COMPRENANT LES SYPHILIDES CUTANÉES
VUE D’ENSEMBLE
Il est possible que parmi les dermatoses que nous rangeons dans les Réactions cutanées (voir généralités ) les progrès ultérieurs de la science permettent de distinguer des entités morbides vraies ; et ces entités morbides vraies pourront avoir des expressions objectives variables, ou pour mieux dire plusieurs expressions objectives distinctes l’une de l’autre comme aspect, pourront être rattachées à une seule et même maladie.
Mais pour le moment rien ne nous permet de faire de ces éruptions des entités morbides vraies.
Nous ne pouvons encore les considérer que comme des réactions morbides cutanées, et nous ne pouvons les classifier que d’après leur simple aspect objectif et leurs lésions anatomopathologiques. Tels sont donc les seuls critériums sur lesquels nous devons nous appuyer pour établir parmi elles des types morbides, et par suite tout aspect objectif un peu particulier devra constituer un type morbide spécial.
Il est utile de bien mettre en lumière ce principe capital, qui tranche toutes les difficultés soulevées dans ces derniers temps par des généralisations, abusives.
Thérapeutique générale des réactions cutanées et en particulier des réactions cutanées proprement dites. — Au premier abord, cette thérapeutique semble devoir être complexe, puisque les réactions cutanées peuvent provenir des causes occasionnelles les plus diverses, et qu’elles varient suivant les idiosyncrasies individuelles.
Il est bien certain qu’il faut, lorsque l’on se trouve en présence d’une réaction cutanée, étudier à fond le malade, examiner tous ses viscères, ses urines, ses éliminations, et, si l’on trouve quelque organe atteint, instituer une médication appropriée. Pour les diverses dystrophies, pour les déviations du type normal de la nutrition des tissus, on tâchera de préciser les prédispositions héréditaires ou acquises dont elles dépendent ; pour les trophonévroses pures, pour les réactions cutanées proprement dites, on recherchera s’il existe des troubles du côté du sys-
Brocq. — Dermatologie. IL
tème nerveux, du coté de l’estomac, des intestins, du foie, des reins, de l’utérus et des annexes, etc... Il faut les noter soigneusement et en tenir compte dans la médication générale.
Nous nous occuperons surtout ici des, réactions cutanées proprement dites et des réactions cutanées à type de trophoneurose (certaines alopécies peladiques, les séborrhées, les hyperidroses, etc...). C’est pour tous ces faits si fréquents dans la pratique urbaine qu’il faut surtout surveiller les troubles généraux de la nutrition et l’excitabilité nerveuse des sujets.
Que de fois avons-nous vu des prurits tenaces, des éruptions rebelles d’urticaire, d’eczéma, de prurigo, etc..., diminuer rapidement, puis disparaître dès que les malades quittaient le milieu dans lequel ils vivaient, leurs occupations absorbantes, leurs préoccupations d’affaires, leurs fatigues de la vie mondaine, l’air confiné des grandes villes, pour aller se reposer dans le calme de la campagne et au grand air ! Ce fait clinique est tellement fréquent, tellement vrai, que, toutes les fois qu’un malade atteint de prurit rebelle avec réactions cutanées diverses vient nous consulter, nous lui demandons s’il peut s’éloigner momentanément de son milieu, et, dans l’affirmative, nous lui conseillons de s’absenter pendant un laps de temps qui, pour être vraiment efficace, varie entre six semaines et trois mois. Mais il est bien entendu qu’il ne faut pas qu’en s’éloignant il continue à s’occuper de ses affaires, à avoir les mêmes soucis, les mêmes idées fixes. Si le « post equitem sedet atra cura» du poète se vérifie pour lui, il perdra la plus grande partie du bénéfice de sa cure, ou, pour mieux dire, il ne s’améliorera que peu ou point.
Faisons remarquer que la mesure thérapeutique précédente est applicable quelle que soit la forme éruptive que présente le malade prurigineux, que ce soit de l’urticaire, de la lichénification circonscrite ou diffuse, du prurigo, de l’eczéma papulo-vésiculeux, etc... ; ce résultat devait être prévu si l’on a bien compris tout ce que nous avons dit à propos des réactions cutanées.
Malheureusement cette prescription, qui parait être toute simple, est, en pratique, d’une extrême difficulté d’application. Nous ne parlons pas, bien entendu, de l’impossibilité matérielle où sont la plupart des personnes d’abandonner leurs occupations pour aller vivre dans le calme de la campagne. Nous supposons avoir affaire à des sujets qui peuvent suivre les prescriptions médicales. Où les envoyer? Telle est la difficulté dont nous voulions parler. Il ne faut pas croire en effet que toute campagne soit bonne pour tout sujet. Chacun de nous a à cet égard des susceptibilités particulières, et il est à peu près impossible à priori de les deviner.
Nous avons vu des personnes avoir de l’urticaire dès qu’elles se trouvaient en certaines localités, et ne pas en avoir dans d’autres. Dans quelques-uns de ces cas, nous avons pu, avec raison, incriminer l’impaludisme, mais dans d’autres cette infection faisait totalement défaut. Nous avons observé des malades qui avaient constamment des poussées d’eczéma dans certaines localités, qui voyaient leur eczéma disparaître dans d’autres. Nous avons constaté des faits analogues pour le prurigo. Pourquoi s’en étonnerait-on, alors qu’on sait depuis longtemps que l’asthmatique a ses localités de crise et ses localités de libre respiration, localités qui sont d’ailleurs variables pour chaque individu ?
Il faut donc rechercher soigneusement par un interrogatoire minutieux s’il y a des localités qui conviennent au malade, et cela sans parti pris. Nous avons vu des urticaires ne guérir qu’au bord de la mer, séjour que nous avions défendu en nous guidant sur des idées théoriques; par conséquent, tout en se tenant pour le
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plus grand nombre aux règles connues, il faut bien savoir qu’il y a de fort nombreuses exceptions.
D’une manière générale, on peut dire que les prurigineux se trouvent bien des altitudes comprises entre 800 et 14o0 mètres sous notre latitude. Certaines expositions sont en outre plus sédatives que les autres. Certains climats, quoique peu élevés, jouissent d’une réputation méritée comme calmants de l’excitabilité nerveuse. Wilbad, Schlangenbad, Néris, Bagnères-de-Bigorre, Ussat méritent d’être cités : il est vrai que ces stations agissent aussi par leurs eaux minérales.
Parfois la simple campagne sans altitude est ce qui convient. Parfois, avonsnous dit, c’est le bord de la mer qui réussit le mieux; et, chose étrange! les plages considérées comme excitantes sont sédatives pour certains sujets.
Il serait intéressant d’étudier l’action immédiate et l’action à distance de cette médication par le climat et par le repos au grand air, mais cela nous entraînerait beaucoup trop loin et sortirait de notre programme.
En dehors de ce traitement par le repos moral et par le grand air, en dehors de quelques prescriptions plus spéciales qui ont trait aux affections d’organes quand elles existent, qu’y a-t-il à faire de vraiment logique chez ceux qui présentent des dermatoses du type que nous désignons sous le nom de réactions cutanées proprement dites ?
Nous avons dit (voir Etiologie et Palhogènie générales) qu’elles dépendent presque toujours d’intoxications accidentelles ou d’auto-intoxications : leur traitement rationnel doit découler de ces prémisses.
Quand les manifestations cutanées ne sont pas trop intenses, quand le sujet ne semble pas, par les symptômes objectifs qu’il présente, ou par les analyses qui ont été faites de ses excreta, être par trop intoxiqué, on peut se borner à lui prescrire un régime sévère approprié à son mode de vie, à son travail, au milieu dans lequel il respire, à ses facultés éliminatrices . Presque toujours le régime lactovégétarien pur, ou légèrement mitigé selon les cas, donnera de bons résultats. On restreindra ainsi les intoxications. On facilitera en outre les éliminations dans la mesure du possible en régularisant les garde-robes, en administrant des laxatifs et des diurétiques. Nous avons l’habitude de prescrire à ces sujets de prendre à jeun un peu avant les repas, huit jours par mois de l’eau de Vichy, huit jours par mois de l’eau de Contrexéville ou de Vittel. Dans le même ordre d’idées nous ne rougissons pas pour notre part de formuler une de ces nombreuses tisanes « dépurât! ves » autrefois si vantées, aujourd’hui si décriées, qui renferment du séné épuisé par l’alcool mélangé à quantité d’autres substances que l’on peut varier à son gré, bardane, patience, saponaire, pensées sauvages, gentiane, houblon, salsepareille, gaïae, etc.
Mais, quand les manifestations cutanées sont extrêmement intenses, quand l’éruption d’eczéma vésiculeux, ou de prurigo, ou de lichen, ou de psoriasis, etc., gagne sans cesse et menace d’envahir la presque totalité ou la totalité des téguments, quand surtout elle tend à prendre l’aspect de ce que Bazin a appelé l’herpétide maligne exfoliatrice, et E. Besnier les érythrodermies exfoliantes généralisées, il faut (et ici la prescription est absolue, sauf intolérance certaine et vérifiée du sujet), il faut, disons-nous, mettre le malade au régime lacté complet, et lui donner de deux litres à trois litres par jour de fort bon lait1 par grandes
4 Nous insistons tout particulièrement sur ce mot : de fort bon lait. Du mauvais lait, provevant de vaches mal nourries, vivant à l'étable, ne nourrit pas, et nourrit mal, c’est-à-dire peut
tasses toutes les heures et demie ou toutes les deux heures. Après chaque tasse le malade se rince la bouche avec de l’eau de Vichy et en avale une gorgée.
Mais en outre, matin et soir, il doit faire, couché, suivant le mode opératoire classique, un grand lavage d’intestin avec un litre ou un litre et demi d’eau bouillie. Il doit enfin garderie repos dans le calme moral aussi complet que possible, dans une chambre vaste et bien aérée, aune température variant de 17 à 18° centigrades.
Les pansements locaux doivent être faits simplement avec de la poudre d’amidon, ou de lycopode ou de talc; à la rigueur avec de l’axonge fraîche, ou du cérat sans eau frais suivant les susceptibilités individuelles ; les téguments sont ensuite recouverts de toile fine et usée. En somme, au point de vue local, il faut tâcher de protéger la peau, d’y toucher le moins possible, en la recouvrant de la substance qui est le moins capable de l’irriter. On doit donc réduire les nettoyages au strie! minimum : quand ils sont vraiment utiles, on les fait avec du cold-cream frais sans odeur, ou avec de l’eau que l’on a fait bouillir longuement avec de la camomille ou de la guimauve. Immédiatement après on remet le malade dans le topique employé.
Nous avons pu ainsi éviter assez fréquemment le développement des dermatites exfoliatives généralisées secondaires, de ces complications autrefois si fréquentes et si redoutables, et qui, nous en sommes convaincu, se développaient surtout chez des individus intoxiqués quand on ajoutait à leur intoxication déjà existante une ou plusieurs intoxications médicamenteuses soit internes, soit externes.
Il fautdonc, autant que possible, ne pas donner dans ces cas de médicaments; mais il faut laver le malade, et le laver par les méthodes les plus simples et les plus naturelles, le régime lacté, le régime lacto-végétarien, les grands lavages de l’intestin ou les laxatifs doux.
Lorsque les phénomènes éruptifs ont perdu leur acuité, qu’ils commencent à entrer en régression, on peut substituer le régime lacto-végétarien au régime lacté absolu. Mais il faut revenir au régime lacté complet s’il y a la moindre menace de rechute. Il est même bon que pendant plusieurs mois ces sujets reprennent ce régime de temps en temps, par exemple dn 1er au 5 et du 15 au 20 de chaque mois, pour assurer leur guérison.
n y a des cas cependant dans lesquels le lait est mal toléré, ou ne convient pas au malade, on doit alors essayer le régime végétarien, ou le régime mixte carné en évitant soigneusement de donner des substances nuisibles, et surtout en ne permettant que la quantité d’aliments qui est strictement nécessaire au fonctionnement de l’organisme.
Telle est, ce nous semble, la médication par excellence des réactions cutanées proprement dites. Elle s’applique à toutes ces dermatoses, répétons-le avec insistance, quelle que soit leur forme extérieure, ce qui prouve surabondamment le bien fondé de nos théories1.
contribuer à donner des poussées éruptives. Il faut que le lait provienne de vaches qui ne travaillent pas, qui soient très bien nourries, et qui vivent au grand air.
1 C’est ici le lieu de rappeler ce que nous disons aux généralités sur la complexité des dermatoses et sur les associations microbiennes dans les réactions cutanées. 11 est bien certain que lorsque les microbes surajoutés ont modifié la physionomie et l’évolution de la réaction cutanée, une médication locale énergique devient nécessaire. En dehors même de toute complication microbienne, il y a des lésions des téguments dépendant des réactions cutanées pures qui sont justiciables d'une médication locale active quand la poussée congestive aiguë a été calmée par la médication d’élimination ou de désintoxication générale. Nous n’insistons pas ici sur tous ces points : nous nous contentons de les signaler pour prévenir des objections par trop faciles à faire, trop faciles aussi à réfuter.