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CHAPITRE IV

DES MALADIES VIRULENTES

On désigne sons le nom Acmaladies virulentes, des aft'ections spécifiques, contagieuses, qui doivent leur origine à l’introduclion, dans l’éeonomie, d’un principe non isolable, désigné sous le nom de virus, lequel i)Ossèdc la propriété de germer et de reproduire des étals morbides analogues à ceux dont il provient. Des maladies virulentes, les unes sont plus spécialement du ressort de la médecine : telles sont la variole, la rage ; d’autres, telles que la pustule maligne, la morve, le fercin, la syphilis, rentrent mieux, par leurs manifestations extérieures ou par les secours qu’elles demandent à la chirurgie, dans le cadre d’un traité de pathologie externe. Sans nous dissimuler combien il est difficile de traeer ici une séparation nette entre la partie médicale et la partie chirurgicale de notre art, nous nous hornerons à déerire seulement, parmi les maladies virulentes; 1" les maladies charbonneuses, 2" Vafjeciion farcino-morveuse, 3“ la syphilis.

ARTICLE PREMIER

DES AFFECTIONS CHARBONNEUSES

Les maladies charbonneuses sont des affections virulentes et contagieuses qui consistent en une altération du sang, sous l’influence de laquelle il se forme , le plus souvent dans la peau et dans le tissu cellulaire sous-cutané, des tuméfactions auxquelles, à cause de leur coloration noire, on a particulièrement donné le nom de charbon.

Ces affections sont communes aux hommes et aux animaux; mais, chez ces derniers, elles se développent spontanément, tandis que, dans l’espèce humaine, elles sont presque toujours le résultat d’une transmission eontagieuse. Les cas de charbon spontané, dans l’homme, sont excessivement rares et souvent contestables.

On ne peut pas bien faire l’histoire des affeetions charbonneuses dans l’espèce humaine, sans connaître d’abord leur développement chez les animaux. Nous examinerons done cette maladie dans les espèces animales avant de l’étudier chez l’homme. D’ailleurs les reeherches sur les affections charbonneuses ont été souvent entreprises en môme temps par des médecins et par des vétérinaires; et pour mieux comprendre les résultats des uns, il faut être déjà himiliarisé avec les travaux des autres.

§ — Des affections charbonneuses chez les aninnaux.

Historique. — On connaît, depuis la plus haute antiquité, les maladies charbonneuses chez les animaux ; les historiens, les poètes, les hippiatres

UES MALAUIES VIUULENTES.

nous ont laissé sur ce sujet des renseignements très précis. Mais, sous ce' litre, ils ont aussi confondu avec le charbon d’autres afiéctions épizootiques, telles que ce typhus contagieux qui détruit si souvent de grandes •qn<intités de bétail. C’est dans le siècle dernier qu’on commença à observer avec soin des épizooties charbonneuses, qui se développèrent en grand nombre sur divers points de la France et en Europe. Depuis cette époque jusqu’à nos jours, les épizooties charbonneuses ont été très fréquentes et ont régné successivement dans presque tous les départements.

L’étude de ces épizooties, par des vétérinaires très distingués, a donné lieu à d’intéressantes recherches dont les principales sont consignées dans le Traité du charbon, de Chabert (1782); dans les Recherches sur les causes des maladies charbonneuses chez les animaux, de Gilbert (1795) ; dans les Instructions vétérinaires, la Correspondance fie Fromage de Feugré, les Mémoires de Gohier; enfin dans de nombreux articles insérés dans le Recueil de médecine vétérinaire. Tous ces travaux ont été remarquablement exposés ef jugés à l’article Charbon, publié par Bouley et Ueynal, dans le Nouveau dictionnaire pratkiue de médecine, de chit'urgie et d’hygiène vétérinaires, t. III, p. à6à.

DmsiON. — Les affections charbonneuses des animaux ont reçu les dénominations les plus bizarres et les plus variables, suivant les régions du corps où elles se manifestaient, les doctrines médicalés en vogue, le pays où la maladie régnait. C’est ainsi qu’on trouve les affections charbonneuses désignées par les noms de chat'bon externe, anthrax, bubon, glossanthrax, avant-cœur, anti-cœur (charbon du poitrail) , jmte rouge, fièvre putride, pernicieuse, ataxique, gastro-entérite charbonneuse, etc. Aujourd’hui, la plupart des vétérinaires désignent sous le nom de charbon l’ensemble de ces affections virulentes, en admettant toutefois les variétés que nous allons indiquer.

Chabert eut le mérite de séparer le charbon d’autres maladies générales putrides, gangréneuses, hémorrhagiques, œdémateuses, et il en distingua trois espèces : le charbon essentiel, le charbon symptomatique , et la fièvre charbonneuse.

Il regardait le charbon essentiel comme une maladie locale, spontanée ou communiquée, qui se manifestait sous la forme d’une tumeur extérieure sans être précédée de symptômes généraux. Cette variété des affections charbonneuses paraît être très rare chez les animaux, tandis qu’elle est la plus commune dans l’espèce humaine, où nous la retrouverons sous le nom ù.e pustule maligne. Alors l’infection charbonneuse est consécutive à l’évolution de ce charbon essentiel, le plus souvent transmis par l’inoculation.

Le charbon symptomatique est précédé de phénomènes fébriles, d’ataxie, d’adynamie; la tumeur n’est que consécutive à cet élal morbide général dont elle est l’expression locale symptomatique.

La fièvre charbonneuse n’est précédée ni suivie d’aucune tumeur a la surface du corps ; elle ne provoque que des phénomènes morbides, généraux, subits et d’une gravité extrême.

DES AFFECTIONS CirARBONNEDSES.

Cette division des atrcctions charbonneuses n’indique pas qu’il existe une différence essentielle dans la nature de ces trois formes de charbon; mais Chabert voulu seulement marquer «ici des différences symptomatiques importantes au seul point de vue de la pratique. Un autre vétérinaire qui a fait de beaux travaux sur les affections charbonneuses , Gilbert, n’admit pas les distinctions de Chabert. Il établit que toutes les maladies auxquelles on a appliqué l’épithète de chai'honnenses ne sont que les manifestations d’une fièvre particulière qu’il désigna sous le nom de fièvre putride rjmgréneuse. Cette fièvre existe avec des manifestations extérieures ou sans manifestations apparentes au dehors ; mais, dans ce dernier cas, il se développe souvent des tumeurs dans l’intérieur des organes ou des cavités splanchniques, particulièrement dans la rate, lé foie, les lames du mésentère et la région sous-lombaire.

L’idée de Gilbert est plus vraie en médecine vétérinaire qu’en médecine humaine. En effet, chez l’homme, l’immense majorité des cas de maladie charbonneuse consiste en pustules malignes (charbon essentiel), transmises par inoculation, sans qu’il soit possible d’admettre là une fièvre charbonneuse préalable. Mais pour les animaux où le développement spontané delà maladie est la loi générale, la division de Gilbert paraît plus rationnelle : c’est, du reste, celle qu’ont adoptée Boulcy et- Reynal dans leur article déjà cité.

Étiologie. — Le charbon détruit chaque année , dans diverses parties de la France, un grand nombre de bestiaux; il règne à l’état d’épizootie dans bien des contrées, et à l’état d’enzootie dans la Bcauce, la Brie, la Bourgogne, la Champagne, le Dauphiné, le Languedoc, la Lorraine, la Provence, etc. Beaucoup de causes ont été invoquées pour expliquer le développement de ces maladies ruineuses pour le pays et dangereuses pour les hommes, mais on est loin d’étre d’accord sur les conditions étiologiques de ces affections.

On a placé parmi les causes occasionnelles du charbon les habitations insalubres, les aliments de mauvaise qualité ou altérés par des cryptogames, les boissons d’eaux bourbeuses, une alimentation trop succulente ou composée de plantes des prairies artificielles, l’usage de foins nouveaux, les marches forcées, la contagion. Gilbert avait déjà fait remarquer que si ces causes avaient toutes une influence réelle, le nombre des affections charbonneuses serait plus considérable qu’il n’est réellement. Bouley et Reynal ont soumis à leur judicieuse critique l’influence de toutes ces causes, et ils nous semblent avoir placé la question sur son véritable terrain.

Ils ont d’abord établi que le charbon se manifeste le plus souvent lorsqu’une saison très chaude succède sans transition à une saison très pluvieuse; que cette maladie est surtout fréquente dans les lieux où, comme en Sologne, existent de larges étangs, des marais, des eaux croupissantes à la suite des inondations; qu’on la voit encore souvent dans les contrées dont le terrain est à base argileuse (Sologne et Niver-

UES MALAUIES VJllliLENTES. '

nais, Beauce et Roussillon), ou calcaire schislcuse, ou argilo-calcairc. Les eaux arrêtées au-dessous de la terre arable, sur une couche argileuse imperméable, forment alors là une sorte de marais souterrain d’eaux croupissantes.

Le résultat général de ces conditions climatologicpies et géologiques est assez facile à saisir. Les eaux stagnantes dans les marais superliciels ou souterrains acquiérent une odeur nauséabonde par la fermentation putride d’une grande quantité de matières végétales et d’infusoires. La conséquence de cette putréfaction est l’exhalation presque continue des gaz hydrogène carboné, sulfuré et acide carbonique. C’est au moment où la température s’élève, pendant les mois de juillet, août et septembre, que ces effluves de la malaria sont plus abondants. Ils se répandent dans l’atmosphère que les animaux respirent, se dissolvent dans les eaux qu’ils boivent, enfin pénètrent dans leurs aliments mêmes.

On a cru que l’alimentation avec les fourrages altérés par des formations cryptogamiques était une des principales causes des alfections charbonneuses chez les animaux, mais cette opinion n’est pas soutenable. D’abord, il faut noter que le développement de ces cryptogames sur les fourrages est sous l’influence des mêmes causes qui produisent le dégagement des miasmes marécageux; or on ne peut pas isoler ces deux influences étiologiques. Mais il faut ajouter à cela que les accidents produits par l’alimentation avec des fourrages ainsi altérés sont d’un ordre différent des accidents charbonneux : ce sont des symptômes d’empoisonnement. D’ailleurs ces derniers accidents ne sont pas constants. Ainsi Magne a nourri pendant trois mois un lot de moutons avec des pailles de blé rouillées, et aucun de ces animaux n’est tombé malade.

En résumé, les causes les plus probables des affections charbonneuses paraissent être, comme Bouley et Reynal l’ont établi, les émanations qui se dégagent de quelques marais ou de certains sols pendant les chaleurs de l’été.

Lorsque l’affeetion charbonneuse est développée chez un animal , elle se propage très facilément par contagion à l’homme et aux autres animaux. La contagion s’opère soit par le dépôt du sang ou de la sérosité qui entoure les tumeurs sur une surface absorbante, soit par l’inoculation d’un de ces liquides dans le tissu cellulaire sous-cutané. Tous les animaux n’ont pas une égale aptitude à contracter le charbon, et, à cet égard, on les a ainsi rangés : le mouton, le lapin, la vache, les solipèdes, les chiens et la volaille.

Quand on inocule les matières du virus charbonneux de ces différents animaux, on constate aussi qu’elles n’ont pas toutes la môme activité : ainsi le virus charbonneux du cheval a peu d’énergie.

Si personne ne nie la contagion directe du virus charbonneux, il n’en est pas de même de la contagion à distance. Des autorités également recommandables soutiennent et combattent ce mode de transmission de la maladie, et l’on trouvera dans l’article déjà cité de Bouley et Reynal

DES AFFECTIONS CHARBONNEUSES

les preuves ftivorables et contraires à celle transmissibililé. Mais les laits négatifs ne nous ont point paru avoir l’importance des faits positifs, et, en tout cas, il sera bon de se conduire comme si ce mode de propagation de la maladie était établi. D’ailleurs, il n’est pas impossible d’admettre le transport par. l’atmosphère d’éléments matériels eontagieux provenant d’animaux malades.

Symptomatologie. — 1® Fièvre charbonneuse sans éruption extérieure. — On ne constate pas de symptômes propres à la période d’incubation de la fièvre. Le début de la maladie s’annonce par un changement dans l’habitude extérieure de l’animal. Il est ou abattu, triste, somnolent, ou agité, inquiet, trépignant; bientôt sa lassitude devient extrême, et souvent il se couche. Dans l’espèce chevaline, on constate que la peau est sèehe, crépitante sur le dos, les reins, les côtes, et que les poils sont ternes -et hérissés. 11 y a des frissons violents, des sueurs abondantes; les battements du cœur deviennent rapides, tumultueux, quelquefois intermittents; la respiration est inégale, saccadée.

On voit quelquefois ces symptômes, qui n’ont à la vérité rien de caractéristique, diminuer peu à peu et disparaître. D’autres fois la maladie se définit bien par la formation de tumeurs charbonneuses externes ; mais dans un certain nombre d'autres cas, la fièvre charbonneuse continue sa marche envahissante. Tous les symptômes indiqués plus haut s’e.xagèrent; l’animal rend’ par les naseaux des matières sanguinolentes, et par l’anus des excréments séreux, sanguins et fétides; puis la température du corps s’abaisse peu à peu, les sueurs sont de plus en plus froides; la faiblesse augmente, l’animal ne peut plus se soutenir sur ses jambes, et meurt souvent dans l’espace de douze à vingt-quatre heures, au milieu de convulsions.

Au début de eertaines épidémies, la mort est plus rapide encore. On a vu des animaux, frappés au milieu de leur travail, s’arrêter, chanceler, tomber comme frappés par la foudre, s’agiter convulsivement, rendre du sang par les naseaux et l’anus, et mourir fort promptement.

2“ De la fièvre charbonneuse avec éruptions charbonneuses externes. — Les tumeurs qui se développent durant le cours de la fièvre charbonneuse ont une physionomie excessivement variée ; elles siègent en général dans le tissu cellulaire sous-cutané ou sous-muqueux, dans les ganglions lymphatiques, dans les muscles, et s’y montrent sous la forme de nodosités, iV engorgements étendus, A' infiltrations séreuses ou sanguines.

Le point de la peau qui va être le siège d’une formation charbonneuse est en général sensible, un peu sec, et les poils s’y hérissent; la tumeur apparaît comme une nodosité arrondie ou irrégulière, de volume variable, indolore; quelquefois on trouve dans la môme région plusieurs nodosités. Ces tumeurs sont molles, œdémateuses, crépitantes; leur extension se fait rapidement, et en même temps elles deviennent froides, noires et insensibles. On y a noté un frissonnement particulier, une sorte d’ébullition sous-cutanée due sans doute îi la formation continue de bulles

DES MALADIES VIRULENTES

gazeuses qui s’épanclieiU clans les tissus. Sil’on vient à inciser ces tumeurs, il en sort des gaz fétides mêlés k un fluide roussâtre ou noirâtre. Ces incisions donnent assez souvent lieu k des hémorrhagies passives.

Les tumeurs charbonneuses se montrent ailleurs sous la forme de larges engorgements durs, froids, insensibles, entourés souvent d’une intiltration œdémateuse assez étendue pour occuper quelquefois la moitié du corps de l’animal.

Quand le charbon se développe k la langue, aux lèvres, on y constate des ampoules, des phlyctènes remplies d’un liquide roussâtre ou jaunâtre, corrosif, qui s’ouvrent et donnent lieu k des ulcérations rouges k leur centre et noires k leur circonférence.

Chez les animaux k peau blanche ou sur des parties du corps dépourviuîs de poils, on constate encore des taches ecchymotiques ou de véritables infiltrations de sang qui deviennent plus tard des plaques gangréneuses.

Le plus souvent ces tumeurs charbonneuses sont précédées de la fièvre charbonneuse; mais, dans quelques cas, la tumeur se montre, et les symptômes généraux sont si légers, qu’ils passent inaperçus. Mais k mesure que la tumeur prend de l’extension, les phénomènes de la fièvre charbonneuse se manifestent.

Quand un animal est sous l’influence d’une fièvre charbonneuse, l’apparition des tumeurs est en général marquée par une rémission des symptômes, période de calme trompeur pour des yeux peu exercés.

La tumeur charbonneuse une fois développée suit une marche très variable. On en a vu diminuer peu k peu et disparaître tout k fait, en même temps que la fièvre charbonneuse guérissait sous l’influence d’un traitement général. Ailleurs les tumeurs s’ouvrent, suppurent et se détachent par fragments gangréneux ; quelquefois il y a des métastases qui sont suivies d’accidents généraux promptement mortels. La durée de tous ces accidents ne peut être déterminée.

Anatoaiie PATHOLOGIQUE. — C’est SUT le cadavre des animaux qu’on a pu faire avec le plus de soin l’anatomie pathologique des affections charbonneuses ; car chez l’homme, les examens cadavériques sont k la fois plus rares et plus difficiles. Toutes ces recherches n’ont cependant pas jeté un grand jour sur la nature de la maladie charbonneuse. Ainsi le sang qu’on prend sur des animaux atteints de charbon est noir, épais, comme boueux, presque incoagulable, et il se putréfie rapidement en une ou deux heures. La diminution de la fibrine est considérable et assez souvent ■ des deux tiers. Ainsi s’explique l’incoagulabilité de ce liquide dans lequel on trouve k peine quelques filaments fibrineux ; la matière colorante rouge paraît avoir augmenté ; on ne constate pas au microscope d’altération propre aux globules.

Le cadavre des animaux qui viennent de succomber au charbon exhale une odeur infecte ; il est tuméfié; le ventre est considérablement ballonné; on trouve sur la peau des taches hrunâlres, et aulouf d’elles des infiltra-

DES AFFECTIONS CHARBONNEUSES

lions gazeuses, sanguines, séreuses. Le tissu cellulaire sous-culané ou intermusculaire est aussi infiltré d’une sérosité jaunâtre; les chairs de l’animal sont molles et friables. Quand on incise les tumeurs, on trouve qu’elles sont formées d’un amas de sérosité citrine et de sang mêlé à des gaz, sans pus ni exsudât. Delafond prétend que, par un lavage minutieux, on peut ramener à l’état normal tous les tissus compris dans la tumeur charbonneuse.

La fluidité du sang contribue à infiltrer de ses principes colorants les parois vasculaires, qui sont d’un rouge plus ou moins foncé; les ganglions lymphatiques sont augmentés de volume, ramollis, eccbymosés, rougeâtres ou jaunâtres, et entourés d’une infiltration séreuse; les vaisseaux lymphatiques qui se rendent à ces ganglions sont distendus.

On découvre sur le péritoine, dans l’épiploon, le mésentère, des taches ecchymotiques, et dans la cavité péritonéale une sérosité sanguinolente ou foncée en couleur. Chez les chevaux, on voit encore assez souvent dans les lames mésentériques, du côté de la région sous-lombaire, des tumeurs charbonneuses dues à des amas de sang noir et à de la sérosité citrine infdtrée. Les intestins sont rouges, colorés partiellement par des taches noires ou verdâtres ; les villosités sont dépouillées de leur épithélium et en partie détruites; la muqueuse est le siège d’infiltrations ecchymotigues; quelquefois on trouve du sang épanché dans la cavité intestinale.

La rate est particulièrement altérée; son volume est doublé, parfois quadruplé; sa couleur est livide, bleuâtre ou noirâtre. Quand elle est bosselée, ses bosselures tiennent à des amas sanguins; enfin le tissu môme de la rate est très diffluent. Le foie est aussi ramolli ; la plèvre est pointillée de taches noires; son tissu cellulaire sous-séreux est infiltré. Enfin il existe des taches brunes et noires dans les poumons.

On comprend combien ces lésions sont variables chez les différents individus; mais les altérations du sang, de la rate et des ganglions lymphatiques sont constantes.

Nous n’avons pas à nous occuper ici du traitement du charbon chez les animaux, mais nous avons cru devoir donner quelques développements à l’étude comparée de cette maladie, parce qu’ils permettront de bien comprendre l’histoire de la pustule maligne chez l’homme.

§ II. — Des afiections charbonneuses cher l’homme.

Les affections charbonneuses chez l’homme ont pour cause la plus générale la contagion , et s’expriment alors sous deux formes qu’on connaît sous le nom de pustule maligne et ù’œdème malin. Quant au charbon symptomatique d'une fièvre charbonneuse et à la fièvre charbonneuse, les exemples en sont contestables.

‘ Historique. — On peut considérer trois périodes dans l’histoire des afiections charbonneuses chez l’homme : la première s’étend d’une antiquité fort reculée â la lin du xviii® siècle ; la seconde est marquée par les

DES MALADIES VIRULENTES

travaux publiés sur les affecLions charbonneuses à la lin du siècle dernier; enlin la troisième date des intéressantes recherches de Bourgeois (d’Étampes), et comprend les importants travaux successivement publiés par Maunoury et Salmon, l’Association médicale d’Eure-et-Loir, Brauel (de Dorpat), Raimbert, etc.

On trouve dans les anciens auteurs, et notamment dans Gelse et dans Paul d’Égine, des descriptions qui peuvent se rapporter aux affections charbonneuses, mais il est certain que jusqu’à la fin du siècle dernier, on a confondu toutes ces maladies avec l’anthrax et d’autres affections éiysipélateuses ou gangréneuses.

Vers la moitié du xviii“ siècle, on a commencé à séparer un peu le charbon virulent des autres lésions avec lesquelles on le confondait. C’est de la Bourgogne, ravagée alors par les affections charbonneuses, que sont partis les premiers travaux sur le charbon humain. Ainsi Maret, en 1752, présenta sur ce .sujet un travail à l’Académie de Dijon. Quelques années plus tard (1769), Fournier publiait dans la même ville son livre : Observations et expériences sur le charbon malin, avec une méthode assurée de le guérir. Ce médecin distingué donnait du charbon une description qui le séparait réellement de la pustule maligne.

Ces premières recherches engagèrent l’Académie de Dijon, célèbre alors par l’activité de ses recherches, à faire de cette question un sujet de prix. Elle proposa de a déterminer la nature du charbon malin, connu en Bourgogne et dans quelques provinces sous le nom de pustule maligne; en désigner les causes, et établir, d’après l’observation, la méthode la plus sûre à suivre dans le traitement de cette maladie. » Chamhon et Thomassin se partagèrent le prix ; mais tandis que le premier confondait encore l’anthrax et la pustule maligne, le second indiquait avec précision les caractères propres à la pustule maligne. Nous ne reviendrons pas à ce sujet sur la querelle soulevée entre Thomassin et le fils de Chamhon ; mais l’Académie de Dijon, ne se trouvant sans doute pas suffisamment éclairée, remit la question au concours (1783). C’est de ce concours qu’est sorti le livre d’Enaux et Chaussier : Méthode de traiter lesmorsui'es des animaux enragés et de la vip>'ere, suivie d'un Précis sur la pustule maligne (Dijon, 1785). Cet ouvrage, imprimé aux frais de la province, fut envoyé aux curés et aux syndics des communautés, afin de répandre dans les campagnes une connaissance précise des moyens les plus rationnels et les plus sûrs pour combattre ces accidents.

Ce livre, dans lequel la pustule maligne est nettement séparée du charbon, est resté la monographie la plus complète sur la ihalière jusqu’à ces dernières années. Les observations de Bayle) de Bidault de Villiers, le Traité de la pustule maligne de Régnier (1829), écrit au point de vue de la doctrine physiologique, ont ajouté peu de chose au Précis d’Enaux et Chaussier, et ne l’ont point fait oublier

Une troisième période dans l’histoire des affections rharhonneuses commence avec le travail que Bourgeois (d’Étampes) publia en 18'i3, dans

ÜKS AFFECTIONS CUAllBONNEUSES.

les Archives de médecine. Depuis celle époque, la liltéralure chirurgicale s’est enrichie de remarquables travaux sur les affections chai'bonneuses : ce sont les publications de l’Association médicale d’Eure-et-Loir, les mémoires de Maunoury et Salmon (de Chartres), les traités de Raimbert (de Clîâteaudun), de Bourgeois (d’Étampes), etc., enfin quelques thèses inaugurales.

Fournier, Observations et expériences sur le charbon malin, avec une méthode assurée de le guérir. Dijon, 1769. — Enaux et Chaussier, Méthode de traiter les morsures des animaux enragés et de la vipère, suivie d'un précis sur la pustule maligne. Dijon, 1785. — Bayle, Considérations sur la nosologie suivies de

l’histoire d’une maladie gangréneuse non décrite jusqu'à ce jour (thèse, in-8, Paris, 1801). — Bidault de Villiers, Pièces et consultation médico-légale relatives à la pustule maligne {Œuvres posthumes, 1828, p. 183). — Regnier, De la pustule maligne, 1829. — Heusinger, Die Milzbrandkrankheiten der Thiere und des Mens:hen. — Historisch-geographisch-pathologische Untersuchungen. [Les maladies charbonneuses des animaux et de l’Iiomme, recherches historico-géographiques et pathologiques]. Erlangen, 1850. — Comptes rendus de l’Association médicale A' Eure-et Loir, 1 849-1852. — Brauell, Versuche und Untersuchungen betreffenà' den Milzbrand des Menschen und der Thiere [Expériences et recherches sur le sang de rate et le charbon de l’homme et des animaux] {Archiv für pathol. Analoln., 1857, t. XI, p. 132, et Journal de médecine de Bruxelles, 1857, t. XXIV, p. 555). — Maunoury, Recherches expérimentales sur l’inoculation de ta pustule maligne de l’homme aux animaux {Gazette médicale, 1855, p. 351). — Salmon et Maunoury, Mém. sur l’inoculation de la pustule maligne comme moyen nécessaire de diagnostic de la véritable pustule charbonneuse {Gazette médicale, 1857, p. 684). — Raimbert, Traité des maladies charbonneuses. Paris, 1859. — J. Bourgeois, Traité pratique de la pustule maligne et de l’œdème malin, ou des deux formes du charbon externe chez l’homme. Paris, 1861.

Tous ces travaux établissent que chez l’homme, la plus commune des affections charbonneuses est la pustule maligne, qu’on a encore désignée sous, le nom de charbon idiopathique ou essentiel. Une autre forme du mal bien moins fréquente que la précédente, mais pas très rare cependant, est celle décrite par Bourgeois sous le nom é’œdème malin. Maunoury a essayé de prouver l’existence, dans la Bcaucc, de la fièvre charbonneuse essentielle; mais ses preuves ne sont pas convaincantes. Enfin, quant au charbon sgmptomatique d’une infection charbonneuse spontanée, aucun de ceux qui, depuis Fournier, ont écrit sur le charbon n’en a rapporté d’irrécusables exemples. Cependant, comme on n’est pas en droit de nier ce que ce savant médecin a publié, nous donnerons une simple analyse de son travail.

1° Pustule maligne.

La. pustide maligne , qu’on désigne encore vulgairement sous les noms de bouton malin, de puce maligne, de feu persique, ou de charbon tout simplement, est une affection virulente, à forme gangréneuse, due à la contagion du virus charbonneux des animaux, et qui, après être restée quelque temps locale, finit le plus souvent par s’accompagner d’accidents généraux très graves.

DES MALADIES VIRULENTES

Etiologie. — ïoul le monde adniel que la pustule maligne est ordinairement transmise k riiomme par les animaux; mais dans quelques cas rares, l’aU'ection est communiquée de l’homme à l’homme. Quant à la possihililé du développement spontané de la maladie, soutenue par quelques médecins, elle est niée par le plus gi’and nombre. Nous aurons donc k examiner la question éliologique sous ces dillércnts points de vue.

r Transmission des animaux à l'homme. — La pustule maligne provient presque toujours d’animaux atteints d’afl'ections charbonneuses. Les mammifères herbivores, plus souvent que d’autres malades du charbon, sont la source la plus abondante de la pustule maligne chez l’homme. Ce sont donc le bœuf, la vache, le mouton, la chèvre, le cheval, l'âne, etc., qui propagent surtout cette redoutable maladie. Chaussier et Bourgeois rapportent aussi l’observation de personnes atteintes de pustules malignes pour avoir préparé des peaux de lièvre.

Il n’existe point d’observations suffisamment probantes de pustules malignes transmises par des carnivores. Cependant Thomassin (t) dit avoir vu la maladie se développer sur un individu qui avait dépouillé un loup mort dans un fossé. Les expériences de l’Association médicale tf’Eure-et- Loir, confirmées par celles de Brauell (de Dorpat), ont établi que la maladie charbonneuse n’avait pu être communiquée au chien comme elle l’était aux herbivores.

La pustule maligne est surtout transmise par les animaux atteints d’affections charbonneuses internes , qu’on désigne chez le mouton sons le nom de sang de rate; chez le bœuf, sous le nom de maladie de sang ; enfin, chez le cheval, par l’expression de fièvre charbonneuse. Mais on a vu la pustule maligne provenir aussi du contact de l’homme avec des animaux surmenés, et même, dit-on, avec des animaux en apparence sains, dans des conditions que nous ne pouvons pas encore apprécier.

Tous les produits des animaux charbonneux peuvent transmettre la maladie; mais les liquides des tumeurs charbonneuses et le sang sont les matériaux les plus actifs de la contagion. L’humeur charbonneuse est tantôt un liquide séreux, tantôt une matière fibrineuse, riche en sérum, et dont on n’a pas encore étudié le principe colorant. Les peaux, les crins des animaux malades, donnent souvent la pustule maligne, car le virus n’a point perdu de sa force en vieillissant. Gauvière, cité par Bourgeois, prétend qu’il existe sur certains cuirs de petits kystes dont la rupture laisse sortir un licjuidc brunâtre, susceptible de transmettre le bouton malin. Enfin on a regardé la colle provenant de parties charbonneuses comme suspecte (Virchow).

Cela admis, quel est le mode de contagion? Souvent la maladie est transmise par inoculation sous la peau ou par simple contact. A l’appui de cette contagion directe, il faut citer la plus grande fréquence des pustules malignes sur les parties découvertes du corps, k la face, aux bras, au cou. Les individus qui surveillent le bétail, le soignent ou l’abattent ,

(1) Disserlaiion sur le charbon malin de la Bourgogne, ou la jyuslule maligne, 1782.

DKS AFFECTIONS CllAlUJÜNNEUSES.

les ouvriers qui travaillent les peaux, les crins, ont mille occasions de se piquer avec des insiruments ou des corps chargés de principes charbonneux, et l’inoculation de la pustule maligne est focilc à comprendre dans ce cas. L’inoculation directe est nettement constatée dans une observation de Itayle. Un chirurgien, s’étant blessé à la main avec un instrument qui avait servi à ouvrir une mule morte du charbon, fut pris de la pustule maligne. Bourgeois a vu la maladie produite par une écharde détachée d’une pièce de bois provenant d’une bergerie.

Mais il est quelquefois impossible de saisir la moindre écorchure au lieu occupé par la pustule maligne. On explique alors le transport de la matière charbonneuse, soit par les mains qui la portent, soit par les insectes qui la déposent sur un point où la peau est mince, l’épiderme éraillé, mais ce sont souvent là des hypothèses. Quelquefois encore il existe sur la peau de petites éruptions pustuleuses qu’on déchire sans y faire attention et qui ouvrent une voie facile au virus.

C’est donc par inoculation que la pustule maligne se transmet le plus souvent des animaux>à l’homme; on a soutenu que sa propagation pouvait se faire aussi selon un autre procédé , l’infection miasmatique par l’atmosphère; mais il est assez difficile de démontrer exactement l’influence de cetfe dernière cause.

Il n’est pas prouvé que la pustule maligne puisse être transmise par ralimentation avec des viandes provenant d’animaux malades. Les faits cités il l’appui de cette opinion démontrent seulement que des viandes infectées peuvent donner lieu à des accidents plus ou moins graves d’empoisonnement, mais non à une véritable affection charbonneuse. On avait cru pouvoir expliquer ces accidents par le développement de pustules malignes à l’intérieur, par une sorte de contagion directe provenant des viandes malades introduites dans l’intestin; mais nous verrons plus loin que les lésions intestinales dans le charbon n’ont pas cette signification.

2" Transmission de T/iomme à l'homme. — La pustule maligne peut se transmettre de l’homme à l’homme. Le fiiit d’un étudiant, aujourd’hui médecin distingué en province, qui, sous les yeux de Rayer, s’inocula impunément du liquide provenant d’une pustule maligne, ne prouve pas l’impossibilité de la transmission, car le virus charbonneux ne paraît pas résider dans ce liquide. Eu effet, quatre inoculations de la sérosité de la pustule maligne ont été faites de l’homme à l’homme par des membres de l’Association médicale d’Eure-et-Loir, et sont restées sans résultat positif; mais des faits cliniques ont prouvé sans réplique la contagion de la pustule maligne de l’homme à l’homme. Thomassin, Maucourt (1), Raimhcrt, ont cité des faits qui tendent à établir celte transmission de la pustule maligne; mais ceux des deux derniers observateurs surtout sont très probants.

Du reste, si l’on peut expliquer les cas négatifs de transmission de la maladie par la nature des liquides inoculés, on sait, par expérience sur

(1) Thèse. Paris, 1829.

DES MALADIES VIRULENTES

(les ailiuuiiix que d’aiilres parties de la pustule maligne sont au contraire Irès dangereuses.

3“ Transmission de l'homme aux animaux. — Un a voulu savoir si le virus eharbonneu.v pris sur l’homme pouvait être de nouveau transmis aux animaux, et l’on a tenté à cet effet quelques expériences, soit à l’aide du liquide huileux exprimé d’une eschare de pustule maligne, soit par le sang, soit par l’insertion sous la peau de fragments de la pustule. Les expériences de l’Association d’Eure-ct-Loir, et celles de Brauell (de Dorpat), ont montré c^uc les produits de la pustule maligne de l’homme, insérés à vingt-sept animaux (moutons, chevaux*, vaches, chiens, lapins, etc.), ont entraîné la mort de dix moutons sur quinze. Du reste, toutes les Ibis que le charbon humain a été transmis aux animaux, il n’a jamais produit chez eux de tumeurs extérieures ayant de l’analogie avec lui; mais une sorte de fièvre de mauvaise nature, une intoxication générale, en ont toujours été la conséquence. Des expériences comparatives faites par Raimbert, à l’aide de tissus mortiliés, provenant de plaies ou de brûlures, n’ont jamais pu causer la mort des animaux. Ainsi se trouve détruite l’opinion de Basedow, qui avait voulu prouver l’identité de l’inoculation du charbon, dont il niait le virus, et de l’infection par les sucs cadavériques (1).

Origine spontanée. — Rien ne prouve , à côté de ces faits de transmission contagieuse, que la pustule maligne puisse naître spontanément chez l’homme, et nous partageons tous les doutes de Boj^er sur l’origine spontanée d’une pustule maligne épidémique que Bayle aurait observée en Languedoc durant l’année 1796; car dans le môme temps, un grand nombre de bestiaux succombèrent aux affections charbonneuses dans ce pays, et par ce fait-là même peuvent s’expliquer bien des modes de transmission du mal souvent peu faciles à saisir.

L’infection charbonneuse ne donne pas l’immunité contre la maladie, car on a l’observation d’individus qui furent plusieurs fois atteints du charbon.

La pustule maligne se voit surtout chez les individus que leur profession met en rapport avec les animaux ou les débris des animaux. Aucun sexe et aucun âge ne sont à l’abri de la maladie ; on l’a vue se développer sur une nourrice sans que l’alimentation de son nourrisson ait été altérée.

R y a certaines contrées de la France dans lesquelles la pustule maligne se développe de préférence. C’est dans la Bourgogne, la Franche-Comté, la Champagne, la Brie, lii Lorraine, l’Alsace, la Provence, le Roussillon, la Beauce, qu’on la voit le plus souvent; tandis que dans d’autres contrées elle est très rare ou inconnue : tels sont la Normaudic, la Bretagne, la Flandre, l’Artois, le Limousin, la Sologne, le Nivernais, l’Auvergne.

On ne constate véritablement de pustules malignes que sur la peau; les lésions qu’on trouve sur les membranes muqueuses des individus (pu succombent aux affections charbonneuses n’ont pas tous les caractères de la pustule.

(1) Gracfect Walther, Journal für Chirurgie, 1825, vul. Ml, ji. 185.

DES AFFECTIONS CH ARBONNEFSES

Symptomatologie. — Knaux cl Chaussier avaient divisé en quatre périodes tout à fiait arbitraires l’évolution de la postule maligne, mais leur classification n’est plus acceptable. Bourgeois ne distingue seulement Hi que deux périodes : l’imc (Véruption, l’autre iV intoxication ; tandis que Rainibert en admet trois : la première ù.’ incubât ioi}, la seconde ([’é7n(ption, et la troisième (['intoxication. Nous adopterons cette dernière façon de classer tous ces phénomènes morbides.

1° Période d'incubation. — fl existe entre l’apparition de la pustule maligne à l’extérieur et le moment où le virus est déposé sur la peau, un espace de temps qui peut varier de quelques heures ù trois jours. On a vu exceptionnellement, dit-on, la période d’incubation durer une quinzaine de jours. D’ailleurs certaines circonstances font varier le temps d’apparition de la pustule : ainsi son début est plus rapide si le virus provient d’animaux vivants, s’il pénètre dans l’économie par inoculation, ou s’il est déposé sur une peau fine ou au niveau d’un de ces boutons si fréquents à la surface du corps. L’élévation de la température paraît favoriser les progrès du mal. Le seul phénomène de cette i)ériode consiste en de la démangeaison dans le point où plus tard se montrera la pustule.

2“ Période d’éruption. — La pustule maligne débute pai‘ une petite tache difficile à constater, et qu’on a comparée à une morsure de puce. Cette première manifestation de la maladie est plutôt admise d’après le dire des malades que d’après l’observation rigoureuse des médecins. Mais cette tache est bientôt remplacée par une papule brune ou rosée, conique ou un peu tronquée à son sommet, sur lequel se développe une vésicule rudimentaire ; cette vésicule remplie d’une sérosité claire, blanche ou citrine, est souvent ombiliquée et repose sur un noyau induré, mobile, circonscrit, entouré d’une aréole rougeâtre. Le développement complet de la vésicule se fait dans l’espace de vingt-quatre à trente-six heures.

Les doigts des malades déchirent bientôt celte vésicule qui était prurigineuse ; puis on trouve au-dessous d’elle une petite tache brunâtre qui répond à une partie mortiliée de la peau, et le prurit cesse, h’eschare (lig. 76) est quelquclois très superficielle, mais le plus souvent son épaisseur est plus considérable ; elle est tantôt un peu molle et tantôt tout a fait dure. Sa surface est grenue, un peu excavée; .sa largeur varie de 1 à 10 millimètres, mais bien exceptionnellement elle atteint de grandes dimensions.

l'iü. 7(i. — Pupille malijjiie : .Y, eschare centrale ; B, anneau .vésiculaire; C, noyau d’induration de la pustule; D, aréole érythémateuse.

DES MALADfES VIIU'LENTES.

L’aréole qui entourait le premier noyau d’induration s’étend peu à peu jusqu’à 1 centimètre environ. La circonférence interne de cette aréole, qui sert de limite à l’eschare, devient le siège d’un'cercle de vésicules qui contiennent une sérosité citrine ou sanguinolente; le tout ressemble alors à un chaton de bague entouré de petites perles. Vanneau vésiculaire est quelquefois complet, tandis que dans d’autres cas la moitié de la circonférence est seule recouverte de vésicules; on voit plus rarement ce cercle comme formé d’un chapelet à grains séparés. Cette couronne vésiculaire s’éloigne du centre à mesure que l’eschare s’étend. Autour de l’aréole vésiculaire, on trouve une aréole éri/thémateuse souvent fort étendue, et sur ces deux cercles on constate encore de temps en temps de véritables ecchymoses.

A mesure que la maladie fait des progrès, la hase indurée et élastique sur laquelle repose l’eschare s’étend peu à peu, car c’est là que s’élahore la matière charbonneuse ; elle se continue insensiblement avec une sorte d’inflammation œdémateuse, molle, pâteuse, rénitente, dont l’étendue est très variable et quelquefois très grande : ainsi une pustule maligne au poignet s’accompagne quelquefois d’un œdème qui va jusqu’au tronc.

Des vésicules peuvent se montrer sur la seconde zone érythémateuse, à une distance plus ou moins grande de la pustule maligne. Elles sont isolées ou réunies en groupes, dont l’éruption se fait simultanément. On a vu très exceptionnellement des vésicules se produire sur un autre membre que celui envahi par la pustule.

La couleur des parties sur lesquelles se développent ces vésicules secondaires se modiüe peu à peu et devient jaunâtre, violette ou noire. Le derme est insensible et presque mortifié; c’est renvahissement progressif de la gangrène mis en doute par Bourgeois, Maunoury et Salmon. Ces médecins ont en effet attribué le plus souvent à une cautérisation mal faite les progrès de la gangrène ; mais des observations, bien recueillies par Raimbert, démontrent qu’on a nié à tort ces gangrènes étendues dans la pustule maligne. Du reste, comme Thomassin l’a vu, cette gangrène envahit le tissu cellulaire sous-cutané avant de se montrer à la surface des téguments. Les vaisseaux et les ganglions lymphatiques sont assez souvent le siège d’un certain travail inflammatoire dans ce cas.

Le début de la pustule maligne n’est marqué que par un sentiment de cuisson et de démangeaison sans douleur. Ce n’est que lorsque l’induration et la tuméfaction œdémateuse se sont prononcées, que l’on constate de véritables douleurs spontanépient ou par pression. Souvent aussi cette douleur est remplacée par un sentiment de grande pesanteur.

La période d’éruption de la pustule dure de quatre à six jours.

3“ Période d’intoxication. — Les individus atteints de pustule maligne restent en général de deux à quatre jours sans éprouver de phénomènes généraux ; mais, au bout de ee temps, il se manifeste un ébit fébrile qui indique l’absorption des principes toxiques de la pustule.

Le malade esl abatiu, somnolent; son pouls est mou, sa peau chaude

])KS AFFECTIONS CHARBONNEUSES

t‘l sùolie, sa üHo pesante et tlouloiireuse ; il n’a plus d’appétit. Mais à ces premiej’s signes de l’intoxication charbonneuse succèdent des phénomènes plus graves. Le malade éprouvo, sans mouvement fébrile, des défaillances, des vertiges; la langue devient sèche, l’haleine fétide; une douleur très vive se produit à l’épigastre en même temps que du hoquet, des nausées, des vomissements, de la diarrhée. Tous ces symptômes n’existent pas à la fois, mais ils se montrent souvent tour à tour.

Si la maladie n’est pas enrayée par le traitement ou ne s’arrête point d’elle-mûmc, tous ces symptômes s’aggravent; le ventre se météorise, le pouls s’affaiblit de plus en plus; il y a des syncopes, de l’anxiété, de l’agitation; la respiration devient rapide et inégale; des sueurs froides, quelquefois accompagnées d’une très grande chaleur intérieure, couvrent le corps; enfin le malade succombe dans l’agitation ou dans le coma, mais sans que son intelligence soit altérée.

La période d’intoxication dure de quatre à six jours, et la maladie, vers son neuvième jour, est arrivée à son apogée.

La pustule maligne, abandonnée à elle-même, tue assez souvent le malade, mais elle peut aussi guérir spontanément. On a vu dans des cas exceptionnels la mort arriver en vingt-quatre heures; d’autres fois les malades ont succombé brusquement sans aggravation de symptômes locaux. Certaines pustules situées au cou ont fait périr les patients à la suite d’un gonflement œdémateux de cette région. Enfin Bidault de Villers et Raimbcrt ont cité des cas d’individus qui, plusieurs mois après la pustule, avaient succombé à des accidents gastro-intestinaux qui avaient pris naissance en même temps que l’alfection charbonneuse.

La guérison spontanée est sans doute plus commune que l’on ne pourrait le croire , et c’est à elle qu’il faut attribuer les merveilleux effets de quelques plantes dans le traitement de ces pustules. Quand la guérison commence avant l’apparition des symplômes généraux, on voit une phlegmasic vive et profonde s’emparer du pourtour de la pustule, dont une partie est expulsée à titre d’eschare, puis tout guérit comme uné plaie simple. Si le malade est à la période d’intoxication, les symptômes généraux s’amendent, le pouls se relève, l’anxiété diminue, les vomi.ssements et la diarrhée cessent; une douce chaleur revient à la peau en même temps que des phénomènes d’une inllammation franche se développent tout autour de la pustule. Il s’établit une séparation profonde entre la pustule et les tissus sains, et au bout d’un temps qui varie entre huit et vingt jours, on voit la masse mortifiée de la pustule sc détacher; quelquefois l’œdème persiste encore plusieurs semaines.

On a décrit plusieurs sortes de pustules malignes, d’après certains caractères sans importance. Ainsi on a signalé une pustule œdémateuse, érysipélateuse , phleqmonense. Maunoury et Salmon ont tenté de séparer la vraie pustule maligne inoculable d’une autre espèce «le pustule maligne qui n’aurait pas ces propriétés infectieuses; mais ces tentatives n’ont pas abouti jusqu’alors à un résultat concluant.

DES MALADIES VIRULENTES

Nous pensons donc avec Énaux , Chaussier et Bourgeois qu’il n’y a qu’une sorte de pustule maligne, dont les variétés dépendent de l’énergie du virus, de la nature du tissu envahi, de la force du sujet, etc.

Anatomie pathologique. — Nous avons déjà décrit, en parlant du Charbon chez les animaux, les principales lésions internes de la pustule maligne, et cet aperçu servira à compléter ce qui manque à l’anatomie pathologique de cette maladie chez l’homme.

Les cadavres des individus qui succombent à la pustule maligne se putréfient facilement; leur ventre est ballonné par des gaz contenus dans les intestins; les principales veines superficielles ont laissé transsuder le sang devenu fluide, et sont marquées par des lignes violacées. Cette fluidité du sang explique encore sa sortie par la bouche et par les narines.

L’examen anatomique de la pustule n’a fait voir dans l’eschare qu’une substance brunâtre, livide, noire, dure et sèche, et dans l’induration sousjacente qu’un tissu cellulaire dense, rougeâtre, rempli d’une sérosité jaune. Les recherches microscopiques entreprises par Robin, Raimbert, etc., pour étudier la structure de cette pustule, n’ont rien fait découvrir là qui mérite d’ôtre signalé. On y trouve seulement cette apparence granuleuse propre à tous les tissus gangrenés et quelques vibrions très communs dans les parties putréfiées.

L’appareil circulatoire contient un sang noir, épais, fluide; les poumons sont congestionnés, mais c’est du côté des voies digestives que les lésions sont plus marquées. Ainsi la surface interne de l’estomac est parfois le siège d’une infiltration séreuse, comme mamelonnée. Chaque mamelon, de 1 à 2 centimètres de diamètre, est demi-transparent ou parsemé de taches jaunâtres. Ripamonti y a vu une petite phlyctène qui donna issue à de la sérosité roussâtre et laissa à nu une plaque circonscrite entourée d’un cercle inflammatoire. On trouve encore dans l’estomac de petites tumeurs noires, hémorrhagiques, dues à une infiltration sanguine dans le tissu sous-muqueux. Ces diverses taches peuvent être le siège d’un ramollissemènt et d’une ulcération.

L’intestin grêle est exposé aux mêmes lésions, et dans un cas on a constaté une hémorrhagie interstitielle entre les lames du mésentère, au point où il s’unit à l’intestin. Ces lésions de l’estomac et de l’intestin ont été constatées par Rayer, Monod, Simonin (de Nancy), etc. Le gros intestin ne présente point en général de lésions semblables ; cependant Viricel dit avoir trouvé une pustule maligne dans le côlon.

Ces lésions ne sont pas des pustules malignes de l’estomac et de l’intestin grêle, mais des désordres dus à des infiltrations séro-sanguines suivies de décomposition des tissus et d’ulcération.

Littré (1) a trouvé dans un cas de petits abcès dans le poumon, et dans un autre cas de pustule maligne à la face, du pus dans les veines de cette région.

Enfin on a constaté une augmentation de volume avec ramollissement

(1) Journal hebdomadaire, t- I» P-

DES AFFECTIONS CHARBONNEUSES

de la rate, dont la couleur variait du rouge lie de vin au rouge noir.

Les autres organes n’ont point eu de lésions qui méritent d’ôtre signalées.

Diaunostic. — La pustule maligne, à son début, a été confondue avec la piqûre de certains insectes, et un peu plus tard avec le furoncle, l’anthrax bénin, l’érysipèle miliaire et gangréneux, les pustules d’ecthyma, la stomacace des enfants, l’acné, etc. Mais il faut, pour éviter l’erreur, se bien rappeler que la pustule maligne a comme caractères pathognomoniques une petite eschare, surmontée d’une vésicule ou de ses débris, entourée d’une aréole vésiculeuse et reposant sur un noyau dur que circonscrit un engorgement souvent fort étendu. Tout cela se développe sans pus et sans vive douleur spontanée.

Les piqûres de puce et de punaise ne produisent en général qu’un gonflement léger qui disparaît très rapidement, et ne doit pas être confondu avec les phénomènes de la pustule maligne. Les autours du Compendium de chirurgie (1) citent cependant un fait où l’on vit une piqûre de punaise donner lieu à des accidents qui pouvaient faire croire à une pustule maligne. Une petite vésicule transparente, supportée par un noyau d’engorgement, et accompagnée d’une tuméhiction depuis la main jusqu’à l’aisselle, s’était produite sous l’inlluence de cette piqûre à la base du doigt indicateur. La piqûre du cousin donne lieu à une démangeaison très vive; il se forme sur le lieu de la blessure une petite vésicule, quelquefois un très petit tubercule cutané. Quand la phlyctène existe, le malade, en se grattant, la crève, et au-dessous on aperçoit un point central dur et grisâtre. Mais un examen attentif ne tarde point à faire voir les différences qui existent entre ces accidents et la pustule maligne. Dans la piqûre du cousin, la tumeur est non circonscrite, colorée en rouge vif, sans aréole vésiculaire; la démangeaison est moins vive et moins tenace que dans la pustule; l’aiguillon se retrouve assez souvent dans la plaie; enfin tous ces phénomènes disparaissent très promptement. Quoi qu’il en soit, si le malade habite une contrée où régnent les affections charbonneuses, on devra prendre toutes les précautions nécessaires pour surveiller la marche du mal.

Qn a assez souvent confondu la pustule maligne avec le furoncle. Mais le furoncle est une tumeur rouge, conique, qui débute dans le tissu cellulaire avec des douleurs pulsatives, intolérables à la pression, sans aréole vésiculaire ; qui se ramollit et laisse écouler du pus lorsqu’on la comprime: tous signes qu’on ne rencontre pas dans la pustule maligne. L’«nthrax bénin, par sa nature inflammatoire, son volume, .ses j)ulsations si intolérables, sa suppuration qui se fait jour par une ou plusieurs ouvertures, ne doit pas non plus être confondu avec la pustule maligne. Boyer et Bidault de Villiers ont cité des faits iVérysipble miliaire et pustuleux pris pour une pustule maligne; mais les éruptions érysipélateuses sont irrégulièrement disposées sur une large surface, sans noyau dur central, sans eschare spécifique; la peau voisine est molle et sensible : tous signes qui n’appartiennent pas a la pustule charbonneuse.

(1) Tome I, p. 269.

DKS MALAIJIKS VIRULliNTKS.

Dans les (;ri/sipèles f/miyréneux, toujours ))i'écé<lés de syniptùines généraux, les eschares soûl, élendues, irrégulières; il y a une suppuration plus ou moins dilliise, et celle physionomie inflammatoire du mal ne permettra pas de [)rendre ces érysipèles gangréneux pour une j)uslule maligne. Lu stomucace ya7i(jréneuse ûcë c'uïanifi, arrivée à sa dernière période, l)eut-cll(î être confondue avec une pustule avancée? Non, si l’on examine avec soin les choses. En effet, dans la stomacace, l’eschare est plus large et plus molle que dans la pustule; il n’y a pas de cercle de vésicules; la maladie a procédé de la cavité buccale vers la peau, et sa marche a toujours été plus lente que celle de l’alfection charbonneuse.

11 y a une forme A’ecthyma [pustules phlyzociées) qu’on peut confondre avec le bouton charbonneux. C’est une pustule qui se montre en général aux membres, et commence par un petit bouton purulent. Arrivée à son développement, elle est aplatie, à rebords saillants; la surface de la peau, vivement enflammée, est d’une teinte brunâtre foncée, elle peut même être sphacélée dans quelques cas. On fera le diagnostic différentiel en se rappelant la surface molle du bouton ecthymateux, la vive douleur, la nature purulente du liquide, l’absence d’aréole vésiculaii’e et l’acuité de l’angioleucite qui accompagne en général cé bouton ecthymateux.

L'acné, avec son point noir central d’où l’on peut faire sortir de la matière sébacée; V herpès, avec son groupe de vésicules et son gonflement érythémateux, sans noj'aii dur, ne doivent pas non plus être un sujet d’erreur dans le diagnostic en question. Mais, malgré ces indications, la pustule maligne est assez souvent méconnue dans les pays où elle n’est pas endémique, et là où elle règne habituellement, on prend encore quelquefois pour des pustules malignes des pustules furonculeuses qui n’ont rien de charbonneux.

Quant au diagnostic différentiel de la pustule maligne et des autres formes des affections charbonneuses, il résultera des descriptions qui vont suivre.

Pronostic. — La pustule maligne est une affection grave, car abandonnée à elle-même, cette maladie est très souvent mortelle, et la guérison ne s’obtient parfois qu’au prix de difformités hideuses; mais le pronostic varie suivant un grand nombre de circonstances, .\insi, lorsque cotte maladie a une marche franchement pblegmoncuse chez les individus d’un tempérament sanguin, elle est moins grave que quand elle est indolente, sans indice de réaction, et qu’elle se développe chez des individus d’un tempérament lymphatique ou que la fatigue et la misère ont épuisés. Le péril augmente si la pustule maligne se montre sur un enfant, sur un vieillard, sur une femme enceinte, qui est exposée aP’avortement (Cbaussier, Chambon) ; si elle est multiple, si elle siège sur certaines régions, comme à la tempe, aux paupières, où sa guérison même entraîne nu cciropion; au cou, où la tuméfaction du tissu cellulaire rend la sulfocalion imminente. Régnier a vu les nerfs du bras, mis à nu à la chute des eschares, amener un tétanos mortel. Enfin, lorsque la température est très élevée, le pronostic est moins favorable encore.

DES AKFECTTONS Eli A UBONNEÜSES.

Ttraitement. — Ce Irailenicnl comprentl des moyens prophy lactiques et des moyens curatifs.

1" Moyens prophn lactiques. — Les pins grandes précaiüions doivent être prises quand on est appclO à traiter des animaux atteints d’alfcctions charbonneuses. Ainsi on aura d’ahonl soin de l)rùler les lumiers, et l’on ne livrera point à la consommalion la viande d’animaux allectds do charbon; car si cette viande a pu dans quelques cas ôtre impunément mangée, dans d’autres l’usage des mêmes viandes a été suivi des accidents les plus graves. On fera enfouir à une assez grande profondeur le corps de ces animaux, en ayant soin de lacérer d’abord leur peau, afin qu’aucun individu ne soit tenté de renouveler l’histoire, aussi drolatique que tragique, racontée jiar Hartmann dans les Mémoires de V Académie de Stockholm (1).

Les individus qui soignent des bestiaux charbonneux devront prendre la précaution de s’oindre les mains de corps gras qui isolent des téguments les matières septiques; ils no toucheront qu’avec des pinces les linges salis et les matières puriformes. Enlin, après ces pansements forcés, on se lavera avec de l’eau chlorurée les mains et les parties du corps qui pourraient être contaminées par du pus, du sang, etc. Il est inutile do dire que de grandes précautions doivent aussi être prises quand on panse des hommes atteints de la pustule maligne ou qu’on pratique leur autopsie.

2“ Moyens curatifs. — La pustule maligne est, dans sa première période, une alléction locale qui exige aussi un traitement local; les remèdes généraux ne doivent venir qu’en seconde ligne, pour comhattrc quelques accidents particuliers de la maladie. C’est donc à éteindre sur place le principe septique que doivent tendre les efforts du chirurgien.

Comment est-on arrivé à ce résultat? Avant qu’on connût bien le développement de la pustule maligne, quelques médecins se contentaient de scarifier la partie malade, et d’exercer sur elle des pressions qui provoquaient, dit-on, la sortie des principes septiques. D’autres conseillaient de joindre à ces scarilications quelque pan.sement avec des pommades excitantes et môme caustiques. Mais si ces moyens simples ont pu réussir dans quelques cas, il serait dangereux de s’y lier.

J L’extirpation de la pustule maligne a joui de quelque faveur dans le s>^le dernier, mais elle est tout à fait et Justement abandonnée. Marct, chirurgien de Dijon, la pratiqua pendant de longues années, mais finit par y renoncer. C’est que le plus souvent le mal reparaissait énergiquement dans la plaie après chaque extirpation. Thomassin cite de ces récidives un exemple frappant que nous allons rappeler. «En 1755, dans le mois d’août ou de septembre, j’accompagnai, dit-il, un chirurgien auprès d’une femme attaquée de la pustule maligne sur l’épaule droite, près du cou; la gangrène était déjà fort avancée, et l’eschare avait au

(I) Collection académique étrangère, I. XI, p. 322.

DES MALADFES VITIULENTES.

moins là largeur d’un écu de trois livres. La tumeur était très dure et s’étendait à plus de deux pouces tout autour de l’cschai'c. Le chirurgien attaqua cette tumeur avec le bistouri, emporta tout ce qui était sphacélé sans en laisser la plus petite portion; il y eut une grande ell'usion de sang, et l’opération fut longue et douloureuse. Le chirurgien s’applaudissait, et je le croyais dans les règles de la plus saine pratique. Selon nous, tout ce qui était attaqué par le levain carbonculeux était emporté; cette femme devait être hors de danger. Mais quel fut notre étonnement lorsque le lendemain nous vîmes que les chairs, si rouges la veille, étaient devenues entièrement livides, et que les téguments de la circonférence du large délabrement que nous avions fait étaient noirs et chargés de phlyctènes. Nouvelle extirpation jusqu’au vif, nouvelles douleurs, nouvelles effusions de sang ; le troi.sième jour, ce fut pis encore, la gangrène s’étendait jusqu’aux lombes. Le chirurgienne se découragea point, il extirpa encore. L’hémorrhagie fut considérable; il fallut beaucoup de tamponnage et une compression forte pour l’arrêter; mais, malgré nos précautions, elle se renouvela pendant la nuit, et la malade mourut. » Cette observation, que je cite comme un renseignement historique, montre tous les accidents de ce mode de traitement de la pustule maligne.

C’est à l’union des scarifications et de la cautérisation qu’il faut rapporter les succès les plus sûrs. Les scarifications, comme l’a nettement établi Chaussier, ne seront ni trop légères, ni trop ])rofondes; elles comprendront l’escbare, et l’on s’arrêtera dès qu’on verra le sang couler. Elles ont pour but de donner issue aux matières septiques de la pustule, en même temps qu’elles fiivorisent une action plus directe des caustiques.

La cautérisation convient à tous les degrés de la pustule maligne, dans sa première période comme dans la dernière, où prédominent les symptômes généraux. Il est facile de comprendre que la plupart des caustiques aient dû être employés; mais il faut écarter tout de suite ceux qui, comme l’azotate d’argent, n’ont pas une action prompte et énergique. On a donné la préférence au chlorure d’antimoine , aux acides azotique et sulfurique concentrés, à la potasse (Bourgeois), à la pâte de Vienne, au sublimé et au fer rouge; mais parmi ces caustiques puissants, on doit encore faire un choix. Ainsi les acides, la potasse, le chlorure d’antimoine, sont des caustiques qui ont l’inconvénient de fuser sur les tissus, de donner lieu à des eschares molles qui laissent suinter le sang, enfin de ne s’accompagner d’aucune réaction inllammatoire. On peut donc leur préférer avec avantage d’autres caustiques, le fer rouge ou le sublimé.

Cependant Bourgeois (d’Étampes) emploie de préférence la potasse, et voici son procédé de cautérisation. Il prend un cylindre de potasse caustique à l’alcool, et ouvre les vésicules de la pustule en promenant circulairemcnt sur elles et sur l’escbare ce morceau de potasse. Bans le cas où l’eschare est trop sèche ou trop épaisse, il en enlève quelques pellicules ù l’aide d’une lancette. An bout de quelques instants, la po-

IJliS AFFECTIONS Cil AKUÜNNEÜSES.

tasse dissout les chairs, qui s.e délayent et forment un détritus qui s’amasse cîrculairemcnl sur les bords de la petite excavation que l’on creuse ainsi. Mais l’irritation causée par le caustique amène dans la plaie une grande quantité de sérosité qui peut faire fuser la potasse au loin; on doit donc avoir soin d’essuyer à temps ces fusées caustiques. Au bout d’une ou deux minutes, on dépasse les parties malades, et il tant, pour terminer l’opération, toucher légèrement la surface cutanée sur laquelle reposent les vésicules. Quand Bourgeois craint que la cautérisation ne soit pas suffisante, il dépose et abandonne au fond de la plaie un morceau de potasse caustique gros comme un tête d’épingle.

Le cautère actuel, qui peut dans certains cas rendre de grands services, que j’ai employé trois fois avec un succès complet, a l’inconvénient de donner lieu à des eschares peu profondes, et d’exiger aussi plusieurs applications successives, ce qui cause toujours de vives douleurs et un grand effroi aux malades. Cependant le feu a l’avantage de réveiller la vitalité des tissus, et d’étre dans certaines régions très vasculaires d’un emploi plus sûr que les caustiques potentiels.

On donne aujourd’hui dans la Beauce, où règne endémiquement la pustule maligne, la préférence au sublimé. Ce caustique amène dans les tissus une grande réaction favorabfe à la guérison; il ne fuse pas et donne lieu à des eschares sèches et dures; son application se fait sans effroi et sans danger d’intoxication pour le malade: à tous égards, il est donc préférable.

La pratique des médecins de la Beauce varie un peu quant à l’emploi de cet agent : les uns s’en servent pur ; les autres l’incorporent à quelque onguent, de façon à constituer de véritables emplâtres. Voici le procédé le plus simple et le plus généralement adopté pour cette cautérisation. On incise crucialement la pustule; l’incision doit être d’un centimètre d’étendue et aller jusqu’aux parties saines. On excise ensuite les lambeaux de la pustule, on étanche le sang, et quand l’hémorrhagie est arrêtée, on remplit de sublimé concassé le godet que laisse après elle l’excision de ces lambeaux. On emploie ainsi de 1 à 2 grammes de sublimé. Vingt-quatre heures après cette application, si le malade a beaucoup souffert, ce qui indique que le caustique a touebé les parties saines placées au-dessous et au pourtour du mal, si une eschare convenable s’est produite, s’il existe au pourtour de cette eschare un cercle vésiculeux contenant un liquide séro-purulent, ce qui démontre de la part des parties malades un retour à ses fonctions normales, les accidents produits par la pustule sont enrayés. Si, au contraire, le malade n’a pas du tout ou peu souffert, si le cercle vésiculeux n’est pas formé, si l’on voit le gonllement œdémateux s’étendre, il faut pratiquer une nouvelle cautérisation.

La grande expérience des médecins de la Beauce, dans le traitement de la pustule maligne, doit nous engager à accorder maintenant la préférence au suhlimé sur les autres caustiques. Mais si l’on avait à traiter un malade

arrivé a la période d’intoxication, on |jourrait associer à la cautérisation

UKS 51ALADIKS VIRULENTES.

(le lii pusluJc par le sublimé l’applicalioii du fer rouge sur la périphérie du mal.

Uuaiid par l’applicalion des caustiques la maladie eslarrélée, le gonllemeul œdémateux diminue peu à peu, l’eschare reste dans les limites de la cautérisation, les phénomènes généraux ne se montrent pas, et la partie mortifiée s’élimine avec les phénomènes habituels de la gangrène inllammatoire. On peut alors, si la réaction phlegmasiquc autour de l’eschare est trop vive, faire des applications émollientes sur la région malade. Plus tard on pansera le mal avec quelques topiques excitants, comme l’onguent de la mère, le styrax, etc., et l’on traitera la plaie comme une plaie simple.

Quelques indications particulières dans le traitement peuvent naître du siège de la pustule aux lèvres, aux joues, etc. ; mais nous ne pouvons pas nous arrêter sur ce point.

Le salut des malades atteints de pustule maligne est dfins le traitement local, quelle que soit l’époque du développement de la maladie. Mais dans la période d’intoxication, il convient de joindre à cette médication topique un traitement général. Les toniques, les excitants, les diaphorétiques, sont alors indiqués. On donnera au malade quelques préparations vineuses de quinquina, de la thériaque, du bouillon froid, etc., en môme temps qu’on pratiquera sur le corps des frictions aromatiques, etc.

C’est maintenant dans l’histoire de l’art qu’il faut chercher le traitement de la pustule maligne par les émissions sanguines. On trouvera les traces de cette médication dans le livre de Régnier, dans les Archives de la médecine physiologique 183(3, p. 238, et dans un article de Schaken (de Nancy), inséré dans \c Journal de médecine et de chirurgie pratique, février 1835. Il est utile d’ajouter que la plupart des guérisons citées à l’appui de ce moyen sont, soit des faits de guérison spontanée, soit des erreurs de diagnostic.

L’emploi des vomitifs et des purgatifs doit être restreint à certains cas où domineraient des phénomènes gastro-intestinaux très prononcés.

Nous n’avons pas parlé ici du traitement de la pustule maligne par des pommades, des décoelious de plantes, des applications de leuilles <le noyer, parce que l’insuccès le plus complet attend l’emploi de ces moyens, lorsqu’ils sont appliqués à de véritables pustules malignes.

2® Œdème malin ou charbonneuxi

bourgeois a signalé, le premier, en 18ù3, une forme d’atlection charbonneuse qu’il constata d’abord aux paupières, et qu’il crut devoir a cet elfet désigner sous le nom tV œdème charbonneux des paupières. Depuis celte époque, ou a trouvé cet œdème malin sur d’autres parties du corps, au cou, au tronc, àraissellc, et quelquefois, mais très rarement, aux membres.

Étiologie. — ^ L’œ.dème malin paraît succéder à l’absorption du virus charbonneux, soit à travers une muqueuse, soit à travers une peau fine ou dépouillée de son épiderme. Plus l’épiderme et le derme sont minces, plus l’absorption est aisée, et ces conditions sont surtout réunies aux

DJJS AFFECTIONS CHARBONNEUSES.

paupières pour faciliter le développement de l’crdémc charbonneux.

Symptomatologie. — Il laul examiner successivement les symptômes de la maladie, lorsqu’elle siège aux paupières, au tronc, etc.

L’tpdème charbonneux des paupières débute par une tuméfaction ditfusc de l’im ou l’autre de ces voiles membraneux; le plus souvent c’est la paupière supérieure qui est atteinte, cl quelquefois ce sont les deux. Alors les paupières forment un bourrelet saillant et se touchent par leur lace externe. Il n’y a pas encore de douleur, mais une simple démangeaison ; la tuméfaction est molle, rénitente, demi-transparente; la peau est jaunâtre ou blanchâtre , et le mal s’étend bientôt à la tempe et à ta joue.

La marche de cet œdème est rapide ; en vingt-quatre ou trente-six heures, les paupières forment un bourrelet dur; on ne peut guère les écarter les unes des autres; la conjonctive est infdtrée de sérosité et quelquefois de sang, mais l’œil est intact. Jusqu’alors la surface des paupières était lisse, mais bientôt elle devient inégale, bosselée; puis aux bosselures succèdent des phlyctènes remplies d’une sérosité sanguinolente au-dessous desquelles la peau est mortiüée.

On observe encore l’œdème charbonneux au cou, à l’aisselle, dans la région sous-maxillaire et au tronc. Dans cette dernière région, c'est surtout vers la partie supérieure et latéralc'dc la poitrine que la maladie sc manifeste sous la forme d’un gontlement mou, pâteux, tremblotant, sans changement de. couleur à la peau ; à la région mammaire, très riche en tissu cellulaire, le gonflement est diffus.

L’œdème charbonneux du tronc ne tarde pas à se recouvrir de phlyctènes sur un fond d’un rouge ob.scur, livide; il s’accompagne, vers le deuxième ou troisième jour, de symptômes généraux qui se terminent très souvent par la mort.

L’œdème eharbonneux des membres est d’un rouge violacé, et sa marche est d’autant moins rapide qu’il sc développe plus loin du tronc.

Diagnostic. — 11 n’y a aucun symptôme pathognomonique de Tœdèmc charbonneux,, à la connaissance duquel on arrive par l’c-xamcn des circonstances et par la marche de la maladie. Ün peut surtout le confondre avec Vwdème bénin des imnpières et avec Vérysipèle de la face.

L’œdème bénin, fréquent aux paupières et aux lèvres â la suite de piqûres d’insectes, n’est point dilférent de l’œdème charbonneux à sou début, mais l’évolution de tous ses phénomènes est très rapide; il a disparu en vingt-quatre ou quarante-huit heures, tandis que l’œdème malin commence à s’étendre peu à peu et à sc recouvrir de phlyctènes. Girouard (de Chartres) a indiqué deux procédés pour arriver alore au diagnostic différentiel. Dans le premier, il recherche avec soin s’il n’existe pas de pustules ou de traces de piqûres de mouche sur bipartie œdématiée. Pour cela, dit Girouard, il suttit de racler assez rudement avec une spatule la peau de la partie malade pour la dépouiller des matières étrangères qui la recouvrent ; cela lait, le chii'urgien, après avoir trempé un jiinccau de charpie ou une éponge dans de l’ammoniaque liquide, le promène rapi-

DES MALAEJES VllUJLENïES.

(k'iiient sur la peau ainsi nettoyée. L’ammoniaque teint en noir la petite vésicule externe ou la piqûre, et l’on peut la cautériser directement.

Un autre procédé de diagnostic consiste à badigeonner légèrement, avec un crayon d’azotate d’argent humecté d’eau, la surface œdématiée. S’il ne s’agit pas d’un œdème charbonneux, le point cautérisé, et recouvert ensuite d’onguent de la mère, donne lieu, au bout de cinq à dix heures, aune éruption de vésicules miliaires et puriformes; mais si l’épiderme n’a pas été soulevé, ou si les vésicules ne contiennent qu’une sérosité citrine et limpide, l’œdème est véritablement charbonneux. Kaimbert a vu le premier procédé déceler à la vérité la moindre piqûre, mais cela ne précise rien sur la nature charbonneuse du mal ; ce médecin a plus de confiance dans le second procédé.

Le diagnostic entre l’œdème charbonneux et Vérysip'ele de la face est souvent très difficile. L’œdème s’annonce par de la démangeaison sur la peau, dont la couleur est naturelle ou légèrement jaunâtre ou bleuâtre. La sensibilité n’est point augmentée; la tuméfaction est œdémateuse, diffuse, plus ou moins dure, et va diminuant du centre à la circonférence; elle disparaît peu à peu sans qu’il y ait déplacement des phénomènes. L’érysipèle, au contraire, se manifeste avec un sentiment de cuisson vive ou môme de brûlure ; la peau est douloureuse à la pression , tuméfiée , rénitente, d’une couleur plus ou moins rouge, limitée par un bourrelet; enfin tous ces phénomènes se déplacent.

Quand l’érysipèle devient gangréneux, on est encore mis sur la voie du diagnostic par l’existence de collections de pus sous les eschares, ce qu’on ne voit pas dans le charbon.

Enfin les symptômes généraux, à l’inverse de ce qu’on rencontre dans l’œdème charbonneux, se montrent dans l’érysipèle avant les phénomènes locaux.

Le PRONOSTIC de l’œdème charbonneux est plus grave que celui de la pustule maligne.

Le TRAITEMENT coiisistc, tant qu’il n’existe pas d’eschare, à toucher l’œdème avec des excitants, comme la teinture d’iode, les pointes de feu.

Si des phlyctènes se montrent, on les cautérisera tout de suite, comme nous l’avons dit en parlant de la pustule maligne.

3° Charbon malin symptomatique.

Avant les travaux récents sur les affections charbonneuses de l’homme, on admettait sans contestation l’existence d’un charbon spontané de cause interne. Mais aujourd’hui, une étude très complète de la pustule maligne et des affections phlegmoneuses de la peau a fait voir l’extrôme rareté de ce charbon spontané, et a môme conduit quelques médecins à nier .son existence. En effet, depuis le travail de Fournier [Observations et expériences sur le charbon malin, avec une méthode assuré de le quérir, 1769), il n’a été publié aucune recherche sérieusement confirmative des idées de ce médecin. Toutes les descriptions du charbon

DES AFFECTIONS CIIAUDÜNNELSES.

malin sont donc, «lans nos livres classiques, une simple analyse du mémoire de Fournier; et, quoiqu’on ne soit pas autorisé à nier les laits avancés par ce médecin, il faut, en les interprétant, bien se rappeler qu’il connaissait mal la pustule maligne, que quelques-unes de scs observations paraissent être des cas d’anthrax bénin, enfin que certains faits indiqués par lui se rapportent évidemment à d’autres maladies infectieuses.

Ces réserves faites, et sans nier l’existence du charbon symptomatique, nous en donnerons la description d’après l’ouvrage souvent cité de Fournier.

On peut désigner sous le nom de charbon symptomatique une tumeur caractérisée à sa circonférence par un gontlement d’un rouge vif, luisant, d’aspect inflammatoire, et à son centre par une eschare livide et noire. Cette tumeur est presque toujours précédée et accompagnée d’un certain nombre de symptômes généraux qu’on rencontre dans la plupart des maladies infectieuses.

Étiologie. — Le charbon nait chez l’homme spontanément ou par contagion. Le développement spontané de la maladie est sollicité par la fatigue, l’élévation de la température, les privations de la misère et l’usage des eaux croupissantes. C’est à de telles circonstances qu’il faut rapporter le charbon spontané que Fournier observa en 172Zi, à Montpellier, et celui qui règne annuellement en Égypte, quand les eaux du Nil laissent à découvert, en se retirant, des matières animales en putréfaction. Cette maladie, rare dans le nord de la France, s’observerait surtout dans le Midi, en Languedoc et en Provence.

La contagion du charbon a semblé se faire : 1“ par le contact direct avec des matières charbonneuses provenant d’animaux malades; 2“ par l’introduction de principes septiques, soit dans les voies respiratoires (matelassiers, qui respirent la poussière s’exhalant de la laine d’animaux charbonneux; médecin qui avait respiré des matières fétides provenant d’un charbonneux); soit dans les voies digestives (faits cités par Fournier). Au dire de Fournier, l’alimentation par les viandes corrompues d’animaux morts du charbon ou de la clavelée produirait tantôt la fièvre charbonneuse, tantôt le véritable charbon. Mais il faut noter que la plupart de ces assertions sont de pures hypothèses qui attendent encore leur démonstration.

ST.MPTOMATOLOGIE. — Lc charbon inoculé nait sur le point qui a été touché par la matière charbonneuse ; le charbon développé spontanément ou par infection se montre snr une partie quelconque du corps. Mais, quoi qu’il en soit, on constate avant l’apparition de la tumeur une prostration très marquée; le malade accuse un malaise indéfinissable, des nausées, de la tendance à la syncope, souvent un profond sentiment d’angoisse.

Après un espace de temps variable de quelques heures à un jour, apparaît une tumeur souvent peu saillante, dure, fort douloureuse, d’un I. 37

DES MALADIES VIUILE.NTES.

ronge vil à sa circonréreiice cl d’un noir fauve à son ceiilre. Des pnslnles on des vésicules h fond noirâlre, qui conlieimeiil une sérosité roiisse cl âcre, recouvrent ce noyau d’cngorgemenl charbonneux. Celle tumeur repose sur une base enflammée, tendue, luisante et colorée de diverses teintes. C’est de celte base que partent les racines du charbon, prolongements noirâtres et livides qu’on remarque lorsque la tumeur ne suit point une marche franchement phlcgmoncuse et s’affaisse.

Le développement de la tumeur charbonneuse est marqué par une douleur fort vive , une chaleur mordicanle et lancinante à la fois. Il faut joindre k tout cela une fréquence avec petitesse du pouls, une sécheresse de la peau, une certaine anxiété, une soif vive, des cardialgics, etc., etc.

L’extension du mal se fait rapidement; on voit les tissus qui entourent la tumeur charbonneuse devenir noirâtres, se ramollir, les téguments se recouvrir de vésicules renfermant de la sérosité, et le tout enfin passer à l’état gangréneux. Cette gangrène marche souvent insidieusement sous la peau et détruit parfois de gros troncs vasculaires. Enfin arrivent les phénomènes ultimes, le hoquet, les convulsions, le coma et la mort.

Dans la variété qu’on désigne sous le nom de charbon érysipélateux, les phénomènes morbides sont moins intenses, mais la rougeur qui circonscrit le charbon est étendue davantage et d’une façon plus irrégulière. Cette forme de la maladie, où l’on voit plusieurs charbons reliés entre eux par des traînées inflammatoires, a élé souvent constatée dans l’affection charbonneuse des pestiféi’és.

Les lésions anatomiques ne sont autres que ces infiltrations sanguines ou ces plaques gangréneuses que nous avons signalées dans le tube intestinal des malades qui ont succombé à la pustule maligne.

Diagnostic,. — Les accidents produits par la piqûre d’animaux venimeux ne peuvent guère être confondus avec la tumeur charbonneuse. La piqûre du scorpion, fréquente dans le Midi, pourrait seule, durant les premiers instants, laisser dans l’esprit quelque hésitation; mais cette hésitation ne sera pas de longue durée , car on ne peut pas constater là l’eschare centrale des tumeurs charbonneuses. Nous avons dit aussi plus haut combien les lésions phlegmasiques et purulentes du furoncle et de l’anthrax sont différentes des lésions primitivement gangréneuses de la pustule maligne et du charbon.

Un point de diagnostic aussi intéressant en théorie qu’en pratique, serait la distinction de la pustule maligne et du charbon, mais nous n’en possédons pas tous les éléments. Du reste, cette distinction ne pourrait s’appliquer qu’aux premières périodes de la pustule maligne. Car la pustule maligne à sa dernière période et le charbon se confondent dans leur expression locale, dans leurs phénomènes généraux, dans leurs caractères anatoino-palbologiqucs cl leur traitement. Puisque la pustule maligne méconnue peut revêtir le caractère plus grave du charbon, il importe donc de rappeler leurs différences primitives. Or la pustule maligne a lout d’abord une évolution locale; elle pénètre du dehors au

DES AFFECTIONS CIlAltnONNECSES.

iledans, cl ce n’esl qu’au bout d’uii assez grand nombre d’heures ou de [quelques jours, qu’on voit apparaître les phénomènes généraux. Il n’en îst pins de même dans le charbon. L’apparition de celle tumeur est précédée de symptômes généi’aux, sans qu’il soit possible de découvrir rien de local dans la cause de cette manifestation morbide. Les progrès rapides de celte tuméfaction, qui concordent d’ailleurs avec l’extension des phénomènes généraux, donnent au charbon une physionomie toute particulière. Enfin, dans l’aspect anatomique des tumeurs, on trouve aussi de notables différences.

Pronostic. — Le charbon est une maladie très grave; c’est ce qui résulte de l’opinion unanime de tous ceux qui ont observé de près cette affection. Ainsi Fournier perditions ses malades durant une période de onze années (1722-1733). La gravité du charbon est plus grande lorsque la tumeur siège au visage et au cou.

Il faut tenir compte encore, dans celle appréciation du pronostic, de la forme phlegmoneuse du mal, plus favorable que la forme franchement gangréneuse où l’on voit tomber les phénomènes de réaction salutaire.

Traitement. — Tous les chirurgiens s’accordent à donner ici une large place au traitement général, mais ce traitement n’a point de règles fixes. Ainsi les émissions sanguines sont presque unanimement rejetées; Fournier, qui ne les repousse pas de la même manière, préconise surtout les vomitifs elles purgatifs. Voici comment il procédait dans ce qu’il appelait la forme infiaminaloire du charbon. Il pratiquait une .saignée au début, puis administrait le tartre stibié à dose vomitive; le lendemain, il donnait un apozème purgatif (décoction de tamarin, mauve, séné), si l’émétique n’avait point produit d’évacuations alvines; le troisième jour, si l’on constatait une amélioration dans l’étal général, on donnait quelques bouillons, et si la gangrène s’étendait, on revenait à un vomitif, à un purgatif et aux boissons aqueuses.

Quand, dès le début âu mal, les symptômes adynamiques prédominaient, on conmiençait par administrer quelque cordial, et deux heures après on donnait le tartre stibié ou le purgatif; mais au lieu de boissons aqueuses, on faisait usage de remèdes toniques, vin, quinquina, etc. Fournier insistait sur l’usage répété du tartre stibié. Nous faisons, à litre historique, mention de la pratique suivie par Fournier, mais nous ne .saurions ni la conseiller, ni la rejeter. Notons seulement qu’elle n’a pas été très heureuse.

Le traitement local sera celui de la pustule maligne : larges débrideruents et cautérisations jusqu’au vif. Fournier, qui repoussait ces derniers moyens, conseillait d’extirper jusqu’aux parties saines tout ce qui était sphacélé et induré, et de panser la plaie avec un enqiliUre dont il donne la formule. Puis, si la gangrène reparaissait, nouvelle excision des lambeaux sphacélés,'jolions excitantes et nouveau pansement avec l’cmplfilre. 'Nous avons montré déjà ce que vaut l’extirpation de la pustule maligne, et nous ne saurions trop i-epousser cette méthode dans le traitement du

DES .MALADIES VIIU!LE.\TES

charbon. De larges incisions sur la tumeur et une cauli'Tisation méthodique nous semblent ici tout à fait indiquées. Le cautère actuel, par la promptitude de son action, par l’absence de substances vénéneuses laissées dans une large plaie, convient mieux ici que les autres caustiques dont nous avons parlé à l’article Pustule maligne. Il ne faudra point craindre de porter largement le fer rouge sur tous les points sphacélés, et même, à l’aide d’incisions, dans les tissus qui menacent dé'perdre leur vitalité.

Il faut enfin se rappeler que certaines variétés de charbon dépassent, par la promptitude de leur marche, toutes les prévisions du chirurgien, et ne reçoivent aucune influence heureuse ni du traitement général , ni des cautérisations les plus intelligemment appliquées.

4" Fièvre cliarbonneuse.

Nous avons semblé admettre ci-dessus que le charbon symptomatique était la conséquence d’un état ihfectieux do l’économie. Cet état, qu’on a désigné sous le nom de fièvre charbonneuse^ peut-il exister sans éruption de tumeurs charbonneuses à l’extérieur? La réponse à cette question est très difficile, car on manque sur ce sujet d’observations détaillées, défaits concluants par des caractères tirés de l’anatomie pathologique et de l’inoculation. Cependant des médecins qui ont une grande expérience des affections charbonneuses, Maunoury (de Chartres) etRaimbert, inclinent à admettre l’existence de cette fièvre. Mais des observations plus positives que celles citées jusqu’alors, ont besoin d’étre produites pour bien établir l’existence de la fièvre charbonneuse.

Symptomatologie. — Dans les cas qu’on suppose avoir été des exemple.*» de fièvre charbonneuse, mais dont l’autopsie n’a pas donné la vraie signification, on a au début constaté du brisement des membres avec soif, des envies de vomir sans vomissements, du météorisme du ventre cl un besoin continuel de rendre des gaz. Le malade se plaignait en même temps d’oppression épigastrique, faisait de grandes inspirations, et son pouls s’élevait rapidement à 120 ; de. l’agitation survenait bientôt et faisait place ensuite à des lipothymies; puis la peau prenait une couleur plombée, comme dans les altérations profondes du .sang. Cependant rintelligence jusqu’alors restait intacte; mais successivement et en peu de temps on voyait survenir du boquet, un pouls petit et fréquent, de la somnolence; enfin, au moment de la mort, une altération des traits qui rappelait le faciès des malades qui succombent au charbon.

Voilà ce qui ressort de l’ensemble des faits très peu nombreux, il est vrai, recueillis jusqu’alors sur la fièvre charbonneuse.

Ces faits peuvent être comparés par quelques traits à l’épidémie meurtrière qui se déclara en 1727 dans les villages voisins de Montpellier, et dont Fournier nous a laissé l’iiistoire sous le nom de pustule maliqne interne. Cependant il serait tout à fait impossible de préciser rien de net à cet éganl.

UK U’AFFKCTiÜN FARCINÜ-MÜKVEÜSK.

Les accidents produits par l’usage d’aliments provenant d’animaux morts du charbon ne sont pas analogues aux symptômes de la fièvre charbonneuse. Ce sont le plus souvent des accidents gastro-intcstinanx, comme ceux qui succèdent à l’ingestion de matières toxiques. Il y a des frissons, de fortes crampes dans le ventre et dans les membres, des vomissements verdâtres, des selles de même nature et une altération profonde du visage. Dans la plupart des cas ces phénomènes typhoïdes sc sont dissipés peu â peu; mais dans un fait cité par Costa (1) , la mort est arriv'ée au milieu d’une prostration profonde.

Nous juc savons rien du traitement de la lièvre charbonneuse, dont la ai»vl4>iiést facile à soupçonner.

ARTICLC 11.

UK l’affection farcino-mouvklse.

Il existe chez riiomme, comme chez certains animaux (mammifères monodàctyles), une maladie virulente, caractérisée^ anatomiquement par des éruptions sur la peau et certaines muqueuses, surtout celle des premières voies respiratoires, par des exsudats spécifiques et par des collections purulentes dans le tissu cellulaire, les lymphatiques, les muscles, certains viscères, etc. Cette affection est désignée sous les noms de farcAn et de morve.

A cause de la propagation de cette maladie des animaux à l’homme, nous croyons devoir présenter d’abord un aperçu très succinct sur l’affection farcino-morvcusc chez les animaux.

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