CHAPITRE PREMIER
Opérations préliminaires.
L’architecte ne doit livrer scs projets* l'exécution qn’après qu’il aura mis en usage tons les moyens que l’art suggère , soit pour s’assurer de leur bonté intrinsèque, soit pour disposer et faciliter cette même exécution, de manière qu'elle puisse être, autant que possible, exacte et soignée.
Il formera d’abord trois sortes de dessins, savoir : 1" des plans; on appelle ainsi les coupes ou les projections horizontales h des hauteurs déterminées; 2” des élévations , qu’on désigne aussi par le mot orthographies , qui représentent la projection verticale et géométrique des façades; 3* des coupes verticales ou sciographies , qui démontrent la disposition de l'intérieur ; on fait passer les plans verticaux qui forment les coupures par des lignes déterminées, qu’on a soin de marquer sur les plans. Ce n’est qu’en comparant ces trois sortes de dessins qu'on peu*, se faire une idée exacte de la forme, de la disposition, des proportions et des dimensions des diverses parties qui constituent l’édifice.
Des échelles uniformes doivent servir pour tous ces dessins, et il faut qu'elles aient une grandeur suffisante pour que les détails soient indiqués avec assez de développement cl de clarté. Souvent il se trouve des détails petits et compliqués qu’on ne peut représenter dans les dessins principaux avec assez de netteté pour être parfaitement conçus ; alors il fant faire des dessins particuliers sur une plus grande échelle, lesquels exprimeront distinctement tous ces détails ; dans quelques cas, on pourra même employer à cel effet la perspective on scénographie ; mais, en général, l’architecte doit rarement se permettre l’emploi de ce mode de représentation, qui ne rend Jamais ni les formes, ni les rapports des proportions, avec autant de pureté et d’exactitude que le concours des trois dessins nommés, plan , élévation et coupe.
Quand il s’agira d'un édifice très-important ou très-coûteux, l’architecte devra faire construire un modèle, en plâtre ou en bois, de l’édifice entier, d’après lequel on pourra mieux juger soit de l’effet général, soit de la correspondance et de l'harmonie des détails.
Avant de commencer les travaux, il sera toujours utile de tracer, sur un mur, des fragments, de grandeur naturelle, des façades et des principales parties intérieures, qu’on pourra même faire exécuter en relief avec du plâtre. Ces fragments feront sentir, mieux encore que les dessins ou le modèle, les défauts ou les beautés des configurations adoptées ; ils serviront, en outre , avec utilité pour tracer les panneaux d'épure. On nomme ainsi des panneaux en planches , découpés sur l'épure ou dessin , de grandeur naturelle, d'une partie déterminée. On doit faire des panneaux d'épure pour les chapiteaux, les corniches de toute espèce , les voussoirs des arcades, et enfin pour toutes les parties qui exigent de la précision.
D’après les dessins et le modèle, l'architecte rédigera le devis avec ordre, clarté et précision. Ce devis doit contenir la description détaillée de l’édifice dans son ensemble et dans ses parties. On aura soin d’indiquer exactement les projiortions et les dimensions principales, la nature et la préparation des matériaux, les modes de construction dont l’on veut se servir : on y ajoutera le détail exact des dépenses. Les appréciations ne de-
rront pis être faites d’après des données vagues et empiriques , mais d'après l'analyse bien circonstanciée de tons les éléments qui entrent dans un objet déterminé et qui en constituent la valeur réelle.
L’ouvrage utile de M.Morisot , intitulé : Tableaux detaitlésdes prix de'tous les ouvrages de bâtiment, est rédigé d'après ce principe.
Voici un exemple d’évaluation, extrait de cct ouvrage.
yaleur d'une toise cube de maçonnerie en pierre fine de liais.
Kr. C.
Pierre en œuvre, 216 pieds cubes, à 5 fr. 12 cent, le pied 673 92
Déchet causé par la taille, des lits , des joints et des parements , estimé à 51
centièmes de la pierre en œuvre 208 90
Plâtre ou mortier, pour couler ou ficher, et sceller les assises sur leurs lits
et leurs joints , 15 pieds cubes, à 60 cent, le pied cube 9 00
Bardage, à 50 toises de distance réduite, Ajournées de bardeurs et de pinceurs , ou 120 heures de travail à 21 cent, l’heure 25 20
Montage, à 5 toises de hauteur réduite, 1 17 heures 50 minutes de garçons, occupés tant à la chèvre ou grue qu’à brayer la pierre et la guider dans son
ascension, à 19 cent, l’heure 22 32
Bardage sur l'échafaud , pose, fichage de 216 pieds cubes , 25 heures de poseur, à 0,575 l’heure 9 58
50 heures de contre-poseur et de limousin, à 0,275 l’heure 13 75
50 heures de garçons pour barder, aider le poseur et ficher ou couler la
pierre, à 19 cent, l’heure 9 50
Temps à faire l'échafaud et le démonter, 7 heures 20 minutes de maçon et
garçon par toise cube, à 0,515 l’heure pour les deux ■ . 371
Faux frais pour les équipages, etc., un 15* de la main-d’œuvre, montant à‘83 fr. 86 ceut 5 59
Déboursé. ... 981 27 Bénéfice , un 6" de la dépense. . 163 54
Valeur d'une toise cube ou 216 pieds en œuvre, non compris la taille des
lits, des joints et des parements 1144 81
Taille des lits, calculée à 9 fr. 69 cent, la toise superficielle. . , . . , 159 61 Taille de 4 toises superficielles de joiuts, à 16 fr. 25 cent, la toise. ... 64 92
Total. . . . 1349 34
On voit par cet exemple que les éléments d’où résultent les estimations, sont de diverse nature; les uns, dont la valeur varie suivant les pays cl les circonstances, ne peuvent être déterminés que d’après la connaissance locale du prix courant; les valeurs des matériaux bruts et des journées d'ouvriers entrent dans celte catégorie. Les éléments qui se rapportent à la durée moyenne du temps, que les diverses sortes de maind'œuvre consomment, ne sont point variables. Ces éléments se déterminent par de nombreuses observations, faites avec exactitude et intelligence. Sur cet objet, l'architecte doit comparer ses propres observations à celles que les auteurs les plus accrédités rapportent.
Les valeurs absorbées par les déchets, par les échafaudages,, par les machines et
autres frais, sont à peu près les mêmes pour une méthode déterminée; mais ils peuvent éprouver des augmentations ou des diminutions notables quand on sc sert d'autres méthodes plus ou moins parfaites. L'observation , jointe à un examen éclairé de la méthode en usage , servira de guide à l'architecte pour déterminer les éléments de cette espèce.
Outre les valeurs des matériaux bruts, de la main-d'œuvre, des déchets et des faux frais, on doit ajouter au total une valeur proportionnée pour le bénéfice que doit faire l’entrepreneur.
L'estimation d’un édifice à construire suppose la détermination préalable de la quantité de matériaux de diverses espèces qui doivent entrer dans sa formation. Cette détermination scivira pour régler les approvisionnements, lesquels devraient toujours se faire longtemps avant de commencer les travaux, ainsi que le pratiquaient les anciens , d'après le témoignage de Vitruve et de Pline. En effet, s'agit-il de bois, il est évident que toutes les fois qu'ils sont mis en œuvre trop tôt et avant que la dessiccation ait eu le temps de se faire avec la lenteur nécessaire, ils sc fendent, se tourmentent et éprouvent des contractions qui déforment les ouvrages dans lesquels ils sont employés dans cet état.
Les pierres (surtout quand elles sont tendres) n'ont pas le temps de rejeter l’eau de carrière, qui leur est singulièrement nuisible quand elles sont taillées ou mises en œuvre avant son entière évaporation; ces mêmes pierres ayant la propriété d’acquérir à l'air, au bout de quelque temps, une consistance et une dureté qu'elles n'avaient point quand elles furent extraites des carrières, on leur fait perdre ces avantages par leur emploi prématuré.
L'exposition des pierres à découvert sur le chantier, 1 ou 2 ans avant de les tailler, produit le grand avantage de faire connaître celles qui , n’ayant pas été altérées par l'humidité et par la gelée, peuvent être employées avec assurance dans les endroits apparents et exposés aux intempéries des saisons.
La chaux coulée acquiert, par un long séjour dans la fosse (étant bien couverte de sable) , ce degré parfait de macération qui dissout toutes les parties conglomérées qui s'opposent à l'intime union de la chaux cl du sable , et qui surtout déforment les enduits.
Il ne suffit point, pour assurer la bonne et exacte exécution d'un édifice, que l'architecte ail préparé des dessins bien faits et en nombre suffisant, que ces dessins soient accompagnés d'un devis convenablement circonstancié, que les épures nécessaires soient fournies aux ouvriers; une vigilance sévère et assidue est , en outre, indispensable pour empêcher les malversations, soit de l'entrepreneur et de ses employés, soit des ouvriers; pour éviter non-seulement les inexactitudes, mais encore les supercheries, les malfaçons nombreuses que la mauvaise foi et l’avarice savent produire avec une fécondité déplorable.
Tropsouvcnt les architectes, lorsqu’ils ont acquis de la fortune et de la réputation , négligent la surveillance des travaux dont ils sont chargés, qu'ils abandonnent ou à des subalternes mercenaires et corruptibles, ou à des élèves sans expérience. Il résulte de celte insouciance condamnable que les formes perdent leur pureté, les proportions, leur exactitude ; la solidité disparaît , et souvent l'édifice donne des signes de caducité avant d’être achevé. Il est arrivé que des voûtes ou des murs mal construits ont, en s'écroulant, occasionné de funestes accidents. Nous nous abstiendrons de citer des exemples récents , qui viennent à l'appui de notre assertion.
Les architectes doivent se persuader que ta mauvaise exécution peut, en grande partie, détruire la beauté de l'édifice le mieux conçu ; ainsi leur devoir et leur réputation
m OPÉRATIONS PRÉLIMINAIRES.
exigent impérieusement qu'ils apportent une vigilance aussi éclairée et assidue dans l'exécution, qu'ils auront employé de méditation et de soin dans la formation des plans.
Les monuments antiques, les fabriques admirables du Palladio et de plusieurs grands maîtres italiens, charment et surprennent agréablcmement les connaisseurs, non-seulement par l'élégance, la majesté, la pureté des formés, par la convenance de la distribution, mais aussi par l'exécution la plus soignée, la plus exacte et qui satisfait complètement à tout ce qu'exige la solidité, soit réelle, soit apparente.
Transport des matériaux.
On distingue deux sortes de transports : 1" celui du lieu d’où les matériaux ont été extraits, au chaoticr; 3“ celui du chantier à l'endroit de l'édifice oh ils doivent être mis en oeuvre. On distingue ce dernier plus particulièrement par le nom de bardage , qui dérive de bard ou civière , qui est un instrument dont les manoeuvres se servent souvent pour transporter des moellons à de petites distances. Nous ne nous occuperons ici que du transport proprement dit.
Plusieurs circonstances tendent à faire varier les prix des transports. M. Morisot fait précéder des réflexions suivantes la table ci-jointe du prix des transports. « Je ne dissimulerai pas que les renseignements que j’ai recueillis , tout exacts qu'ils sont pour un lieu, ne le sont pas pour un autre, parce que plusieurs causes peuvent les faire varier; telle est celle de la rareté des chevaux , ou la difficulté de se procurer des harnais convenables; soit par le plus ou le moins d'éloignement de l'endroit où sont les équipages, de relui où il faut faire le chargement ; soit encore par rapport aux distances qu'il faut parcourir, qui permettent ou non de faire chaque jour des voyages complets, c'est-àdire de pouvoir aller et revenir une ou plusieurs fois, ou bien de ne pouvoir qu’aller dans la journée et revenir l'autre. Ainsi , l’évaluation des transports peut éprouver des modifications, même dans In province, pour laquelle ces transports sont établis; mais si , de plus, on veut en faire l’application pour Paris et sa banlieue, il faudra, quant à ceux par terre, les augmenter d'un tiers à moitié; à l’égard de ceux par eau, ils sont, dans tous les cas, beaucoup moins variables, et ceux que je présente peuvent servir pour tous les lieux comme pour la navigation de tous les fleuves. »