‹ Traité élémentaire de pathologie externe (volume 2)Chapitre 33 sur 50 · DE LA SA'I’UILIS · texte numérisé non relu

DE LA SA'I’UILIS

Voilà dans les Priapeia (cai-men 50) un passage qui lémoigne des craintes qu’avait un amant de la contagion des fies :

Quædam, si placet hoc tibi, Priape,

Ficosissima me puella ludit,

Et non dat mihi, nec negat daturam ;

Causasque invenit usque differendi.

Los résultats de cette contagion n’étaient pas sans exciter le sourire des médecins, et c’est à quoi font allusion ces vers de Juvéual :

Sed podice levi

Cæduntur tumidæ, inedico ridente, mariscæ.

(Sat. II, vers. 12.)

Mais les affections primitives à la verge et à l’anus n’étaient pas les seules dont fussent atteints les débauchés de tout genre. Ils en avaient aussi sur d’autres parties du corps, à l’aine, à la bouche, au nez, à la gorge.

Là c’est encore Martial qui reproche à la courtisane Laul'eia ses difformités, ses mamelles flasques, les sillons de son ventre, les déchirures de ses aines et ce qui sort de sa vidve :

Aut infiiiito laceruin pâlit inguen hialu :

Aut aliquid causis proniinet ore lui.

(Epigram. lib. III, ii“ 72.)

Martial et Perse avaient déjà parlé de la voix rauque des cinèdes ; mias on trouve dans DionChrysostéme (l)un passage qui a plus de valeur pour montrer chez quelques débauchés la présence de lésions secondaires graves: «Vous me demandez, dit-il, quelle est cette maladie? Bien que je ne puisse m’expliquer plus clairement, il ne vous sera néanmoins pas difficile de la deviner. Beaucoup dorment en marchant et en parlant; la preuve la plus évidente de leur sommeil, c’est qu’ils ronflent... S’il est impossible d’entendre toujours jouer de la ilûte, et si, comme on le dit, le séjour du rocher qui résonne du chant des sirènes est insupportable, quel homme

vertueux pourrait se faire à ce son désharmonieux et rauque Vous

n’ignorez pas qu’une maladie épidémique s'est empai'ée de vos nez, de la même manière que chez d’autres le courroux du ciel a frappé quelques parties en particulier, telles que les mains, les pieds ou le visage. On dit qu’Aphrodite, pour punir les femmes de Lesbos, leur envoya une maladie des aisselles. Eh bien! c’est ainsi que la colère divine a détruit le nez du plus grand nombre d’entre vous, et c’est de là qu’est venu ce son particulier. » C’est aussi pour faire allusion à ce son de voix des débauchés qu’Ammien Marcellin les représente comme turpi sono fragosis naribus introrsum reducto spiritu concrepantes . Ces citations ne servent qu’à confirmer l’opinion de Martial, qui nous représente les débauchés parlant

(I) Oralioncsc.r reçois., .l.-.Incq. lîciskc (vol. II, Orationes 33).

DES MALADIES VllVULENTES.

raucidulo ore, ot un passage où saint Paul {JdpUre aux Romains, CCI, page 27) rapporte la peine que les Grecs exprimaieiU par le mot pr/ttv, et qui était le résultat d’une affection de la gorge et du nez, ce qui faisait que la respiration était accompagnée d’un bruit tout particulier.

Cette mauvaise odeur de la bouche, ces douleurs de gorge, du palais, ces voix enrouées, s’observaient aussi chez les fellutores, et rendaient leur langage peu compréhensible.

On peut supposer qu’il s’agit encore d’accidents constitutionnels dans ce passage ironique de Plutarque : «Les crédules pensent que la Dea Syra ronge les tibias, couvre le corps d’ulcères et fait fondre le foie à tous ceux qui mangent un hareng ou un goujon (1). »

Il nous reste à parler encore de deux maladies qui ont dû servir d’étiquette à un groupe assez nombreux d’affections syphilitiques, la mentagre et le morbus campanus.

La mentagre chez les anciens était une affection contagieuse se transmettant par les baisers. La nouvelle doctrine de la mentagre parasitaire pourrait expliquer cette contagion; mais dans ce cas elle aurait été observée dans les classes inférieures de la société, tandis qu’au contraire c’étaient les grands {proceres) qui étaient surtout affectés de mentagre. Les honteuses débauches du cunnilingus étaient la cause principale de la mentagre, mais elle n’en étaient pas la seule; car cette affection, comme les fies aux organes génitaux, avait un principe contagieux, ainsi que le dit clairement Pline (2) : « A mento fere oriebatur, joculari primum » lascivia (ut est procax natura multorum in alienis miseriis). » Elle se transmettait donc par les baisers, et à l’époque où la mentagre faisait les plus grands ravages, une véritable fureur d’embrasser régnait parmi les Romains. Deux épigrammes de Martial témoignent de cette manie des baisers, et l’une d’elles ne manque pas d’intérêt au point de vue médical. Elle est adressée à Bassus.

Effugere non est. Basse, basiatores Instant, morantur, persequuntur, üccurrunt,

Et bine, etillinc, usquequaque, quacumque.

Non ulcus acre, pustulæve lucentes,

Nec triste inentum, sordidique lichenes,

Nec labra pingui delibuta ceroto,

Nec congelati gutta proderit nasi.

{Epigvam. lib. XI, n« 98.)

Les citations de Julien, de Suétone, de Tacite sur les pustules et les cicatrices de Tibère ne nous présentent là rien de spécifique. Le siège de ces pustules et de ces cicatrices à la faec et dans le dos répond mieux à l’acné qu’à toute autre affection.

(1) De superslitiono, II, 110.

(2) IJist. nal., lib. XXVI, cap. i, 2.

UE LA SVl'lllLlS.

Le morbus campanus nous semble aussi avoir été un des accidents de la syphilis. C’était une aüéction qu’on voyait chez les débauchés, et qui laissait après elle des cicatrices honteuses. Un passage très curieux d’Horace vient à l’appui de cette opinion :

At illi fœda cicatrix

. Setosam iœvi frontem turpaverat oris.

Campanum in morbum, in faciem permulta jocatus

Pastores saltaret uti Cyclopa, rogabat.

(Sa/, lib. I,v.)

Si l’on admet avec J. Z. Platncr (1) que la maladie campanieune est la syphilis, et si l’on se rappelle que la Campanie formait une grande partie des États napolitains, on sera forcé de reconnaître que ceux, qui, au XV® siècle, ont appelé la vérole mal napolitain, n’ont presque fait que traduire l’expression de morbus campamis.

b. De ta syphilis au moyen âge. — L’histoire de la médecine au moyen âge explique bien le petit nombre de renseignements que nous possédons sur l’existence de la syphilis à cette époque. Ces renseignements seraient sans doute plus nombreux si l’on venait â dépouiller bien dès manuscrits qui n’ont point encore vu le jour; maison possède déjà plus d’un document précieux.

Daremberg, par exemple, a publié une note historique (2) intéressante sur ce qu’on savait au ix® siècle des relations qui existent entre les affections de l’anus et des organes génitaux; nous allons la citer.

« Dans un précieux manuscrit du ix® siècle, qui a d’abord été en la possession de M. Tross, libraire, et qui fait partie maintenant du nouveau fonds de la Bibliothèque nationale, j’ai trouvé, dit-il, le passage suivant qui me paraît se rapporter directement à l’histoire de la syphilis :

«Fol. 101, cap. 89. Adanum... in ipso orificio ani multas fiunt causas, » id est ragadas et hiantes, glandulas, comdolomatas, acrocordenas, ver- » rucas, hemorrhuidas, et ibi pustias diversorum généra, in magnitudine » granorum fabœ vel pisi, aliquando ut avellanœ fiant, aliquando eminens » ut ipso orificio claudere videatur... cum causa inter pessimo loco et » indecore sunt positi et non curati præcadunt, non solum anus tumefit, n sed et alia membra, quœ prope sunt et veretri immunda vulnera et sordida r> vel maligna inde fiant, si medici propter turpitudinem vel fetorem ipsas » immunditias non extergunt diligenter curando aut palpando, etc. »

.\u xm® siècle, on retrouve de nouvelles traces de la maladie syphilitique.

Littré a mentionné (3) dans un auteur qui, sous les noms de Richard V Anglais, le Parisien, le Salernitain, R i car dius senior, a fait un petit micrologue {paj'vus micrologus), le passage suivant qu’il est curieux de citer :

(1) De morbo campano ad verba Horalii. Lipsiæ, in-4, 1732.

(2) Annales de la syphilis et des maladies de la peau, l. IV, p. 275,

(3) Note sur la syphilis au xui« siècle {Gaz. méd., 1846, p. 928).

DES MALADIES VlUULEiNTES.

« ülc('i-antur lUraqnc, virga sciliccl cl Icslicnli, Icmporc mcnslnionuii » ex coi lu ex saisis hninoril)us el acutis el incensis, cpiod salis ex colore » cqlis el pusliilariini vel saniei ex prurilu et punctura el ardore perpen- » dilur. )) (Manuscril 7056, nibliolhèqiie inq^drialc.)

Guillaume de Salicel, qui écrivait à la môme époque, traite au chapitre /i8 du livre I" de sa Chirurçjie^ u de puslulis albis vel rubeis et de » milio et de scissuris el de corruplionibus vel hujus modi quæ litinl iii » virga, vel circa præpulium, propter coilum cura fœdida muliere, aul )) cum merelrice, aul ab alia causa. »

En parlant des bubons (Z>e apostemate caiido vel frigido, in inguinibus, chap. XLii), il dit encore: «Hæc ægriludo vocatur bubo vel dragoncelli » inguinis, vel aposlema inguinis et aliquando cum accidit homiiii in virga » corruptio propter concubitum cum fœda muliere autob aliam causam. » Lanfranc (de Milan) lait dans son livre (1) une différence entre plu- ‘ sieurs maladies de la verge : « De fieu et cancro et nlcerein virga virili. —

» Ulcéra (dit-il) veniunl ex puslulis calidis virgæ supervenienlibus, vel ex » acutis humoribus locurn ulceranlibus, vel ex commixtione cum luu- » liere fœda, quæ cum ægro taleiu habente morbuin de novo coieral. » Plus loin, il parle des ulcères « ....quæ quando ingrossanl labia præpulii. » On trouve encore, dans Arnauld de Villeneuve, Bernard Gordon, Guy de Chauliac,Valescondc Tarenle, Pierre de l’Argclôte, plus d’un passage où il est souvent parlé des pustules, charbons, ulcères de la verge eide la vulve.

Il est un médecin du moyen âge sur lequel les auteurs varient beaucoup et qu’on confond avec Gérard (de Crémone). On le trouve cité par Bernard Gordon, qui enseigna à Montpellier depuis 1285, et il a écrit un livre sans date : Glossulœ Geraudi. Or, on lit au livre Vil de Gérard une phrase qui témoigne de la connaissance d’une infection générale à la suite d’accidents locaux : « jOe ulceribas et aposteniutihus virgæ. — Virga patilur a coilu cum » mulieribus immundis de spermate corruplo vel ex humore venenoso » in collo malricis recepto; nam virga inficilur et aliquando altérai totum » corpus. »

Les statuts si souvent cités de la reine Jeanne de Provence, pour Bautorisation d’une maison de prostitution à Avignon, à la fin du xiv^ siècle, ont paru un puissant argument contre la naissance de la syphilis au xv” siècle. Quelques partisans de l’origine américaine de la vérole ont même cru devoir nier ce document, et Aslruc {Traité des maladies vénériennes., Paris, 1717, t. I", p. 217) a dit que les maladies transmises par le coït, et dont il est parlé dans ces statuts, n’étaient pas la syphilis, mais bien la lèpre, etc. Il est vraiment impossible de rien conclure de ces slaluts qui témoignent plutôt de la sollicitude de la reine Jeanne pour la santé de scs sujets que de l’existence de la syphilis ; car tout ce qu’ils renferment peut s’appliquer aussi bien à la blennorrhagie qu’à la vérole.

Quoi qu’il en soit, il est bien établi par les passages que nous venons

(I) Praclica: doclrina tertia, cap. xi.

DE LA SYPHILIS

de citer qu’au xiri® et au xiv® siècle ou constatait, à la suite de rapports avec des femmes immondes, ‘des ulcères et des pustules sur la verge, et, après avoir été locale, la lésion infectait tout le corps {et aliquando alterat totum corpus).

Nous espérons avoir démontré par cette série de preuves l’existence de la syphilis dans l’antiquité, aux ix®, xiii® et xiv® siècles. Nous pourrions donc nous dispenser d’examiner les autres hypothèses ; cependant l’opinion qui soutient que cette maladie, originaire d’Amérique et apportée par l’équipage de Christophe Colomb, s’est montrée, pour la première fois, après l’arrivée en Italie des conquérants du nouveau monde, a compté des défenseurs trop puissants et trop convaincus pour que nous ne lui consacrions pas quelques lignes. Cazenave, qui a examiné cette question avec grand soin, a démontré, de la façon la plus évidente, que l’épidémie régnait dans l’annjje qui a précédé l’arrivée des compagnons d’armes de Colomb, et il mentionne, en outre, contre la grosse vérole, un arrêt du parlement qui s’accorde peu avec l’origine américaine. Nous allons, à ce propos, citer in extenso un important passage de son Traité des syphilides (p. 36.)

« Pour faire croire, dit-il, que les compagnons du grand capitaine ont apporté en Europe l’épidémie de la syphilis qui éclata dans le royaume de Naples, il faudrait faire accorder d’abord l’époque du retour de ces vainqueurs du nouveau monde, avec l’explosion de la maladie, et pour cela Aslruc cherche en vain à les rapprocher le plus qu’il peut; il est obligé de convenir que l’épidémie commença en 149^, et que les Espagnols ne parurent à Naples qu’en mai l/i95. En admettant que les choses se fussent passées ainsi, il serait déjà difficile d’expliquer par ces dates la fable d’Oviedo, mais l’histoire ne peut pas plier aux caprices de la politique ou de la crédulité. Je trouve dans Jean Nauclerus(l), mort en 1500, et^contemporaiu de l’épidémie, que vers l’année l/i5ü, trente mille juifs, chassés d’Espagne, furent enlevés par l’épidémie, qu’il compare à l’éléphanliasis. Stephano Infessura (2), témoin oculaire, raconte que les familles maranes, chassées d’Espagne, arrivèrent en Italie en 1^i93, et furent reçues par le pape Alexandre VI, qui leur permit de dresser leurs tentes hors de la porte Appienne; qu’ils entrèrent secrètement dans la ville, si bien qu’iwmédiatement le fléau envahit la ville, et qu’il mourut un grand nombre desdits Maranes, de la peste et de la contagion {adeo ut in cuntinenti » pestis invaserit urbem, mortuique sunt quam plurimi ex peste et con- » tagione dictorum Maranonim). Jean Salicet (3), célèbre professeur de Tubinge, écrivait en 1500, en parlant de l’épidémie régnante : «... ou d’autres affections de la peau, telles que pustules, etc., dites mal français, qui depuis l’an du Seigneur 1457 jusqu’à la présente année 1500, furent portées de pays en pays, accompagnées de graves accidents. i> Un arrêt

(1) Chronicon Joannis Naucleri, 1500

(2) Diarium urbis Itomœ, li'Ji.

(3) Tract, de pestilenlia, 1502.

DES MALAIJIES V1HLIEE.NTES.

(lu parlement de Paris, rendu en U90, pi-escrit dinerenles mesures à prend]-e contre une certaine maladie nommée la grosse vnvle, gui depuis deux ans en ça a eu grand cours en ce royaume. Ainsi la grosse vérole sévissait eiiFrancc dès l’année \ im, au point d’étre considérée comme une calamité publique; et, si elle eût été apportée d’Italie, il n’est pas probable qu’elle eût éclaté en même temps en France et dans le royaume de Naples ! Ce n’est pas tout encore. Le moine J. Scipbover(de Meppis)nous montre cette épidémie {pestis miranda et lugubids) sévissant en Westphalie dès 1 année et de là ayant envahi, avant la fin de l’année suivante, la

Dacie, la Poméranie, la Prusse, la Saxe. Je lis dans J. -B. Fulgosi, que deux ans avant l’arrivée de Charles, il y eut une maladie nouvelle découverte parmi les hommes, appelée de différents noms, suivant les pays, etc. {bienno quoque (là92) antequam Carolus venir et nova œgritudo inter mortales détecta, varie, ut regiones erant, appellata). Elle Gapréol dit que ce fléau était universel dès les années là93 et U9à. Enfin, presque tous les auteurs contemporains, Sahellicus de Brackenau, Berlcrus, etc., disent aussi que l’épidémie a commencé en là9à, mais qu’elle sévissait alors dans toute l’Europe...

» Répandue dans toute l’Europe en là9à, observée en Italie pendant l’année précédente, ou môme deux ans auparavant, au rapport de Fulgosi, cette épidémie, dont on a voulu faire la source de la syphilis, n’a pu être transportée par les équipages de Christophe Colomb, qui n’arrivèrent à Naples qu’en mai là95.

» Si les compagnons de Christophe Colomh eussent été infectés de cette maladie, remarquable surtout par l’incroyable énergie de ses symptômes, comment supposer que personne n’en eût parlé dès leur retour en Espagne ? Comment croire que cette syphilis américaine, si terrible sur la terre d’Italie, se fût endormie pendant le long voyage qui ramenait Colomh dans sa patrie, au point d’échapper à cet Oviedo, son inventeur, qui se trouvait à Barcelone avec Christophe Colomb, et qui interrogea ses marins, comme le- dit Astruc lui-même? Comment se fait-il qu’on n’ait parlé, au contraire, de soldats malades que dès l’année là96, au retour de Jean Aguado? Est-il possible, enfin, d’admettre que cette épidémie dévorante, qui éclate sur tant de pays à la fois, qui s’étend avec la rapidité de l’éclair, qui décime les populations, soit cette maladie venue sans bruit sur les vaisseaux espagnols, qui, pour gagner l’armée française, a besoin de toutes les combinaisons de la contagion qu’ Astruc a été obligé de supposer...

» Ce ejui peut-être encore a donné plus de crédit à l’origine américaine, c’est qu’à cette époque le gaïae arrivait d’Amérique avec la réputation d’être l’antidote infaillible de la syphilis, et que bien des esprits même sérieux ont cru que la maladie vénérienne devait venir du pays qui produisait ce fameux bois {lignum sanctum), d’après la loi naturelle qui place l’antidote à eôté du poison...

» Enfin, on a fait valoir, à l’ajjpui de la nouveaidé de la syphilis, un

DE LA SVPIIILIS.

argument qui peut paraître spécieux d’abord. On a dit que la preuve de cette nouveauté résultait du grand nombre d’ouvrages spéciaux qui avaient paru à l’époque de l’épidémie, et aussi de la variété des dénominations qu’elle avait reçues dans le principe. Mais ces deux circonstances peuvent être expliquées facilement. Au moment où l’épidémie éclata en Europe, l’imprimerie, découverte depuis quelques années seulement, venait d’ôtremise en usage; et il n’est pas surprenant que cet événement, qui jetait tout à coup la pensée dans le domaine public, et qui devait solliciter vivement toutes les ambitions scientifiques, ait produit ce déluge d’écrits qui tous ne pouvaient parler que d’une seule chose, du fléau qui bouleversait l’Europe. Quant à ces noms si variés qu’on a donnés ù l’épidémie, ils démontrent seulement l’incertitude où l’on était alors sur le point de départ de la maladie, puisque chaque peuple lui donnait le nom d’un peuple voisin qu’il supposait la lui avoir apportée. »

Toutes ces raisons nous semblent démontrer que la grande épidémie du XV' siècle n’a pas été la première manifestation de la syphilis; mais là n’est pas toute la question, car on a été plus loin, et l’on s’est môme demandé si cette épidémie était bien de nature syphilitique. On a émis de grands doutes sur ce point: les uns ont vu dans cette épidémie différentes affections plus ou moins combinées avec la vérole; d’autres ont pensé que c’était une maladie toute différente, le typhus (Cazenave), la morve, le larcin, etc.

Cette dernière opinion, fondée sur la contagiosité si facile de la mtüadie (il suffisait de toucher une pustule (lu corps pour être immédiatement infecté, le souffle même d’une personne malade était presque un arrêt de mort), fut d’abord émise sous une forme hypothétique par Ricord dans ses Lettres sur la syphilis, et elle a fixé l’attention de Beau sur un document intéressant.

C’est un passage de pathologie hippiatrique ayant trait à l’origine de la morve. Voici en effet ce qu’on lit dans la préface du Traité sur le véritable siéye de la moi've des chevaux, par Lafosse (Paris, 17à9). C’est l’auteur qui parle : «J’ai cru qu’il ne serait pas inutile de taire des recherches historiques dans l’antiquité, pour trouver l’origine et les progrès de la morve. J’ai été bien trompé dans mon attente; et ma surprise fut bien grande quand je découvris que cette maladie n’a pas seulement été inconnue des anciens, mais qu’elle est nouvelle, et n’a paru en Europe que vers l’an 1à9i. C’est au siège de Naples, après l’arrivée des Espagnols de la découverte de l’Amérique, que parut la morve des chevaux pour la première fois. Parazzez est le premier auteur qui en ait parlé; il fut lui-môme à ce siège, et les auteurs espagnols sont les premiers qui ont donné l’histoire de cette maladie qu’ils appelaient muormo. » Beau a recherché Parazzez dans diverses bibliothèques, il n’a pu le retrouver; mais il a trouvé Lafosse, cité avec une grande considération dans une analyse critique que Huzard fit de son ouvrage {Journal de Vandermonde, mai, 1786). Huzard ne met pas en doute ce que Lafosse dit de Parazzez.

DES MALADIES VJUÜLEMTES.

Le rappi'ochemcnl originel de la morve el de la syphilis n’esl qu’une pure hypothèse que rien ne confirme ni ne délruil. On a bien vu un cheval morveux inl'ecler onze personnes (1); mais s’il s’élail agi de la morve au moment de l’épidémie du xv® siècle, comment, les conditions restant cà peu près les mêmes, tout cela aurait-il si promptement disparu? -

L’examen des sources originales sur ce point délicat de l’histoire de la médecine nous laisse croire que la fameuse épidémie du xv' siècle n’a jamais été une épidémie de syphilis, mais une de ces épidémies de typhus qu’on observe assez souvent quand il existe de grands rassemblements d’individus, épidémies que compliquent la pourriture d’hôpital, le scorbut, les érysipèles, etc., et durant lesquelles les syphilitiques voient leurs accidents prendre une gravité qu’ils n’auraient pas sans cela. Ainsi, au retour de la courte expédition d’Italie, j’ai pu constater des accidents syphilitiques assez graves chez des militaires malades ou épuisés par les privations et les fatigues de la guerre.

Les recherches que nous venons d’exposer établissent, selon nous, que la syphilis a été observée en Europe avant le retour de Christophe Colomb, et que son origine est aussi ancienne que les temps historiques. Si nous n’avions pas craint de prolonger cette étude déjà trop longue, nous aurions montré comment on est arrivé peu à peu à rattacher les accidents constitutionnels aux accidents locaux ; quelle opinion on se faisait d’abord de la nature de cette aüèction, etc.; quels furent les premiers ouvrages sur la maladie vénériemie. Mais il faut passer sur tous ces points pour jeter un coup d’œil rapide sur l’historique de la syphilis après le XV® siècle.

c. De La, syphilis à partir de la fin du xy'" siècle. — La syphilis donna lieu, à cette époque, à une nuée de productions que la découverte de l’imprimerie et le caractère effrayant de l’épidémie italienne expliquent suffisamment. Ces travaux, dus à Alexandre Benedetti, Pierre Pinctor, Léoniceno, Gaspard Torella, Nicolas Massa, Fracastor, Paracelse, Schellig, Grunbeck, Jean de Vigo (2), et publiés à la lin du xv' siècle et au commencement du XVI', sont empreints de ce cachet de surnaturalisme qui dominait alors. La gravité de l’épidémie fait exagérer aux auteurs les procédés de contagion ; l’air lui-même devient le véhicule du principe morbifique, et il suffira de parler à l’oreille de quelqu’un pour lui communiquer la vérole. On va demander à la conjonction des astres la cause de cette maladie"; l’inüueuce prédominante des doctrines galéuistes fait donner au foie le rôle principal; on met en cause l’intempérie sèche de l’organe hépatique, l’allection maligne des humeurs, la suppuration du sang.

Cependant, en 15ù5, Fernel (3) donna de la nature de la syphilis une défi-

, (1) Annali unitwrsali di Modicina, i822, Thomas larozzi.

(2) On trouvera la plupart de ces ouvrages dans les collections dont je donnerai plus loin l’iiulicalion bibliographique sous le titre d’Aphrodisiacus.

(3) De luisvcnercai ciiralione. Ansers, tG79.

DK LA SVI’IIILIS.

nilion assez vraie pour être encore acceptée aujourd’hui. «La cause de la vérole était une qualité occulte et contagieuse, transmissible par contagion, inhérente à un substratum qui lui sert de véhicule et envahissant tout le corps.» Ce médecin illustre, metU\nt ainsi la vérole au nombre des maladies virulentes, la rayait des allections miasmatiques; il eut tort, toutefois, d’admettre la contagion par la sueur.

Les idées de Fernel, quelque temps oubliées, ne furent de nouveau formulées qu’en 1728 par Boerhaave. Dans cet intervalle, cependant, nous signalerons quelques observations exactes. Fallope (1) indiquait déjà bien la couleur des éruptions spécifiques, et Thierry de Hery (2), dans un livre remarquable pour son époque, disait : « Ledit venin se communique par tout le corps, quasi en même sorte que le venin de la morsure d’un chien enragé. » Puis il ajoutait : « Le plus cerbdn signe de la vérole est ces pustules et ulcères, avec dureté de la racine... et les ulcères des parties honteuses spécialement calleuses et dures en leur racine. »

Le règne du galénisme avait disparu, et la chimiatrie commençait à dominer. Pour Nicolas de Blegny (3), la matière vénérienne n’était que des acides mêlés et incorporés avec des corpuscules spiritueux et ignés. Uray (à), tout aussi ebimiatre, considérait la syphilis comme moins grave qu’on ne le supposait; ce n’était plus une maladie faUilement mortelle, susceptible de tous les accidents imaginables.

. Aslruc (5), comme on le sait, se consacra à la défense de l’origine américaine de la syphilis, et lit preuve dans ses recherches d’une érudition profonde. Son livre, monographie importante pour l’époque, a surtout contribué à sa célébrité. Un peu plus hird (17à3), Van Swieten, le célèbre commentateur île Boerhaave, attachait son nom à l’histoire des maladies vénériennes en popularisant l’emploi du sublimé.

- Vers 1765, Fabre {t'ssai su7' les maladies vénéi’iennes^ où Ton expose la méthode de feu M. Petit), élève de J.-L. Petit, accusait la syphilis des plus grands malheurs. Comme Sanchez (6), il lit de cette maladie un tableau fort noir; elle pouvait être larvée; véritable protée pathologique, elle prenait les formes les plus variées, et, du moment qu’on observait un phénomène grave; la syphilis en était la cause. Il suffisait que la vie d’un malade fût en danger, pour qu’il lui donnât le traitement mercuriel.

-\ cette même époque, la vérole était exploitée par une nuée de charlatans, tous médecins du roi, avec pension ; Daran, Armand, Goulard, Keyser, Itellet. Grâce à leur pratique mercantile, la puissance du mer-

(1) De merbo gallico Iractatus. Vaduue, 156i.

(2) La méthode curaloire de la maladie vénerienne, 1634.

(3) L’art de guérir les maladies vénériennes, etc. Paris, 1673.

(4) Traité de la maladie vénérienne. Toulouse, 1 688.

(;>) De morbis venereis libri novern, 1736.

(6) Dissertation sur l'origine de la maladie vénérienne, dans laquelle on prouve qu’elle n'a point été apportée d’Amérique, etc. Paris, 1758.

])KS JIALADIES VIHELENTES.

cure, comme spécifique, diminua. Alors Peyrilhc plaça celle spécificité dans l’alcali volatil , et Rilter mit sur le compte du mercure tous les maux engendrés par la syphilis.

D’autres auteurs généralisèrent tellement la syphilis, qu’ils la virent partout. Ainsi Rosen de (Rosqnstein), qui publia en 1764 des Instructions sur les maladies des enfants et sur leur guérison, faisait rentrer la teigne dans la vérole. Yigarous rapporta à la syphilis le rachitisme, la phthisie, le rhumatisme; suivant Carrère (1788), le virus dégénéré produisait la phthisie, le rhumatisme, l’épilepsie, la cachexie, l’hydropisie, les dysuries, l’asthme, etc. : c’était la cause de l’extinction de l’espèce humaine.

Vers cette même époque (1786), parut à Londres un Traité sur la maladie vénérienne. Ce livre, qui devait presque faire oublier tous les autres, avait pour auteur le plus grand de tous les syphilographes, John Hunier. Beaucoup de questions neuves étaient agitées dans cet ouvrage célèbre et resté classique jusqu’à nos jours. Hunter établit sa doctrine sur l’inoculation, et posa le premier la question de la éontagion des accidents secondaires; mais tout en niant cette contagion, il en cite un exemple des plus concluants. L’erreur d’Hunter s’explique par ce fait, qu’il pratiqua toutes ses inoculations sur des sujets syphilitiques. Le chirurgien anglais croyait aussi à la possibilité de l’infection par la blennorrhagie, et l’expérience qu’il fit pour élucider cette question de contagion est trop célèbre pour qu’il soit utile d’y insister. Il cautérisait le chancre pour empêcher l’infection. Le virus, entré par absorption dans l’économie, y produisait, selon lui, Vinfection; cette infection conduisait à la disposition, et alors il y avait action ou manifestation syphilitique.

Hunter admettait la puissance absolue du mercure, et il expliquait son action, non plus par la combinaison des acides mercuriels avec les acides vénériens , mais par la substitution d’une irritation particulière et nouvelle à l’irritation spécifique.

La possibilité d’infection par la blennorrhagie, acceptée par Hunter, avait été niée par Tode (de Copenhague) (1); mais ce fut surtout B. Bell (2) qui défendit la doctrine de la non-identité du chancre et de la blennorrhagie. Il exposa cette, doctrine dans un ouvrage qui parut à Edimbourg en 1793, et qui fut traduit et annoté par Bosquillon en 1802. Enfin Hernandez (3) (1810) traita avec un grand éclat cette question mise au concours par la Société de médecine de Besançon, et il est le créateur, un peu oublié, de la théorie du chancre larvé chez l’homme et chez la femme.

La fin du xviii® et le commencement du xix“ siècle virent encore paraître plusieurs travaux intéressants. Nous citerons, entre autre, celui de Swediaur (4), qui créa le mot blennorrhagie. Il voulut aussi désigner le chancre

(1) Vom Tripper in Ânsehung seincr nalur, etc. Copenhague, 1774.

(2) Traité de la gonorrhée virulente, traduit par Bosquillon. Paris, an X.

(3) Essai analytique contre la nature syphilitique de la gonorrhée dite virulente. Paris, 1812.

(i) Observations pratiques sur les maladies vénériennes (Iraduclion). Paris, 1

DE LA SYPHILIS

sous le nom ^'ulcère syphilitique; mais cette dénomination eut moins de succès que la première. Il distingua la blennorrhagie syphilitique des blennorrhagies simples, et l’on connaît son expérience d’injections ammoniacales pour provoquer une blennorrhagie simple. Il sépara aussi les blennorrhagies arthritiques, herpétiques, des blennorrhagies mécaniques.

En 181/i, Carmichaël (1) voulut établir une relation entre certains symptômes primitifs donnés et certains symptômes secondaires correspondants; il admit ainsi quatre grandes classes dans la syphilis. Chaque classe avait un symptôme primitif et des phénomènes constitutionnels particuliers.

Nous citerons encore ici, mais .sans nous y arrêter, les travaux de Vacca Ilerlinghieri , Mahon, Petit-ltadel, Lioult, Lombard, Cullerier Michel, Capuron, Cullerier neveu.

Parmi ce grand nombre d’auteurs que nous venons de passer en revue, au milieu de ces doctrines diverses dont nous venons de faire l’examen, on a pu remarquer déjà des dissidences nombreuses, et voir quelques auteurs distraire de la syphilis certains phénomènes morbides que d’autres y rapportaient. Mais, dans ce conllit d’opinions, une seule chose restait intacte, immuable, c’était l’existence môme de la syphilis. Pendant trois cents ans on s’était placé à divers points de vue, pour envisager celle maladie, mais jamais on ne l’avait niée, et ce n’est qu’au commencement de ce siècle, sous l’influence du règne absolu de la doctrine physiologique, que quelques élèves de Broussais n’ont voulu regarder la vérole que comme un assemblage artificiel de maladies différentes. Celle doctrine fut soutenue en France par Jourdan, Richond des Brus, Desruelles, etc., et en Angleterre par ,\bernethy, Fergusson, Guthrie, Thompson. C’est dans le Traité complet des maladies vénériennes, par Jourdan (1826) ; dans le livre de Bichond des Brus, De la non-existence du virus vénérien, prouvée par le raisonnement, l’observation et l’expérience, etc. (Paris, 1826), et dans deux ouvrages de Desruelles, Traité pratique des maladies vénériennes [\ 836), et Lettres éci'ites du Val-dc-Grâce sur les maladies vénériennes (3“ édit., 18/j7), qu’on trouvera l’exposition la plus complète de ce système éphémère, où l’on niait le virus syphilitique et où l’on supposait que la syphilis avait été inventée au xv' siècle. Selon ces médecins, c’est à tort qu’on a réuni les divers symptômes qui constituent la syphilis, car ils n’offrent entre eux aucune relation. Les symptômes primitifs s’expliquent par Vû'ritation, et les symptômes secondaires par la sympathie. Mais il est inutile aujourd’hui d’insister sur celte doctrine et de la réfuter.

Tel est le long inventaire des travaux de nos devanciers. .Vprès cet exposé, nous n’avons plus, pour compléter notre historique, qu’à faire connailre sur ces points importants l’opinion de nos contemporains. Aujourd’hui l’existence de la syphilis comme affection spécifique n’est plus mise en doute par personne; le désaceord porte sur des questions

(I) An Essay on Vcncreal Diseases, second édit. I.ondon, 1817.

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