ULCÈRE INFECTANT, RONGEANT, SERPIGINEUX
Cette variété d'ulcère, toute particulière, nécessite une description spéciale, tant par son origine et sa forme que par la rapidité de son évolution toujours très grave.
On l'observe plus spécialement chez les faméliques, les débilités. Il peut aussi survenir à la suite de blessures spéciales. Il est toujours le résultat d'une infection et exige préalablement une érosion de la cornée. Les affections infectieuses de la muqueuse du nez (ozène), les altérations des voies lacrymales, de la conjonctive, du bord ciliaire, en sont les causes principales. Les traumatismes avec des débris animaux ou végétaux le produisent (kératite des éqmrisseurs, des moissonneurs).
Il a une marche essentiellement progressive, produit souvent l'hypopyon et aboutit généralement à la perforation.
C'est d'ordinaire au centre de la cornée qu'il siège sous forme d'abord d'une petite ulcération ovalaire, peu profonde, à fond grisâtre, à bords arrondis, saillants, transparents d'un côté, opaques de l'autre, entourés d'une infiltration piquetée, gris blanchâtre avec prolongements striés périphériques. Peu à peu, l'ulcère gagne en étendue et c'est toujours du côté du bord opaque infiltré qu'il se propage. En même temps, il gagne en profondeur, tandis que certains points primitivement ulcérés se cicatrisent, d'où le nom de serpigineux. L'humeur aqueuse, troublée dès le début, se remplit de flocons fîbrineux, coagulés, dont les uns restent adhérents à la face postérieure de la cornée ou vont rejoindre le pus dans la partie déclive de la chambre antérieure, pendant que les autres viennent se déposer à la surface de l'iris. La chambre antérieure, à un moment donné, est tellement remplie de ces exsudats qu'on dirait que la cornée, transformée en un vaste abcès, forme toute la
masse purulente. On peut se convaincre du contraire par une kératotomie qui, en évacuant la chambre antérieure, permet d'apercevoir la cornée ulcérée redevenue transparente.
Arrivé à ce degré, l'ulcère marche avec une très grande rapidité et il ne reste plus bientôt qu'un anneau périphérique de cornée saine, lorsque cette membrane se perfore en un ou plusieurs points à la fois.
L'ulcère rongeant débute parfois à la périphérie sous forme d'un croissant à bord interne irrégulier, diffus, infiltré ; ce croissant s'étend peu à peu au point de contourner toutes les parties centrales restées transparentes qui, étranglées par le sphacèle périphérique, ne tardent pas à s'infiltrer et se nécroser à leur tour. C'est là une forme très grave.
L'évacuation de l'humeur aqueuse avec ses produits pathogènes peut être le point de départ de la réparation. Le sphacèle cornéen s'élimine, et l'iris, projeté en avant, vient adhérer à la cicatrice nouvelle pour former un staphylôme adhérent. Dans certains cas, les masses fibrineuses de la chambre antérieure, trop compactes, s'arrêtent au niveau de la perforation de l'ulcère, et l'obturant sous forme de champignon, sont le point de départ d'une généralisation de l'infection. Celle-ci détruit tout le segment antérieur de l'œil qui s'atrophie, ou elle envahit les milieux de l'œil et produit la panophtalmie.
La réaction est absolument variable dans cet ulcère. Parfois fort vive au début, avec douleurs violentes, elle se calme dès que se produit la perforation. C'est la forme la plus commune.
Parfois, au contraire, presque nulle pendant la période d'invasion de l'ulcère, elle devient aiguë quand l'humeur aqueuse s'écoule.
Sa nature infectieuse ne saurait être mise en doute à la suite des expériences fort souvent répétées de Leber, Eberth, Stromeyer et Fritsch. qui, après avoir sectionné la cornée, y introduisent des produits septiques divers, pus, viandes putréfiées, leptothrix buccalis, etc., et toujours reproduisent l'ulcère rongeant.
C'est une affection de l'âge adulte, surtout des vieillards. On la rencontre rarement chez l'enfant.
Le traitement doit viser l'ulcère et son voisinage. C'est ainsi que notre première préoccupation doit être de désinfecter les narines, les voies lacrymales, les culs-de-sac conjonctivaux. On devra y pratiquer des irrigations antiseptiques plusieurs fois par jour. On modifiera le sol ciliaire malade par la cautérisation avec le crayon de nitrate d'argent ou les attouchements avec la teinture d'iode ou la glycérine sublimée à 1/30.
Quant à l'ulcère lui-même, on cherchera, dès le début, à en modifier la nature par des pommades à l'iodoforme, à l'huile de cade, à l'aristol, par des lavages à l'acide salycilique, au sublimé, à l'eau chlorée. On le saupoudrera plusieurs fois par jour avec la poudre d'iodoforme ou
d'aristol. On le cautérisera toutes les douze ou vingt-quatre heures avec une solution de nitrate d'argent au 1/40. Enfin, on activera sa réparation par les fomentations chaudes et les instillations d'éserine.
Nous proscrirons la cautérisation avec le crayon de nitrate d'argent. On a tiré de beaux avantages dans ces dernières années des attouchements avec l'aniline, la pyoctanine ou la teinture d'iode.
Mais nous pensons que la plupart du temps il faut rapidement en arriver au traitement chirurgical. Les paracentèses de la cornée, fort en honneur jadis, ont été supplantées par la kératotomie dans l'ulcère même (opération de Sœmisch). Quand on la pratique, il faut avoir soin de bien s'assurer qu'il ne reste entre les lèvres de la plaie aucun coagulum purulent. Aussi est-il prudent, l'humeur aqueuse écoulée, de pratiquer une petite injection de solution boriquée pour achever le nettoyage. Dans le cas où le magma fibrineux s'engagerait mal dans l'ouverture et aurait quelque difficulté à sortir, on irait à sa rencontre avec une pince pour le saisir et l'extraire. Après la kératotomie, il faut toujours instiller l'ésérine. Sitôt la chambre antérieure rétablie, on instille l'atropine.
Si le lendemain de l'opération, l'humeur aqueuse reproduite est trouble, on entrouve la plaie cornéenne à l'aide d'un stylet mousse et on l'évacué de nouveau. On répète cette manœuvre plusieurs jours consécutifs, jusqu'à ce qu'on ait obtenu sa limpidité et l'éclaircissement des bords de l'ulcère.
L'opération de Sœmisch, très employée dans ces dernières années, peut être très efficace dans les ulcérations au début, de peu d'étendue. Mais elle est loin de produire les mêmes heureux effets dans les ulcères larges ou périphériques. Aussi, à notre avis, lui a-t-on très utilement substitué depuis quelque temps la cautérisation ignée. On doit la pratiquer larga manu, sous forme pointillée, sur toute la surface de l'ulcère, en ayant soin de la faire très légère dans les points amincis, profonde au contraire dans les points où la cornée a conservé son épaisseur. Enfin, et nous insistons beaucoup sur ce fait, elle doit dépasser sur une certaine étendue la zone d'infiltration située au pourtour de l'ulcère, envahir la cornée saine, de façon à établir une barrière cicatricielle à l'invasion infectieuse. 11 ne faut pas redouter cette cautérisation à cause de la large surface sur laquelle on opère, la réaction se fait d'ordinaire très bien et, chose curieuse, il nous a été donné plusieurs fois de constater que la cornée, loin de rester opaque dans toutes les parties cautérisées, reprenait en partie sa transparence, les escarres éliminées.
Fig. 65.
Cicatrice ancienne de la cornée.
La réparation est assez rapide, mais quand l'ulcère est comblé, il reste une infiltration cornéenne qui met des mois à se résorber. Il est bien entendu que Ton devra continuer l'usage des pommades et des lotions quel que soit le traitement chirurgical adopté. Enfin, dans tous les cas, on fera utilement l'occlusion de l'œil dans l'intervalle des applications thérapeutiques.
Si la perforation s'est produite et que l'iris fasse hernie, on pourra diminuer la propulsion par des paracentèses , par la compression, mais nous n'engageons pas à l'excision, le plus souvent l'iris excisé étant remplacé dès le lendemain par une hernie nouvelle. Le mieux serait encore de toucher légèrement le prolapsus au galvano-cautère.
10° KÉRATITE NEURO-PARALYTIQUE
Bien que nous soyons convaincus que la plupart des affections de la cornée sont sous la dépendance d'un trouble nerveux, nous décrirons dans un chapitre spécial la Kératite neuro-paralytique, parce qu'il est une altération grave, de tout temps connue sous cette appellation, qui a pour point de départ une paralysie complète, non douteuse, de la cinquième paire.
On a longtemps discuté, et l'on n'est d'ailleurs pas encore d'accord sur l'origine des nerfs trophiques de la cornée. Sont-ils des ramifications du trijumeau, ou proviennent-ils du grand sympathique ? La question est encore à l'étude malgré les expériences démonstratives de Claude Bernard qui, coupant la cinquième paire en avant et en arrière du ganglion de Gasser, produisait l'ulcération et la nécrose de la cornée, malgré les recherches de Laborde et Duval qui, en déchirant la cinquième paire à son origine ont provoqué les mêmes accidents. Jaccoud et Dieulafoy n'ont-ils pas publié une observation de paralysie complète du trijumeau où la cornée avait conservé toute sa sensibilité ? La question n'est dont) pas tranchée. D'ailleurs il resterait à faire la démonstration que les nerfs sensitifs de la cornée président à sa nutrition. Snellen n'at-il pas démontré que l'occlusion de l'œil prévient la nécrose de la cornée après la section du trijumeau. Aussi ne nous attarderons-nous pas à la discussion des différentes théories émises, et attendant que la physiologie nous donne la solution du problème, nous nous contenterons d'enraçistrer les faits cliniques.
Or il est indéniable que dans la paralysie du trijumeau nous observons d'ordinaire une kératite qui débute par une infiltration grisâtre centrale, tantôt formant rapidement abcès avec ou sans hypopyon, dont la surface s'exfolie, tantôt, au contraire, s'exulcérant et donnant lieu à une ulcération profonde, pouvant se cicatriser d'un côté, tandis qu'elle se propage de l'autre.
Le caractère de cette kératite c'est son indolence, l'absence de tout phénomène réactionnel, sa tendance à la progression. En outre la cornée est généralement d'une anesthésie complète.
Il est fréquent de trouver réunies la paralysie de la cinquième et de la septième paire. Aussi dans ces cas la kératite se complique-t-elle d'un larmoiement continu, d'une impossibilité d'occlusion palpébrale qui la rendent plus maligne. En effet, et ceci confirme les expériences de Snellen, on a observé que si, simultanément avec la lésion du trijumeau, il y avait une paralysie de la troisième paire avec ptosis, la kératite prenait un caractère beaucoup plus bénin. Est-ce à dire, comme l'a écrit Trousseau, dans ses cliniques sur la fièvre typhoïde, que la lésion du trijumeau n'est pour rien dans la kératite, ou plutôt qu'anesthésiant la cornée, les corps étrangers atmosphériques peuvent, sans provoquer de réaction, venir se déposer à sa surface et là produire l'altération que nous déterminons? Non, et la meilleure preuve, c'est que l'occlusion complète, préventive, ne met pas toujours à l'abri de la kératite. Certainement l'infection exogène peut jouer dans cette altération un certain rôle d'autant plus important qu'elle est facilitée par l'anesthésie cornéenne, mais pour nous la lésion primitive, l'infiltration et la desquamation épithéliale, sont le fait de la lésion de la cinquième paire.
On observe cette forme de kératite dans les paralysies du trijumeau d'origine centrale ou périphérique, à la suite de la fièvre typhoïde, de la scarlatine, de la méningite, de l'encéphalite, etc., etc.
On ne la confondra pas avec l'ulcération asthénique dont l'indolence et la marche progressive ont des points de ressemblance avec elle ; tandis que là l'anesthésie cornéenne est complète, ici la sensibilité est normale.
Dans le traitement, nous devons nous inspirer des recherches de Snellen et faire l'occlusion. Parfois même il est indiqué de pratiquer la blé pharorraphie. On pourra activer la réparation par les fomentation» chaudes antiseptiques, par les instillations d'atropine ou d'ésérine, suivant le siège de l'abcès et suivant le degré d'infiltration.
Nous chercherons à réveiller la sensibilité du trijumeau par les courants continus, les révulsifs au point d'émergence du sus-orbitaire.
Pour la thérapeutique générale, tout en tenant compte de l'affection aiguë qui a donné lieu à la paralysie, nous prescrirons le sulfate de quinine et l'iodure de potassium.
On classe d'ordinaire sous cette dénomination toute une série de dégénérescences cornéennes n'ayant, du reste, aucun point de rapprochement que l'opacification.
C'est ainsi que nous étudierons successivement : 1° les taies ou leucomes; 2° le gerontoxon; 3° la sclérose cornéenne; 4° la dégénérescence calcaire, toutes altérations n'amenant pas de déformation sensible de la cornée.
TAIES ET LEUCOMES
Les taies et leucomes sont le produit de cicatrices formées par le résidu d'anciens abcès ou ulcères de la cornée. Quelquefois cependant de petites taies imperceptibles restent après la kératite parenchymateuse. La tache, ainsi formée, est-elle peu étendue, peu épaisse? on lui donne le nom de taie; plus large elle s'appelle leucome. La tache cicatricielle cornéenne est d'un blanc bleuâtre, nacré, teinte s'accusant d'autant plus qu'elle est plus étalée en surface et en môme temps plus profonde. Quand elle est ancienne, ses bords, à l'œil nu, paraissent bien nets, bien limités ; quand elle est récente, ils sont diffus à cause de l'infiltration qui les accompagne et qui semble faire corps avec elle, infiltration qui, graduellement et à la longue, finit par se résorber. Il n'est pas rare, en effet, de voir après plusieurs mois un leucome présenter une étendue moitié moindre qu'au début.
Ces taches peuvent à l'infini varier de forme et d'intensité, cela dépend de la nature, du volume et des dimensions de l'abcès ou de l'ulcère qui les a produites. Mais il en est de si peu accusées qu'elles passent inaperçues et provoquent cependant d'assez notables troubles fonctionnels. Aussi ne faut-il pas se contenter d'un simple examen de la cornée à l'œil nu ou à la loupe. L'ophtalmoscope seul permet de découvrir ces opacités.
Pour cela il faut ou examiner la cornée avec un miroir plan derrière lequel on placera une lentille convexe de dix ou quinze dioptries, ou on fera l'examen du fond de l'œil à l'image renversée. Dans ce cas on observera le phénomène appelé c miroitement du fond de l'œil », qui consiste à voir la papille, prise par exemple comme point de repère, tantôt nette, tantôt confuse, selon qu'on la voit à travers les parties transparentes ou opaques de la cornée. En règle générale ces taies, imperceptibles à l'œil nu, sont la conséquence de la kératite interstitielle dont quelques exsudats se sont organisés.
Les leucomes peuvent parfois être confondus avec certaines infiltrations parenchymateuses inflammatoires, cependant il est des caractères qui les distinguent. C'est ainsi que dans le leucome la tache aune coloration plus franche, plus uniforme, moins diffuse; l'épithélium qui le recouvre est uni, lisse; il est soulevé, rugueux dans l'infiltration. Enfin, dans ce dernier cas, on constate toujours un certain degré d'injection périkératique qu'on ne rencontre pas dans le premier.
Les conséquences fonctionnelles de ces taies ou leucomes varient suivant leur siège et leur étendue. Elles sont d'autant plus fâcheuses que les parties plus centrales de la membrane se trouvent atteintes. Les rayons lumineux peuvent complètement être arrêtés par un leucome épais situé au centre de la cornée ; mais il est d'autres cicatrices, à demi transparentes, beaucoup plus gênantes à cause de la diffusion des rayons lumineux qu'elles produisent et qui troublent la netteté de l'image. Enfin, dans le plus grand nombre de cas de taies ou leucomes, il se produit toujours une légère déformation qui engendre l'astigmatisme irrégulier.
Le pronostic des cicatrices cornéennes dépendra donc de leur siège et de leur épaisseur, mais il faudra toujours être fort réservé à leur endroit surtout chez les enfants, car il n'est pas rare de les voir s'éclaircir dans de notables proportions.
Leur traitement consiste à favoriser par tous les moyens possibles la résorption des infiltrats qui les accompagnent et qui d'ordinaire doublent ou triplent leur volume. Pour cela la thermalité joue le premier rôle en activant la circulation dans l'œil. Appliquer localement le plus de calorique possible, soit sous forme de compresses sèches ou humides qu'on répétera plusieurs fois par jour, soit sous forme de douches de vapeur avec l'appareil de Lourenço, doit être notre première prescription. On pourra conseiller en outre la pommade à V oxyde jaune au 1/806, les solutions de borate de soude ou d'iodure de potassium en lotion. Quand la réaction sera absolument nulle, on tirera de bons résultats des insufflations d'acide borique ou de calomel.
Enfin on a vanté les effets heureux des courants électriques et de l'électrolyse.
Toutes ces indications doivent être très surveillées et abandonnées quand la réaction qu'elles produisent devient trop vive.
Quand, après plusieurs mois de durée et de soins consécutifs, on n'a plus d'espoir de voir la cicatrice diminuer d'étendue et s'éclaircir, et que la vision se trouve notablement altérée, il faut pratiquer une pupille artificielle en bien cherchant la place où elle sera le plus profitable au malade. On pourra compléter le résultat obtenu par un tatouage de la taie. (Voir chapitre des Opérations.)
Leucome métallique. — On désigne sous ce nom une opacité coméenne résultant d'un dépôt médicamenteux à la surface de la membrane. Le plus souvent elle se produit dans les cas d'ulcères que l'on a traités par le sous-acétate de plomb, le nitrate d'argent. Le sel métallique, qui se précipite avec une très grande facilité, vient se déposer dans les anfractuosités de l'ulcération qu'elle finit par combler. Faisant là l'office de corps étranger, il entretient d'ordinaire un état irritatif fort gênant.
On a préconisé dans ce cas, s'il s'agit de dépôt plombique, les bains d'œil avec une solution d'iodure de potassium de façon à produire un iodure de plomb qui est soluble, mais la plupart du temps, cette réaction, très facile dans les laboratoires, ne se produit pas. L'iodure n'entame pas, ou n'entame que très peu le leucome. Il faut donc avoir recours au grattage, à l'abrasion, qu'il faudra pratiquer après cocaïnisation, et, en plusieurs fois, si le leucome est étendu, pour ne pas provoquer de réaction trop violente. Il nous faut signaler aussi les dépôts de chaux à la surface de la cornée contre lesquels on pratiquera aussi l'abrasion après avoir essayé les lotions avec une solution de sucre qui transforme la chaux en un saccharate soluble.
Leucome adhérent. — C'est toute cicatrice cornéenne comprenant des adhérences de l'iris. Ces prolapsus iriens dans les leucomes portent encore le nom de synéchies antérieures. Cet état pathologique est toujours consécutif à des perforations de la cornée. Tantôt il y a simple juxtaposition des deux membranes qui sont soudées Tune à l'autre par une couche exsudative intermédiaire, tantôt l'iris est engagé dans la profon deur de la cicatrice cornéenne et il y a enclavement.
Les ophtalmies purulentes, surtout celle du nouve&u-né, les kératites strumeuses, neuro-paralytiques, les ulcères rongeants, le zona ophtalmique, les traumatismes sont les causes les plus communes de cette affection.
Son pronostic est toujours grave à cause des complications dont le leucome peut être le point de départ. Et, de fait, l'iris qui est en rapport intime avec le cercle ciliaire, que l'on a appelé le nœud vital de l'œil, se trouvant altéré dans sa nutrition, dans sa structure, dans ses mouvements, offre un danger permanent.
Les complications du leucome adhérent sont nombreuses. En premier lieu nous citerons les névralgies périorbitaires et oculaires, qui sont à peu près constantes chaque fois que le malade se livre à un travail d'application un peu prolongé. Elles se produisent même quand l'œil ne voit plus par le seul fait du travail de son congénère. Elles sont parfois tellement aiguës qu'elles peuvent être le point de départ de phénomènes inflammatoires. Elles sont la conséquence de l'excitation des nerfs ciliaires et iriens produite par la traction permanente qu'exercent sur eux les divers mouvements de contraction de l'iris, dont une partie, se trouvant enclavée dans la cicatrice cornéenne, oppose un obstacle d'autant plus grand à ses divers mouvements que lesadhérences sont plus étendues.
La plus fréquente des complications est Y ulcération de la surface cicatricielle. A la moindre poussée inflammatoire dont l'œil est le siège, soit dans les conjonctives, soit dans toute autre membrane, presque toujours le leucome s'en ressent et s'ulcère. La cause en est que le tissu cicatriciel quia remplacé les parties de cornée détruites est plus ou moins compacte, résistant. Il comprime, par suite, les parties cornéennes voisines et gêne leur nutrition. En outre, la portion d'iris comprise dans la cicatrice est surtout aussi une cause permanente d'irritation. Souvent elle remplit le vide laissé par la perforation cornéenne ; elle est entourée de ce tissu modulaire, cicatriciel, et n'est séparée de l'extérieur que par une mince couche épithéliale dont la nutrition est également des plus défectueuses et dont le plus léger frottement amène souvent la desquamation.
La déformation conique, staphylomateuse, de la cornée est une des conséquences fréquentes du leucome adhérent et résulte de l'amoindrissement de la résistance de la partie leucomateuse qui, luttant mal contre la pression intra-oculaire, cède sous son effort.
La pression intra-oculaire est ainsi déplacée et ne se fait plus également sentir sur toutes les parties du globe. Ajoutons que les névralgies ciliaires, que nous avons signalées, provoquent à la longue une augmentation de la sécrétion, qui vient encore exagérer la tension, d'où le glaucome que l'on observe assez fréquemment.
Quant aux crises dïnïis, elles sont nombreuses, et on les explique d'autant mieux que sur la face postérieure du leucome l'iris se trouve aminci, distendu, recouvert d'une exsudation organisée. Si l'œil est au repos, cette membrane est naturellement entraînée, tirée vers la cicatrice, et parfois le tiraillement est tel qu'elle semble faire des plis longitudinaux de la cicatrice vers la région ciliaire opposée. A chacun des mouvements de dilatation de son sphincter, l'iris est tiraillé dans la cicatrice. Si c'est au contraire un mouvement de contraction qu'il exécute, c'est sur la partie diamétralement opposée à la synéchie que la traction se produit. Il en résulte donc une irritation permanente de ses fibres qui doit fatalement aboutira l'inflammation. On a vu ces iritis conduire à des cyclites qui,
prenant comme agent de transmission les vaisseaux et les nerfs, produisaient des ophtalmies sympathiques.
Enfin une des complications que nous avons mise en lumière * c'est Virido-choroîdite suppurative ou phlegmon de Vœil survenant spontanément, parfois des années après l'existence du leucome adhérent. Pour l'expliquer, nous avons admis le réveil des microbes infectieux à l'état latent dans l'œil depuis la période ulcérative de la cornée, réveil d'autant plus facile que l'œil offre une irritation permanente produite par la synéchie antérieure qui le favorise à merveille. Mais nous nous sommes montré aussi grand partisan de la théorie irritative de la région ciliaire, qui est le point de départ de cette infection, et nous en avons donné la preuve dans l'examen anatomo-pathologique des yeux énucléés où la suppuration avait débuté, non autour du leucome, mais dans la partie ciliaire diamétralement opposée. Or nous avons dit plus haut comment cette partie était le siège de l'irritation maxima, produite par le tiraillement irien. A notre avis donc, le phlegmon oculaire consécutif au leucome adhérent était d'origine endogène. Plus tard Wagenman, sans infirmer notre opinion, a démontré par ses travaux que l'infection pouvait aussi être exogène et se produire à travers la cicatrice ancienne, qui souvent est une cicatrice filtrante. Nous avons cependant dans notre travail rapporté une observation d'irido-chorïdite suppurative où l'infection cessa du jour où la cicatrice devint filtrante. Quoi qu'il en soit de sa pathogénie, le phlegmon est une complication certaine et encore assez fréquente du leucome adhérent.
En présence de complications aussi nombreuses et aussi graves, tous nos efforts doivent-ils tendre à les prévenir. Pour cela nous ne devons avoir qu'un but : faire cesser les tractions iriennes, et nous n'avons qu'un moyen : pratiquer une large iridectomie dans la partie diamétralement opposée au leucome. Si la cicatrice cornéenne et l'adhérence offrent une trop grande surface, les tractions ne devant pas forcément cesser par le fait d'une simple iridectomie, il sera indiqué d'en pratiquer une de chaque côté du leucome. Parfois même devra-t-on, comme l'a conseillé Guignet, chercher à arracher l'iris en entier.
Enfin nous devons mettre en garde contre le tatouage du leucome adhérent, opération des plus dangereuses, quand par notre manœuvre nous dépassons la fine pellicule qui recouvre l'iris et que c'est à même cette membrane que nous enfonçons nos aiguilles et faisons pénétrer notre encre le plus souvent septique, de sorte qu'on ne tarde pas, après cette opération, à voir surgir de violents phénomènes inflammatoires que compliquent souvent des accidents suppuratifs.
(1) Despagnet. De Virido-choroîdite suppurative dam le leucome adhérent. — Félix Alcan, éditeur, 1887.