CHAPITRE CIII ANISOMÉTROPIE
Conformément à une loi générale pour les organes doubles, les deux yeux de règle sont souvent symétriques, aussi bien semble- t-il quand ils sont normaux que lorsqu'ils présentent des anomalies congénitales. Ainsi, diamètre du globe et de la cornée, couleur de l'iris, dimension de la pupille, s'observent identiques des deux côtés, tout comme la cataracte congénitale, l'iridérémie, la cornée conique. Cette parité toutefois peut manquer en ce qui concerne l'état de réfraction des deux organes; si l'égalité absolue est fréquente, plus fréquemment encore Ton constate d'un œil à l'autre quelque différence, il y a anisométropie (a privatif, kjoç égal, {/.eTpov mesure). Dans la pratique, il est vrai, l'anisométropie ne devient appréciable que s'il est nécessaire de donner une correction différente des amétropies pour procurer à l'intéressé les avantages de la vision binoculaire.
Toutes les combinaisons de réfraction sont possibles entre les deux yeux. L'un est emmétrope, l'autre myope ou hypermétrope; dans toua les deux existe, mais à des degrés divers, la même amétropie ou bien d'un côté il y a myopie et de l'autre hypermétropie. Enûn, si l'on ajoute à cela que l'astigmatisme est fréquent dans l'anisométropie, on comprend l'infinie variété de cette amétropie.
Congénitale, l'anisométropie résulte d'un développement inégal des deux yeux et souvent elle accompagne une asymétrie de la tête. Acquiser cette amétropie survient après une déformation cornéenne (cicatrice, taie), une luxation du cristallin, un décollement de la rétine; parfois encore l'un des yeux devient myope alors que l'autre devient emmétrope ou hypermétrope.
En raison de la différence de réfraction des deux yeux la vision chez, les anisométropes s'effectue de trois façons différentes.
Elle est : 1° binoculaire; 2° monoculaire, chaque œil servant à son tour; 3° monoculaire, l'un des yeux étant définitivement laissé de côté.
La vision binoculaire existe chez certains sujets même dans les cas* d'anisométropie prononcée et elle est avantageuse. Il semble que deux images rétiniennes assez notablement dissemblables se superposent et s'améliorent l'une l'autre, fait que prouve l'examen au stéréoscope et que met aussi bien en lumière la mesure de l'acuité visuelle trouvée.
lorsque les deux yeux sont ouverts, supérieure à ce qu'elle est pour chacun d'eux séparément. L'on pourrait, il est vrai, admettre dans le cas d'anisométropie, caractérisée par de l'hypermétropie d'un côté et de la myopie de l'autre, que l'œil hypermétrope s'accommode pour la vision à la distance du remotum de l'œil myope, d'où son rôle utile dans la vision binoculaire. Mais cette explication n'est pas valable, quand il s'agit d'anisométropie avec myopie, et de plus l'on a constaté que, pour la vision de près, l'anisométrope fait presque toujours les mêmes efforts d'accommodation des deux yeux. Celui-là règle le degré d'accommodation qui avec la moindre tension procure les meilleures images. Dans la vision de près toutefois intervient l'état des muscles adducteurs ; insuffisants, ils entraînent la déviation de l'œil dont l'acuité visuelle est la plus faible. Celte déviation du reste s'observe encore chez les anisométropes, lorsque l'une des images rétiniennes est assez fâcheuse pour rendre plus mauvaise la vision binoculaire : ce fait se voit en particulier lorsqu'un œil est atteint d'astigmatisme irrégulier.
L'anisométrope se sert alternativement de l'un et l'autre œil, surtout lorsque l'un d'entre eux est emmétrope ou faiblement amétrope, l'autre modérément myope, et que tous deux ont une bonne acuité visuelle. Le premier œil est employé alors pour voir à distance, l'autre pourvoir de près.
La fusion binoculaire existe quelquefois en pareil cas mais pas toujours (Landolt). Cette utilisation alternative de chaque œil est possible même avec une grande différence d'état des deux organes. Tel le cas d'un ami de Donders, qui, suivant le besoin, utilisait son œil droit emmétrope ou son œil gauche myope de 7 dioptries. A vingt ans avec ses 10 dioptries d'accommodation il paraissait en posséder 17, son œil myope ayant en effet son proximumà 6 centimètres. A soixante-cinq ans il voyait comme tout vieillard emmétrope à l'infini, et de plus à 14 centimètres, remotum de son œil myope ; il est vrai que les objets situés entre l'infini, soit 5 mètres, et 14 centimètres ne devaient pas être nettement perçus faute d'accommodation.
Enfin certains anisométropes se servent d'un seul œil et toujours du même. Ce fait échappe au patient, comme à l'observateur, dans nombre de cas, et c'est par hasard qu'il est découvert, une circonstance fortuite ayant amené l'occlusion isolée du seul œil utile. Souvent encore l'inutilisation d'un œil se traduit par une déviation ; il y a strabisme. Déjà à propos de l'hypermétropie et de la myopie cette variété de strabisme a été signalée, l'œil le plus amétrope est délaissé, il diverge dans le premier cas, il converge dans l'autre.
On aurait tort, il est vrai, de généraliser et, même dans le cas d'anisométropie prononcée, ce n'est pas toujours l'œil le plus amétrope qui est dévié. Parfois l'on constate que le meilleur au point de vue de la réfringence possède l'acuité visuelle la plus faible, et ceci explique la préfé-
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rence accordée à son congénère. Du reste, quoique l'anisométrope méconnaisse l'utilité de son œil strabique, celle-ci est parfois indiscutable. L'œil dévié en dehors augmente d'autant l'étendue du champ de la vision; de plus, dans certains cas de myopie forte, il suffît de présenter un objet à bonne distance pour révéler à l'intéressé la valeur de son organe, comme aussi dans d'autres cas d'amétropie une correction appropriée lui procure la même satisfaction.
Le traitement rationnel de l'anisométropie serait, semble-t-il, de donner à chaque œil le verre correcteur qui le rend emmétrope; cette règle ne saurait être posée d'une façon absolue. Avant tout il faut d'abord reconnaître comment se fait la vision du sujet, est-elle binoculaire, monoculaire alternative ou monoculaire simple? Lorsque les deux yeux sont utilisés simultanément, l'on déterminera quelle est l'acuité visuelle binoculaire au loin sans correction, puis isolément pour chaque œil on pratiquera le même examen avant et après correction, enfin, l'on recherchera la vision binoculaire après correction. Si le sujet, et le fait est fréquent, se plaint que les verres le fatiguent, on n'insistera pas, pour peu que la vision binoculaire sans correction satisfasse l'intéressé. Mais au cas où il demanderait qu'elle soit améliorée, il y aurait lieu de proposer une correction partielle de l'anisométropie. L'œil le meilleur recevra le verre qui lui convient, et devant l'autre on mettra le même verre ou, si on peut le lui faire accepter, un verre différent plus voisin de celui qui corrigerait son amétropie particulière.
En général, une différence de i dioptrie entre les deux verres prescrits est bien tolérée, et dans certains cas où l'écart de réfraction entre les deux yeux atteint 5 ou 6 dioptries, tandis que la correction complète n'est plus acceptée, les verres qui réduisent la différence de moitié sont utiles. Toujours l'on se réglera d'après les sensations de l'intéressé; il est vrai que, avec de l'habitude, des verres primitivement désagréables deviennent non seulement tolérés, mais indispensables. Ce fait arrive en particulier dans l'anisométropie avec hypermétropie, et alors le sujet ne peut plus se passer de sa correction, de là une sujétion qu'il est bon d'indiquer, avant de l'imposer.
Lorsque pour la vision chaque œil est utilisé isolément, en général l'un sert pour voir au loin et l'autre pour la vue de près, la correction alors ne se proposera autre chose que d'adapter chacun des organes au mieux pour la fonction qui lui est dévolue.
Enfin si le sujet fait abstraction de l'un de ses yeux, la correction doit s'adresser à l'œil utile; mais, pour prévenir dans la mesure du possible les inconvénients qui résulteraient de sa perte, il est indiqué de ne pas abandonner complètement le congénère. Au besoin en lui donnant le verre approprié on fera son éducation, on l'habituera à recevoir des images qui soient interprétées par le sujet.