EFFLUVES MARÉCAGEUX
Air des marais. —Quelle est la nature et la composition des effluves marécageux ? Bien des hypothèses ont été proposées à cet égard. Il y a cependant des faits positifs; nous allons passer en revue les uns et les autres.
1° Beaucoup d'auteurs ont cru ces effluves constitués par des insectes. C'était l'opinion de Varron (Dererustica), de Columelle, de Vitruve, de Kirker, Lange, Lancisi, etc. Ce n'est qu'une hypothèse ;
2° D'autres les ont fait consister dans des gaz connus et bien déterminés qui se dégageaient des eaux stagnantes. Ces gaz, recueillis et analysés par Wollaston, qui les a trouvés constitués par de l'hydrogène proto- carboné mêlé à i4 ou 45 centièmes d'azote; plus;, une quantité variable, mais peu considérable d'acide
carbonique et d'acide sulfhydrique, et des traces seulement d'hydrogène phosphore.
Ces résultats sont incontestables , mais ce ne sont pas ces gaz qui produisent les funestes effets des marécages ; il y a autre chose : il y a dans l'atmosphère des marais (aria cattiva) une matière organique particulière qui constitue précisément ce qu'on appelle effluves.
L'existence de cette matière organique n'est pas une hypothèse, mais un fait bien démontré.
La condensation de l'humidité contenue dans l'atmosphère des marais, opérée à l'aide d'appareils réfrigérants convenablement disposés, a permis de recueillir ainsi une certaine quantité de cette rosée ; on Fa trouvée facilement putrescible, et on a dû placer la cause de cette facile altération, dans l'existence d'une matière de nature organique soluble dans l'eau.
M. de Gasparin, à qui on doit des expériences de ce genre, après avoir recueilli une certaine quantité de cette vapeur condensée, en frictionna des moutons et leur en fit boire, il vit se développer chez eux la maladie à laquelle on donne le nom d'hydroémie.
Rigaud de Lisle, ayant placé dans les Marais-Pontins des cadres en bois garnis de plusieurs carreaux de verre disposés en toit, la rosée s'y condensa; il en recueillit ainsi deux bouteilles qui, malheureusement, ne furent analysées que six mois après par Vauquelin. Ce liquide contenait des flocons légers d'odeur ammoniacale à réaction alcaline. Cette analyse ne pouvait rien prouver et ne prouva rien.
Moscati, de Milan, condensa les émanations des rizières en suspendant, à trois pieds du sol, des globes de verre remplis de glace. L'eau condensée donna une matière floconneuse, putrescible, d'odeur cadavérique. Boussingault trouva dans F air des plaines marécageuses et si pernicieuses de l'Amérique, des matières organiques que l'acide sulfurique carbonisa.
Ces expériences, qui laissent toutefois à désirer, prouvent cependant l'existence dans l'air. d'une matière végétale putrescible, qui constitue les efiluves marécageux, et qui est la cause des accidents fâcheux déterminés par les eaux stagnantes.
Deux inlluences spéciales peuvent être rapprochées de l'action des marais. L'une est celle des rizières, qui doivent avoir une
partie de Tannée le pied dans l'eau, et qui produisent, dans les pays où elles sont en usage, des effluves marécageux non moins fâcheux que ceux des marais proprement dits, et déterminent des accidents paludéens tout à fait analogues; l'autre est celle des routoirs, c'est-à-dire des eaux dans lesquelles s'opère le rouissage du chanvre. Ces derniers sont considérés dans beaucoup de pays comme produisant des fièvres intermittentes tout à fait analogues à celles des marais. Parent-Duchâlelet, s'appuyant sur des expériences entreprises par lui, a regardé les émanations du rouissage du chanvre comme parfaitement innocentes. Je ne puis admettre l'analogie des expériences tentées par Parent-Duchâtelet, dans un appartement, avec ce qui se passe dans les localités où s'opère en grand le rouissage du chanvre, et tout en pensant que l'influence de cette opération a peut-être été exagérée, je n'hésite pas cependant à reconnaître, en raison des faits dont j'ai été témoin, qu'elle détermine des effets analogues, quoique moins énergiques, à ceux des efiluves marécageux.
Causes qui favorisent V action des marais. — Ces causes sont externes ou bien internes, c'est-à-dire dépendant des individus.
Les causes externres sont la température, l'altitude, les vents, l'instant de la journée.
Les causes internes sont l'âge, le sexe, la constitution, le tempérament et les maladies antérieures. Un mot sur chacune de ces influences.
Causes externes.
4<> Température.— En général, plus la température est élevée, plus l'action des effluves marécageux est énergique, et plus facilement ils produisent leurs effets.
La température peut être étudiée dans trois circonstances différentes : la température du jour, celle de la saison et celle de la localité.
\ ° Température du jour. — Les effluves marécageux agissent surtout avec énergie depuis le coucher du soleil jusqu'à son lever, c'est-à-dire à l'instant où la température est moins élevée, Cela tient à ce que le soir, la nuit et le matin, quand le refroidissement de l'atmosphère laisse précipiter des brouillards ou que
la rosée se produit, l'homme reçoit avec une très-grande facilité l'influence des effluves marécageux ; car ils ont été précipités avec cette rosée et sont en dissolution dans l'eau qui la constitue. Dans le milieu du jour, quand, par suite de la chaleur, l'air est complètement sec et a dissous totalement les vapeurs, les effluves marécageux exercent au contraire leur minimum d'action. L'influence du soir, immédiatement après le coucher du soleil, est, du reste, beaucoup plus énergique que celle du matin ; ce qui tient à ce que la chaleur de la journée a opéré de nouvelles décompositions végétales, les a volatilisées en même temps que l'eau, et qu'à l'instant de la chute de la rosée l'air en est imprégné et saturé.
Température de la saison.— Plus la saison est chaude, plus la décomposition végétale est au maximum, et par conséquent plus l'action des effluves marécageux est énergique. C'est, toutefois, en automne que cette action est plus forte, et voici pourquoi : la chaleur règne depuis longtemps, les marais contiennent moins d'eau, le limon est plus à découvert et le dégagement des effluves plus facile. Si on joint à cela la plus grande quantité de matières végétales décomposées, la mort d'un certain nombre de plantes aquatiques annuelles arrivées au terme de leur existence , on aura l'explication de la grande fréquence des fièvres intermittentes automnales.
Température de la localité. — Plus la contrée où existent les marécages se rapproche de l'équateur, et plus active est l'action des effluves. On explique ce résultat, 1° parla végétation active de ces climats qui produisent des plantes aquatiques larges, épaisses, succulentes et plus riches en sucs végétaux que partout ailleurs; 2° par la chaleur plus ardente, qui non-seulement desséche plus rapidement les marais et favorise l'expansion dans l'atmosphère des effluves marécageux, mais encore active la décomposition de ces mêmes substances végétales, qui trouvent réunies les conditions les plus favorables pour cela : chaleur considérable, humidité modérée et eau peu profonde.
L'immobilité de l'air favorise l'action des effluves marécageux
là où ils se sont développés ; c'est, par exemple, ce qui arrive
dans des marais entourés de collines et enclavés dans une espèce
de bassin.
Une autre influence à considérer pour se rendre compte de
l'action des marais, c'est l'altitude des lieux par rapport au marais lui-même. Il est, en effet, d'observation que les miasmes ne s'élèvent en général qu'à une certaine hauteur dans l'atmosphère. Cette hauteur, qui peut être estimée de quarante à cinquante pieds dans nos climats tempérés, est quelquefois plus élevée dans des contrées plus chaudes.
5° En dehors même de l'altitude, des obstacles matériels, des écrans, physiques en quelque sorte, peuvent s'opposer à l'expansion des miasmes et à leur influence sur une localité. C'est ainsi qu'on a vu des bouquets d'arbres, un mur élevé, etc., empêcher l'action des effluves marécageux, et leur disparition faire développer des fièvres intermittentes là où il n'en existait pas auparavant. Dans les contrées tropicales, on se met à l'abri des terribles effets des effluves marécageux en gagnant l'intérieur des terres et en s'élevant à une certaine hauteur dans les montagnes. Sezze, élevé de 306 mètres au-dessus de la mer, n'éprouve pas l'effet pernicieux de la proximité des Marais-Pontins.
4° Les courants d'air, les vents peuvent exercer une influence sur la production des accidents dus aux marécages, en transportant les effluves à des distances plus ou moins considérables. C'est ainsi qu'on voit dans des localités situées à une certaine distance des marais, mais dans la direction des vents habituels qui passent sur ces derniers avant d'arriver à la localité, des fièvres intermittentes survenir d'une manière presque épidémique à l'instant où ces vents commencent à souffler.
5° Le mélange accidentel des eaux salines et des eaux douces, toutes deux à l'état d'eaux stagnantes et marécageuses, détermine lin développement considérable d'effluves, et est le point de départ d'accidents plus graves que n'en produirait chacune de ces deux espèces d'eau, agissant isolément. M. Gaëtano-Giorgini a publié, en 1825, plusieurs faits de ce genre.
Ainsi, d'après cet auteur (Motard, Hyg. gén.), la plaine marécageuse, formée dans l'Etat de Massa par l'Arno et le Perchio, recevait constamment l'eau salée que les marées lui envoyaient, et la ville de Viareggio, ainsi que les environs, offrait jusqu'en 1741 l'aspect d'une dépopulation due à l'influence de ces marais. A cette époque, une écluse de séparation des eaux douces et salées fut construite ; dès l'année suivante, les fièvres ne reparurent plus dans le voisinage et la population s'accrut ; mais, en 1 768 et 1 769,
les écluses endommagées laissèrent pénétrer l'eau de la mer, et ces deux années, Viareggio et les bords des lacs de Massacuccioli furent de nouveau ravagés par la maladie ; le rétablissement de l'écluse la fit cesser; un oubli pareil, en 1784, amena les mêmes résultats. Les habitants de Montignoso, placés dans des conditions pareilles, sollicitèrent les mêmes secours; une semblable écluse améliora leur sort. Deux autres furent construites à Montrone, en 1818, et à Tonfalo en 1820; le même succès couronna ces travaux.
Quelle est la cause de semblables effets, on l'ignore ; il est cependant probable que c'est la densité différente des deux liquides mélangés qui détermine une fermentation soudaine et rapide. Le mélange des eaux de deux étangs différents peut produire des phénomènes semblables.
Les eaux d'une féculerie, mêlées à des eaux marécageuses (Annales d'hyg.), sont probablement capables de produire une action analogue et une infection soudaine.
Causes internes.
Age. — Plus un individu est jeune, plus, toutes circonstances égales d'ailleurs, il subit facilement F influence des effluves marécageux.
Sexe. — Il est généralement admis que les femmes résistent mieux aux effluves marécageux : cela tient uniquement à ce que, par suite de leurs occupations habituelles, elles s'exposent moins à leur action.
Les sujets à tempérament lymphatique, ceux qui sont mous, débiles, d'une faible constitution, subissent bien plus facilement l'action des marais.
Il en est de même des individus convalescents d'une maladie quelconque.
Les personnes qui ont déjà eu des fièvres intermittentes sont également bien plus aptes à subir l'influence paludéenne.
Action des effluves marécageux sur l'homme.
Cette action est complexe et assez difficile à analyser; nous adopterons , toutefois, l'opinion qui consiste à admettre que l'action des marécages détermine des endémies et des épidémies.
Endémies.
Les unes sont aiguës, les autres chroniques ; elles résultent toutes de l'action des effluves marécageux sur l'homme après qu'ils ont été absorbés par lui. Les voies d'absorption sont probablement, comme toujours, les surfaces cutanée, pulmonaire et digestive.
Les efiluves, une fois absorbés, peuvent agir immédiatement, au bout de quelques jours, ou longtemps après. C'est ainsi qu'on a vu des individus n'être pris de fièvres d'accès que sept ou huit mois après avoir subi l'influence marécageuse.
Endémies aiguës. — 4° Dans les climats tempérés, qui comprennent une partie du centre de l'Europe, l'influence marécageuse se traduit par la production de fièvres intermittentes simples et de toutes leurs variétés, fièvres quotidienne, tierce, quarte, etc.; par le développement de fièvres rémittentes simples ou bilieuses ; enfin par les fièvres larvées. Ces affections diverses sont d'autant plus intenses que la saison est plus chaude et là contrée plus méridionale.
Dans ces climats tempérés, les fièvres pernicieuses se développent quelquefois; elles y sont rares.
Dans les climats chauds du Midi, comme l'Italie, la Grèce, le nord de l'Afrique, les accidents qui sont la conséquence de l'influence paludéenne sont plus à redouter. Les fièvres intermittentes sont beaucoup plus graves, plus souvent pernicieuses et fréquemment mortelles. La dyssenterie y est égalementcommune. On voit, de plus, un certain nombre de maladies aiguës, ordinairement continues, prendre le type intermittent.
Dans les climats très-chauds, dans les régions équatoriales, aux Antilles, à la Guyane, etc., l'influence paludéenne est plus terrible encore.
Il y a d'abord des exemples d'intoxication rapide et produite en quelques heures par l'atmosphère marécageuse. On a vu ainsi la mort survenir à la suite de l'exposition passagère a' l'air d'un marais, après une journée très-chaude. Les fièvres intermittentes y sont rarement simples et presque toujours pernicieuses et mortelles. On observe assez souvent des dyssenteries graves.
La plupart des auteurs qui ont écrit sur les maladies des pays chauds placent dans les efiluves marécageux la cause et le point
de départ de trois grandes maladies pestilentielles. Un mot sur chacune d'elles :
\ ° Le choléra. — C'est, en effet, dans les émanations marécageuses des bords et de l'embouchure du Gange que l'on place l'origine de cette maladie, qui y est endémique ; une fois développée, elle se répand au loin par des miasmes, capables de reproduire une maladie semblable. Une observation curieuse de Johnson éclaircit la question étiologique de l'influence marécageuse. Sur vingt-huit soldats exposés à la fois aux émanations d'un marais, seize furent pris de fièvres intermittentes, quatre du choléra, quatre de dyssenterie, et le reste de fièvre jaune. N'est-ce pas là la preuve la plus évidente de l'influence pathogénique des eaux stagnantes sur ces quatre maladies : fièvre intermittente, choléra, dyssenterie, fièvre jaune?
2° Fièvre jaune. — La fièvre jaune est très-probablement due, lorsqu'elle commence à se manifester dans une localité, aux effluves marécageux ; voici les preuves sur lesquelles on peut appuyer cette opinion :
La fièvre jaune est plus commune au voisinage des plaines marécageuses et de l'embouchure des fleuves, spécialement à Pensacola, la Vera-Cruz, la Havane, les rives du Rio-Morto, Carthagène, Saint-Pierre de la Martinique, et dans toutes les localités infectées d'eaux stagnantes.
La fièvre jaune se montre aux mêmes époques et sous les mêmes conditions que les fièvres intermittentes de nos climats. Elle est presque toujours précédée et accompagnée par celles-ci, dans les lieux où elle existe.
La fièvre jaune décime les Européens transplantés, tandis que, dans le même temps et dans le même lieu, la fièvre intermittente sévit sur les indigènes mieux acclimatés.
D'après M. de Humboldt, il suffit de traverser pendant quelques heures les environs de la Vera-Cruz pour contracter les germes de la fièvre jaune.
Pour cette dernière comme pour les fièvres intermittentes, tous les effluves marécageux paraissent n'agir que jusqu'à une certaine hauteur. D'après M. de Humboldt, la ferme de l'Encero, située à 928 mètres au-dessus de la Vera-Cruz, est la limite de la fièvre jaune dans ces contrées.
1, 5° Peste d'Orient. — Parmi les causes qui exercent une grande
influence sur le développement de la peste d'Orient, on a coutume de citer l'influence marécageuse. Cela peut être vrai, mais le fait est beaucoup moins bien démontré que pour les deux maladies précédentes.
Endémie chronique. — J'entends exprimer par là l'état général des habitants qui vivent au milieu des marécages, état qui résulte, de l'influence habituelle des effluves marécageux, et qui est souvent interrompu par le développement de fièvres intermittentes nouvelles, intercurrentes.
Cet état endémique, pour lequel on peut accepter la dénomination de cachexie paludéenne, ne se manifeste pas de la même manière dans tous les pays marécageux. Ainsi, on l'observe fréquemment chez les habitants des marécages des bords de la mer du Nord et de la Baltique. Dans ces localités, malgré l'existence des effluves, les fièvres intermittentes ne sont pas très-communes; elles n'y présentent ni la gravité, ni l'intensité qu'elles ont dans des contrées plus chaudes; tandis que c'est l'état endémique, au contraire, qui domine.
Dans les contrées du centre, les fièvres intermittentes sont très-fréquentes, mais ce n'est encore que rarement qu'elles y sont pernicieuses.
L'état endémique s'y montre avec une fréquence à peu prés aussi grande , et il s'y présente indifféremment comme état primitif chez les indigènes des localités marécageuses , ou comme état consécutif à la suite de fièvres intermittentes fréquemment répétées.
Dans les climats chauds l'endémie n'a pas souvent le temps de se manifester, et ce sont des accidents aigus qui surviennent presque toujours chez les habitants et chez les étrangers ; chez les indigènes des Marais-Pontins la cachexie paludéenne est à peu près générale. En Afrique, aux Antilles, l'endémie chronique est plus rare, et les accidents aigus sont beaucoup plus fréquents.
Cette endémie ou cette cachexie paludéenne consiste dans la diminution simultanée de la proportion des globules et de la proportion de l'albumine du sérum du sang. Quelquefois l'abaissement du chiffre de la fibrine vient s'y joindre.
L'abaissement du chiffre des globules se traduit par la décoloration avec teinte jaunâtre de la peau, la dyspnée, les palpitations, les bruits de souffle vasculaire. La diminution de l'albumine
CHÀP. V. — DE l'air atmosphérique. 191
se manifeste par la tendance à la production des hydropisies générales et la faiblesse des sujets.
Quand il y a diminution de proportion de la fibrine, on observe en même temps des hémorrhagies de la peau et des membranes muqueuses.
En même temps que cet état général, on constate bien souvent l'existence de fièvres intermittentes intercurrentes très-rebelles, et à la suite desquelles on observe fréquemment des congestions chroniques également rebelles du foie et de la rate.
Cette cachexie paludéenne peut-elle conduire aux scrofules , à la phthisie pulmonaire, au rachitisme? L'examen de cette question a quelque importance.
Relativement aux individus cachectiques, je ne pense pas que la cachexie seule puisse conduire à l'une des trois maladies que je viens de nommer, à moins qu'il n'y ait une prédisposition morbide spéciale pour l'une d'elles. — Mais quant à leurs enfants , c'est autre chose , et personne n'hésite à admettre que les sujets nés de parents atteints de cachexie paludéenne ne deviennent fréquemment rachitiques , scrofuleux ou tuberculeux.
Une autre question qui , ces dernières années , a soulevé de vives discussions, est celle de l'antagonisme des influences marécageuses avec deux autres maladies : la fièvre typhoïde et la phthisie pulmonaire.
Voici les conclusions du travail intéressant de M. Boudin, un des premiers qui aient produit cette opinion.
l°Les localités dans lesquelles la cause productrice des fièvres intermittentes endémiques imprime à l'homme une modification profonde, se distinguent par la rareté relative de la phthisie pulmonaire et de la fièvre typhoïde.
2° Les localités dans lesquelles la fièvre typhoïde et la phthisie pulmonaire sont fortement dessinées se font remarquer par la rareté et le peu de gravité des fièvres intermittentes contractées sur place.
3° Le dessèchement d'un sol marécageux ou sa conversion en étang, en produisant la disparition ou la diminution des maladies paludéennes, semble disposer l'organisme à une pathologie nouvelle dans laquelle la phthisie pulmonaire, et, suivant la position géo-
192 DEUXIÈME PARTIE. — MATIÈRE DE l'hVGÏÈNE.
graphique du lieu , la fièvre typhoïde se font particulièrement remarquer.
4° Après avoir séjourné dans un pays à caractère marécageux prononcé, l'homme présente contre la fièvre typhoïde une immunité dont le degré et la durée sont en raison directe composée : 1° de la durée du séjour antérieur; 2° de l'intensité d'expression à laquelle y atteignent les fièvres de marais considérées sous le double rapport de la forme et du type , ce qui, en d'autres termes, signifie que le séjour dans un pays à fièvres rémittentes et continues , tel que certains points du littoral de l'Algérie et le centre des pays d'étangs de la Bresse, est plus préservateur contre les maladies dont il s'agit que ne le serait, par exemple, le séjour à l'embouchure fangeuse de la Biévre à Paris.
5° Les conditions de latitude et de longitude géographiques et d'élévation qui posent une limite à la manifestation des fièvres de marais , établissent également une limite à l'influence médicatrice de l'élément marécageux.
6° Enfin, certaines conditions de race et peut-être de sexe, en diminuant l'impressionnabilité de l'organisme pour la cause productrice des fièvres de marais, amoindrissent en même temps l'efficacité médicatrice de cette cause.
Ces conclusions de M. Boudin ont trouvé beaucoup d'incrédules et soulevé de vives critiques. Des arguments et des chiffres ont été produits pour les appuyer aussi bien que pour les combattre, et la question est encore indécise. Je resterai également dans le doute, et j'admettrai que M. Boudin a exagéré un fait qui présente cependant un côté vrai ; je pense qu'il y a peu de fièvres typhoïdes etdephthisies pulmonaires là où régne l'inlluence marécageuse : il y a loin de là à l'antagonisme à peu prés absolu que ce médecin a voulu admettre, et que de nombreuses recherches ultérieures pourront seules démontrer.
L'influence marécageuse exerce une action fatale sur la population, et le résultat le plus habituel de sa persistance, dans une localité déterminée, est la dépopulation de cette localité. — Les villes de Brindes, Aquilée, Acerra en Italie se sont éteintes. — En Bresse, la petite ville de Villars a été réduite à un petit groupe d'habitations.— Vie, au lieu de 8 à 900 maisons qu'il avait dans ie dix-huitième siècle, en compte tout au plus 59. — Frontignan et
d'autres villes des environs de Cette ne sont plus maintenant que des villages.
En général , dans les contrées marécageuses , comme dans la Sologne, la Brenne, la Bresse, le nombre des décès l'emporte sur celui des naissances, et l'immigration seule entretient la population. Une extrême dépopulation a toujours été remarquée dans les Marais-Pontins.
De 4801 à 1811 , le pape Pie VI fit exécuter dans les Marais- Pontins des travaux d'amélioration qui amenèrent les résultats suivants (De Prony) :
Localités.
Velletri.
Serre.
Piperino.
Sorino.
Totaux.
Décès.
Naissances.
Ainsi, malgré les travaux d'amélioration, les décès l'emportent encore sur les naissances de plus d'un 16e.
La vie moyenne , d'après Fodéré est , en Suisse , dans les terrains marécageux, de 26 ans, et dans les montagnes de 46. — En Bresse il y a des localités où la vie moyenne n'est que de 22 ou même de 19 ans.
Les résultats suivants, obtenus pour la seule année 1846 par l'examen du mouvement de la population dans les dix départements les plus marécageux de la France et les dix qui le sont le moins , prouvent que ces derniers présentent un notable excédant dans la fécondité , et une proportion moins considérable dans la mortalité. Le résultat en est, pour les premiers un accroissement moins considérable de la population.
10 départements les moins 10 départements les plus marécageux. marécageux.
Naissances. 1 sur 54,09 1 sur 54,40
Décès. 1 sur 46,61 1 sur 41,08
Augm. delà popul. 1/146 1/194
Les différences ne sont pas très-considérables, mais aussi dans nos climats les fièvres intermittentes sont loin d'avoir la gravité de celles des climats chauds.
EPIDEMIES PALUDEENNES.
On considère comme épidémiques toutes les maladies produites sous l'influence des effluves marécageux et qui sévissent à une certaine époque, dans une localité donnée, avec une fréquence beaucoup plus grande que dans tout autre temps; ou bien qui se produisent tout d'un coup dans des localités où avant il n'y avait rien de semblable. Plusieurs causes peuvent rendre compte de ces épidémies. Ce sont en particulier les suivantes :
Le développement subit d'une quantité anormale d'effluves marécageux, quelles que soient, du reste, les causes physiques qui les aient produits (chaleur anormale et passagère, orages fréquents et accumulés, mélange d'eaux salées et d'eaux douces), etc.
Le transport par des vents qui, après avoir passé au-dessus de la surface d'un marais, vont porter les effluves marécageux dans une localité souvent éloignée des marécages. Ces deux circonstances sont les plus fréquentes.
Un autre mode de développement des épidémies est le suivant : les effluves déterminent dans une localité des accidents paludéens, ici une dyssenterie, là un choléra, autre part une fièvre jaune, et la maladie, une fois produite, se propage par des exhalaisons miasmatiques fournies par les individus atteints, et capables de développer sur d'autres sujets une maladie semblable.
Dans ces cas divers, la gravité de ces épidémies est en général en raison directe de l'activité des causes qui les ont produites. C'est ainsi que les effluves marécageux des pays chauds déterminent des effets beaucoup plus graves que ceux de nos climats tempérés. — Ceux des pays froids n'ont sous ce rapport aucune action et n'engendrent pas d'épidémies. Les épidémies produites à leur origine par des causes paludéennes, et propagées consécutivement par des miasmes sont en général plus graves que lorsque cette dernière circonstance ne se présente pas. C'est ce qui arrive par exemple pour les dyssenteries épidémiques, le choléra, la lièvre jaune. Presque toujours, en même temps que les efiluves paludéens produisent sur l'homme des épidémies , ils déterminent sur les animaux des épizooties. M. Dupuy a vu périr, avec des accidents tout à fait analogues aux phénomènes de la fièvre intermittente, un troupeau de bœufs qui avaient pâturé dans un
marais. En 1826, après le débordement de la rivière de la Manse, une épidémie intermittente vint se déclarer chez les chevaux, qui moururent en grand nombre. — La campagne de Rome a vu également de nombreuses épizooties. Lancisi rapporte qu'en 1712, pendant le régne des fièvres intermittentes, uneépizootie enleva trente mille bœufs.
Les marécages déterminent du reste chez beaucoup d'animaux une endémie chronique tout à fait analogue à celle qui se produit chez l'homme. — Le séjour et le pacage des moutons dans les endroits marécageux détermine chez eux l'hydroémie, maladie qui consiste dans la diminution de proportion des globules du sang et dans celle du sérum, état par conséquent analogue à celui de la cachexie paludéenne de l'homme. — M. de Gasparin a reproduit la même maladie chez les moutons en les frottant et en leur faisant boire de l'eau provenant de la rosée condensée d'une atmosphère marécageuse.
Règles hijgiéniques. — Les unes sont relatives à l'habitation des contrées marécageuses, les autres aux améliorations qui ont pour but de faire disparaître ou d'atténuer le plus possible les foyers d'infection.
Habitation des marais.
Pour les marais des contrées tropicales , leur action est telle que l'homme qui voudrait lutter contre elle succomberait nécessairement dans la lutte et en subirait les terribles effets. On ne peut donc que l'engager à en fuir non-seulement le séjour, mais le passage seul. Dans des climats moins chauds, mais à température encore très-élevée, comme au nord de l'Afrique, la présence des marécages est un des plus grands obstacles à l'acclimatement des Européens, et il n'y a qu'une seule circonstance qui puisse le permettre, c'est la Construction des villes, des villages, des habitations isolées sur des lieux élevés. On aura toujours à craindre, cependant, les travaux exécutés pendant le jour dans les localités infectées.
Dans nos contrées tempérées, voici les précautions principales que doit prendre l'habitant des marais: — les habitations, les fermes , les villages devront être placés, sur des hauteurs et à
une élévation assez grande pour être autant que possible à l'abri des effluves marécageux. On consultera à cet égard la direction des vents habituellement régnants , afin de ne pas y exposer la façade des maisons et d'y placer le moins possible de portes et de fenêtres. — La maison elle-même , si on le peut , sera soustraite à la direction de ces vents qui ont traversé des marais avant d'arriver jusqu'à elle. — Les fenêtres et les portes seront fermées le soir de bonne heure, et on maintiendra autant que possible à l'intérieur la sécheresse et la propreté. Si on ne peut soustraire les habitations à l'action des vents qui viennent de traverser des marécages, on tâchera de les préserver de leur influence par des plantations d'arbres, des rideaux de peupliers qui, à mesure qu'ils grandissent, s'opposent avec efficacité à l'action des effluves. Les vêtements devront être assez chauds, surtout le soir, et les tissus qui les constituent ne seront pas hygrométriques. Les vêtements en laine grossièrement tissés sont excellents sous ce rapport.
L'habitant des lieux marécageux doit fuir avec soin l'humidité, îa rosée du soir et celle du matin, la première pluie qui tombe après un certain temps de sécheresse, les ondées qui accompagnent les orages.
Les émotions violentes et prolongées, les diverses causes d'épuisement, favorisant l'action paludéenne, devront, autant que possible, être remplacées par des conditions tout opposées.
Pour l'individu occupé dans des lieux marécageux à des travaux physiques, ces travaux ne devront commencer qu'après le lever du soleil pour être terminés immédiatement avant son coucher.
Les soins habituels de propreté, les bains répétés sont utiles et peuvent s'opposer ta l'action des effluves. Les anciens faisaient habituellement, pour s'opposer à l'action paludéenne , des onctions huileuses sur toute la surface du corps ; peut-être avaient- ils raison. Je crois qu'à une époque où on s'occupe beaucoup du dessèchement des marais, on devrait faire quelques expérimentations dans ce sens , car ces onctions, si elles ne diminuent pas l'activité de l'absorption pulmonaire, diminuent, ou font même disparaître presque complètement celle de la peau; c'est une cause d'absorption de moins.
Les aliments suffisants, sains et substantiels, sont recomman-
CHÀP. V. — de l'air atmosphérique. 197
dés ; ils devront en même temps être toniques et légèrement stimulants. L'usage très-modéré du vin, des liqueurs et du café ont une grande utilité dans les localités marécageuses, surtout si on ne porte pas leur usage jusqu'à l'abus. On devra éviter d'employer, comme boisson aqueuse, l'eau qui provient des eaux stagnantes , celle des citernes , quelquefois même celle des puits , avant de les soumettre préalablement à Pébullition et à l'aération, ou mieux encore à la filtration sur le charbon animal.
Le sommeil doit être suffisant ; jamais il n'aura lieu en plein air.
Il est des cas dans lesquels on voit certains individus être, repris à chaque instant, et en vertu d'une prédisposition en quelque sorte spéciale, d'accidents paludéens : il sera bien de les engager à changer de localité et à quitter un climat qui leur a été si funeste.
Toutes ces conditions hygiéniques se résument en disant qu'il faut introduire le plus d'aisance possible parmi les habitants des contrées marécageuses.