CHAPITRE XXX
De la prostitution et de la pédérastie.
1° De la prostitution.
La prostitution est une des plaies de la société, et il est triste de penser qu’elle est répandue dans la plupart des villes de l’univers, et qu’elle remonte à la plus haute antiquité. Il ne sera question, dans ce chapitre, que. de celle qui existe à Paris ; les considérations auxquelles on sera conduit pouvant tout aussi bien s’appliquer à la prostitution, dans quelque localité qu’on la considère.
On distingue deux espèces de prostitution : la prostitution publique et la prostitution clandestine.
Prostitution publique. — Elle comprend les filles inscrites à la préfecture de police, et faisant métier de leur ignominie : les unes libres, les autres placées dans des maisons dites de tolérance.
A Paris, on compte 4,000 filles publiques (Frégier), qu’on doit distinguer en trois classes.
Les habitudes et les mœurs de celles que l’on peut ranger dans la première classe dépendent de leur éducation, de leur intelligence et des penchants plus ou moins vicieux de leur
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cœur. Les unes sont libres, les autres placées dans des maisons de tolérance.
Parmi les filles libres, le genre de vie des plus distinguées, qui forment le plus petit nombre, consiste dans l’oisiveté, la promenade, la lecture, la musique et la toilette : elles aiment le théâtre, la parure, et se distinguent par leur gourmandise et leur amour du champagne et du punch.
Les filles de la deuxième classe, qu’on peut appeler moyenne, se livrent, en général, en même temps à quelques travaux, ou bien elles tiennent quelque petit commerce. Un certain nombre d’entre elles y joignent le goût de l’économie, et parviennent à mettre quelque argent de côté.
Celles de la troisième et dernière classe occupent les barrières et les estaminets de nos faubourgs : elles groupent autour d’elles des malfaiteurs, des escrocs, et sont elles-mêmes, pour la plupart, voleuses, recéleuses et livrées à l’ivrognerie.
L’âge des filles publiques varie. En général, celles de la première espèce sont les plus jeunes : viennent ensuite les secondes, puis les troisièmes. — Parent-Duchâtelet, sur 3,248 prostituées dont il a déterminé l’âge, est amené à conclure que de 14 à 28 ans il y avait une progression croissante, de 28 à 40 ans il y avait une progression décroissante, et de 40 à 50, il y avait une décroissance telle, qu’à 50 il n’y en a plus. La classe des filles publiques se recrute de préférence dans les ouvrières des ateliers et des fabriques, ou bien dans les professions des femmes qui vendent sur la voie publique, telles que les bouquetières, les fruitières, les saltimbanques, les écaillères : il faut y ajouter les cuisinières, les bonnes d’enfants, les chiffonnières, les laitières, vachères, bergères, etc., etc.
Les causes qui les poussent à solliciter l’inscription à la préfecture de police, quelque difficile qu’elle soit, sont : pour les plus distinguées, le déclassement, l’absence d’aisance, et, malgré l’éducation qu’elles ont reçue, la répulsion pour le travail, la paresse, l’amour de l’oisiveté et du plaisir, et enfin la gourmandise.
Ces causes sont bien suffisantes pour rendre raison du grand nombre de femmes qui se jettent dans la prostitution : il faut toutefois y joindre encore le salaire insuffisant de leur travail, les mauvais conseils, la mauvaise compagnie, la séduction et la corruption prématurées, le défaut de surveillance des parents, les mauvais traitements qu’ils font subir à leurs filles, l’abandon d'individus avec lesquels elles vivaient en concubinage, enfin, mais bien plus rarement, le désir de gagner quelque argent pour secourir leurs parents ou nourrir leurs enfants.
Les prostituées de la troisième espèce sont, ainsi qu’il a été
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dit, le rebul de la société. Bien souvent celles des deux autres classes par l’âge plus avancé auquel elles sont parvenues, et par la dégradation à laquelle les a conduites leur métier, peuvent être rangées parmi les filles publiques de celte troisième classe.
Une partie des prostituées sont placées dans des maisons de tolérance soumises à certaines règles, et dirigées par des femmes dites maîtresses de maison. Ces dernières exercent presque toujours en meme temps l’ignoble métier de chercher de nouvelles recrues, à l’égard desquelles elles emploient sans scrupule les séductions, les embûches et le mensonge.
Prostitution clandestine. — La prostitution clandestine est plus dangereuse encore que la prostitution publique, car elle se soustrait à toute surveillance de la part de Fautorité, et se présente avec un faux aspect d’honnêteté qui séduit plus d’un adolescent et plus d’un étranger.
Elle comprend également plusieurs classes de femmes. Les unes, dites femmes entretenues, femmes galantes, sont presque toutes des femmes ou des filles déclassées, ayant reçu une éducation qui n’est pas en rapport avec leur peu d’aisance ou leur position sociale. Elles sont toutes paresseuses, aiment d’une manière effrénée le luxe, la dépense, la toilette et les plaisirs de tous genres. On peut y faire rentrer les femmes dites à parties, qui tiennent des maisons où elles reçoivent à dîner et à jouer et attirent les jeunes gens et les étrangers avec une fausse apparence de luxe et d’honnêteté.
Viennent ensuite les ouvrières proprement dites, qui ajoutent la prostitution à leur état, afin d’éviter la misère et d’augmenter un salaire manifestement insuffisant, soit pour vivre, soit pour faire un peu de toilette. Ajoutons que le goût du plaisir, le désir d’imiter leurs compagnes, la fréquentation des hommes, viennent favoriser leur corruption. Un bien petit nombre d’entre elles font usage de leurs charmes pour aider leur famille à subsister ou pour nourrir leurs enfants.
Il est une classe d’ouvrières qui ne doivent pas être considérées comme des prostituées, et dont il doit être cependant question ici. Ce sont les ouvrières qui vivent en concubinage avec des ouvriers dont elles prennent le nom, et qu’elles considèrent presque comme un époux; peu s’en faut même qu’elles ne regardent comme légitimes les enfants qui naissent de cette association. L’abandon des parents, l’isolement, la misère, la rencontre de deux caractères qui se conviennent, amènent souvent ce résultat, qui, dans beaucoup de cas très-heureusement (t),
(1) Depuis 1826, il a été fondée à Paris, une Société qui, sous le nom de Saint- François Régis, a des ramifications considérables, et s’occupe de faire unir par les
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aboutit au mariage. Quelques-unes de ces malheureuses femmes, lorsqu’elles viennent â être abandonnées, n’ont souvent d’autre ressource que'la prostitution.
Tels sont les divers éléments de la prostitution publique et de la prostitution clandestine. Il s’agit maintenant d’examiner l’influence de la prostitution clandestine, 1° sur la santé publique; 2° sur les malheureuses qui s’y li\rent.
1° Influence de la prostitution sur la santé publique. — On peut attribuer à la facilité de mœurs des classes qui fournissent les prostituées, et à l’exercice de la prostitution elle-môme, de graves et sérieuses conséquences.
En premier lieu, elle favorise la jouissance prématurée des plaisirs vénériens chez les jeunes gens, de l’exercice à l'excès il n’y a qu’un pas, et nous avons dit précédemment quelles pouvaient être les conséquences fâcheuses de l’abus du coït. Cet abus débilite la constitution des adolescents, les détourne d’occupations plus sérieuses, et les rend impropres à procréer plus tard des enfants robustes.
Un autre inconvénient sérieux, et qui est surtout à redouter dans la-prostitution clandestine, c’est d’entraîner fréquemment les jeunes gens dans des liaisons d’une certaine durée. Ces liaisons, cimentées quelquefois par la naissance d’un ou de plusieurs enfants, enchaînent souvent leur volonté et brisent leur avenir.
Parmi les graves conséquences de l’existence de la prostitution, on doit signaler la communication de la syphilis sous toutes ses formes. On ne peut douter, en effet, que ce ne soit la prostitution qui propage cette maladie parmi les populations, et empêche le nombre des individus atteints de diminuer. Il est également vrai que c’est bien plutôt la prostitution clandestine que la prostitution autorisée qui maintient la fréquence de cette maladie. Le défaut d’inscription à la préfecture de police, et l’absence des visites par les médecins des dispensaires en rendent suffisamment compte.
2° Influence de la prustitulion sur la santé des femmes qui s'y livrent. — Le cachet de la prostitution s’imprime presque toujours, au bout d’un certain temps, sur les traits, la physionomie et la démarche de la fille publique : sa figure prend un air effronté, ses traits s’accentuent davantage, ses yeux sont hardis, son regard est provoquant, sa démarche brusque, sans sou-
liens légitimes du mariage les individus qui vivent en concubinage, ou de faire légitimer les enfants nés de pareilles unions. Depuis 1826 jusqu’à 1850, cette Société a reçu 20,436 ménages vivant dans le désordre, et, par conséquent, a ramené aux bonnes mœurs 40,872 individus. Le nombre des enfants légitimés a été approximativement, dans le même espace de temps, de 14,438.
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plesse, sa tête est droite et presque roide, son geste licencieux.
Plus tard, d’autres caractères se manifestent : tel est surtout un embonpoint assez considérable, qui s’explique par la nourriture copieuse dont les filles publiques font usage, et, en même temps, par leur vie oisive, nonchalante, ainsi que par le défaut d’exercicé~musculaire. Les seins se développent presque toujours en même temps qu’ils se ramollissent, les traits de la face se rident prématurément.
Les prostituées sont prédisposées à un certain nombre de maladies, et, sans parler ici de la syphilis, qui exerce tant de ravages parmi elles, il est certaines affections qu’on y observe de préférence : telles sont, en particulier, les laryngites chroniques et les aphonies nerveuses, plus ou moins complètes. Ces deux maladies, quelquefois la conséquence de la syphilis, peuvent aussi se développer sans elle. On peut alors les attribuer, soit aux excès de la voix et aux cris, soit à l’abus des liqueurs fortes, soit enfin au refroidissement facile de leur col toujours découvert. Ces causes n’existent pas chez toutes, et il faut alors attribuer la production de ces affections laryngées à la sympathie spéciale, et inconnue dans sa nature, qui unit l’organe de la voix aux fonctions génitales.
Parmi les autres maladies auxquelles la prostitution prédispose évidemment, on doit citer les maladies de l’utérus, et spécialement, la leucorrhée habituelle, l’engorgement du col et l'inflammation catarrhale de la membrane muqueuse de la cavité utérine. Quant au cancer de l’ulérus, il n’est pas démontré qu’il soit plus fréquent chez les femmes qui font un usage immodéré des plaisirs vénériens que chez d’autres.
Un grand nombre de femmes entretenues, d’ouvrières livrées à la prostitution clandestine, et de filles publiques, succombent à la phthisie pulmonaire. C’est cette maladie qui sévit peutêtre avec le plus de fréquence sur toutes ces femmes, et qui les envoie terminer leurs jours à l’hôpital. En pareille circonstance, la phthisie est due à l’irrégularité de leur vie et de leur conduite, ainsi qu’aux excès auxquels elles se livrent sans cesse.
[Il est pour ainsi dire admis en principe que les filles publiques sont généralement stériles. Un travail très-intéressant de M. Lasègue a démontré que cette assertion est au moins très-exagérée. Sur 3,155 filles inscrites, 1,628 n’avaient eu d’enfants ni avant ni après leur inscription; 1,158 ont eu des enfants avant et après leur inscription; 369 n’ont eu d’enfants qu’après leur inscription. Le nombre total des enfants nés vivants est de 2,403, dont 1,485 avant l’inscription et 918 après.
— Relativement aux enfants nés avant l’inscription, on voit que •637 femmes n’ont eu cju’un enfant, 157 en ont eu 2,G6 en ont eu 3, et 60 en ont eu plus de 3. Pour les enfants nés après l’inscription, 158 filles ont eu 1 enfant, 60 en ont eu 2, 22 en ont eu 3, 29 en ont eu plus de 3.
Maintenant pour ces enfants nés vivants, combien d’avortements naturels ou provoqués!...]
Règles hygiéniques. — La prostitution publique, à Paris, est surveillée avec un soin extrême. L’inscription des filles à la préfecture de police est entourée de grandes difficultés. Pour les filles majeures, la demande de l’extrait de naissance et l’avis à la famille; pour les mineures, les mômes conditions, et, de plus, la séquestration à Saint-Lazare jusqu’à la réponse des familles ; enfin, les tentatives du bureau des mœurs pour les ramener dans la bonne voie : voilà les obstacles sérieux qu’on oppose à l’inscription. Mais, une fois cette inscription effectuée, la surveillance est aussi exacte que possible. L'inspection des agents de police ; l’exigence de la carte qui leur est délivrée; l’examen des filles deux fois par mois, fait par les médecins du dispensaire de la préfecture, afin de constater la syphilis à son apparition; la séquestration, comme moyen de correction ou de guérison, dans la prison-hôpital de Saint- Lazare, ce sont -là les mesures les meilleures, et, en même temps, les seules qu’on puisse prendre.
Quant à la prostitution clandestine, l’autorité est malheureusement désarmée complètement. Les mille foriries qu’elle revêt, l’inviolabilité du domicile, les apparences d’honnêteté, d’aisance ou de luxe dont elle s’entoure dans certains cas, en rendent la destruction à peu près impossible. On surprend bien quelquefois et on inscrit d’office quelques-unes des malheureuses qui s’y livrent, mais le nombre en est bien peu considérable. Cette voie est cependant la seule ouverte à la surveillance, et, dans l’impossibilité de supprimer la prostitution clandestine, il est à désirer qu’on arme l’autorité administrative de pouvoirs suffisants pour la faire rentrer, autant que possible, dans la prostitution publique, et que l’on augmente beaucoup le nombre des agents chargés de ce service.
Quant aux jeunes gens qui peuvent avoir quelque goût pour de pareilles femmes, on ne peut que leur conseiller d’éviter les filles publiques, dont la fréquentation est si souvent la cause du développement de la syphilis, et de fuir les prostituées clandestines, qui ruineront leur santé, leur fortune et leur avenir.