SECTION A
DERMATOSES PRURIGINEUSES
Préambule. — Il y a to ut un groupe naturel d’affections cutanées dans lesquelles les microbes ne semblent pas, du moins dans l’état actuel de la science, jouer un rôle pathogène prépondérant, et qui ont pour caractère majeur commun d’être essentiellement prurigineuses. Le prurit est même ici dans la majorité des cas le phénomène morbide en quelque sorte capital, celui par lequel débute la dermatose. Comme l’a si bien dit Jacquet, le prurit est prééruptif.
Puis, au bout d’un laps de temps variable suivant les sujets, suivant les idiosyncrasies cutanées, la peau réagit de manières diverses soit spontanément, soit sous l’influence des grattages ou des divers traumatismes qu’elle subit, et dès lors des dermatoses deviennent objectivement appréciables sur la peau prurigineuse. Le stade prééruptif est terminé ; l’éruption se produit L
Il est d’ailleurs bien entendu que les affections cutanées dont nous allons parler ne sont pas les seules dans lesquelles on puisse observer le prurit, ni même les seules dans lesquelles il puisse jouer un rôle important. Des traumatismes, des irritations extérieures, comme les piqûres d’orties, des parasites comme les poux ou les acares (gale), peuvent donner lieu à du prurit extrêmement violent. Le pru-
1 L. Jacquet est parmi les auteurs modernes celui qui a le plus insisté sur l’importance du traumatisme dans la genèse des affections cutanées (voir article troubles de la sensibilité; Pratique Dermat., t. IV, p. 300).
« L'hyperesthésie cutanée d’ordre pruritique se complique souvent sous t'influence du grattage, c’est-à-dire du traumatisme, de troubles : 1° thermiques, augmentation locale de la température avec ou sans changement de couleur de la peau ; 2° moteurs , éréthisme pilaire (chair de poule, véritable prépapule folliculaire) ; 3° vasculaires, rougeur par vaso-constriction, puis vaso-dilatation paralytique du réseau péri-folliculaire ; la prépapule est devenue turgescente et rouge ; 4° Nutritif, issue du sérum sanguin, des éléments figurés, puis irritation formative exo-cellulaire (c’est-à-dire la diapédèse rouge et blanche, et les réactions formatives et prolifératives ultérieures de l’hypoderme, du derme, et du réseau malpighien.) »
Jacquet donne le nom de traumatides ou mieux de pruri-lraumatides pures aux éruptions qui sont toujours la conséquence du prurit : il range dans ce groupe l’urticaire, le prurigo, les lichens simples, la lichénification, le lichen plan.
« A côté de ce groupe il y en a un autre dans lequel les éruptions peuvent se développer en dehors de tout traumatisme. Ce sont les dermatoses prurigènes dont les types sont l’eczéma et le pemphigus, »
rit, il faut bien le savoir, est donc un symptôme de la plus grande banalité, et, toutes les fois qu’on est consulté pour des phénomènes prurigineux, il faut, avant toute chose, rechercher s’il n’y a pas une cause externe tangible qui puisse en expliquer la genèse, cause dont la suppression sera suivie de la disparition du phénomène douloureux. Mais si cette cause externe n’existe pas, on se trouve en présence d’une de ces dermatoses prurigineuses dites essentielles ou d’origine interne dont nous parlons en ce moment.
Voici quels sont les principaux types objectifs que Ton peut observer dans cette série des réactions cutanées pures :
1° La peau ne semble pas réagir : il ne survient pas de dermatose visible à l’œil nu : Ce sont les prurits purs , auxquels nous avons donné le nom de névrodermies.
2° La peau réagit immédiatement en formant des élevures urticariennes : ce sont les urticaires.
3° La peau s’altère au bout d’un laps de temps variable sous l’influence du grattage ; il se produit comme lésion de la lichénification pure : c’est le lichen simplex chronique d’E. Vidal , nos névrodermites chroniques circonscrites , nos névrodermites diffuses, que nous aimons mieux à l’heure actuelle appeler prurits circonscrits, ou prurits diffus avec lichénification.
4° Elle réagit en formant une éruption vésiculeuse, spéciale d’aspect, à laquelle
nous donnons le' nom d’eczema vrai.
5° Elle réagit en donnant lieu à une éruption vésiculeuse spéciale sans base inflammatoire primitive à laquelle on a donné le nom de dysidrose.
6° Elle réagit en formant des plaques lichénifiées qui s’eczématisent par crises avec la plus grande facilité : ces faits forment une classe à contours assez mal définis que l’on peut appeler prurits avec eczéma et lichénification : et qui répondent en partie aux prurigos diathésiques d’E. Besnier.
7° Elle réagit en formant une élevure papulo-vésicuieuse urticarienne spéciale qui est l’élément de début, fondamental, de toute une série d’éruptions auxquelles on a donné le nom de prurigo : quand cette lésion élémentaire existe à l’état pur sans autre complication éruptive, on a la modalité objective à laquelle nous avons donné le nom de prurigo simplex. Quand cette lésion élémentaire se complique ultérieurement de lichénification, et de l’éruption vésiculeuse caractéristique de 1 eczéma, on a la modalité objective à laquelle on a donné le nom de prurigo vrai ou prurigo de Hebra.
8° Elle réagit en donnant lieu à une éruption essentiellement polymorphe d’aspect, composée de plaques érythémateuses figurées ou non, de plaques urticariennes, de vésicules, de bulles, de pustules ; ce sont les dermatites polymorphes douloureuses dans lesquelles rentre la dermatite herpéti forme de Duhring.
9U Elle réagit parla formation de papules spéciales brillantes, comme nacrées, polygonales, c’est le lichen plan et ses diverses variétés.
10° Elle réagit par l’apparition d’une rougeur plus ou moins vive du derme presque toujours généralisée, avec desquamation lamelleuse plus ou moins accentuée, ce sont les érythrodermies exfoliatives généralisées primitives , ( dermatites exfoliatives punitives ci pityriasis rubra).
Entre tous ces types objectifs principaux existent d’innombrables faits de passage : il n y a pas de lignes de démarcation nettes entre chacun d’eux. En outre il existe aussi de nombreux faits de passage entre ce grand groupe morbide et les autres réactions cutanées.
DU PRURIT EN GÉNÉRAL
Dans ces affections cutanées prurigineuses il convient de distinguer quatre éléments :
1° La ou les causes primordiales de la maladie , celles qui mettent en jeu les troubles vaso-moteurs ou névrosiques d’où le prurit va résulter. Ces causes sont obscures et certainement multiples : nous renvoyons pour leur étude à l’étiologie et à la pathogénie générales cutanées.
Elles dépendent d’abord et avant tout de la constitution même du sujet, de ses réactions individuelles, de son hérédité, de son mode d’existence, de son alimentation, du fonctionnement de ses organes, etc., puis de causes occasionnelles des plus diverses : traumatisme, intoxication alimentaire ou médicamenteuse, émotion violente, etc., qui jouent le rôle d’agents déterminants.
2° Le mécanisme suivant lequel ces causes diverses agissent sur les papilles cutanées pour provoquer le symptôme morbide. Il est probable que c’est presque toujours par afflux sanguin et congestion de la papille que se produit le prurit ; ce qui le démontre expérimentalement, c’est que par une pression continue qui décongestionne les papilles dermiques on peut supprimer la sensation douloureuse du prurit.
3° Le prurit lui-même que nous allons étudier en tant que symptôme morbide.
Ces trois premiers éléments sont communs à toutes ces dermatoses.
4° Le quatrième élément qui est la façon dont la peau réagit, c’est-à-dire le mode de réaction cutanée , est au contraire spécial à chaque type morbide, et c’est ce mode de réaction qui constitue l’individualité de chacune des formes éruptives que nous avons distinguées.
Les dermatoses qui rentrent dans ce groupe peuvent donc être classifiées ainsi qu'il suit :