CHEZ BÉCHET JEUNE, LIBRAIRE
DE L'ACA-DiMIE ROYALE DE MÉDECINE , PLACE DB l'École de médecine, h. 4»
périences et des observations exactes et précises soient les seuls matériaux employés à ce grand ouvrage. Les principes inébranlables en sont posés : // ne peut exister que des organes et des fonctions. Toute la régénération médicale est dans ce peu de mots : des organes sains, des organes ma" làdes. Telle est la première loi qu'on doit profondément méditer si l'on veut parvenir à quelques résultats satisfaisants. Tout ce qui sort de cette loi primitive est vague, incertain, parcequ'il est inconnu.
La médecine organique, admettant que tout dépend dans l'homme vivant d'organes en action, ne peut admettre d'action sans organes. Ces organes pouvant s'altérer, leur exercice s'altère ; et toutes les fois que celui-ci se trouve dérangé, il est nécessaire, indispensable, qu'il existe un dérangement quelconque dans l'organisme. Nous ne saurions trop redire ces vérités, puisqu'elles doivent servir à faire disparaître sans retour ces ténébreuses entités qui ont obscurci la médecine jusqu'à ce jour. On ne devra cesser de faire des efforts que lorsqu'on aura reconnu la cause organique de tous les troubles fonctionnels. Mais que nous sommes encore loin du but ! Qui nous dira la cause matérielle de l'hypochondrie, de l'hystérie, de fépilepsie, de la catalepsie? qui nous découvrira l'altération organique des fièvres intermittentes? à quel génie est-il réservé de nous faire connaître les al-
térations des fluides ? et quel est celui qui précisera la nature des maladies spécifiques? Quel immense horizon est ouvert devant nous! La
véritable médecine , la médecine organique , est encore au berceau !
Heureusement que nous possédons déjà des richesses très grandes; et s'il est vrai de dire qu'il existe une foule d'altérations d'organes dont oii ne connaît pas les signes caractéristiques, et que d'un autre côté il existe une multitude de lésions fonctionnelles dont on ignore la cause organique, combien n'est pas plus grand le nombre des maladies dont les signes et les altérations d'organes sont parfaitement connus !
La médecine organique a conquis dans ces dernières années la plupart des maladies cérébrales. C'est d'après le principe, que nous avons si souvent exposé , qail ne -peut exister des altéra-' lions de fonctions sans altérations d'organes^ et réciproquement, que nous avons été conduit à chercher les expressions fonctionnelles des lésions cérébrales que les ouvertures de corps nous avaient fait rencontrer , et à chercher aussi les lésions organiques d'où pouvaient dépendre certains phénomènes morbides observés. C'est ainsi que la paralysie a cessé récemment d'être une maladie essentielle, et a reconnu une multitude de causes organiques qui ont été rigoureusement déterminées.
s DIAGNOSTIC SP^:CIAL ET DIFFÉRENTIEL.
La médecine organique s'empare et s'enrichit des découvertes faites aussi dans ces derniers temps dans les maladies thorachiques et abdominales.
Nous connaissons les phénomènes morbides fonctionnels et organiques de la plupart des phlegjuasies , immense champ qui constitue presque à lui seul tout le domaine médical. Nous connaissons aussi les symptômes et les altérations pathologiques de presque toutes les hémorrhagies.
Une multitude d'altérations profondes de tissus, désignées plus particulièrement sous le nom de maladies organiques, nous sont aussi connues et par leurs signes et par leurs caractères anatomiques. Telles sont les richesses de la médecine organique, tels sont les matériaux que nous allons mettre en œuvre. Nous signalerons, comme des lacunes que des observations ou des expériences futures devront rempHr, la plupart des névroses, les maladies des fluides, les spécificités, qu'il est plus commode de nier que d'expliquer, les fièvres intermittentes , enfin les signes qui doivent caractériser certaines lésions organiques qu'on ne connaît encore qu'anatomiquement , etc.
! Un âge nouveau commence pour la médecine. Et si chaque jour nous voyons tomber quelques uns des langes qui l'embarrassaient , c'est aux principes de la médecine organique que nous devons ces bienfaits. C'est à elle que nous devons cette
immense concession, que tous les organes peuvent être primitivement malades ; c'est elle qui a fait généralement sentir le danger de ces principes exclusifs par lesquels on voulait concentrer toutes les maladies dans l'estomac, et ne reconnaître qu'un genre d'affection, l'irritation. C'est elle qui a fait ressortir le travers qu'il y avait à ne considérer que comme accessoires tous les autres organes de l'économie, et même à les réduire à rien ; comme si des organes qui exercent des fonctions majeures, qui sont composés d'éléments analogues, et qui sont soumis à des excitants particuliers , ne pouvaient être primitivement malades, indépendamment du ventricule! Aussi l'auteur de ce nouveau système, trop éclairé pour ne pas reconnaître la valeur réelle de ces objections , a-t-il peu à peu admis les vérités que nous proclamions, et ses partisans les plus chauds et les plus bruyants les ont-ils adoptées tout doucement et en chantant toujours victoire, comme de raison. Il ne nous a pas été si facile de faire comprendre que l'irritation ne pouvait être la seule maladie qui pût frapper l'espèce humaine ; il était dur, après avoir déclamé contre les spécificités, d'être forcé de les admettre : cependant, vaincus par l'évidence, le maître et les disciples, toujours plus aveugles et plus exagérés que lui, ont-ils admis aussi les spécificités, f^ous pensions qu'il serait plus difficile encore de faire reconnaître que les
10 DIAGNOSTIC SPÉCiAt ET DIFFÉRENTIEL
fluides peuvent être malades, et voilà déjà que les mots de putridilé, contre lesquels on s'était élevé avec tant de dédain, contre lesquels on avait lancé tant de sarcasmes, se glissent dans les écrits des nourrissons de cette secte! C'est égal, cela s'appelle toujours la médecine physiologique, et c'est toujours d'après ses principes immuables qu'on écrit !
C'est encore la médecine organique qui vient de saper sans retour ces forces , ces propriétés vitales, considérées'jusqu'ici comme pouvant être malades; abstractions chimériques, enfants de l'imagination de nos devanciers, au moyen desquelles ils se rendaient un compte facile d'une multitude de phénomènes morbides. Qu'il était commode, en effet, de considérer la paralysie comme la diminution ou comme la perte des propriétés vitales , comme la diminution ou la perte du sentiment et du mouvement ! Qu'il était commode aussi de regarder l'inflammation comme l'exaltation de toutes les propriétés vitales; les convulsions comme l'exaltation ou la perversion de la contractilité! etc. Aussi quelle thérapeutique résultait de ces brillantes considérations! Il fallait voir comme on excitait de toute manière les propriétés vitales pour faire revenir le mouvement et le sentiment, comme on prodiguait les antispasmodiques pour rétablir l'ordre dans la contractilité pervertie ! etc. Grâces à la médecine organi-
que, nous sommes débarrassés de ces dégoûtantes erreurs.
Les lois de la médecine organique sont si claires, si simples, si incontestables, qu'il semble à chacun qu'il n'ait jamais pu en exister d'autres ; chacun croit les avoir trouvées , imaginées , ou du moins dès long-temps adoptées : c'est le plus grand éloge qu'on puisse en faire ; mais il ne faut que lire les auteurs qui ont écrit précédemment pour voir à quelle distance énorme de ces principes on était encore naguère. On ne réfléchit pas que ces idées , sans cesse professées , finissent par se propager insensiblement , et avec d'autant plus de facilité qu'elles sont plus claires , et qu'alors chacun se les approprie plus aisément , et les regarde comme son patrimoine. Demandez à celui qui hier encore soutenait avec chaleur l'existence des maladies vitales, des forces vitales, des forces médicatrices, des maladies essentielles , etc. , demandez-lui ce qu'il pense de ces principes, il vous répondra qu'on ne saurait en avoir d'autres ; demandez à celui qui ne reconnaissait partout que gastrite et irritation quelle opinion l'on doit avoir de la médecine organique , il vous affirmera que c'est absolument la doctrine physiologique. Ehbien, à la bonne heure, si la médecine physiologique renonce à la chimie . vivante préexistante à l'organisation , à la gastrite universelle ; si elle reconnaît que tous les organes peuvent être malades; si elle admet d'autres mala-
dies que l'irritation ; si elle ne rejette pas les irritations spéciales , etc. , etc. , ce sera , si vous voulez, la médecine physiologique; mais avouez au moins que ce n'est pas la médecine physiologique de 1820. Véritable protée , cette médecine a pris successivement , depuis' quelques années , toutes les formes et toutes les couleurs. Félicitons-nous aujourd'hui si , grâces à ces modifications , elle se rapproche enfin de la médecine organique.
Les jeunes gens, dont l'esprit est toujours juste lorsqu'il n'est pas influencé par des déclamations mensongères , ont senti toute la vérité des principes que nous professons : ils les reconnaissent , les adoptent , les proclament ; pour eux , il n'est pas plus de maladies vitales que de maladies essentielles ; pour eux , les symptômes groupés dans un certain ordre ne forment plus des maladies particulières , il faut qu'ils puissent être rattachés à une lésion organique quelconque ; pour eux enfin il existe plusieurs maladies et plusieurs traitements. Honneur leur soit rendu, puisqu'en dernière analyse, devant remplacer la génération actuelle , la vérité doit triompher et régner par eux !
Les lois de la médecine organique , qui consiste à tout faire dépendre de l'organisation , ont cependant déjà subi des objections , même de la part de ses partisans. Voici les plus pressantes :
Tous les phénomènes fonctionnels morbides dé-
CONSlDÉRATiO^'S GÉkÉRALES. i3
pendent , dites - vous , d'une modification organique : eh bien , soit.
« Mais les altérations organiques qui se manifestent dans les maladies ne sont elles-mêmes que des effets : l'hépatisation du poumon n'est pas la pneumonie , puisque la pneumonie existe déjà que l'hépatisation du poumon n'existe pas encore ; la rougeur , l'épaississement , etc. , de la membrane muqueuse de l'estomac ne sont pas la gastrite , ce ne sont que des^ effets de la gastrite ; il existe autre chose avant ces phénomènes organiques : vous ne faites donc que reculer la difficulté; vous ne l'avez pas encore levée. Quelle est la cause qui détermine toutes les lésions organiques ? pourquoi surviennent-elles ? Jusqu'à ce que vous m'ayez dit pourquoi et comment se forment les diverses altérations des organes , quel est l'agent primitif qui les détermine, je regarderai vos prétendus progrès comme nuls. Dès le moment où il existe autre chose avant ce qui tombe sous les sens , et qu'il est impossible de ne pas reconnaître que cette autre chose existe , [il est permis de croire qu'il reste des progrès à faire , et que la médecine n'a pas encore atteint son dernier degré de perfection. »
Nous voici retombés dans le dédale des causes prochaines. L'inquiétude , qui agite l'esprit humain , ne lui permet jamais de s'arrêter. La nature, en donnant des sens à l'homme , semble lui avoir
l4 DIAGNOSTIC SPÉCIAL ET DIFFÉRENTIEL.
dît : « Contente-toi de savoir tout ce que tes sens t'apprendront ; il n'y aura de certain pour toi que ce qu'ils' pourront te faire connaître ; toutes les fois que tu cesseras de les prendre pour guides, tu tomberas dans des erreurs grossières et funestes. Tout ee qu'ils ne pourront pas t'apprendre est pour jamais dérobé à ta connaissance, etc., tu n'en as pas besoin. Je t'ai donné tout ce qu'il te faut pour ta conservation: fais usage de tes sens, perfectionneles , aide-les , ils t'instruiront assez ; mais garde-toi de vouloir aller au-delà, tu ne marcheras plus que sur un chemin semé de précipices , et chacun de tes pas sera marqué par une chute. »
Ce que nous apprennent nos sens doit donc nous suffire , et nous suffit en effet. Hors les sens il n'y a plus que conjecture , et conséquemment qu'incertitude. Pourquoi donc, si nous n'avons que ces moyens de nous instruire , vouloir sans cesse en employer d'autres , qui ne sont propres qu'à nous égarer ? Pourquoi n'avons-nous pas la sagesse de savoir ignorer ce qu'il ne nous est pas donné d'apprendre ?
Les causes prochaines des maladies ne nous sont pas plus inconnues que les causes prochaines de tous les autres phénomènes de la nature : et nous ne voyons pas le botaniste rechercher pourquoi la rose présente tel parfum ou telle couleur ; pourquoi l'œillet offre telle forme ou telle odeur plutôt que telle autre ; pourquoi la cerise n'a pas la saveur de
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. l5
la pêche ; pourquoi la culture développe cette propriété, et non pas celle-ci; pourquoi et comment elle rend doubles les fleurs, etc. Sans doute il serait mieux de connaître ces mystères de la nature ; mais s'ils nous ont été cachés jusqu'à ce jour, il est vraisemblable qu'ils resteront encore long-temps ignorés, du moins ne sera-ce pas par des spéculations ou des conjectures qu'on y parviendra jamais. D'ailleurs cela n'empêche pas de jouir des biens que nous offrent ces productions de la nature.
Si ces phénomènes occultes sont impénétrables dans des êtres d'une organisation simple ; si des phénomènes bien moins compliqués encore nous échappent; si nous ne pouvons pas savoir pourquoi tel acide se combine avec tel alkali , pourquoi il abandonne une base pour se porter sur une autre , pourquoi il forme des rhomboïdes avec l'une et des prismes triangulaires avec une autre ( car dire que c'est le résultat de l'affinité, ce n'est pas apprendre grand'chose); si des phénomènes si simples échappent à notre intelligence , pourquoi vouloir que ceux qui président à l'organisation la plus complexe que nous connaissions puissent être mieux connus ?
Mais, me répondra-t-on , vous ne faites là qu'avouer votre ignorance , et vous abondez complètement dans le sens de l'objection. Sans doute ; mais cette difficulté n'en sera plus une si nous parvenons à démontrer que cette connaissance est
1 b DIAGNOSTIC SPÉCIAL ET DlFFliUENTIEL.
inutile, que l'on peut très bien s'en passer, que sa recherche entraîne de graves dangers , et que ce qu'il importe le plus de connaître c'est le genre de la maladie et son espèce, enfin son diagnostic.
Ce qui importe le plus, c'est d'être utile au malade, c'est de le guérir ou de le soulager. Connaître le mécanisme par lequel la nature opère l'adhérence d'une plaie fera-t-il qu'on la réunira plus exactement ? Connaître celui de l'exhalation purulente fera-t-il qu'on traitera plus convenablement un phlegmon qui suppure ? Savoir comment la perspiration cutanée répercutée opère une pneumonie fera-t-il qu'on traitera mieux une pneumonie? Enfin prenons pour exemple telle maladie que l'on voudra , certes il sera plus satisfaisant pour l'esprit de connaître la manière dont la nature agit pour la produire ; mais cela conduira-t-il à un traitement plus rationnel ? Je ne le pense pas. Toutes ces questions ressemblent à celles-ci : Pourquoi tel homme est-il blond, tel autre brun , tel autre rouge ? Pourquoi chaque organe trouve-t-il dans le sangles matériaux de sa réparation? Par quel éclectisme le cerveau fait-il du cerveau, le foie du foie, ainsi de suite pour toutes les parties du corps qui se reproduisent ? Tous ces phénomènes organiques primitifs doivent être admis comme principes ; nous ne pouvons commencer à observer qu'à partir de leUr existence.
Il n'y aurait aucun mal ù se livrer à la recherche
des causes prochaines , si cette recherche ne coq- , diiisaità considérer les spéculations auxquelles on se hvre comme des réalités , et à traiter les malades en conséquence. L'application peut en être si grave, si dangereuse, puisqu'elle compromet l'existence des hommes, qu'on ne saurait s'élever avec trop de force contre les illusions décevantes qu'elle fait naître. 11 est vraiment curieux de voir à quels pitoyables écarts ces sortes de lucubrations ont conduit nos devanciers.
Celui-ci, ne voyant dans les maladies que des humeurs putrides , prodigue les anti-septiques ; celuilà chasse, par des purgatifs réitérés, les humeurs peccantes ; un troisième déclare la guerre au sang ; un quatrième, croyant avoir vu au microscope des myriades d'animalcules dans le sang des malades, s'imagine avoir vu aussi dans les plantes d'autres myriades d'animaux ennemis des premiers, qui, mis en présence, se battent avec eux, et finissent par les détruire ; un autre, voyant l'oxygène, l'hydrogène, le calorique ou l'azote en excès ou en défaut dans les maladies , ne balance pas à conseiller toutes les préparations capables de rétablir l'équilibre , etc. , etc. Nous n'en finirions pas si nous voulions citer toutes les erreurs déplorables dans lesquelles sont tombés les auteurs qui se sont hvrés à la recherche des causes prochaines. En voilà un échantillon sans doute bien capable d'en faire sentir tout le danger , surtout si l'on vient à sa-
l8 DIAGNOSTIC SPÉCIAL ET niFlŒRENTlEL.
voir que ces systèmes ont tour à tour régné avec une sorte de fureur.
Ainsi la connaissance de l'agent primitif des modifications organiques ne pourrait être d'aucune utilité réelle ( à supposer qu'on le découvrît), et sa recherche conduit infailliblement, par les erreurs qu'elle enfante, à des résultats funestes ; trop heureux lorsqu'ils ne sont que ridicules !
Maintenant cet agent producteur des modifications organiques ne peut être qu'organique luimême ; car , dans la machine humaine , il ne peut y sivoir rien que de tel. Pour produire la pneumonie , la gastrite , la variole, la cause prochaine doit être dans l'organisme. Est-elle dans les fluides , estelle dans l'agent nerveux, et quelle est-elle? Voilà ce que nous ignorons ; voilà ce qu'il est inutile et dangereux de chercher. Mais si l'on y arrive jamais, ce ne pourra être qu'à l'aide des principes de la médecine organique , ce ne sera qu'en cherchant attentivement les divers changements survenus dans les organes.
Combien est plus sûre, plus satisfaisante et plus utile l'étude du diagnostic ! Si les altérations pathologiques ne sont que des effets, ce sont les plus importants, les seuls caractéristiques des maladies; les désordres fonctionnels ne peuvent être que secondaires , et jamais ne peuvent servir de base à une thérapeutique rationnelle.
Pour nous, la maladie commence lorsqu'elle a
déterminé quelque modification organique ; jusque là , nous ne la connaissons pas , nous ne pouvonspas la traiter. Mais dès le moment qu'elle a produit quelque altération organique , alors nous pouvons la reconnaître, la caractériser, la différencier, et par conséquent la traiter d'une manière rationnelle, et prédire quelle en sera la marche et l'issue. Dès lors n'est-ce pas là le véritable phénomène qui réclame toute notre attention.»^
Mais, nous dit-on d'autre part , ce phénomène organique que vous exaltez , ce phénomène que vous regardez comme le plus important, comme le seul caractéristique, pourquoi le serait-il plus que les phénomènes morbides fonctionnels? Ceuxci ne doivent-ils pas suffire à caractériser les maladies ?£t vous-même, lorsque vous concluez à une altération d'organe, n'y êtes-vous pas conduit par l'exploration des symptômes? Si des symptômes, groupés d'une certaine manière, dans un certain ordre, sont pour vous l'indice d'une altération d'organe, ils seront pour nous le signe d'une maladie quelconque ; et si l'expérience nous apprend que ce groupe de symptômes est avantageusement combattu par une certaine méthode thérapeutique, qu'avez-vous besoin de connaître l'altération organique qui les produit? Telle était la manière d'Hippocrate, de tous les médecins de l'antiquité, et de tous ceux de nos jours qui ne font pas d'ouvertures de corps.
Nous croyons avoir suffisamment prouvé dans le premier volume de cet ouvrage qu'il était impossible d'avoir une idée juste des maladies lorsqu'on se bornait à l'observation des symptômes, pour n'avoir pas besoin de revenir sur ce sujet. Cette objection , pour être l'inverse de la précédente , n'en est pas plus fondée pour cela. Pour sentir combien sont vagues les notions fournies par les symptômes, il ne faut qu'arrêter un moment ses regards sur la satisfaction que fait éprouver à l'esprit la connaissance précise des altérations organiques , jointe à celle des altérations fonctionnelles. Pour sentir combien cette connaissance est utile , il ne faut que comparer la médecine antique et la médecine moderne. Quelque exactitude que l'on porte dans l'esprit d'observation , il est impossible , sans cette connaissance, de distinguer unemultitude de nuances dans les phénomènes fonctionnels ; et confondant entre eux les phénomènes sympathiques avec les phénomènes locaux, on est toujours conduit à reconnaître des maladies générales essentielles , enfin des erreurs qui entraînent des conséquences funestes. Les chapitres du Pronostic et des Indications thérapeutiques feront encore mieux ressortir ces vérités.
Rien n'est donc plus important à nos yeux que de distinguer, par des signes certains, les maladies les unes des autres. Nous allons en conséquence nous efforcer de tracer aussi exactement qu'il nous
sera possible les différences essentielles qui les caractérisent
Il est deux manières de procéder dans l'exposition des phénomènes morbides. Dans l'une ou décrit d'abord les altérations que présentent les organes, depuis leur invasion jusqu'à leur terminaison; on présente ensuite les phénomènes fonctionnels correspondants. Cette méthode serait bien la plus satisfaisante, et de beaucoup préférable à toute autre; mais la nature ne nous permet pas de suivre ainsi les dérangements intérieurs des viscères, nous ne pouvons les examiner que lorsqu'ils ont occasioné la mort des malades; il en est un grand nombre qui ne font jamais périr. Nous devons cependant dire, dans l'intérêt de l'art, que nous connaissons quelques maladies dans tous les degrés de leurs altérations organiques. La mort nous fait souvent voir dans le même organe divers modes d'altérations qui indiquent tous les degrés de l'affection locale : on aperçoit dans un point une simple rougeur; plus loin, de l'épaississement ou de la dureté ; plus loin, de la suppuration; enfin on voit quelquefois la maladie faire des progrès rétrogrades , lorsque le malade a succombé dans sa convalescence par un accident quelconque.
On connaît aussi quelques altérations organiques non mortelles par elles-mêmes, lorsqu'elles se sont montrées en même temps que des maladies plus graves qui ont fait périr le malade. Mais ces don-
nées ne sont pas assez nombreuses pour faire la base de l'exposition des maladies.
II est d'ailleurs des altérations organiques dont nous ignorons les signes caractéristiques. Nous ne parlons ici que des altérations locales qui nous sont connues; mais combien n'en existe-t-il pas d'autres, ainsi que nous le verrons bientôt, qui nous sont entièrement inconnues ! Cette méthode est bien celle à laquelle tend la médecine organique; mais le moment de la mettre en usage n'est pas encore arrivé. 11 faut donc se résoudre à employer la méthode ancienne, qui consiste à exposer les désordres fonctionnels d'abord; ensuite les modifications organiques correspondantes , lorsqu'elles sont connues.
Nous traiterons d'une manière générale des diverses classes des maladies, puis des maladies en particulier. Nous exposerons d'abord celles dont le siège est bien connu, ensuite celles dont le siège est seulement probable; nous finirons par celles dont le siège est totalement ignoré.
Pour atteindre plus sûrement le but que nous nous proposons dans cette partie de notre ouvrage, il importe de rapprocher les unes des autres les maladies dont les symptômes offrent le plus de ressemblance. Si pour l'étude de la pathologie il est bon de les classer dans un ordre méthodique qui les groupe d'après certaines affinités , ici cette classification ne saurait être conservée. Dans une
CONSIDÉUATIONS GÉNÉRALES. uT)
nosographie, il peut être très philosophique de réunir ensemble toutes les phlegmasies par ordre de tissus, toutes les hémorrhagies , toutes les névroses, etc. ; une pareille classification ue peut être adoptée lorsqu'il s'agit de faire voir en quoi les maladies diffèrent les unes des autres ; nous sommes pour ainsi dire malgré nous ramenés vers l'ordre organique et fonctionnel.
Si lorsqu'un organe est lésé la fonction que cet organe exécute ou à laquelle il concourt doit être aussi lésée , nul doute que la plus grande ressemblance qui puisse se rencontrer dans les maladies ne doive dépendre de l'organe qui souffre; car, quelle que soit la nature de la lésion , la même fonction sera toujours altérée.
Ce sera donc par organes qu'il faudra classer les maladies dont la ressemblance peut imprimer au diagnostic quelque difficulté. Il est en effet impossible de confondre les maladies de la tête et celles de la poitrine ou de l'abdomen. Les erreurs de diagnostic n'arrivent ordinairement qu'entre affections de même organe ou d'organes voisins les uns des autres , entre organes qui concourent à une même fonction. La nature de la maladie a beau être la même , elle diffère beaucoup si elle attaque deux organes différents. Il existe une différence très grande entre la bronchite et la gastrite , différeoee telle que jamais personne ne les confondra; cette différence est bien moins marquée entre la
gastrite et le cancer de l'estomae , quoique la nature de la maladie soit bien différente.
En classant les maladies d'après leur nature , on a sans doute suivi la méthode la plus avantageuse sous le rapport du traitement ; car il est indubitable que la nature des affections ne fournisse les bases , au moins principales, de leur thérapeutique. Une phlegmasie, par exemple , est toujours une phlegmasie, quel que soit l'organe affecté; et , sous le rapport des grandes données curatives, c'est le point le plus important à connaître. Le siège de la phlegmasie imprimant néanmoins des modifications très importantes au traitement, cette connaissance ne peut être impunément négligée ; et c'est en rapprochant les maladies d'un même organe , c'est en cherchant à faire ressortir les caractères qui les différencient, qu'on atteint ce but intéressant.
Posons quelques exemples. Il existe une altération quelconque dans le poumon ; quel sera le premier phénomène fonctionnel qui devra se manifester? Ne sera-ce pas le dérangement de la respiration ? ne sera-ce pas ce dérangement qui se montrera également dans toutes les maladies du poumon , et qui pourra les faire confondre ? Il existe une altération circonscrite dans une portion du cerveau ; quels seront les phénomènes fonctionnels que nous devons observer d'abord ? Ne sera-ce pas la diminu^n ou la perte du mouvement, du sentiment, ou de quelque fonction sen-
soriale, etc. ? Ce sera donc l'organe lui-même qui fournira les maladies qui se ressemblent le plus, ou bien les organes voisins. Ce que nous devons faire n'est donc, pour ainsi dire, qu'un diagnostic anatomique. Nous allons examiner les maladies organes par organes.
Nous voici parvenus naturellement à l'exposition d'une pathologie organique. Malheureusement la science n'est pas encore assez avancée pour que toutes les maladies soient comprises dans cet ordre. 11 existe en médecine un assez grand nombre d'affections dont le siège n'est pas connu ; il en est dans lesquelles le siège étant fortement présumé, on ne connaît cependant nullement la nature de l'altération qui les produit. C'est une lacune immense et bien regrettable dans l'art de guérir, et d'autant plus malheureuse, qu'il ne sera peut-être jamais possible delà remplir.
Sans vouloir poser des bornes à la puissance de l'esprit humain , on peut présumer qu'il existe des modifications organiques qui ne sont nullement de nature à tomber sous nos sens ; il en est d'autres qui doivent nécessairement disparaître après la mort. Citons encore quelques exemples.
Lorsque vous contractez les muscles d'un membre pour le mouvoir , il se passe bien certainement dans le cerveau une modification organique quelconque, par laquelle l'agent nerveux , quel qu il soit, est envoyé, au moyen des nerfs, dans les
9b DIAGNOSTIC SPECIAL ET DIFFÉRENTIEL.
muscles qui doivent se contracter ; cela estindubitable. Eh bien, immédiatement après la contraction, cette modification cérébrale doit cesser. Maintenant, si une maladie périodique est caractérisée par des mouvements insolites, désordonnés , involontaires , que doit-il se passer dans le cerveau? Ne sera-ce pas une modification semblable à la première , c est-à-dire susceptible de disparaître après l'accès? Si telle est, comme tout porte à le croire, l'espèce d'altération organique qui cause l'épilepsie, il faut bien se résoudre à l'ignorer toujours. Je dis que tout porte à le croire , car je considère les altérations cérébrales signalées par les auteurs comme l'effet et non comme la cause des convulsions. D'abord il faut mettre de côté, comme cause organique des convulsions épileptiques , toutes les lésions locales du cerveau. L'épilepsie est une maladie générale de la portion locomotrice de l'encéphale ; ce qui le prouve, c'est que les symptômes sont généraux : une lésion locale ne peut être la cause de ces phénomènes généraux, et si elle les produit, ce ne peut être qu'en déterminant une modification générale semblable à celle que nous avons signalée tout à l'heure. Ce qui prouve plus encore que les lésions locales ne sont pas la cause organique de l'épilepsie, c'est qu'elles surviennent le plus ordinairement sam que l'épilepsie ait lieu, et que, d'un autre côté, l'épilepsie arrive le plus ordinairement aussi chez, des sujets qui n'ont point ces
CONSIDÉIUTIONS GÉ^'ÉRALES. 27
altérations locales. Ainsi je crois que l'épilepsie caractérisée par des phénomènes généraux doit être due à une altération générale de l'appareil qui commande le mouvement. C'est dans ce sens que nous avons cru pouvoir la considérer comme dépendante d'une modification de l'agent locomoteur luimême ; pure conjecture que nous nous sommes permise , qui n'est fondée que sur le raisonnement, et que je me garderai bien de donner pour autre chose. Maintenant les altérations générales trouvées dans le cerveau des épileptiques me paraissent l'effet des convulsions , parceque l'on conçoit que ces convulsions doivent déterminer l'afflux du sang vers le cerveau , et, par suite, des congestions et des inflammations souvent mortelles. Ce qui le prouve encore , c'est que, dans la très grande majorité des cas, nous voyons ces congestions et ces inflammations sans mouvements convulsifs , et réciproquement. On me dira peut-être que ceci est contraire aux lois de la médecine organique. Pas du tout. Je crois qu'il existe une altération; mais je ne crois pas que ce soit aucune de celles qu'on a signalées jusqu'à ce jour; et je pense qu'il sera très difficile , pour ne pas dire impossible, de la reconnaître jamais.
Nous devons en dire autant de l'hvstérie, de la catalepsie , de l'hypochondrie , etc. , etc. , objet éternel de regret pour nous ! Heureusement que ces maladies , comparées à celles dont nous connais-
sons la cause organique , sont inflniraent peu nombreuses, et surviennent plus rarement.
Les maladies diffèrent entre elles par un si grand nombre de circonstances, qu'on peut dire qu'il n'eu est pas deux de parfaitement semblables sous tous les rapports : aussi a-t-on dit avec justesse qu'il n'existait réellement en médecine que des individus, et que, relativement à la thérapeutique, il n'y avait que l'à propos. Ces propositions sont vraies dans toute la force de l'expression; elles laissent une immense carrière au génie du médecin, qu'elles affranchissent pour ainsi dire des règles, et laissent agir d'après ses naturelles inspirations. Ces propositions, en reculantpour ainsi dire à l'infini les bornes de l'art, seraient bien propres à effrayer de son immensité les hommes qui se proposent de l'embrasser, si l'on n'était parvenu à poser des principes fondamentaux qui en resserrent l'étendue , en facilitent l'étude et l'application.
A la vérité, malgré les efforts tentés par tant de grands hommes, l'innombrable variété des matériaux qu'ils avaient à mettre en œuvre, l'imperfection de beaucoup d'entre eux, n'ont pas permis d'élever encore un édifice irréprochable.
Mais quand on pense que les maladies varient par leur siège, par leur étendue, par leur inten-
site, par leur nature, par leur marche, par leur durée, par leurs causes, par leurs symptômes, par leurs caractères organiques; qu'elles varient suivantritge,la constitution, le sexe, les professions, les habitudes, les idiosyncrasies , les goûts et les antipathies, etc. , ce n'est plus de n'avoir pas atteint la perfection qu'on doit s'étonner, mais bien d'être parvenu au point satisfaisant où nous sommes arrivés.
Les maladies peuvent occuper toutes nos parties: quelques unes peuvent les affecter toutes; un certain nombre ne sont propres qu'à certains organes ou appareils; enfin il en est qui sont fixes, d'autres qui sont mobiles et passent avec la plus grande facilité d'un lieu dans un autre, etc. Sous le rapport du siège, les maladies offrent donc la plus grande différence. Le but principal et constant de • cet ouvrage étant de faire sentir cette différence , nous croyons inutile d'y insister davantage ici.
Nul doute qu'il n'y ait aussi une très grande différence entre les maladies sous le rapport de leur étendue: bornée dans un espace circonscrit, ou envahissant l'économie animale tout entière, une maladie, quoique de même nature , ne saurait être considérée comme identique. Il en résulte des différences majeures et dans le pronostic et dans le traitement.
L'intensité de la maladie apporte des rnodilîcations non moins importantes.
Leur nature mérite sous ce rapport de fixer particulièrement notre attention. Mais que doit-on entendre par ce mot de nature des maladies ? Qu'est-ce qui caractérise la nature des maladies? Comment peut-on s'élever à cette connaissance? Y a-t-il des maladies de plusieurs natures , ou bien n'y a-t-il qu'une nature de maladies, modifiée par diverses circonstances, etc.? Arrêtons - nous un moment sur ces importantes questions.
Nous avons dit que nous ne croyions pas qu'il fût donné à l'homme de pénétrer l'essence des maladies, de connaître leur nature intime; ce sont là des secrets qui ne nous seront sans doute jamais dévoilés : jamais nous ne saurons quelle est l'essence de la variole, de la rougeole, du zona, etc.; mais quoique cette connaissance nous soit à jamais refusée, nous pouvons parvenir à savoir qu'elle existe, qu'elle n'est pas la même dans toutes, et c'est un point capital. L'exemple déplorable de ceux qui ont voulu chercher la cause prochaine des maladies, le ridicule ineffaçable dont ils se sont couverts, nous éclairent trop sur les dangers qu'il y a à quitter le sentier de l'observation, à se laisser entraîner par les charmes de l'imagination, pour que nous soyons tentés de nous livrer à l'investigation d'un sujet qui se dérobe à nos sens. Aussi n'est-ce que par leur témoignage que nous allons nous eflorcer de répondre aux questions que nous venons de poser. Laissant donc de côté toutes ies chimères dé-
DIFFÉRENCES GENERALES DES MALADIES. 5l
bitées jadis et de nos jours sur l'essence des maladies, voyons par quel moyen on peut reconnaître qu'elles diffèrent par leur nature, et sur quelle base on doit s'appuyer pour s'élever à cette connaissance.
Ne pouvant déterminer d'une manière rigoureuse , par les seuls efforts de la pensée , quelle est la nature intime des maladies, ne pouvant même y parvenir à l'aide de nos sens , il est évident que nous sommes bornés à chercher les caractères physiques qui peuvent établir une différence dans la nature des maladies, ou à faire connaître son identité.
Ces caractères ne peuvent être que ceux que fournissent les phénomènes morbides, fonctionnels et organiques. Je ne vois dans les maladies de différences fondamentales que celles qu'on tire de ces deux ordres de phénomènes. Lorsqu'un certain nombre de ces phénomènes se montreront dans un certain ordre, avec des rapports constants entre eux , dépendant les uns des autres, se succédant d'une manière rigoureuse, présentant toutefois quelques modifications suivant des circonstances prévues , telles que celles de leur siège , de leur cause, de leur durée , de leur marche, etc. , nous admettrons que ces phénomènes observés ainsi constitueront une maladie d'une nature donnée : en même temps si nous observons des phénomènes d'un autre genre, se montrant indépen-
danls des précédents, dans un ordre différent, dans un autre mode de succession, dans des circonstances diverses, etc., nous reconnaîtrons que ce nouvel ordre de phénomènes constitue une maladie d'une autre nature , sans nous inquiéter de l'essence qui les produit.
Il est fâcheux d'être obligé de descendre encore à prouver qu'il existe plus d'une maladie, mais c'est un malheur attaché à l'époque où nous écrivons. Les efforts violents qu'on a faits pour ramener tous les phénomènes morbides organiques et fonctionnels au seul travail inflammatoire sont encore trop récents , ils ont été trop vivement accueillis par quelques jeunes écrivains , ils sont trop souvent encore reproduits' dans leurs écrits , pour que nous puissions nous taire sur ce sujet. Notre silence passerait pour une concession.
Nous éprouvons une telle satisfaction à rendre justice, que nous commençons par déclarer que nos observations ne sont plus applicables à l'auteur de y Examen des doctrines régnantes; il a été le premier à se rendre aux objections pressantes qui lui ont été adressées, et il n'a pas craint de revenir sur ses pas dès qu'il s'est aperçu qu'il s'était trop avancé.
Ainsi, il reconnaît aujourd'hui qu'il existe des maladies par irritation , et c'est le plus grand nombre ; que parmi les irritations il est une multitude de différences ; qu'il existe des maladies
spécifiques, et que l'irritation n'est pas toujours fixée dans le ventricule ;
Qu'il existe des maladies des fluides , le scorbut ;
Qu'il existe des maladies par faiblesse ;
Enfin qu'il existe des Névropal/iies.
Ce système ainsi modifié est bien plus raisonnable que celui auquel il a justement renoncé. Il s'approche beaucoup des principes que nous professons depuis dix ans. Ce n'est donc pas à ce médecin que peuvent s'adresser aujourd'hui nos reproches , mais bien à ces jeunes prosélytes , qui , entraînés par la simplicité des premières idées du professeur du Val-de-Grâce , les ont adoptées, publiées , soutenues, prônées , et les soutiendront et les prôneront toute leur vie , parceque , par une déplorable disposition de l'esprit humain , on soutient avec bien plus d'opiniâtreté les opinions qu'on a, adoptées que celles qu'on a créées ; ils les soutiendront par la raison qu'ils les ont avancées et soutenues. Et tandis que toute la génération se rangera du côté de la médecine organique , ils se battront encore les flancs pour la médecine dite physiologiqne. Vieux avant le temps, ces. jeunes auteurs se trouveront ainsi isolés au milieu de leurs confrères , et présenteront un air d'étrangeté dont eux seuls ne s'apercevront pas , parcequ'ils s'imagineront toujours régir l'empire médical.
Ces auteurs écrivent encore qu'il n'existe qu'une seule maladie , que cette maladie est l'irritation , II. 3
que tout ce qui n'est pas irritation n'est rien , et que le siège primitif ou consécutif de cette irritation est dans l'eslomac ou les intestins. Pour ne pas tomber dans des répétitions inutiles, nous renverrons le lecteur à ce que nous avons dit à ce sujet dans notre premier volume ; nous pensons qu'on aura pu y puiser la conviction qu'il existe plus d'une maladie (i).
Pour prouver qu'il n'existait qu'une maladie , ces auteurs ont été obligés de donner au mot irritation une extension prodigieuse ; ils ont commencé par dire que les caractères attribués à la plilegmasie n'étaient pas nécessaires pour que cette maladie existât. Ils ont fait voir, ce que personne n'ignorait d'ailleurs, qu'il existait des phlegmasies qui manquaient de la plupart de leurs signes caractéristiques ; ils ont fait voir que des maladies considérées jusqu'à ce jour connue non inflammatoires offraient beaucoup de phénomènes phlegmasiques ; ils en ont conclu que les unes ctles autres étaient des inflammations; enfin, regardant toutes les maladies comme des irritations, ils ont fait ce dernier mot rigoureusement synonyme de maladies.
Mais d'abord toutes les maladies sont-elles des irritations? En second lieu , si l'on parvient à dé-
(i) Voyez page 19 jusqu'à la pngc 58, et depuis la page 97 jusqu'à la page 121, etc.
montrer que telle est leur nature , quel bien peutil en résulter pour la science et l'humanité?
Une source éternelle de discussions interminables-, c'est, comme on l'a dit si souvent, qu'on ne définit pas ou qu'on définit mal les mots que l'on met en usage. Si dès le principe on eût défini ce qu'on entendait par inflammation , nous n'en serions plus aujourd'hui à savoir si telle et telle maladie est ou n'est pas une inflammation. Nous saurions ce que nous devons entendre par irritation et parphlegmasie; si ce sont deux choses différentes, si ce sont deux choses identiques ou des degrés différents d'une même chose. Mais voulant embrasser dans la phlegmasie le cadre entier des maladies qui frappent l'espèce humaine , on s'est bien gardé de donner à ce mot un sens précis quelconque, parceque tout ce qui n'aurait pas été compris dans ce sens n'aurait pas été regardé comme inflammatian; c'est ce que ne voulaient pas les réformateurs modernes. Peut-être aussi qu'embarrassés par l'innombrable diversité des attributs de l'inflammation telle qu'ils la concevaient, ils ont désespéré de pouvoir la définir.
Quoi qu'il en soit, malgré les efforts tentés par quelques médecins , il faut convenir que la meilleure définition de l'inflammation est celle que nous ont laissée les anciens.
Rejetant donc les définitions métaphysiques données par quelques auteurs, qui ont considéré
36 blAGNOSTIC SPlîCIAt ET tUFFÉRENTIEI.
l'inflammation comme l'exaltation des propriétés vitales, ou comme on l'a dit plus récemment de quelques propriétés vitales, parccque nous regardons ces abstractions comme propres à faire rétrograder l'art en ouvrant le champ aux hypothèses , nous nous bornerons à dire que les premiers phénomènes locaux qui se manifestent à la suite de l'application d'une cause irritante «ont la douleur de la partie, sa chaleur, sa rougeur et sa tuméfaction. Ce sont là les premiers effets anatomiques qui frappent nos sens. Ces effets en déterminent d'autres dans l'organe qui en est le siège , et qui varient selon cet organe ; le plus important est l'altération de la fonction à laquelle préside cet organe. En second lieu l'inflammation d'un organe détermine des dérangements plus ou moins marqués dans les organes ou les fonctions avec lesquels celui-ci se trouve en relation plus ou moins directe. Les phénomènes les plus constants de l'inflammation sont la chaleur générale, un accroissement dans les actes circulatoires , la soif, etc.
Ainsi toutes les fois qu'un individu présentera les phénomènes que nous venons d'exposer, il sera atteint d'une inflammation. Cette description succincte caractérise donc l'état inflammatoire; mais il s'en faut de beaucoup que toutes les inflammations se présentent avec ce cortège de symptômes. 11 peut arriver aussi que celte réunion de phé-
nomènes existe sans qu'il y ait inflammation.
Lorsque par une cause quelconque la circulation est accélérée dans mi point de l'économie , qu'il existe une congestion sanguine , on observe dans cette partie de la rougeur , de la douleur, de la tuméfaction , de la chaleur, et l'on ne peut pas dire que cette partie soit enflammée. Si l'on tient, pendant quelque temps , auprès d'un foyer vif, quelque partie du corps, elle rougit, se gonfle, devient chaude et douloureuse. Cette partie n'est cependant pas enflammée, elle est seulement congestée. Pour qu'il y ait inflammation, il faut donc qu'il existe une disposition particulière dans la partie malade. Il est très vraisemblable que cet état particulier , inappréciable à nos sens, gît dans le système nerveux, qui doit éprouver la première modification produite par la cause irritante. Ici, comme pour beaucoup d'autres points de la science, nous devons déplorer l'insuflisance de nos moyens investigateurs , incapables de nous faire reconnaître et déterminer ce que notre raison nous oblige d'admettre. Ainsi l'apparence de l'inflammation peut exister , et néanmoins cette maladie n'exister point : telle est la simple congestion des organes.
On a établi des différences entre les caractères anatomiques de la congestion et ceux de l'inflammation. On a dit que la rougeur produite par celle-ci était uniforme, ressemblait davantage au mélange intime du sang avec le tissu de l'or-
3$ DIAGNOSTIC SPÉCIAL ET DlFFÉRENTlEt.
gane enflammé , tandis que dans la rougeur de la congestion on pouvait distinguer les vaisseaux capillaires , plus remplis de sang, plus développés, plus rouges que dans l'état ordinaire. On a dit au^si que le sang disparaissait plus facilement à la pression dans ce dernier cas que dans le précédent. Ces caractères sont exacts dans la majorité des cas ; on peut ajouter que la rougeur inflammatoire persiste toujours plus long-temps que l'autre. La douleur est moins aiguë , moins vive dans la simple congestion : ce n'est qu'une lourdeur, qu'une gêne plutôt qu'une véritable douleur. Ainsi des autres phénomènes.
Mais l'inflammation ne présente pas toujours , il faut l'avouer , les caractères que nous lui avons attribués, et ces caractères varient suivant l'organe affecté , suivant la période de la maladie , sa cause, sa marche, son intensité, etc. Circonstances que nous examinerons bientôt avec quelques détails, et qu'il faudra bien déterminer pour distinguer tout ce qui est de tout ce qui n'est pas inflammation.
Maintenant, si nous trouvons des altérations organiques et fonctionnelles qui s'éloignent manifestement des caractères que nous venons d'exposer , pourrons-nous les regarder comme l'effet d'une même maladie ?
Un individu parfaitement bien porf.nt, n'éprouvant aucune douleur, parle tranquillement
dans un salon ; tout-à-coup il est pris d'un ccoun lement de sang, plus ou moins abondant, par les narines : cet individu a-t-il une inflammation de la pituitaire ? Non, sans doute. Eh bien , pourquoi cette exhalation n'aurait-eile pas lieu sur toutes les membranes muqueuses , et même dans le tissu des organes , elc. , sans inflammation préalable ?
Lorsque les menstrues apparaissent, est-ce à la suite aussi d'une phlegmasie périodique ? Et si cet écoulement sanguin peut avoir lieu sans inflammation dans quelques circonstances , pourquoi n'arriverait'il pas ainsi dans d'autres ?
ÎSotre ami le docteur Lefebvre, dès 1812, a publié une Dissertation très intéressante, que nous avons déjà citée, sur la ressemblance des hémorrhagies et des phlegmasies ; mais , tout en admettant des points nombreux de contact , tant sous le rapport des symptômes que sous celui du traitement , cet ingénieux auteur n'a pas prétendu qu'une hémorrhagie fût une inflammation.
Une douleur vive et subite , portée tout-à-coup à son plus haut degré d'intensité, se manifeste dans l'abdomen et disparaît presque aussitôt ; serace une gastro-entérite, une péritonite, une inflammation enfm? Pveconnaissez-vous là les caractères d'une phlegmasie ? Une douleur du même genre peut se montrer dans d'autres parties , et n'être pas davantage le symptôme d'une inflammation. Dans tous ces cas , si le malade succombe à une
40 DIAGNOSTIC SPÉCIAt ET DlPPÉRENTIEl.
affection étrangère à cette douleur, on ne rencontre dans la partie qu'elle occupait aucun des phénomènes organiques qui constituent la phlegmasie.
Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit de l'altération des fluides , mais je pense qu'il en est résulté cette conviction qu'ils peuvent pécher par excès , par défaut , et même être altérés dans leur nature, ce qui est prouvé par l'anémie , la polyaemie , le scorbut , etc. : il est évident que ces états n'offrent pas les caractères de la phlegmasie.
Un individu est privé d'air, il expire asphyxié : est-il mort avec une inflammation ? La submersion , la strangulation sont-elles des phlegmasies? L'asphyxie par gaz non respirable, par gaz délétère , est-elle une phlegmasie ?
La circulation est suspendue chez un autre par une impression morale vive , le sang cesse d'apporter au cerveau son stimulant nécessaire ; la mort peut être la suite de cet état : y a-t-il là phlegmasie?
Par les progrès de l'âge, les organes s'usent, s'altèrent dans leur structure, et par suite dans leur expression fonctionnelle ; la mort survient : y a-t-il eu phlegmasie ?
Le phosphate calcaire se dépose lentement dans les parois des artères et principalement des gros vaisseaux , mais plus abondamment que dans les autres âges ; le cœur augmente de volume ou se dilate; le sang stagne dans les poumons et dans le
système veineux ; des infiltrations surviennent : est-ce en vertu d'une phlegmasie? Mais alors l'accroissement et la nutrition doivent être regardés comme des phlegmasies.
Prenons des exemples d'une autre nature.
Le cristallin perd de jour en jour sa transparence , mais sans douleur , sans chaleur, sans augmentation de volume , sans rougeur : est-ce par une phlegmasie ?
Un individu se luxe l'humérus , le fémur , un .os quelconque : a-t-il une phlegmasie ? Un autre se fracture un membre, a-t-il une phlegmasie? Chez un troisième , une portion d'intestin sort de l'abdomen par une ouverture , a-t-il une phlegmasie ?
On dira, sans doute, que ces états sont des difformités et non des maladies ; mais depuis quand la cataracte , les luxations , les fractures , les hernies ne sont-elles plus des maladies , et que diront les chirurgiens, si vous, les privez ainsi de la plus grande partie des maux qu'ils sont appelés à traiter? Car je pense bien que vous ne regarderez pas une plaie comme une maladie , bien que l'inflammation doive survenir inévitablement ; cependant la solution de continuité récente n'est point encore une phlegmasie, et, dans vos principes ,. n'est point une maladie.
En voilà certes bien assez, avec ce que nous avons dit dans notre première partie, pour prou-
42 DIAGNOSTIC SPÉCIAL ET DIFFÉllENTlEl,
ver que toutes les maladies ne sont pas des inflammations.
Nous croyons avoir démontré que , parmi ces dernières , il en était de spécifiques , nous n'y reviendrons pas. Enfin nous avons fait voir aussi qu'elles pouvaient affecter tous les organes d'une manière primitive.
Maintenant supposons que toutes les maladies auxquelles l'espèce humaine est en proie soient des inflammations, que doit -il arriver? Il nous semble qu'alors rien, n'est changé dans l'état de la médecine ; le mot inflammation devient simplement synonyme du mot maladie , et le travail important qu'il reste à faire , c'est de chercher les différences qui les séparent , et qui doivent exercer une influence plus ou moins grande sur leur traitement. Peu importera, par exemple, que la rage soit une phlegmasie , mais bien qu'elle soit une phlegmasie spécifique , puisque le traitement antiphlogistique seul ne peut suffire pour sa guérison. Peu importera qu'une hernie étranglée soit une phlegmasie , puisqu'il faudra réduire cette hernie ou l'opérer ; car le traitement antiphlogistlque ne suiïira pas pour guérir le malade , et ainsi des autres. Nous n'ignorons pas que partant de cette idée, que toutes les altérations morbides sont le résultat de la phlegmasie, on en a tiré cette conséquence qu'on devait guérir toutes les maladies par le traitement débilitant ; mais c'est une erreur
palpable ; même en adoptant la prémisse, la conséquence est fausse. Il y aura toujours des plilegmasies spécifiques et des phlegmasies avec faiblesse générale qui réclameront un traitement différent et opposé î c'est aussi l'avis de M. Broussais , qui est trop raisonnable pour persister dans des idées exagérées et exclusives , qui ne peuvent être le partage que de jeunes g^ns exaltés ou égarés.
Cela étant, voyons quels sont les caractères distinctifs des maladies sans nombre qui nous assiègent.
De l'inflammation en général.
On pense bien que dans le cadre étroit que nous nous sommes imposé nous ne prétendons pas faire l'histoire entière de l'inflammation; nous devons nous borner à tracer les principaux traits qui la caractérisent.
L'inflammation revêt une multitude de formes , elle envahit tous les organes ; de là l'immense difficulté de la saisir, de la comprendre , et d'en donner une définition exacte et concise. Presque tous les auteurs ont éludé cette difficulté en décrivant simplement la maladie ; mais la diversité des formes qu'elle affecte , et la presque impossibilité de la défmir, a donné, comme nous venons de le voir, sujet à des discussions sans nombre, opiniâtres , interminables. Notre siècle, plus qu'aucun autre , a été témoin de débats très scandaleux et ,
44 DIAGNOSTIC SPÉCIAt ET DlPPiRENTIEr.
qui pis est, très funestes à l'iiumanité : car malheureusement les discussions médicales ont cela de particulier, qu'entraînant toujours des applications thérapeutiques, elles doivent d'un côté ou d'un autre faire de nombreuses victimes. De là sans doutel'aigreur et l'acharnement quiles distinguent: qui peut en effet recevoir froidement le reproche d'avoir immolé ses semblables?
Nous pensons cependant qu'il est préférable de s'abstenir de donner une définition, que de la fonder sur de chimériques abstractions; gardonsnous de l'attrait irrésistible des explications, contentons-nous de ce que nous apprennent nos sens, c'est le moyen le plus sûr de ne pas nous égarer.
La définition descriptive que Pierre Franck nous a donnée nous paraît réunir le plus de signes caractéristiques de l'inflammation ; elle doit faire reconnaître cette maladie partout où ces caractères se rencontrent : calor partis tensio^ inoles, ac durtties aucla ; ut plurimum cutn sensu doloris fixi, nunc ardentiSy nunc pungentis , pulsantis, nunc gravativif aliquando nullo , cum colore vivtdo , nunc pi'ofundtus rubro ; sœpissime cum febre, pulsu frequeriterpleno, fortiac duro,sœpe contracta acparvo, aliquando naturali ; ac tumoris evidenti, aut in suppurationem, aut in gangrœnam nisu, diciiur injlammatio.
Mais cet auteur ajoute judicieusement que l'absence de plusieurs de ces signes est un faible argu-
DE 1,'lNFLA.MUATION EN GÉNÉRAI. 45 '
ment contre l'existence de l'inflammation. Celleci peut en effet exister sans la plupart d'entre eux. Il y a .des inflammations sans douleur ; il en est sans chaleur, d'autres sans rougeur; enfin il en existe un grand nombre sans tuméfaction. Quant aux phénomènes généraux, ils sont plus incertains encore, puisqu'ils ne dépendent pas directement de l'organe lésé. Aussi n'est-ce pas sur un seul signe qu'il faut établir son diagnostic , mais sur le concours de plusieurs d'entre eux, sur leur succession, et sur la réunion des causes et des phénomènes fonctionnels.
Quoique présentant un ensemble de caractères communs, les inflammations varient beaucoup suivant leur siège ; non seulement alors elles offrent des signes fonctionnels différents, mais encore des phénomènes locaux divers. Ainsi à la peau, dans le tissu cellulaire, muqueux, séreux , osseux, artériel, veineux, nerveux; dans le parenchyme des organes; 4ans le cerveau, le poumon, le foiô, la rate, etc., les caractères généraux de l'inflammation prennent un aspect particulier que notre but est de faire connaître plus bas.
Les causes qui lui donnent naissance lui impriment aussi d'importantes différences : ainsi, par exemple, on a remarqué (i) quel'inflammation produite par une cause extérieure était presque tou-
(i) M. Chomcl, article Inflammation, Dict. de inéd.
46 DIAGNOSTIC SPÉCIAL Eï DIFFÉRENTIEL.
jours bornée aux parties sur lesquelles avait agi la cause irritante; qu'elle affectait plusieurs tissus à la fois, tandis que l'inflammation par cause interne n'en occupe ordinairement qu'un seul ; elle est en général dépourvue de phénomènes précurseurs, atteint presque sur-le-champ son plus haut degré d'intensité; elle varie elle-même suivant l'espèce de cause extérieure : une brûlure, une contusion, un instrument tranchant, un vésicatoire, ne produisent pas les mêmes phénomènes locaux ; ils n'offrent pas de paroxysmes. La terminaison des phlegmasies par cause externe présente aussi quelques différences, elle est -ordinairement plus prompte que dans les autres, et la délitescence est chez elle la plus favorable de toutes ; on sait qu'il n'en est pas ainsi dans les inflammations par cause interne. Elles ont aussi plus de tendance à produire des adhérences , et ne récidivent qu'autant que l'application delà cause se renouvelle. Un de leurs caractères distinctifs est d'être produites pour ainsi dire à volonté.
Mais ce sont principalement lesphlegmasies par cause interne qui doivent attirer notre attention. Or celles-là mêmes varient encore suivant l'espèce de cause qui les fait naître : elles peuvent être simples , idiopathiques, primitives ou consécutives, symptomatiques , spéciales, spécifiques, etc., et', suivant ces circonstances, présenter des phénomènes divers.
DE l'inflammation EN GÉNÉRAL. 4 7
Ce n'est pas seulement sous le rapport de leur siège et de leurs causes que les inflammations diffèrent; elles peuvent être plus ou moins aiguës, plus ou moins rapides dans leur marche, durer plus ou moins long -temps ; enfin leur intensité et surtout leurs périodes apportent dans leurs phénomènes locaux et généraux des différences nombreuses et remarquables.
L'inflammation simple, qu'on peut encore appeler primitive, idîopathique , est celle qui se développe sur l'organ^ même où la cause déterminante paraît avoir agi. Celte espèce d'inflammation n'est liée à aucune autre. Une inflammation spécifique ne saurait être selon nous considérée comme idiopathique,parcequ'elle emporte avec elle l'idée d'une combinaison. Il existe là , comme nous le dirons, autre chose que l'inflammation.
L'inflammation consécutive est celle qui est liée avec une autre maladie dont elle paraît dépendre. Ainsi dans une maladie organique de l'estomac il peut survenir une inflammation consécutive du péritoine ou des intestins.
Dans les maladies du cœur la présence mécanique du sang dans le poumon et les diverses membranes muqueuses finit par déterminer de yéritables inflammations , qu'on peut regarder comme consécutives.
Nous donnons le nom de phlcgmasies spéciales à celles qui se présentent constamment avec des
48 DIAGNOSTIC SPÉCIAt IT DlPFiRENTlEL.
phénomènes qui leur sont propres, et qui ne sont ni épidémiques , ni contagieuses , enfin qui ne paraissent pas produites par une cause spécifique. Le zona, par exemple, est une inflammation spéciale ; son siége et ses caractères constants l'attestent , et il n'est nullement contagieux.
Bien que l'épithète de spécifique ait été blâmée par des auteurs très estimables , nous la conserverons cependant, parcequ'elle nous paraît désigner très bien les phlegmasies qui se présentent avec un caractère particulier, et dues à. une cause qui les détermine toujours, à une cause 'spécifique, en un mot, telles que la variole , la vaccine, etc.
L'inflammation simple par cause interne présente des signes fonctionnels, locaux et généraux, et des phénomènes organiques que nous allons exposer en peu de mots.
Une chose bien digne d'attention ce sont les phénomènes^précurseurs qui se manifestent, dans le plus grand nombre des cas , avant l'apparition de la phlegmasie. De quoi dépendent ces phénomènes précurseurs ?
L'individu qui doit avoir une phlegmasie, même unephlegmasie delapeau, éprouve un malaise général, des lassitudes spontanées , des douleurs dans les membres, delà somnolence ou de l'insomnie, quelquefois de la céphalalgie, de la tristesse, de l'ennui, une sensation insolite de froid ou de chaud; de l'inappétence, de l'empâtement, de l'amertume
DE l'inflammation EN GÉNÉRAL. 49
de la bouche , enfin un trouble sensible dans tout l'organisme. De quoi dépendent ces phénomènes ? On a dit, nous le savons, qu'ils étaient l'effet de la gastrite ; mais rien ne le prouve; et nous avons répondu que nous ne le croirions que lorsque nous l'aurions vu , comme on doit le faire dans un art comme le nôtre, où l'on ne peut avoir trop de certitude. On nous a répliqué qu'on avait vu ctXte gastrite ; que des individus étant morts dans le prodrome d'une phlegmasie de la peau , on avait trouvé leur estomac enflammé. Mais en y pensant bien, on reconnaît bientôt tout ce que cette assertion a de douteux, pour ne rien dire de plus. D'abord on ne meurt pas dans le prodrome d'une maladie de la peau, et je suppose qu'un accident ait terminé les jours d'un individu qui présentât les phénomènes précurseurs d'une telle maladie, comment avez-vous su qu'il devait avoir une maladie qu'il n'avait pas encore ? qui vous assure qu'il dût avoir une phlegmasie de la peau, et qu'il ne devait pas n'avoir qu'une simple gastrite?... Et c'est par de telles affirmations qu'on entraîne la croyance et l'enthousiasme des jeunes gens! Efforçons -nous de marcher avec plus de franchise et de bonne foi.
Il est vraisemblable que les phénomènes précurseurs tiennent à l'action de la cause sur un système général, c'est-à-dire sur la circulation ou l'innervation , et principalement sur les fluides, qui sont les principaux agents de ces
5o DIAGNOSTIC SPÉCIAL ET DIFFÉRENTlEt.
fonctions. Nous reviendrons sur ce point capital.
Après un temps plus ou moins long de cette période d'incubation, le malade éprouve ordinairement un frisson d'une violence et d'une durée variables. Bientôt un point douloureux se fait sentir. Si l'inflammation est extérieure, on remarque de la rougeur, de la chaleur, enfin de la tuméfaction. On pense bien que ces phénomènes ne peuvent guère s'emparer d'un organe sans que cet organe ne soit gêné dans ses fonctions , et que ce désordre fonctionnel doit varier suivant l'espèce d'organe affecté. On conçoit aussi sans peine que les organes qui auront avec celui qui est malade une connexion plus intime seront les premiers à participer au trouble survenu ; enfin, suivant l'intensité de la phlegmasie et l'importance de l'organe malade , toute l'économie participera à cet état de souffrance , et manifestera cette participation par le désordre général des actes organiques.
C'est à la diversité des caractères de ce petit nombre de phénomènes que nous devons la distinction des différentes inflammations; en effet, la douleur est loin d'être la même dans toutes , elle est même infiniment variable; il en est de même de la rougeur, qui peut ofî'rir toutes les nuances , de la chaleur et de la tuméfaction.
Le premier de ces phénomènes, la douleur, peut ne pas exister; elle est cependant celui de tous qui manque le plus rarement ; mais , ainsi
DE l'inflammation EN GÉNÉRAI. 5l
que nous l'avons vu (i), elle se présente sous une multitude d'apparences. Tantôt à peine sensible , une pression assez forte est nécessaire pour en donner la conscience au malade, tantôt d'une violence, telle , qu'elle est intolérable et peut occasioner la mort. L'inflammation occupe-t-elle la peau, elle peut déterminer une sensation d'ardeur, d'âcreté, de démangeaison, d'élancements; sur les membranes séreuses, à la plèvre , elle produit une douleur poignante ; au péritoine, une douleur vive et tellement superficielle que le moindre attouchement est insupportable. Des pulsations, des battements, un poids incommode, etc., caractérisent d'autres pblegmasies ou quelques unes de leurs terminaisons. La douleur ne se manifeste souvent que par l'expression de la face. Il ^st une multitude de circonstances que nous avons déjà signalées qui peuvent rendre nul le sentiment de la douleur , ou nulle son expression. Tous les cas qui entraînent le carus , lé délire , l'âge très avancé ou la première enfance, sont de ce nombje.
La couleur rouge des organes enflammés offre presque autant de variétés que leur perversion de sensibilité. Elle est ordinairement d'une teinte rosée , assez uniforme ; mais elle est quelquefois si légère qu'elle est à peine appréciable , et que dans quelques circonstances elle peut facilement
(i) Voyez tome I*', pages 179 et 544*
5 a DIAGNOSTIC SPÉCIAL ET DIFFÉRENTIEL.
être révoquée en cloute par les personnes qui ne veulent pas la reconnaître. La rougeur peut être portée jusqu'à une nuance violette, noirâtre, et présenter tous les degrés intermédiaires. Elle diffère dans tous les organes ; elle est plus intense dans les membranes muqueuses et dans quelques parenchymes que dans toutes les autres parties. Les membranes séreuses sont celles où elle offre le moins d'intensité. On ne peut guère bien juger ce phénomène inflammatoire que lorsqu'il a son siège à la peau ou sur les membranes muqueuses de la bouche et du commencement du pharynx. Lorsque la maladie occupe quelque viscère intérieur, ce n'est qu'à l'ouverture du corps qu'on peut apprécier la rougeur. Mais alors d'autres difficultés se présentent, cette rougeur n'a-t-elle pas diminué, n'a-t-elle pas augmenté depuis la mort? L'observation démontre que l'un et l'autre peut avoir lieu. Ce que l'on remarque à la peap dans le cas d'érysipèle rend très probable la diminution et peutêtre la disparition complète de la rougeur après la mort : on sait en effet qu'il existe une différence extrême entre la rougeur qui existe pendant la vie et celle qui reste après la mort ; c'est à peine si l'on peut reconnaître les traces de la maladie. Nous n'ignorons pas que nous prêtons ici des armes aux partisans exclusifs de l'irritation, qui ne manqueront pas de dire que , puisque la rçugeur peut disparaître après la mort , on ne doit
DE l'inflammation EN GÉNÉRAL. 55
pas rejeter l'existence de l'inflammation d'un organe sur l'absence de .la rougeur : mais peu nous împortentles conséquences forcées qu'on en voudra déduire ; notre devoir est d'exposer la vérité tout entière.
Il est inutile d'ajouter que l'étendue , la circonscription de la rougeur sont très variables , et qu'elle n'est pas la même dans toutes les circonstances d'une même inflammation. Nous allons y revenir en parlant des périodes , etc.
Long-temps on a discuté pour savoir si la partie enflammée augmentait réellement de température ou si ce n'était qu'une sensation de la part du malade. Il est bien évident aujourd'hui que cette augmentation est mie chose réelle, bien que dans quelques circonstances elle ne soit que le résultat d'une sensation illusoire. Cette chaleur varie aussi beaucoup suivant l'organe qu'elle occupe: elle est très légère ou très intense, âcre, mordicante, sensible au toucher ou insensible. Il n'est pas rare de rencontrer une augmentation de température sur les parties qui correspondent à un organe enflammé. Nous regardons cet effet comme purement physique. Il est le résultat de la propagation du calorique de proche en proche, et non celui d'une prétendue sympathie. Cette explication est plus nécessaire qu'on ne pourrait penser, dans l'état actuel de la science , puisqu'il peut eu découler des indications thérapeutiques particulières.
C'est principalement à la peau que la chaleur infl anima tolre se fait le plus vivement sentir, ensuite aux membranes muqueuses, puis aux parenchymes, où quelquefois elle est cependant presque nulle.
L'irritation déterminant l'afflux des liquides sur la partie qu'elle occupe, il est facile de concevoir que cette partie doit devenir le siège d'un engorgement, d'une tuméfaction, et cela d'une manière d'autant plus marquée que l'organe malade sera par sa nature plus susceptible de se laisser pénétrer par les fluides. Ce phénomène inflammatoire est donc plus ou moins prononcé suivant les tissus affectés, et suivant aussi l'intensité de l'inflammation. Plus les tissus sont lâches et perméables, et plus le gonflement peut être considérable. Certains organes parenchymateux prennent un tel accroissement qu'ils semblent ne pouvoir plus être contenus dans leurs enveloppes, et lorsqu 'après la rûort on vient à les briser, ils font irruption au dehors; on dirait qu'ils sont hypertrophiés. Le tissu cellulaire est celui de tous qui acquiert un développement plus considérable ; certaines glandes, les amygdales, par exemple, se gonflent aussi beaucoup ; les membranes muqueuses s'épaississent sensiblement , etc. Si l'épaississement des membranes séreuses a lieu, il ne peut être très marqué ; il a été nié par plusieurs auteurs. Ainsi que la rougeur, la tuméfaction n'est guère sensible
DE l'inflammation EN GÉNÉRAL. 55
pendant la vie que sur la peau, et sur les orifices d'^- conduits naturels : cependant il n'est pas rare d'nvoir la conscience de tumeurs inflammatoires -léveloppées dans les organes abdominaux; et la percussion , en nous signalant l'hépatisation du poumon, peut nous faire reconnaître en même temps son augmentation de volume.
Avant de passer aux autres symptômes de l'inflammation, nous devons dire quelles modifications ceux-ci éprouvent pendant les diverses périodes de cette maladie. Dans le début ils sont en général peu prononcés, à moins cependant qu'ils ne dépendent d'une cause externe qui les porte tout de suite à leur plus haut degré d'intensité. Peu à peu ils prennent de l'accroissement , arrivent au bout d'un certain temps au terme de leur développement, et enfin décroissent, disparaissent, en déterminant des modifications dont nous allons parler bientôt.
Dans les premiers jours la rougeur est 'à peine visible , elle est aussi très peu étendue ; petit à petit elle devient plus prononcée, en même temps qu'elle gagne les parties voisines. Elle est ordinairement plus intense dans le lieu où elle a pris naissance, c'est en général vers son centre; elle s'affaiblit graduellement sur ses bords.
La douleur suit la même progression : elle est quelquefois à peine sensible dans l'origine d'une inflammation, et lorsque celle-ci est extrêmement
56 DIAGNOSTIC SPÉCIAL ET DIFrÉRENTIEE/
violente, il peut .arriver que le malade cesse de la percevoir ; la chaleur, qui est d'abord à peine augmentée, devient de jour en jour plus incommode, plus insupportable ; enfin le gonflement qui accompagne les phénomènes précédents suit une marche analogue.
Toutes les inflammations ne parcourent pas leurs diverses phases dans le même laps de temps. La même inflammation se développe souvent avec une vitesse difî'érente. On peut cependant dire d'une manière générale qu'une phlegmasie aiguë croîti' arement encore passé le troisième septennaire, tandis qu'il est rare qu'elle ait cessé d'augmenter vers le troisième jour.
11 arrive quelquefois que, parvenus à un certain degré, les phénomènes locaux que nous avons examinés jusqu'ici diminuent légèrement, s'arrêtent, se prolongent , se perpétuent indéfiniment; Ils passent à l'état chronique, état caractérisé par une moindre intensité des phénomènes morbides, par leur marche stationnaire , et leur durée pour ainsi dire illimitée. ^
Lorsqu'une inflammation frappe un organe, elle ne produit pas seulement les symptômes que nous venons d'exposer: Fun de ses effets les plus constants est de gêner, de troubler , d'intervertir, de suspendre même de diverses manières les actes de cet organe. Il résulte de là une multitude d'expressions fonctionnelles propres à chacune de
DE l'inflammation EN GÉNÉRAL. 67
nos parties , et d'où découlent les signes les plus précieux pour les distinguer les unes des autres , signes que nous exposerons bientôt avec quelques détails. Si l'inflammation affecte un organe exhalant, comme la peau, les membranes muqueuses, séreuses, un organe sécrétoire , l'exhalation , la sécrétion se trouvent d'abord diminuées, arrêtées ; de là la sécheresse des membranes et la suspension des sécrétions dans la première période d'une phlegmasie; phénomène général de la plus haute importance, dont l'observation nous avait conduit à révoquer en doute la certitude de l'égophonie comme signe d'un épanchement pleurétique. Après quelques jours l'exhalation ou la sécrétion reparaissent, mais avec des modifications variées dans la nature des fluides manifestement altérés. Le mucus devient abondant et clair; puis opaque, puriforme, redevient clair et reprend peu à peu ses quahtés physiologiques. La sérosité est d'abord plus abondante, elle devient puriforme, troiAle, purulente, floconneuse, etc. C'est ainsi que l'inflammation suspend et trouble l'action des organes qu'elle affecte. * •
Mais elle ne borne pas ses effets à l'altération immédiate de la fonction à laquelle préside l'organe malade: elle fait naître, suivant sa violence, son siège, sa période, etc. , des phénomènes généraux , c'est-à-dire qu'elle trouble à divers degrés les actions des organes éloignés ; ces troubles sont
58 DIAGNOSTIC SPÉCIAL ET DlFFÉRENTlEt.
consécutifs , sympathiques , etc. Ils sont excités par le Yoisinage de l'organe, ou par une influence évidente exercée par lui sur un organe plus éloigné. Plus l'inflammation est vive, plus l'organe malade est important, plus il est sensible, et plus aussi sont intenses les phénomènes généraux.
La face est rouge et animéé, les yeux brillants, les lèvres colorées et sèches ; la peau est chaude , quelquefois brûlante ; la langue aride, rouge, principalement sur ses bords ; la soif vive, ardente, inextinguible; l'appétit est nul, les selles sont rares ; les urines sont rouges, peu abondantes ; le pouls est fort , dur, fréquent ; les veines sont gonflées ; la respiration est accélérée, gênée ; il existe de la céphalalgie; l'insomnie, une agitation extrême tourmentent le malade. Tels sont les symptômes généraux' qui accompagnent les phlegmasies ; qui naissent , croissent et disparaissent avec elles; qui augmentent d'intensité, non seulement auif diverses périodes de la maladie , mais aussi à différentes heures de la journée, ce qui constitue l'accès, le paroxysme.
Le type des phlegmasies est continu dans la très grande majorité des cas ; cependant il est impossible de ne pas admettre des phlegmasies entièrement intermittentes. Je ne vois pas pourquoi l'on refuserait d'admettre des inflammations présentant ce caractère, lorsque nous voj^ons des maladies organiques affectant la même marche.
DE l'inflammation EN GÉNÉRAL. 69
L'inflammation , parvenue à son plus haut degré , ne peut rester à ce même degré ; elle tend à disparaître, ce qui s'opère de plusieurs manières. Pierre Franck reconnaît que l'inflammation peut se terminer par résolution , par suppuration , par induration, par gangrène, par épancliement , par desquamation ; on a ajouté à ces modes divers la délitescence, la métastase, l'ulcération. Je ne vois pas à quel mode de terminaison on doit rapporter la formation d'une fausse membrane, l'adhérence que certaines membranes contractent par leurs faces correspondantes , etc.
Quoi qu'il en soit , lorsqu'une inflammation est arrivée à son plus haut degré d'intensité , on la voit s'arrêter, diminuer graduellement et d'une manière insensible, disparaître ainsi complètement, de sorte qu'il n'en reste plus aucune trace. La douleur , la rougeur, la chaleur et latuméfaction suivent une marche décroissante , perdent -de jour en jour de leur intensité et finissent par se dissiper entièrement. En même temps les phénomènes fonctionnels locaux et généraux se rapprochent du type naturel , qu'ils reprennent au bout d'un temps indéterminé : telle est la résolution , sans contredit , la plus heureuse de toutes les terminaisons. On a remarqué qu'elle était souvent précédée, accompagnée ou suivie d'évacuations plus abondantes que dans l'état naturel, et même que dans le cours de la maladie ; que ces évacuations
DO DIAGNOSTIC SPiciAL ET DIFFÉRENTIËt.'
avaient ]icLi par les urines, par les selles, par les sueurs, les crachais, etc.; que ces matières présentaient même souvent des caractères particuliers , ce qui les a fait considérer comme des phénomènes critiques. Nous curons occasion de nous en occuper plus tard. ÎNous pouvons dire dès à présent que ces phénomènes sont loin d'être constants, et qu'on a beaucoup exagéré leur importance.
Lorsque la disparition de l'inflammation est brusque et rapide, c'est la délitescence. Après un traitement très actif, dès le principe de la maladie , cette terminaison peut bien avoir lieu ; mais elle doit faire craindre , en général , qu'un organe plus éloigné n'ait été frappé d'irritation , et n'ait ainsi déplacé la première. On voit en effet des maladies graves succéder à cette disparition subite d'une inflammation.
Lorsque le déplacement est réellement opéré, c'est la métastase. Sous le règne de l'humorisme on a fait jouer un grand rôle aux métastases ; l'humeur morbifique se portait d'un organe à un autre , soit par la voie de la circulation , soit par tout autre moyen. Le sang , le lait , la bile , etc. , etc. , pouvaient ainsi voyager avec une extrême facilité, et produire dans les viscères et dans l'organisme entier les ravages les plus multipliés. Une observation plus saine , dirigée par une raison plus sévère, plus épurée , a fait justice de toutes ces rêveries.
DE l'iNFLA-MMATION EN GÉNÉRAL. 6l
Il est cependant des faits incontestables qui prouvent que les maladies peuvent en quelque sorte quitter un organe pour se porter sur un autre ; soit qu'une cause irritante ait agi préalablement sur l'organe offensé le dernier, soit qu'une action répercussive ait été exercée sur la partie affectée la première. Dans l'un et l'autre cas les phénomènes locaux primitifs disparaissent, et de nouveaux se manifestent dans une région éloignée, auparavant saine. J'ai vu dans ce genre' des faits très remarquables. Ce n'est pas ici le lieu de discuter si les fluid es se transportent d'un lieu dans un autre avec tous leurs caractères; si le sang, la bile, le lait, le pus, peuvent clieminer dans l'économie et se porter sur quelque organe. Ce n'est pas non plus le moment de disculer si le déplacement de la goutte, du rhumatisme, d'une dartre, ou de toute autre maladie spéciale ou spécifique, s'opère par la rétrocession de la cause matérielle de ces affections ; nous reviendrons sans doute plus tard sur ces questions : ce qui est bien certain , c'est qu'on voit des phénomènes locaux inflammatoires disparaître subitement , et être immédiatement suivis d'accidents qui n'existaient pas avant cette disparition; c'est tout ce qu'il faut pour l'instant. Ce phénomène s'appelle métastase. Il est rare qu'elle soit avantageuse.
Une terminaison très f.équente de l'inflammation, c'est la suppuration. La manière dont elle a
lieu est loin d'être la même à la peau,- sur les membranes muqueuses , séreuses, dans le tissu cellulaire, les organes parenchymateux , etc. Dans toutes ces parties elle s'effectue d'après un mode particulier. La plupart des organes sont susceptibles de suppuration ; il en est pourtant chez lesquels cette terminaison de l'inflammation a plus facilement et plus souvent lieu que chez d'autres. Il est rare que le foie, la rate , les reins, les muscles, entrent en suppuration ; l'épiderme et ses productions ne suppurent jamais; les tendons , les ligaments, etc. , paraissent dans le même cas.
La suppuration ne présente pas constamment les mêmes phénomènes , et cela peut-il être autrement, puisque l'organisation des parties n'est pas la même ? A la peau , l'épiderme se soulève , une sérosité limpide se laisse d'abord apercevoir à travers cette membrane ; bientôt cette liqueur transparente se trouble, devient opaque, blanche, jaunâtre, brune, se dessèche et tombe. D'autres fois, lorsque le chorion est à nu , le pus se forme et s'exhale à la surface excoriée par un mécanisme inexplicable.
Il est probable qu'il se passe quelque chose d'analogue sur les surfaces muqueuses. La membrane d'abord sèche, laisse plus tard s'écouler une mucosité limpide , abondante , puis trouble , opaque blanche, jaune , verdâtre , épaisse, purulente, bientôt de nouveau transparente.
DE l'iNFtàMMATION EN GÉNÉRAL. 63
Les surfaces séreuses laissent exhaler aussi ume espèce de pus , mais toujours mêlé avec une certaine quantité de sérosité : il n'a jamais l'apparence du pus véritable.
La suppuration du tissu cellulaire s'opère d'urne autre manière. Le pus se rassemble en foyer plus ou moins considérable , suivant l'étendue et l'intensité de l'inflammation. Ce pus tend ordinairement à se faire jour au dehors ; il parvient , de proche en proche , jusqu'à la peau , qui s'amincit, s'ouvre , et le laisse échapper à l'extérieur. D'autres fois ce liquide se fait un passage dans les intestins , dans les voies aériennes , ou dans les cavités séreuses , et cela après avoir cheminé plus ou moins long-temps dans le tissu cellulaire sain| II vient aussi par cette voie apparaître dans certaines régions déclives du corps, bien loin de l'endroit où il s'est formé. Enfin il peut être résorbé dans le lieu où il est sécrété, après y avoir séjourné plus ou moins long-temps.
Les organes parenchymateux* ont encore un autre mode de suppuration. Il est rare que le pus se rassemble en foyer : cela n'a guère lieu que lorsque la cause excitante de l'inflammation a directement agi sur l'organe malade ; ou bien lorsque rinflammati(Th porte un caractère particulier tel que celui qui résulte de la fonte tuberculeuse. Dans les autres cas , le pus se trouve mêlé intimement avec le parenchyme propre de l'organe ; il
64 DIAGNOSTIC SPÉCIAL ET DlFFÉREKTlEt.
est alors confondu avec la substance organique, qu'il pénètre dans une étendue plus ou moins considérable. Telle est au moins la manière dont le poumon suppure: c'est, comme nous le verrons, l'hépatîsation grise de ce viscère.
Les. signes qui précèdent et annoncent la suppuration sont assez équivoques. On juge qu'elle aura lieu lorsque * l'inflammation est très intense , qu'elle paraît ne pas devoir se terminer par résolution, quelque moyen que l'on emploie; lorsque la cause qui a déterminé l'inflammation a agi profondément, violemment; et lorsque la constitution du malade le dispose à cette terminaison.
Lorsque le mouvement fébrile diminue, ainsi que la douleur ; lorsque celle-ci prend un caractère pulsatif ; lorsque la tumeur augmente et se ramollit ; lorsque la rougeur se circonscrit-, etc. , on juge que la suppuration commence. On juge que la suppuration est effectuée, si le malade éprouve des frissons irrégulieîs, entremêlés de bouffées de chaleur ; si ses Joues sont colorées d'une rougeur circonscrite ; s'il ressent une chaleur sèche et brûlante, principalement dans la paume des mains; une soif vive, du dévoiement, une sueur abondante dans certains moments, et surtout vers la région que la phlegmasie occupe ; si le pouls est petit et fréquent, enfln si l'inflltration se manifeste aux extrémités inférieures. En outre la fluctuation de-
DE l'iNFLAMSIATION EN GÉNÉRAt. 65
•vient plus éyidente , la douleur locale est gravative, etc. Mais il faut avouer que ces signes ne sont que probables lorsque l'inilammalion affecte un organe situé profondément; les signes locaux venant alors à manquer, le jugement que l'on porte perd beaucoup de sa certitude.
Des exemples nombreux et incontestables prouvent que les organesfrappés d'inflammation peuvent passer à l'induration, c'est-à-dire devenir durs, co;isislants. La chaleur et la sensibilité s'éteignent dans l'organe endurci ; la tuméfaction diminue ainsi que la rougeur , et parvenus à un certain degré ces phénomènes restent stationnaires. Il faut bien se garder de confondre la simple induration avec la dégénérescence squirrheuse : celle - ci n'a lieu que jors.que l'individu porte avec lui une disposition particuhère; elle altère tellement le tissu des organes qu'il devient entièrement méconnaissable , tandis qu'on peut toujours le reconnaître dans la, simple induration.
L'épanchement de sérosité est aussi une terminaison de l'inflammation des membranes séreuses, et quelquefois de celle des organes contigus ou. plus ou moins éloignés. Nous croyons aussi que l'infiltration et l'épanchement de sérosité peut avoir lieu sans inflammation préalable ; mais nous croyons que ce phénomène morbide est constamment consécutif à l'altération d'un organe. »
L'exfoliation de.l'épiderme, sa desquamation, II. 5
66 DIASNOSTIC SPÉCIAL ET DIPP^RENTIEE.
a été regardée comme un mode de terminaison des phlegmasies ; mais c'est ici un phénomène purement local, qui n'appartient qu'aux phlegmasies de la peau , de même que le précédent n'est guère propre qu'aux phlegmasies des membranes séreuses , ce qui fait sans doute qu'on les passe ordinairement sous silence dans l'histoire générale de l'inflammation.
La production d'une fausse membrane blanche, grise, plus ou moins consistante, plus ou moins adhérente à lasur face libre des membranes séreuses et muqueuses , doit être aussi mentionnée dans les terminaisons des phlegmasies ; et l'on ne doit pas omettre non plus les adhérences médiates au mb3''en de tissus ligamenteux accidentels plus ou moins denses , et les adhérences immédiates que des membranes contiguës contractent entre elles. Ge mode de terminaison de l'inflammation a sou- Tent lieu pour les membranes séreuses et pour les organes où il s'est opéré quelque division.
La gangrène est une terminaison des plus graves, et qui par cela même a dû fixer l'attention des médecins ; mais il est indubitable que les anciens ont beaucoup exagéré le nombre des cas où ils prétendent avoir observé ce phénomène morbide.
Comme ceux de la suppuration, les phénomènes qui ifidiquent la terminaison par gangrène sont obscurs lorsque l'organe malade est profondé-
DE l'inflammation EN GÉNÉRAL. 6"^
ment situé et dérobé à l'application des sens. Lorsque la partie malade est extérieure on observe que la couleur vermeille de la peau devient rouge foncée, livide et même noire; que des raies bleuâtres sillonnent la peau et suivent le trajet des vaisseaux ; qu'il s'élève des vésicules brunes et remplies d'une sérosité noirâtre , sanguinolente ; que l'épiderme se détache avec facilité et laisse apercevoir des plaques ardoisées ou d'un gris cendré; enfin que la partie se refroidit , qu'elle conserve l'impression du doigt qui la presse , qu'elle exhale une odeur fétide ; de plus la douleur locale a cessé subitement ainsi que la chaleur brûlante , et souvent il se manifeste un emphysème spontané* La chaleur générale est tombée , le pouls est petit et misérable , l'haleine froide et souvent fétide ; le malade éprouve de fréquentes syncopes , les traits de sa physionomie sont profondément altérés. Mais ces signes généraux , les seuls qui puissent faire soupçonner la gangrène intérieure , sont communs à la plupart des agonies, et sont par conséquent fort équivoques.
Quant aux ulcérations qu'on observe à la suite des inflammations , nous ne croyons pas qu'elles succèdent aux phlegmasies simples ; elles sont presque toujours occasionées ou entretenues par une cause particulière.
Tels sont les phénomènes qui caractérisent l'inflammation simple, considérée d'une manière
6S DIAGNOSTIC SPECIAL ET DIFFERENTrEt.
générale. Mais ce tableau serait incomplet si nous ne jetions un coup d'œil rapide sur les altérations organiques que cette maladie laisse après elle.
Ces altérations sont très nombreuses et très variées , à tel point qu'on leur a attribué toutes les dégénérescences organiques qu'on rencontre après la mort. Mais cette assertion est évidemment exagérée, et à supposer, ce qui est encore très douteux, que l'inflammation fût capable de produire toutes ces altérations,, il ne s'ensuivrait pas qu'on pût retourner la proposition , et prétendre que ces altérations sont toujours le résultat de la phlegmasie. Ainsi que nous l'avons dit ailleurs, de ce qu'un phénomène est produit vingt , trente fois , cent fois par une certaine cause, il n'est pas philosophique d'admettre que ce même phénomène ne puisse pas être produit par une autre cause. Ainsi de ce que telle altération organique est souvent le résultat d'un travail inflammatoire , il n'est pas raisonnable d'admettre qu'il est toujours l'effet de ce travail, et qu'il ne saurait être produit par une autre action morbide. L'inflammation elle-même souvent produite par un agent physique peut être déterminée par un ou plusieurs autres. L'extrême froid, comme l'extrême "chaud, lui donnent également naissance ; un sinapisme , un vésicant, une friction , une percussion , l'action violente d'un organe , etc. , etc. , peuvent également la détermi-
DE l'inflammation EN GÉNÉRAL. 69"
ner. Ainsi j'accorde pour un moment que la plupart des altérations pathologiques puissent être produites par l'inflammation ; gardez - vous de conclure que ces mêmes altérations soient toujours l'effet de l'inflammation.
Les traces les plus constantes de l'inflammation" sont la rougeur et le gonflement, les seuls des quatre phénomènes locaux caractéristiques de l'inflammation qui persistent après la mort. On trouve d'ailleurs d'autres lésions de tissus moins fréquentes dont nous avons parlé dans ce tableau de l'inflammation.
Lorsqu'on rencontre dans un organe de la rougeur et du gonflement , il est difîicile de ne pas admettre qu'il a été le siège d'une inflammation : nous croyons cependant qu'on peut les rencontrer sans qu'il ait existé d'inflammation préalable. Nous avons déjà parlé de la congestion local , qu'il ne fallait pas confondre avec la phlegmasie ; nous y ajouterons quelques hypertrophies , qui présentent l'augmentation de volume et la rougeur de l'organe , sans que pour cela on soit en droit de conclure qu'il a existé pendant la vie un travail ^inflammatoire.
Quoi qu'il en soit, on doit reconnaîtra en général qu'il a existé une phlegmasie là où ces vestiges se rencontrent. Il peut arriver même qu'ils aient presque complètement disparu , sans que pour cela on soit en droit de nier l'existence de l'inflammation.
Les personnes qui ne reconnaissent qu'une seule maladie, ont tiré le plus grand parti des faits précédents pour appuyer leur système. Ces faits leur sont effectivement très avantageux. Il est très facile à leur appui de prouver que toujours il y a eu une inflammation. Nous avons vu que ces phénomènes locaux pouvaient ne pas exister, qu'il y avait des phlegmasies latentes; nous avons vu que les traces de l'inflammation disparaissaient, ou du moins diminuaient beaucoup après la mort; nous avons vu qu'il pouvait y avoir des altérations organiques analogues à celles que produit l'inflammation , et qui n'étaient pas dues à cette maladie : toutes ces propositions sont exactes ; dès lors il a été facile de démontrer que tous les cas pathologiques étaient des phlegmasies. Et d'abord, il y a phlegmasie quoique vous n'observiez aucun phénomène morbide fonctionnel , puisque de votre propre aveu il existe des phlegmasies latentes : donc il n'est pas nécessaire qu'il existe des symptômes pour que l'inflammation existe. En second lieu , il n'est pas plus nécessaire qu'il existe des traces anatomiques de l'inflammation, puisqu'il est des cas où ces traces ne sont pas sensibles: donc il peut y avoir inflammation là où il n'en reste aucune trace. En troisième lieu, il peut y avoir inflammation sans phénomènes fonctionnels et locaux, puisque ni les uns ni les autres ne sont nécessaires à l'existence de la phlcgmasie. Enfin, l'inflammation pouvant développer
DE l'inflammation EN GÉNÉRAL. 7ÎI
toutes les altérations organiques, on doit admettre que toutes ces altérations sont le résultat de l'inflammation. Tels sont les raisonnements captieux à l'aide desquels on entraîne la croyance des jeunes élèves.
Nous ne chercherons pas à combattre ces raisonnements , le seul bon sens et la seule bonne foi suffisent pour les réduire à leur juste valeur. Voici ce que nous croyons être la Térité.
Lorsque pendant la YÎe on a observé des phénomènes fonctionnels évidemment inflammatoires, et qu'on n'en trouve aucune trace après la mort, on peut croire qu'il existait une inflammation dont les traces ont disparu; mais il est plus sage de douter.
Lorsque pendant la vie nul signe de phlegmasie ne s'est manifesté; et qu'après la mort on trouve des altérations organiques ordinairement produites par l'inflammation , on peut croire qu'il a existé une inflammation; mais il est plus sage de douter.
Lorsqu'on ne trouve ni traces après la mort, ni signes pendant la vie, on peut nier qu'il y ait eu inflammation , 'du moins rien ne le prouve.
Lorsqu'on a observé des signes d'inflammation pendant la vie, et qu'on trouve des traces évidentes après la mort, on doit avoir la certitude qu'il y avait inflammation.
Les traces que l'inflammation laisse après elle ne sont pas les mêmes dans tous les organes. Pour
bien les apprécier, il faut non seulement bien connaître l'état -sain des organes selon les âges , les sexes, les constitutions, les habitudes, etc. ; mais connaître aussi les changements qu'ils éprouTcnt dans une multitude de circonstances physiologiques, et aussi par l'influence des maladies d'organes éloignés. M. Billard a résolu ce problème de la manière la plus satisfaisante pour les intestins, et nous recommandons la lecture de son livre. Il est fort à désirer pour la science que ce jeune médecin fasse un travail semblable pour tous les organes (Jfr l'économie animale.
L'aspect de la peau qui a été enflammée , lorsque l'inflammation ne s'est pas terminée par suppuration, est à peu près le même que dau; l'état sain. Le gonflement et la rougeur sont tellement diminués, qu'il est presque impossible de distinguer le lieu qu'ils occupaient pendant la vie; il n'y a qu'une comparaison attentive avec une partie saine qui puisse faire reconnaître quelque différence. Alors on s'aperçoit que la peau est plus livide , plus épaisse, plus mollasse, qu'elle se déchire plus facilement que dans l'état sain ; elle paraît aussi pénétrée de petits vaisseaux injectés- de sang noir. Lorsque Térysipèle a occupé la face, il est souvent bien difficile de le reconnaître après la mort, parcequ'on manque de point de comparaison; et une personne qui n'aurait pas vu le malade ne s'apercevrait nullement de l'altération organique.
DE l'inflammation EN GÉNÉRAL. 73
Lorsque l'inflammation s'est terminée par suppuration , lorsqu'elle a attaque plus profondément le tissu de la peau , on remarque des excoriations, des phlyctènes ; la peau est rouge , brune , irrégulière, inégale, couverte d'une couche albumineuse et flbrineuse. Lorsque l'inflammation s'est cicatrisée, on observe des rides, des plis, ou bien une surface plus lisse, plus blanche, plus polie que dans l'état naturel, elle est alors aussi- beaucoup plus dense.
Des changements analogues s'observent sur les membranes muqueuses; elles perdent de leur rougeur et de leur gonflement bien moins que la peau: La rougeur est plus ou moins vive, plus ou moins étendue, diffuse, de formes très. variables , et que des auteurs minutieux se sont complu à décrire. Ces détails surabondants ne font pas avancer la science.
La couleur rouge peut être le résultat d'une simple injection, alors on distingue ordinairement le trajet des petits vaisseaux. On produit aussi quelquefois artiflciellement sur la membrane muqueuse de l'estomac une rougeur qui ressemble beaucoup à la rougeur inflammatoire; il suffit pour cela de frotter un peu fortement cette membrane avec le tranchant d'un scalpel. J'ai été plusieurs fois témoin d'une semblable manœuvre.
. Les membranes muqueuses sont fréquemment épaissies, comme boursouflées ; il est impossible
74 DIAGNOSTIC SPÉCIAL ET DIFrÉRENTIEt.
de méconnaître là l 'effet d'un travail inflammatoire. La consistance de ces membranes est quelquefois diminuée, elles sont ramollies, ainsi que le docteur Louis l'a démontré dans son intéressant mémoire sur le ramollissement de la membrane muqueuse gastrique ; elles se détachent avec la plus grande facilité des membranes sous-jacentes, elles se déchirent au moindre effort. Cette altération n'appartient pas d'une manière exclusive à la membrane gastrique ou intestinale, je l'ai observée sur les bronches. Bans quelques cas les membranes s'épaississent et augm entent de consis tance, elles diminuent aussi d'épaisseur; elles s'amincissent, deviennent pellucides, transparentes, et disparaissent quelquefois complètement. Cette disparition des membranes muqueuses s'observe principalement dans le grand cul-de-sac de l'estomac.
Les membranes muqueuses sont encore le siège d'eschares blanches, grisâtres ardoisées, plus ou moins étendues, qui par leur chute donnent souvent lieu à des ulcérations de divers aspects. Les ulcérations qui ne succèdent pas à la chute d'une eschare n'appartiennent pas à l'inflammation simple.
Des fausses membranes couvrent souvent les membranes muqueuses , particulièrement dans les inflammations des voies aériennes, et chez les enfants. Ces concrétions membraniformes ont été observées dans le canal gastro- intestinal. Des
DE l'inflammation EN GÉNÉRAL. ^5
fluides variables par leur couleur, letir consistance, leur abondance, peuvent aussi être regardés comme une sécrétion de nature inflammatoire.
Enfin un phénomène bien remarquable et qui prouve que des altérations profondes, de véritables destructions des membranes muqueuses peuvent guérir, ce sont les cicatrices qu'elles offrent dans certains cas. Un tissu dense, rayonné , ridé, convergeant vers un centre commun, d'un rouge moins vif, plus brillant que le tissu ordinaire, indique suflisamment l'existence préalable d'une destruction organique.
Les membranes séreuses rougissent aussi par l'effet de l'inflammation , mais cette rougeur est bien moins sensible que sur les membranes précédentes ; elle est aussi moins diffuse et ressemble davantage à l'injection simple. Cette rougeur peut paraître communiquée par les organes sous-jacenîs.
La transparence des membranes séreuses est véritablement diminuée,par l'effet même de l'injection.
Cette transparence peut même se perdre complètement dans lesphlegmasies chroniques ; la membrane est alors d'un blanc opalin. Nous savons bien qu'on a nié l'épaississement des membranes séreuses; mai^ si dans beaucoup de cas l'augmentation d'épaisseur est due à la superposition de pseudo-membranes, dans d'autres elle est bien évidemment l'effet du travail inflammatoire sur le tissu séreux lui-même. C'est ce qu'on peut voir
sur le péricarde et sur l'arachnoïde. Cette dernière membrane acquiert parfois une consistance remarquable, au point qu'il est très difficile de la déchirer. Cela n'arrive que lorsque l'inflammation dure depuis long-temps.
Dans le commencement d'une inflammation, la surface séreuse est sèche, plus tard elle laisse suinter de la sérosité trouble, purulente, puis il se forme une pseudo-membrane, laquelle s'organise souvent et s'identifie avec la séreuse ; il peut s'en former plusieurs couches. Elles durcissent, deviennent cartilagineuses, s'ossifient. Le plus ordinairement la surface libre des membranes séreuses contracte des adhérences médiates ou immédiates avec la surface correspondante ; si ces adhérences ligamenteuses se rompent, on trouve des appendices séreux flottants dans la cavité qu'elles tapissent.
Je ne sache pas qu'on ait trouvé de véritable ulcération sur ces membranes, mais on y rencontre assez fréquemment des inégalités, des granulations transparentes, grises, noirâtres, etc. On a aussi observé la gangrène de ces membranes.
L'inflammation laisse des vestiges variés dans les organes parenchymateux , et tellement variés qu'il n'en est aucun qui se ressemble. Il est même plusieurs d'entre eux dont on ignore assez complètement les lésions organiques qu'y détermine l'inflammation : néanmoins lorsque pendant
DE l'inflammation EN GÉNÉRAI,, 77
la vie on a observé des phénomènes phlegmasiques locaux et généraux, et qu'après la mort on trouve de la rougeur, de la tuméfaction, une augmentation ou une diminution de consistance, on a d'assez fortes raisons de croire qu'il a existé une inflammation. La rougeur plus ou moins foncée d'un organe peut être regardée comme le caractère le plus constant d'une inflammation. Quant à son augmentation de volume, renfermés qu'ils sont pour la plupart dans des parois solides peu extensibles, elle est peu apparente, on ne la juge guère que d'après la déformation que la compression détermine sur leur surface ; mais cette augmentation de volume existe indubitablement. Le tissu des organes se ramollit souvent par le travail inflammatoire ; on a voulu expliquer ce phénomène par l'infiltration du pus dans la pulpe des organes, mais nous ne pensons pas que telle soit en effet la cause du ramollissement. Les organes enflammés perdent leur force de cohésion , et se déchirent avec la plus grande facilité. Mais un véritable pus peut être ou réuni en foyer ou disséminé dans le tissu même de l'organe.
La diminution de volume générale ou partielle, l'augmentation de densité, des cicatrices, sont souvent la suite de l'inflammation. Pour ce .qui est d'une multitude de productions accidentelles, elles ne nous paraissent pas le résultat d'une phlegmasie simple, elles doivent tenir à une cause particulière.
L'inflammation peut concourir à les produire, mais seule elle ne suflit pas pour leur donner naissance. Nous reviendrons sur ce point important.
Des lésions organiques analogues à celles que nous venons de décrire se présentent aussi dans les membranes synoviales, dans celles des vaisseaux artériels et veineux, dans le tissu des nerfs, etc. ; enfin dans toutes les pai'ties que l'inflammation peut atteindre, et il en est peu qui puissent s'y soustraire.
Tels sont les principaux phénomènes fonctionnels locaux et généraux, et les caractères organiques les plus remarquables que fournissent les inflammations simples. Ce vaste sujet, dont nous ne présentons ici que les sommités, recevra des développements ultérieurs dans le tableau que nous ferons des maladies en particulier ; mais nous ne pouvions nous étendre davantage sans dépasser les limites d'un ouvrage de la nature de celui-ci. Ce que nous avons dit doit être suffisant pour faire reconnaître l'inflammation partout où elle se trouve, partout où elle a existé , pour faire reconnaître qu'elle n'a point existe , enfin pour la faire distinguer de tout ce qui n'est pas elle.
Mais l'inflammation ne se présente pas toujours avec ce caractère de simplicité , elle est souvent entourée de circonstances bien tranchées qui indiquent chez elle une nature spéciale, particulière et même spécifique.
DE l'inflammation EN GÉNlÉRAt. 79'
Nous appelons j)hlegmasie spéciale celle qui se montrant constamment avec des caractères propres autres que ceux de l'inflammation simple , n'est cependant pas susceptible de se transmettre par l'insertion d'un nrus : le zona et beaucoup de phlegmasies cutanées sont dans ce cas. Nous réservons plus particulièrement l'épithète de spécifiques pour les inflammations susceptibles de se transmettre par contagion. Ce que nous disons en ce moment n'est que pour justifier les deux expressions dont nous venons de nous servir. Nous ajoutons d'ailleurs peu d'importance à ces distinctions , parcequ'il est des maladies qu'on pourrait appeler spécifiques , telles que le cancer , et qui ne se transmettent pas par contagion ; et d'autres dont le caractère contagieux est révoqué en doute. Toutefois le caractère spécifique est surtout manifeste lorsque la maladie peut se transmettre par communication d'un individu à un autre.
Quelques auteurs , des plus recommandables d'ailleurs, ont rejeté le mot de spécifique pour adopter celui de symptomatique. Nous pensons que ces deux expressions ne peuvent se remplacer mutuellement, et jamais, le mot de symptomatique n'aura la même signification que celui de spécifique. Que dans la peste ou le typhus il survienne des bubons ou des pétécliies, sans doute ce seront là des inflammations symptomatiques , parceque ces accidents ne constituent pas le phéno-
80 DIAGNOSTIC SPÉCIAL ET DIFFÉRENTIEt.
mène principal de la maladie ; mais l'éruption variolique ne sera jamais considérée comme un simple symptôme , parceque cette éruption est le principal phénomène de la maladie ; et les variolœ, sine variolis des auteurs scolastiques me paraissent une contradiction puérile.
Nous avons déjà parlé des maladies spécifiques, et nous sommes obligés d'y revenir encore. Les jeunes médecins, qui avaient été séduits par l'entraînante simplicité de la doctrine dite physiologique, se sont la plupart rangés du côté de l'évidence. Cependant ils ne cèdent le terrain qu'avec peine et en combattant toujours. Le plus grand argument dont ils se servent aujourd'hui , c'est qu'on ne voit pas la spécificité d'une, maladie , qu'on ignore sa nature , qu'on ne peut pas s'en rendre compte , et que dans la plupart des cas ces maladies guérissent par le traitement antiphlo-, gislîque simple.
Il est fort aisé de répondre à ces arguments. Et d'abord , depuis quand cxige-t-on , pour admettre l'existence d'une chose , d'en connaître la nature intime ? Prenons tous les agents physiques dont l'existence est le moins contestée, et voyons si on la connaît autrement que par ses effets. Qu'est-ce que la lumière ? est- ce un corps , est-ce une émanation ? Qu'est-ce que l'électricité? La connaît-on autrement que par les attractions , les répulsions, les étincelles, etc. , c'est-à-dire que par les effets
DE l'jNFLAxMMATION EN GÉNÉRAL. 8l
qui .tombent sous les sens? Mais quelle est sa nature ? Qu'est-ce que l'attraclion qui agit en raison directe des masses, inverse du carré des distances? quelle est la nature de cet agent? on l'ignore, et pourtant on en calcule les effets avec une merveilleuse précision. Eh bien ! les effets du vice variolique , vaccin et autres , tombent-ils moins sous les sens que ceux de la lumière , de l'électricité, du calorique , de l'attraction ? non sans doute. Vous prenez au bout d'une lancette une certaine quantité de fluide vaccin; vous développez, en l'insérant sous l'épiderme d'un individu convenablement disposé, c'est-à-dire qui n'a pas été vacciné , et qui n'a pas eu la variole ; vous développez , dis-je , une maladie identique , susceptible de se transmettre de la même manière, et vous exigez de plus qu'on vous fasse voir la spécificité ! Et quels témoignages vous faut-il donc de plus pour vous convaincre de son existence? ÎN'est-ce pas assez des signes positifs qui accablent vos sens ?
Mais, dites-vous, à quoi sert d'admettre des maladies spécifiques , puisqu'elles guérissent toutes par le traitement antiphlogistique? JN'est-ce pas là la plus forte preuve qu'il n'y a rien de spécifique?
Il est bien vrai que la guérison des maladies spécifiques arrive dans la plupart des cas par les seuls efforts de la nature ou par un traitement simple ; mais cela ne prouvé nullement que ces maladies ne soient pas spécifiques. C'est un très mau- II. 6
82 DIAGNOSTIC SpÉCIAX ET DIFFÉRENTIEt.
Tais moyen de juger la nature d'une maladie que de la juger par les effets des médicaments. Que dirait-on d'un médecin qui conclurait qu'une maladie est nerveuse, parceque les antispasmodiques ont réussi. Savons -nous ce que c'est que des antispasmodiques ? Savons-nous comment ils agissent ? s'ils agissent sur, pour ou contre les nerfs, et comment? Il eu est de même des antiphlogistiques : le quinquina, les vésicatoires sont souvent des antiphlogistiques. C'est donc une manière vicieuse de raisonner, que de conclure à la nature d'une maladie à Juvantibus et lœdenlibus. En second lieu , il est des maladies spécifiques, telles que la rage , qui ne guérissent nullement par les antiphlogistiques ; àire qu'il n'y a pas de spécificité ne fera pas qu'on cberchera le véritable , le seul remède convenable dans cette horrible maladie. Il ne faut donc pas exiger de voir la spécificité, il suffit que ses effets soient sensibles, indubitables : c'est ce qu'il est impossible de nier.
11 est très vraisemblable que l'agent spécifique a son siège dans les fluides. La facilité avec laquelle il se répand dans tout l'organisme et le modifie , comme dans la variole et la vaccine ; sa transmission au moyen d'un fluide , etc. , tout porte à croire que tel est son siège primitif. Quoi qu'il en soit, cet' agent une fois appliqué manifeste sa présence par des phénomènee particuliers , bien caractérisés pour chaque espèce. C'est principalement à la
DE l'inflammation EN GÉNÉRAL. 83
peau que ces caractères sont le plus tranchés. La variole , la vaccine , la varicelle , la rougeole , la scarlatine, etc. , ont une physionomie propre qu'il est impossible de confondre. L'analogie, et les faits présentés récemment avec beaucoup de talent par M. le docteur Bretonneau , ne permettent pas de douter que les membranes muqueuses ne soient aussi le siège de phlegmasies spécifiques. Les membranes synoviales, les muscles et les parenchymes ne m'en paraissent pas exempts. Nous aurons occasion de revenir sur ce sujet en traitant des maladies en particulier , où nous exposerons les caractères fonctionnels et organiques de chacune de ces maladies.
Il est encore quelques différences générales dans les inflammations qu'il nous semble important de signaler. Elles peuvent êtreJijpersthéniqùes ou hyposthéniques ; elles peuvent être aiguës ou chroniques.
Il est des phlegmasies qui se présentent avec un cortège de symptômes d'une extrême violence ; c'est ce que les anciens et ce que quelques modernes désignent encore sous la rédondante épithète d'inflammatoire ; ils disent une pneumonie, une pleurésie inflammatoires, comme si ces maladies pouvaient être autre chose. A la vérité , c'est encore pour les distinguer de prétendues pneumonies on pleurésies bilieuses , catarrhales , rhumatismales, etc. Dans l'une comme dans l'au-
tre signification , cette épithète est également défectueuse.
Mais une inflammation peut, chez un sujet jeune et doué d'une grande force de réaction, offrir des phénomènes locaux et généraux d'une grande intensité : c'est alors une surinflammation, une inflammation avec hypersthénie. Il peut arriver que les phénomènes locaux fonctionnels et organiques soient très prononcés, et que les phénomènes généraux ne soient pas en rapport : ce cas est embarrassant; il doit faire craindre la concentration des forces.
Lorsqu'un sujet faible , débile , avancé en âge , est frappé d'inflammation , ou lorsqu'un individu fort a été soumis à un régime débilitant excessif, il survient alors une véritable faiblesse ; l'engorgement inflammatoire persiste, parceque l'absorption ayant perdu , comme les autres fonctions , la faculté de s'effectuer , les matériaux de congestion ne peuvent plus être enlevés, et cette congestion peut augmenter encore par une espèce d'épanchement mécanique. Alors la fonction de l'organe malade languit , la douleur a diminué , mais l'étendue de l'altération reste la même ou augmente ; la face pâlit et s'altère, la peau devient froide , le pouls faible et misérable, etc. ; la soif est moindre, la langue sale , brune et noire ; le ventre se météorise, etc. : c'est une inflammation hyposthénique, avec faiblesse , avec adynamie , qu'il faut bien se
DE l'inflammation EN GÉNÉRAI. 85
garder de confondre avec les autres inflammations, et surtout avec celle accompagnée de concentration des forces. La mort du malade en serait le résultat inévitable.
L'inflammation peut avoir une marche lente et chronique , et présenter des symptômes bien différents de ceux que nous avons décrits jusqu'ici. Us sont quelquefois si obscurs , si peu prononcés, qu'on a beaucoup de peine à reconnaître la maladie. Un état de langueur générale , de la pâleur, de l'inertie dans la plupart des fonctions; quelques douleurs sourdes , profondes , peu vives*, dans l'organe affecté , tel est l'aspect que présentent les phlegmasies chroniques; leurs progrès sont insensibles ; il faut un œil très exercé pour les reconnaître. Cependant la maladie mine insensiblement l'organisme , et l'individu finit par tomber dans une maigreur extrême , dans un véritable marasme, et meurt. D'autres fois il se rétablit graduellement ou même avec assez de rapidité, lorsque la cause qui entretient. la maladie a disparu accidentellement ou par le secours de l'art.
On trouve souvent des désordres organiques très étendus, et peu en rapport avec les symptômes légers observés pendant la vie ; ce qu'on attribue à la lenteur delà destruction de l'organe, qui a permis à celui-ci de s'habituer , pour ainsi dire , à sa décomposition partielle.
Les altérations organiques consislent principale-
ment dans l'épaississement et l'induration des organes , dans des ëpanchements séreux, l'engorgement desglandes voisines, une rougeur pâle etgrisâtre,etc. ; mais nous sommes loin de penser, ainsi que nous l'avons dit déjà , et comme nous le redirons encore, que ce mode d'inflammation soit la cause unique de toutes les lésions organiques connues.
Des hémorrhagies en général.
Doit-on ranger les hémorrhagies parmi les effets dé l'inflammation ? Nul doute , si l'on s'en rapporte aux jeunes médecins, qui ne reconnaissent qu'une Ertaladie ; mais si l'on en croit ceux qui pensent que des caractères fonctionnels et organiques , essentiellement différents , décèlent , apportent quelque différence dans les maladies, il n'en sera pas ainsi. Nous n'ignorons pas qu'on peut trouver de nombreux points de ressemblance entre ces deux classes d'affections. Les inflammations , les hémorrhagies reconnaissent des causes occasionelles et prédisposantes de la même nature : les imes comme les autres peuvent être idiopathiques, primitives, ou symptomatiques et consécutives; les unes comme les autres peuvent offrir des caractères hypersthéniques et hyposthéniques ; elles peuvent être aiguës ou chroniques; elles ont des phénomènes généraux et locaux ; elles affectent les mêmes organes , enfin réclament le même traitement. Malgré ces points de contact , parfaite-
ma HÉMOURIIAGIES EN GÉNÉRAI. 87
ment développés dès 1812 dans la Dissertation inaugurale de notre ami le docteur Lefcbvre , nous pensons que les liémorrhagies sont loin d'être la même maladie que l'inflammation ; un grand nombre de différences les distinguent. Les considérations suivantes les feront connaître suffisamment. ,
Toutes les fois que la partie colorante du sang s'échappe des conduits qui le renferment naturellement', on dit qu'il y a hémorrhagie. A la vérité la quantité de sang répandue peut être si peu considérable qu'elle ne mérite pas ce nom ; mais on n'a pas encore déterminé quelle était la quantité de sang nécessaire pour constituer une hémorrhagie, où commençait et oii finissait une hémorrhagie. Ce sont de ces choses vagues qu'on a de tout temps abandonnées au jugement des médecins. Nous en dirons autant des hydropisies. Quelle est la quantité de sérosité qui constitue l'hydropisie ? Nous l'ignorons.
Quoi qu'il en soit, le sang s'échappe au dehors, il s'épanche dans les cavités naturelles , ou se rassemble en foyer dans le tissu même des organes. Toutes les parties du corps , excepté les tissus très denses , tels que les os , les cartilages , les ligaments, les tendons, les aponévroses et les nerfs, sont susceptibles d'hémorrhagie. Ainsi on a observé des hémorrhagies à la peau , sur les membranes muqueuses, séreuses, synoviales , dans le
tissu lamineux , dans le parenclij^me de la plupart des viscères, des muscles, etc. L'hémorrliagie présente suivant ces sièges divers des phénomènes différents.
Dans un très grand nombre de cas l'hémorrliagie n'est qu'un symptôme. Elle survient dans beaucoup d'affections, ainsi^que nous avons eu occasion de le dire souvent dans le premier volume de cet ouvrage. Alors elle ne constitue qu'un phénomène secondaire; l'étude de la maladie principale importe seulement au médecin , à moins qu'il ne préfère l'ombre au corps îui-même. On sent bien que nous ne voulons point en ce moment parler de ces sortes d'hémorrhagies ; celles qui ne dépendent que de l'exhalation du sang, et qui ne sont liées à aucune autre affection, doivent seules nous occuper ici.
Ceci nous conduit naturellement à parler d'une espèce d'hémorrhagie difficile à classer ; elle a lieu par exhalation , et cependant ne peut être regardée comme idiopathique, puisqu'elle est l'effet de la maladie d'un organe éloigné du lieu où elle se manifeste. Je veux parler des hémorrhagies qui surviennent dans les maladies organiques du cœur. Rien n'çst plus fréquent que ces sortes d'hémorrhagies ; elles se montrent dans tous les organes comme les hémorrhagies idiopathiques. Elles sont le résultat de la gêne que le sang éprouve dans son cours, de la stase de ce fluide dans les tissus per-
DES HIÎMORRHAÔIES EN GÉnÉRaI- §9
njéables. Elles ressemblent parfaitement auxphlegmasies que nous avons nommées consécutives; elles arrivent dans les mêmes circonstances. On voit bien Ja différence qui existe entre cette hémorrhagîe et celles qui accompagnent les altérations variées des tissus qui naissent dans l'endroit même du mal, et qu'on a nommées symplomatiques ; nous croyons important de les distinguer. On peut la, considérer comme un phénomène d.es maladies du cœur, et n'en faire mention qu'à ce sujet.
Les hémorrhagies primitives , idiopathiques , spontanées simple exhalation, offrent plusieurs points importants à considérer dans leur étude. On distingue des hémorrhagies actives et passives; des hémorrhagies accidentelles , constitutionnelles supplémentaires , critiques et symptomatiques. Avant de passer.' ou.tre nous ferons remarquer que cette dernière dénomination a, été donnée aux hémorrhagies qui, survenant dans le cours d'une autre maladie, ne. la jugent pas, par opposition à l'expression d'hémorrhagies critiques , c'est-à-dire qui jugent la maladie,; nous croyons que cette dénomination est vicieuse, en ce qu'elle tend à faire confondre sous un même nom deux choses fort différentes, c'èst-à-dire les hémorrhagies qui sont la suite de différentes altérations sensibles de. tissus , et celles qui , pouvant être idiopathiques , ne sont cependant pas critiques. Il faut donc donner
C)() DUGNOSTKr SI'ÉClAL ET DlFFERENTIEr,.
à ces dernières Fëpithète plus simple et plus claire ti'hérriorrhagies acriliqiies.
L'écoulement du sang hors des conduits qui le renferment constitue donc le phénomène caractéristique des hémorrhagies. Les symptômes des hémorrhagies sont tellement différents suivant le siège qu elle occupent, qu'il est bien difficile de s'élever à une description générale et qui n'offre réellement que des signes comcciuns. Ainsi l'épistaxis, l'hémoptysie , et surtout l'hémorrhagie intestinale et l'hémorrhagie cérébrale, etc., n'ont peut-être de commun que l'issue d'une certaine quantité de sang hors des vaisseaux qui le contiennent naturellement. Les phénomènes fonctionnels locaux occasionés par les'hémorrhagies diffèrent donc essentiellement.
, Comment s'effectue cet écoulement du sang hors des conduits qui le renferment ? Il n'y a pas de doute que ce ne soit par l'agrandissement des pores perspiratoires, agrandissement qui permet aux globules colorés du sang de s'échapper , tandis que dans l'état naturel, ces globules, plus volumineux, comme on sait, que les globules non colorés , doivent rester renfermés dans l'aire des vaisseaux, et ne peuvent sortir par leurs pores latéraux. Nous ne parlons pas ici des hémorrhagies qui arrivent par solution de continuité, par rupture, déchirure, ulcération , etc. Les anciens pensaient que c était toujours par cette cause que le sang s'écoulait; ainsi
DES HÉMORRHAGIES EN GÉNÉRAI. Ql
que nous le Yerrons plus bas, cette opinion n'est pas fondée. Mais si la portion colorante du sang s'échappe parceque les pores perspiratoires sont dilatés , quelle est la cause de cette dilatation? On a pensé qu'il existait dans ce cas un défaut d'équilibre entre la force de résistance, des parois des vaisseaux et la force d'impulsion ; que dans un cas cette dernière était supérieure à la résistance naturelle des vaisseaux ; que dans l'autre cette même résistance était inférieure à l'impulsion naturelle du sang. Enfin on a pensé que le sang lui-même, diminué de consistance, d'épaisseur, trouvait plus de facilité à s'échapper par les bouches exhalantes. Toutes ces opinions ne sont que des hypothèses ; car il est impossible , avec nos moyens d'investigation, de voi}' le sang s'échapper des parois des vaisseaux capillaires ; mais toutes ces conjectures sont probables , et je suis porté à croire que les hémorrhagies peuvent s'effectuer par ces diverses causes.
Dans les cas les plus ordinaires l'hémorrhagie survient sans phénomènes précurseurs; l'invasion en est brusque, ou du moins les signes avant-coureurs sont inaperçus. Dans quelques circonstances, il survient un trouble local ou général , différent suivant que l'hémorrhagie est hypersthénique, hyposthénique ou intermédiaire. Comme il est rare que la partie qui est le siège de l'hémorrhagie soit accessible à la vue, il est dilTicile de
reconnaître l'état dans lequel elle se trouve. Les auteurs ont pensé qu'il existait une véritable congestion locale caractérisée par le gonflement des vaisseaux , une légère tuméfaction , la rougeur des parties voisines , phénomènes accompagnés d'un sentiment de plénitude , d'embarras , de tension , de titillation , de prurit , de chaleur. Lorsqu'il existe des phénomènes généraux, ce sont ceux de la pléthore. A la suite d'un frisson qui signale la concentration du sang vers l'organe malade , il survient de la chaleur , le pouls devient fréquent , plein , quelquefois dur.
A peine le sang s'est-il fait jour au dehors qu'une pâleur profonde couvre le visage , une sueur abondante inonde le front, les extrémités se refroidissent, le pouls devient petit , faible et concentré. Avant que la perte de sang ait été assez abondante pour affaiblir le malade , les membres sont tremblants , et quelquefois agités de mouvements convulsifs ; une anxiété précordiale insupportable se fait sentir : ces phénomènes peuvent en imposer pour une faiblesse réelle , et empêcher le médecin d'employer les moyens convenables. Pour éviter l'erreur , il devra remonter avec soin aux circonstances commémoratives. Les effets dont nous venons de parler ont été attribués , par quelques médecins, à la terreur que l'hémorrhagie inspire à celui qui l'éprouve. Cependant si l'écoulemen"!: de sang a été considérable , il peut avoir produit une