nombreux consignés dans les mémoires de MM. Villermé et Thouvenin ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. La nourriture se compose communément de pommes de terre qui en font la base, de soupes maigres, d'un peu de mauvais laitage, de mauvaise pâte et de pain ; ce dernier est heureusement d'assez bonne qualité. On ne mange de viande et l'on ne boit de vin que le jour ou le lendemain de la paye, c'est-à-dire deux fois par mois. Les ouvriers dont la partie est moins mauvaise, ou qui, n'ayant aucune charge, gagnent par jourl fr. à 1 fr. 75c, ajoutent à ce régime des légumes et parfois un peu de viande. Ceux dont le salaire journalier est au moins de 2 fr., et qui ne sont point obérés, mangent presque tous les jours de la viande avec des légumes; beaucoup d'entre eux, surtout les femmes, déjeunent de café au lait.
4° La malpropreté, si révoltante surtout chez les ouvriers des deux sexes parvenus à un certain âge.
5° Le travail imposé aux enfants trop jeunes, trop débiles, et dont le développement n'est pas encore achevé; or, chez ces jeunes sujets soumis à un travail trop rude, en même temps qu'ils sont mal nourris, mal vêtus, mal logés, on ne tarde pas à voir la constitution se détériorer et le germe de bien des maladies se développer.
6° La journée des ouvriers, souvent trop longue, et qui va quelquefois jusqu'à être constituée par un travail de 15 et 16 heures, séparé par deux repas d'une heure, est une des causes qui inlluent notablement sur la détérioration de la santé des ouvriers des manufactures. ,
7° Le salaire, dans un grand nombre d'établissements industriels, est insuffisant pour l'ouvrier, lorsqu'il est chargé de famille; de là les privations sans nombre qui lui sont imposées. Voici quelques résultats indiqués par M. Villermé. Dans les ateliers de filature du Haut-Rhin, le salaire moyen a été, en 1852, de 1 fr. 2 c, et, en 1835, de 1 fr. 11 c. Dans le même département, la moyenne du gain des tisserands est de 158 fr. par an, ou 46 c. par jour; mais ils ne tissent que pendant la saison où l'agriculture ne les occupe pas. Dans une grande manufacture du Haut-Rhin, le sa-
laire moyen des ouvriers a été, en 1832, de 73 c, et, en 1835, de 94 c. Les journées de paye des ouvriers employés à l'impression des étoffes sont un peu plus fortes. Elles sont en moyenne de 1 fr. 50 c. à 2 fr. Pour les ouvriers employés à la construction et à la réparation des métiers, elles sont plus considérables. On peut les estimer de 2 à 3 fr., et quelquefois de 6 à 40 fr.
Indépendamment de toutes ces causes qui contribuent à la misère des classes industrielles, il en est une autre non moins puissante, et qui ne frappe pas seulement sur l'ouvrier qui gagne le plus, mais encore sur ceux dont le salaire est le plus faible. Cette cause dépend de lui seul ; elle est dans ses vices et ses défauts.
C'est d'abord V ivrognerie. C'est à la satisfaction de cette passion brutale que l'ouvrier consacre la plus grande partie de son gain. Il en résulte que non-seulement cet abus des alcooliques altère sa santé, mais encore il lui ôte les moyens de satisfaire à ses besoins les plus urgents ainsi qu'à ceux de sa famille. Presque tout son argent étant dépensé le dimanche et le lundi, il ne lui reste plus rien pour se procurer un logement convenable, des vêtements suffisants, une nourriture saine et en rapport avec le travail qu'il exécute.
C'est également cette misère incessante dans laquelle il reste plongéjusqu'àlafin de sa vie, qui entraîne l'ouvrier à faire travailler prématurément ses jeunes enfants, afin de profiter de leur gain pour se donner un peu plus d'aisance, quelquefois même pour assouvir plus facilement son goût pour les boissons alcooliques.
Il est, enfin, un autre ordre de circonstances; c'est le libertinage, la corruption prématurée des jeunes sujets des deux sexes; les grossesses et les accouchements dans un âge encore peu avancé, et, par conséquent, la procréation d'enfants faibles, débiles et délicats. Tels sont les résultats qui se produisent surtout dans les établissements où ces deux sexes sont mélangés, comme dans les filatures de coton, de laine, les manufactures d'indiennes. Le libertinage est, au contraire, beaucoup moins fréquent dans ceux où on n'emploie que l'un des deux sexes.
Dans les filatures de coton, les ouvrières, vêtues trés-légérement pendant l'été, en contact continuel avec les hommes, entendant fréquemment des discours licencieux, entraînées par les conseils, se laissent très-souvent séduire, et dès l'âge de 13 à 14
ans, ainsi qu'on le voit fréquemment à Lille, Rouen, Amiens et Reims, la plupart ont déjà perdu leur virginité.
En France, où il naît à peu près annuellement 920,000 enfants, il y en a environ 75,000 naturels. Paris en fournit 9 à 10,000. Les villes où on en compte le plus, proportionnellement au nombre des naissances, sont les villes manufacturières, telles que Lyon, Montbrison, Rouen, Lille, Avignon, Saint-Quentin, Reims, Mulhouse.
L'imprévoyance et le défaut d'amour-propre sont le caractère du plus grand nombre des ouvriers des manufactures. Travailler et s'amuser, voilà leur unique pensée; et, quel que soit leur gain, ils ne sont pas plus riches à la fin de l'année.
L'ouvrier malade ou blessé est bientôt ruiné, et le moindre chômage le réduit rapidement à la misère.
Comment remédier à des désordres aussi nombreux et relever les ouvriers des manufactures de l'état de dégradation physique et morale dans lequel ils sont tombés depuis le commencement de ce siècle? Ce n'est qu'à l'aide des moyens suivants qu'on peut le tenter :
1° La disparition de Vivrognerie. — On ne peut se dissimuler que ce ne soit là le plus difficile, car cette amélioration de l'ouvrier dépend de sa propre volonté, soutenue peut-être par de bons conseils. Quant aux sociétés de tempérance, avec l'esprit français, il n'y a aucune chance de les voir s'établir et exercer quelque influence sur les habitudes des ouvriers.
2° La disparition du libertinage. — Les meilleurs moyens à employer sont l'éducation morale et religieuse, dés le bas âge, la séparation des sexes dans les ateliers, et le mariage, qui bien souvent exerce une heureuse influence dans les classes populaires.
3° La cessation de la malpropreté. Les établissements multipliés de bains publics y aideront puissamment.
4° Les chefs de fabrique, par une surveillance attentive, par les conseils incessants qu'ils sont capables de faire entendre aux ouvriers, par les encouragements qu'ils donneront aux caisses de secours, sont surtout capables d'améliorer les ouvriers des manufactures. Leur influence bienveillante et active peut seule les ramener à des conditions physiques et morales meilleures. Le îèle des chefs de fabrique devrait surtout encourager la création des établissements suivants :
A. Les salles d'asile et les écoles destinées aux enfants des ouvriers, et dans lesquelles on devra s'efforcer de développer à la fois l'éducation physique et intellectuelle des jeunes sujets. Ce n'est pas seulement à la lecture, à l'écriture et aux éléments du calcul qu'il serait nécessaire d'étendre leur instruction ; il faudrait insister sur l'éducation morale et religieuse, bien plus importante encore, et qui contribuerait à leur enseigner la probité, la charité, la bienveillance envers leurs semblables, l'obéissance envers les supérieurs. Plus tard, cette même éducation les rendra de bons, honnêtes et laborieux pères de famille.
B. Les caisses d'épargnes et de prévoyances, ainsi que les sociétés de secours mutuels en cas de maladie, sont les meilleurs moyens pour moraliser les ouvriers et assurer l'avenir de la population industrielle.
Travail des enfants dans les manufactures.
Les circonstances qui ont provoqué la loi relative au travail des enfants dans les manufactures sont nombreuses et assez complexes : parmi elles on doit signaler le dépérissement graduel des populations industrielles, l'excès de production qui, faute de débouchés, pouvait laisser un grand nombre d'ouvriers sans travail; enfin l'abus que l'on faisait des enfants qui, souvent dès six ou sept ans, mal vêtus, mal nourris, travaillaient dans certaines usines, quelquefois jusqu'à treize ou quatorze heures, et passaient une partie de la nuit du samedi au dimanche.
Promulguée en 1841 , la loi établit ce qui suit :
Art. 2. Les enfants, pour être admis, devront avoir au moins huit ans; de huit à douze ans, ils ne pourront être employés plus de huit heures sur vingt-quatre, divisées par un repos; et de douze à seize ans, ils ne pourront être employés au travail effectif plus de douze heures sur vingt-quatre, divisées par des repos.
Ce travail ne pourra avoir lieu que de cinq heures du matin à neufheuresdusoir.
Art. 5. Nul enfant âgé de moins de douze ans ne pourra être admis, qu'autant que ses parents ou tuteurs justifieraient qu'il fréquente actuellement une des écoles publiques ou privées existant dans la localité. Tout enfant admis devra, jusqu'à l'âge de
douze ans, suivre une école. Les enfants âgés de plus de douze ans seront dispensés de suivre une école, lorsqu'un certificat délivré par le maire de leur résidence attestera qu'ils ont reçu l'instruction primaire élémentaire.
On peut faire quelques observations sur cette loi. D'abord l'âge de huit ans est trop bas ; il faudrait au moins dix ans, et mieux encore douze, comme minimum.
Le reproche le plus grave que l'on puisse adresser à cette loi, c'est son inexécution. Rien, en effet, n'est plus illusoire, et chaque jour elle est éludée. S'il en est ainsi, c'est que l'inspection du travail dans les manufactures est gratuite, et qu'elle est confiée à d'anciens fabricants, à des propriétaires, à des médecins, peu disposés à agir avec rigueur contre des manufacturiers avec lesquels ils sont, la plupart du temps, liés de parenté ou d'amitié. Pour en assurer l'exécution, il faut, de toute nécessité, en arriver aux inspecteurs spéciaux rétribués par l'Etat, les départements, les communes, ou même les particuliers, et qui seraient chargés de veiller à la stricte exécution de cette loi qui importe tant à l'avenir et à la prospérité des populations industrielles.