I.ES DREISSÉNIDKS
gasléropode. Nous avons observé ce mode de locomotion chez de vieux individus que nous avions détachés dans lo dessein d’en faire la dissection : mais ce mouvement est tout à fait spontané chez les individus jeunes qui se déplacent pour choisir un lieu d'iiabitation , déplacement qui s’opère chez eux lorsqu’ils ont déjà 6 à 8 millim. de longueur. Il est intéressant de voir ces jeunes animaux ramper à la surface des vases dans lesquels on les tient, parcourir des groupes d’individus déjà consolidés, et choisir une anfractuosité pour s’y loger définitivement et commencer à y filer leur byssus. Ce mouvement de reptation est lent. Il nous a paru se produire à l’aide du même mécanisme qui détermine la progression chez les Limaces, les Hélices et les autres Mollusques marcheurs. Les conchyliologues savent qu’il arrive souvent aux Mollusques gastéropodes aquatiques, et cela peut s’observer facilement chez les Lymnées , qu’ils se renversent à la surface du liquide et continuent à ramper sur cette surface avec autant de rapidité que s'ils étaient appuyés sur un corps solfde. Ce mode de locomotion difficile à expliquer, nous l’avons observé dans de jeunes Congéries qui se sont suspendues à la surface dii liquide, ayant leurs siphons dilatés et la surface plane du pied a la surface de Teau. Jusqu’ici c'est le seul exemple d’une telle locomotion que nous connaissons parmi les Mollusques acéphalés. Nous ne parlerons pas du mode de formation du byssus : nous traiterons de cet appareil plus particulièrement lorsque nous en serons arrivé à la famille des Alytilacées. Un travail très intéressant publié par M. Muller, dans les Archives de Viegmann , travail dont nous avions vérifié l’exactitude avant de l’avoir consulté , nous fournira tous les renseignements dont nous aurons besoin pour faire connaître en détail la structure du byssus chez les Mollusques acéphalés.
De chaque côté du corps descend, dans la cavité du manteau, une paire de feuillets branchiaux qui, chez ranimai vivant, sont d’un jaune orangé assez intense.. Ces organes sont inégaux ; la paire interne étant plus allongée ét plus large que la paire externe. Les feuillets internes commencent par un pointe aigue qui s’interpose entre les palpes labiales et s'avance jubqu’au voisinage de la bouche. Ils s’élargissent en descendant en arrière, et, un pou au-dessous des palpes, les feuillets externes commencent: plus bas, ils s'attachent par la ba.se aux feuillets internes: tous deux gagnent l’extrémité postérieure de la masse abdominale; la paire du côté droit se soude alors avec celle du côte gauche, et après celte réunion ils se continuent au-devant du siphon anal, s’attachent par la Base à la portion du manteau qui recouvre le muscle adducteur postérieur, et iis interceptent toute communication entre la cavité du siphon
anal et celle du manteau. La structure des organes respirateurs est tout à fait semblable à celle des Vénus et des autres genres que nous avons examinés jusqu’ici; elle est, par conséquent, différente de celle des Moules : en effet, dans ce dernier genre, non seulement les branchies sont disposées autrement sur les parties latérales du corps, mais elles sont composées de filaments qui se disjoignent avec la plus grande facilité, et chez lesquels on ne retrouve plus la même structure vasculaire que celle qui se montre dans les branchies du genre que nous décrivons.
Les Congeria paraissent être hermaphrodites; les observations que nous avons faites à ce sujet ne nous paraissent pas encore assez concluantes, et nous avons besoin de les répéter dans le moment oii ces animaux seront prêts à pondre. Nous avons trouvé- des individus chez lesquels l'ovaire était blanc ; chez ceux-là nous avons observé un nombre considérable d'œufs encore peu avancés , dans lesquels on distinguait cependant la vésicule dePurkinge, environnée d’un grand nombre de globules sublransparents. Au milieu de la liqueur laiteuse répandue par la déchirure de 1 ovaire , nous avons remarqué des spermatozoïdes formés d'un corps ovalaire très étroit, terminé par une queue filiforme excessivement ténue. Ces animalcules ne jouissaient pas d’un mouvement très considérable ; quelques uns cependant se mirent a nager en oscillant lorsqu’une goutte d'eau délayait la matière de l’ovaire. D’autres individus do Congeria nous ont offert' un organe générateur d’un jaune orangé très intense. Cet organe, sensiblement granuleux, ayant été observé par lambeaux , nous a offert une masse énorme d'animaux spermatiques semblables à ceux que nous venons de décrire précédemment , et qui vécurent plusieurs heures sur le porte-objet du microscope, nageant avec rapidité et conservant le mouvement propre à ce. genre d'animaux. Lorsque les globules de l’organe é.taient conservés dans leur entier, il se présentait sous l'apparence de très grandes capsules fermées de toqtes parts et sur les bords desquelles se manifestait le mouvement d’organes vibratiles excessivement fins et excessivement multipliés. En plaçant quelques uns de ces singuliers organes sous le compresseur et en les faisant éclater, il en est sorti une immense quantité d’animaux spermatozoïdes, ainsi que de nombreux globules trauspareiits, arrondis et de plusieurs diamètres. Il semblerait que les organes dont nous ï)arlons auraient leurs parojs formées par le corps lui-même des spermatozoïdes, dont la queue, libre au deliors, se présenterait à la .surface sous la forme de cils vibratiles. Chez ces individus à organe de la génération d’un jaune orangé , nous n'avons trouvé aucune irac-e d’ovules ou d’œufs.
i.ES DUEISSENIDES.
Nous ne terminerons pas ce qui a rapport à l’animal curieux des Congéries sans dire quelques mots du système nen^eux. M. Vanbeneden, dans le mémoire que nous avons eité de iiii, s’est attaché particulièrement à la description de ce système d'organes; mais il ne l’a pas fait connaître d'une manière complète; il aurait semblé d’après lui qu’il n’était point semblable à celui des autres Mollusques acéphales. M. Canlraine , dans une note publiée dans le Bulleiin de l’Académie de Bruxelles, a judicieusement rectiGé les idées de M. Vanbeneden , et a complété la connaissance du Système en question en faisant connaître le ganglion pédieux qui avait échappé aux investigations du professeur de Louvain. Nous avons nous-même étudié ce système avec un soin minutieux; nous devons dire que par sa distribution il rentre dans Je plan commun à tous les Mollusques acéphalés'dimyaires. Si, dans un certain nombre de ces Mollusques , il existe deux ganglions postérieurs accolés par leur bord interne, il y eu a d'autres chez lesquels la soudure des deux ganglions est tellement parfaite , que Ton n’en aperçoit plus qu'un seul : c’est ce qui a lieu chez les Congéries. Ainsi, chez ces Mollusques on peut compter quatre ganglions principaux, comme dans tous ceux de la même classe. La distribution des filets nerveux est semblable à ce que nous savons déjà des autres genres de la. plupart des familles que nous avons parcourues. '
Des faits que nous venons de rapporter, il en ressort avec évidence que les Congéries ne peuvent rester dans la famille des Mytilacées. Le manteau est fermé chez les Congéries, il est ouvert chez les Moules. Dans le premier genre , il est pourvu de deux siphons ; dans le deuxième , il n y a plus aucune trace de ces organes. Si le pied et le byssus sont semblables, la bouche et les palpes labiales sont très diiférenles. Mais ce qui est bien plus essentiel encore , ce sont les différences considérables qui se manifestent dans les organes si importants de la respiration. Le système nerveux lui-mêrne présente des différences importantes : par conséquent, si 1 on ne se laisse pas entraîner par la forme extérieure et par la manière de vivre, on devra de toute nécessité éloigner beaucoup des animaux que d’abord les zoologistes ont rapportés à un même genre , et que plus tard ils ont laissés, soit dans la môme famille , soit dans des familles voisines. Nous concluons de tout ce qui précède . que le genre Congério doit remonter beaucoup dans la série des Mollusques acépbalés, et qu’il doit trouver sa place, ainsi que nous l’avons dit précédemment, non loin de la famille des Conques fluviatiles.
On ne connaît jusqu ici qu’un petit nombre d'espèces vivantes appartenant au genre Congério. Trois sont citées, 'et toutes trois sont propres
SEIZIEMK FAMILLE.
aux eaux douces. L'une, découverte par Pallas, est actuellement répandue dans presque toute 1 Europe. On .la croyait d'abord propre aux régions qu’arrosent le Danube et ses divers affîaents. Peu à peu cette même espèce a été découverte dans d’autres régions , et notamment dans les rivières de la Hollande et do la Belgique. Plus tard elle ,ge retrouva aussi dans les Docks de Londres, et enfin elle pénétra récemment en France, particulièrement dans les rivières qui ont des communications avec celles de la Belgique à l’aide des canaux.
Un savant observateur d'Abbeville, M. Bâillon , à l’obligeance duquel nous devons la communication dé Congéries vivantes , a fait des observations précieuses à l’occasion de l’apparition subite de la Congérie dans les eaux de la Somme et de ses affluents. Si l’on examine les alluvions anciennes dans lesquelles se retrouvent à l’ctat fossile la plupart des Mollusques actiiollement vivants dans le. môme pays , on n’y retrouve pas la moindre trace des Congéries. Dans les alluvions plus récentes , dans les tourbières, dans les dépôts limoneux , produits récents des cours d’eau . on ne retrouve non plus aucune trace des coquilles qui nous occupent. Il y a sept ou huit ans les Congéries étaient si peu connues des naturalistes qui habitent le département de la Somme, que l’un d'eux, voulant observer l’animal, en sollicita d’un correspondant belge, et en obtint quelques exemplaires seulement; mais depuis les eaux de la Somme et de ses petits affluents sont infestées de Congéries , à ce point que l’on redoute que leur accumulation ne devienne un obstacle à la circulation de Peau. Voilà donc un Mollusque qui a paru subitement dans un pays où il n’existait pas , et qui en un petit nombre d'années Æ’est multiplié d’une manière extraordinaire. Plusieurs observateurs ont annoncé avoir vu dans les sables de l’Oise des coquilles de Congéries; et comme, en général, ces animaux se sont trouvés dans des rivières qui donnent passage aux bateaux qui viennent de la Belgique, on a supposé qu’ils ont été transportés par ces bateaux et répandus dans toutes les eaux qu’ils traversent. II y a cependant une observation sérieuse à ce sujet , et elle n’avait pas échappé à la sagacité de M. Bâillon. Depuis très longtemps , en effet, des communications sont ouvertes entre les eaux de la Somme et celles de là Belgique. Depuis plus de cinquante ans des bateaux de commerce vont d’un pays dans l’autre. Pourquoi les Congéries n’ont-elles pas été apportées plus tôt? Quel que soit, au reste, le mode de transportation au moyen duquel ces Mollusques se sont successivement propagés, il n’en reste pas moins ceci qui mérite l’attention des naturalistes : c’est que nous sommes témoins du fait do la dispersion d’une espèce , fait analogue à ceux qui se
MiS DRKISSEMÜES.
sont passés à des époques plus anciennes, que nous révèlent l'étude de la géologie et celle surtout des fossiles et de leur distribution dans les couches de la terre. Il est curieux de voir une espèce habitant très anciennement des régions où elle a laissé de nombreux fossiles, se répandre de proche en proche et s'élever pour ainsi dire dans la chronologie des terrains quelle est appelée à caractériser à leur tour. Fossile dans l’étage tertiaire supérieur, le Contferia polymorpha a traversé toute la période quaternaire, et la voilà qui apparaît dans les dépôts les plus modernes de nos fleuves, où elle laissera des témoignages des longues périodes pendant lesquelles un Mollusque peut subsister, invariable témoin des changements nombreux qui se sont opérés autour de lui sans que lui-même en ait ressenti la moindre influence.
Des deux autres espèces , l’uno est propre aux eaux douces du Sénégal , et l'autre à celles de l'Arhérique centrale. Nous n'admettons pas parmi les espèces du genre celle qu’y rapporte M. Benson , dans le Catalogue des coquilles de Chusan , dans le tome IX des Annales des sciences 'iiaiurelles de Londres. Çe naturaliste dit de sa coquille qu’elle est plissée en dehors et qu’elle est nacrée, en dedans, deux caractères qui n’appartiennent pas aux véritables Congéries. M. Herausgeber, dans \qs Archives de TFïegfnian ( 1 838), a également proposé d'introduire dans le genre toutes les Moules marines qui ont une cloison dans les crochets. Nous avons vu pourquoi ces espèces sont inadmissibles dans le genre Cohgérie.
Les espèces fossiles sont beaucoup plus nombreuses. Nous ^ en comptons douze, et dans ce nombre ne sont pas compris .les Mijoconques que M. Gray rapporte avec doute à la famille des Dreissénides. Le genre Myoconque a certainement beaucoup d'analogie avec les Congéries, du moins par la position du muscle adducteur antérieur, situé, à ce qu’il paraît . si ce n’est sur une lame Iransverse dominant la cavité des crochets, du moins sur un épaississement tcstacé occupant la môme place. Mais ce qui rend impossible, quant à présent, l’admission des Myoconques parmi les. Congéries , c’est que l'impression du muscle postérieur, dans plusieurs espèces , est semblable à celle des Moules ; par conséquent , ces espèces figurées parmi les Myoconques sont pour nous de véritables Moules, dont nous aurons occasion de reparler dans la suite. Quant aux autres Myoconques, elles sont pour nous de véritables Cardites , voisines d’une espèce vivante bien connue , le Cardita nephretica. Par l’exclusion des Myoconques , le genre Congérie ne se trouve pas dans les terrains secondaires. Il commence dans les terrains tertiaires de l’étage moyen ; car nous n’y admettons pas des espèces
SEIZIKME I-aMILLE.
nienlioiiuées par Al. Alelleville dans les sables inférieurs du bassin de Paris : ce sont de véritables Moules.
Parmi les espèces fossiles , il y en a une qui a son représentant actuellement vivant: c’est le Congeria polymorpha. Quelques personnes ont prétendu que le Congeria Brardi , avait aussi dans le DreisserM afrimna de Vanbeneden son représentant vivant. Cette dernière espèce, dont on trouve des débris dans les terrains tertiaires moyens de Mayence, de l'Angleterre et de la Belgique , attesterait les changements considérables qui sont survenus dans la température de l'Europe centrale , s’il est vrai que son analogue vivant a quitté les régions tempérées de l’Europe pour trouver au Sénégal une température qui lui est nécessaire. Mais l’identité des deux espèces nous paraît encore contestable , malgré l'opinion d’un certain nombre de naturalistes qui n'hésitent pas à l’admettre.
Dans le terrain tertiaire moyen , nous connaissons sept espèces qui presque toutes sont fossiles dans le bassin do Vienne , ou dans d’autres parties de l’Allemagne, de la Gallicie ou de la Wolhynie. Nous signalerons particulièrement les espèces suivantes :
•1° Congeria Basleroti^ confondu autrefois avec le Mytilus Brardi.
Il se trouve à Bordeaux, à Dax, en Touraine, à Vienne et en Belgique.
'2® Congeria Brardi.
Cette espèce est encore plus répandue que la précédente; elle est abondante en Allemagne, aux environs de Mayence, en Pologne, en Gallicie , et elle est également citée dans les terrains tertiaires moyens du Vicentin et de l’Angleterre.
Les terrains tertiaires supérieurs ne contiennent point de Congéries , si ce n’est ceux de la Crimée qui sont dans le voisinage de la Caspienne , et que AT. de Verneuil a fait connaître. Nous-même avons décrit quatre espèces sous les noms de Mytilus inœqutvalvis, rostriformis , subcarinatus et apertus , qui conservent leurs noms spécifiques en passant dans le genre Congérie auquel elles appartiennent.
Parmi les espèces vivantes, une seule, celle qui peuple en abondance les eaux douces de l’Europe centrale, le Congeria poUjmorpha, se' trouve aussi fossile en Allemagne dans les terrains quaternaires.
LES DRElSSEiSlDES.