AMELIORATION OU DESTRUCTION DES MARAIS
Il est des cas où l'influence marécageuse s'exerce d'une manière si fâcheuse et si incessante sur les habitants d'un pays, qu'il est nécessaire de se débarrasser des marais pour assainir une contrée. La loi autorise même, en pareil cas, et après des enquêtes suffisantes, les conseils municipaux à obliger les propriétaires à opérer le dessèchement des marais ou leur conversion en eaux vives , et à recourir même à la voie de l'expropriation. Ces deux moyens, c'est-à-dire le dessèchement ou la conversion en eaux vives, sont les seuls, en effet, à l'aide desquels on puisse assainir une contrée marécageuse et faire disparaître les effluves qui l'infectent.
Examinons successivement ces deux ordres de moyens :
V Dessèchement des marais. — M. de Prony , dans son travail relatif aux moyens à employer pour améliorer les Marais-Pontins, a bien précisé les conditions nécessaires à accomplir pour dessécher un marais. Cette question étant tout hygiénique doit nous occuper.
Pour dessécher un marais, il y a trois conditions à remplir.
1° Empêcher l'introduction des eaux aflluentes.
2° Evacuer celles qui y séjournent.
3° Concentrer sur le plus petit espace possible les eaux dont on ne peut se débarrasser.
\" On reçoit les eaux afiluentes dans un canal de ceinture ou dans un canal central qui va les porter, soit dans des réservoirs établis dans les localités les plus basses du marais, soit dans une rivière, ou un cours d'eau situé en dehors du marécage et dans une position également plus déclive que lui. Les terres provenant du creusement de ce canal central ou de ceinture contribueront à lui servir de digue.
2° On se débarrassera des eaux stagnantes par un des trois moyens suivants :
A, l'écoulement ; B, l'atterrissement ; C, l'épuisement.
A. L'écoulement consiste à diriger les eaux dans le canal de ceinture ou le canal central, ou, dans d'autres cas, à percer un obstacle qui s'oppose à leur libre écoulement, pour les diriger, dans l'un et l'autre cas, dans une partie plus déclive que celle dans laquelle elles séjournent. Quelquefois le curage des cours d'eau existant dans une localité marécageuse, mais obstrués par des atterrissements spontanés, conduit à ce résultat (Sologne).
On dirige toutes ces eaux vers la partie la plus déclive, à l'aide d'un système de rigoles et de fossés parallèles qui les conduisent de là dans des canaux secondaires ou dans le canal central ou de ceinture, ou enfin dans des réservoirs spéciaux.
La plupart du temps, les rigoles n'ont pas besoin d'être glaisées, attendu que dans le plus grand nombre des marécages le soussol est argileux et imperméable à Feau.
Les fossés, les rigoles et les canaux creusés pour dessécher et assainir les marécages devront, en général, être plantés d'arbres sur leurs bords. Les arbres que l'on choisira pour cet objet seront des osiers, des frênes, des saules, des aunes, qui jouissent de la propriété de s'opposera l'expansion, dans l'atmosphère, des effluves marécageux qui restent encore , et d'empêcher les canaux et les rigoles de se combler par la chute de leurs bords. Les aunes atteignent surtout parfaitement ce dernier but en retenant les terres encore peu consistantes et peu solides par l'intrication et la multiplicité de leurs racines.
Souvent, lorsque la couche imperméable du sous-sol n'a pas
une épaisseur trop considérable, on peut la percer et creuser ainsi des puisards qui constituent un moyen accessoire de dessèchement.
B. L'atterrissement est un moyen que l'art emploie à l'imitation de ce qui se produit naturellement à l'embouchure des fleuves. Voici en quoi il consiste : quand on peut disposer d'un torrent bourbeux ou d'un courant d'eau de même qualité , on le dirige sur le terrain marécageux, on l'inonde. Puis quand, par le repos, il a déposé son limon, on s'en débarrasse par l'écoulement, et on recommence ainsi plusieurs fois jusqu'à ce que le sol du marais ait été suffisamment élevé et que, par des atterrissements successifs, on soit ainsi parvenu à constituer un sol nouveau. On a ainsi assaini une partie de l'île de la Camargue au moyen des eaux limoneuses du Rhône convenablement employées.
C. L'épuisement s'opère à l'aide des machines hydrauliques que les perfectionnements modernes de la mécanique mettent à la disposition des ingénieurs. On peut employer ainsi les norias, les turbines, les siphons, les machines à vapeur.
Quelque soit celui de ces trois ordres de moyens qu'on emploie, il faut ensuite irriguer convenablement le sol desséché si l'on veut entretenir sa fertilité nouvelle.
3° Lorsque le dessèchement d'un marais ne peut avoir lieu, et il en est souvent ainsi à cause de la disposition en bassin du sol marécageux, il faut essayer de le convertir en étang rempli d'eau, ce que l'on peut opérer en pratiquant des curages appropriés et établissant des berges et des systèmes d'empellement convenables.
Ces moyens divers qui permettent, en général, d'atteindre le but qu'on se propose, ne sont cependant pas toujours praticables, et voici pourquoi : pour entreprendre ces travaux, il faut des ouvriers ; or, ces ouvriers doivent travailler au milieu des marécages, et sont exposés, par conséquent , à toutes les influences que nous avons décrites.
Dans les climats très-chauds, ces influences paludéennes sont terribles et fréquemment mortelles ; il faut donc renoncer à y employer l'homme et on ne peut songer à dessécher ou même à améliorer de tels marais.
Dans les climats un peu moins chauds , comme au nord de l'Afrique, ces émanations marécageuses, tout en étant moins terriribles, n'en sont pas cependant moins graves , et dans certai-
nés saisons il faut de toute nécessité que l'homme renonce à travailler.
Dans nos climats tempérés même, les travaux tout récemment commencés en Sologne ont démontré les terribles effets de ces émanations paludéennes sur les ouvriers qui les ont effectués : fièvres intermittentes simples et quelquefois pernicieuses , récidives fréquentes, cachexies paludéennes profondes et rebelles, foie et rate tuméfiés ; voici le portrait des individus que nous avons eu à traiter dans les hôpitaux et qui revenaient tous à Paris avec une constitution détériorée et épuisée. Il y a donc de grandes précautions à prendre pour l'ouvrier qui entreprend de semblables travaux. Ainsi, en premier lieu, il faut choisir la saison. L'hiver, on ne peut rien faire à cause de la quantité d'eau trop considérable qui existe dans les marécages.
C'est au printemps et au commencement de l'été qu'il faut entreprendre les travaux de dessèchement ou de conversion en étang. Aune époque plus avancée de la saison, l'influence des effluves, ainsi que nous l'avons déjà dit, est beaucoup plus fâcheuse.
Les conseils à donner aux ouvriers consistent à les engager à travailler seulement depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher ; à observer la sobriété, à faire usage d'un peu plus de via qu'à l'ordinaire, à se couvrir de vêtements suffisants ; enfin à observer toutes les règles que nous avons posées plus haut.