I. — Accidents locaux
Il n’y a qu’un seul accident local et primitif de la syphilis, c’est le chancre. Mais nous entendons ici, par l’expression d 'accidents locaux, nonseulement le chancre, mais quelques-unes de ses conséquences immédiates, Yangioleucite, le bubon, les végétations, dont la présence ne commande pas fatalement la syphilis constitutionnelle.
î° Chancre.
Le chancre a été défini de bien des manières, et dans ces nombreuses définitions on s’est placé à des points de vue assez différents. Les uns ont cherché surtout à caractériser son expression symptomatique, et les définitions par lesquelles on a voulu ainsi indiquer sa valeur diagnostique sont aussi variées que les doctrines qu’elles représentent : ainsi on a fait du chancre un accident tantôt primitif, tantôt constitutionnel de la syphilis; on a dit que le chancre était toujours un des premiers accidents de la vérole, rangeant, parmi les autres symptômes primitifs, la blennorrhagie, le bubon et la pustule plate; on a proclamé que le chancre était le seul accident primitif de la syphilis «Le chancre est à la vérole ce que la morsure du chien enragé est à l 'hydrophobie » ; ou bien encore, « c’est l’exorde obligé de la syphilis acquise. » Mais cette dernière définition donnée par Ricord ne s’applique pas à tous les chancres, puisque, pour cet auteur lui-même, plus des deux tiers des chancres ne sont pas suivis de syphilis constitutionnelle.
HES MALADIES VIRULENTES.
D’autres ont voulu définir !<■ chan^z, u> mais ici encore on s'est égaré et Vin, ‘,T7 "* CaraoUires «»>«<»»! tissez généraux pour être applicables ' 'i ' ' <ille ^ucs cai'<(ctères
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aura pour ongme un chancre; si l’inoculation est irrégulière le pus aura implement pour origine une blennorrhagie. » Ces idées, professées en 1832, ne peuvent plus s’accorder avec la doctrine de la dualité chancreusc puisque sur trois chancres il en est un qui n’est plus inoculable cTmmè nous e verrons plus loin, sur le malade lui-méme. et ce chancre non inoculable serait le seul suivi d’accidents constitutionnels.
JL™ ^ ^ ChanCre 6St t0ujours ,a conséquence d’un accident
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, a C<?S Wl Ici définition d’ulcère vénérien contagieux '
nous parait la seule acceptable dans l’état actuel de la science; mais il est plus important de décrire que de définir les chancres.
istorique. — Dans l’historique général de la syphilis, nous avons fait remarquer que si, avant la fin du xve siècle, on retrouve des traces évi- ( en es de la maladie syphilitique, ces traces sont trop effacées pour permettre de préciser exactement le caractère de la plupart des accidents. Le c îancre n a éle bien étudié que depuis celte époque; mais déjà, à ce moment, quelques auteurs furent frappés de la forme de certains chancres, fn avait signalé leur dureté comme un signe de vérole, et à plusieurs reprises on avait observé que plus un bubon suppurait, moins on trouvait accidents constitutionnels. Fallope parle de ces chancres durs, calleux.
. mbroise Paré a soin de noter que : « S’il y a ulcère à la verge, et s’il
» demeure dureté au lieu , telle chose infailliblement montre le malade » avoir la vérole. »
Nicolas de Plegny écrit aussi en 1673 : « Pour ce qui regarde la forme des
(1) Fournier, Leçons sur le chancre, p. 9.
(2) Etudes sur le cancre produit par la contagion de la syphilis secondaire (Archives de médecine, février 1 859).
DE LA SmiILLS.
chancres, on ne peut pas douter qu’ils ne puissent être devenus la cause de la vérole... lorsque la matière vénérienne a eu le temps d’approfondir les parties malades, d’y faire des duretés considérables, de rendre les chancres plus étendus en largeur et de faire devenir leurs bords durs et calleux. C’est, dans cet état que plusieurs les nomment chancres véroliques. »
Celte induration du chancre , si importante pour le diagnostic de la syphilis constitutionnelle, fut oubliée peu à peu jusqu’au moment où limiter, généralisant surtout ce caractère, en fit, comme nous l’avons dit, le signe univoque du chancre. Babington, son commentateur, prétendit que l’induration préexistait à l’ulcération. Ne trouve-t-on pas dans cette assertion l’opinion de Rollet et de Gibert, qui ont fait remarquer que dans leurs expériences l’accident dû à la contagion des accidents secondaires était une papule indurée qui s’ulcérait plus tard. C’est là un point d’une difficulté extrême à préciser et dont nous n’obtiendrons de longtemps la démonstration absolue : en effet, les inoculations du chancre induré et des accidents secondaires sur le sujet lui-même ne nous apprennent rien, et les expériences su* un sujet vierge sont trop graves pour être répétées. On devra donc, pour juger de la forme initiale du chancre induré, s’en fier à la description donnée par le malade. Mais quelle valeur ce témoignage a-t-il pour cette détermination? Il suffit de signaler ces diverses circonstances pour faire apprécier la difficulté du problème.
Ricord rappela l’attention des médecins sur l’importance de l’induration comme valeur diagnostique des accidents constitutionnels, et chercha à se rendre compte de ce phénomène : il en fit d’abord une question de terrain; mais plus tard il émit aussi sous forme hypothétique cette opinion, que les suites variées que présentaient les divers chancres pourraient bien tenir à une différence dans la graine.
Déjà depuis longtemps Carmichael avait cherché à distinguer en plusieurs groupes les symptômes primitifs, et à établir une relation entre ces symptômes primitifs donnés et certains phénomènes constitutionnels. Cette distinction toute de fantaisie n’eut aucun succès. Clerc voulut trouver dans d’autres faits de la pathologie la raison de ces phénomènes, et par une analogie ingénieuse, comparant la syphilis à la variole, il créa le chancroïde pour l’opposer à la varioloïde. Mais plusieurs ulcères mous, chancroïdes de Clerc, donnèrent lieu à des chancres infectants, et ces faits, dont Ricord et Cullerier publièrent des exemples , renversèrent complètement l’hypothèse du chancroïdc.
La doctrine de la dualité chancreuse surgit alors, et Bassereau l’étaya de nombreuses observations. Depuis, cette doctrine a été professée par Ricord dans les Leçons que Fournier a publiées; par Rollet, Rodet, Diday, qui ont fait connaître des observations confirmatives de cette opinion. Mais, jusqu’à plus ample démonstration, nous diviserons le chancre en trois espèces principales : 1° le chancre mou simple, très rarement infectant • 2° le chancre induré infectant ; 3° le chancre phaq ê déni que . Cette dernière variété de chancres peut être ou non suivie d’accidents constitutionnels.
DES MALADIES VIRULENTES
Symptomatologie.— a. Du chancre simple. — Lu fréquence de cet ulcère contagieux est beaucoup plus grande que celle du chancre induré. Ainsi Puche, sur 10 000 chancres qu’il a observés de 1840 à 1852, a trouvé :
Ghancies indurcs» J 9^5
Chancres simples &Q&5
Fournier, pendant une année d’internat dans le service de M. Ricord a, sur 341 chancres observés, rencontré :
Chancres indurés 126
Chancres simples 215
Jusqu à ces derniers temps, le siège du chancre simple présentait une particularité extrêmement remarquable. On ne citait pas d’observation bien authentique de chancre mou à la tête. Dans un relevé de 126 chancres de la tète, Fournier n’avait pas trouvé un seul chancre mou, et Gosselin, faisant allusion à sa pratique de Lourcine, disait aussi qu’il n’avait jamais vu cette sorte de chancre à la 'tête. Ricord avait bien représente dans son Iconographie un chancre mou des gencives; mais il était revenu plus tard sur l’interprétation de ce fait dans lequel’ l’inoculation n’avait pas été pratiquée.
Quatre observations de chancre mou de la tête ont été publiées par Bassereau, Devergie, Venot et Didav, mais ces observations ont été conte stées. Le cas de chancre mou phagédénique de la lèvre inférieure, cité pai \ enot, ne parut être à Ricord qu’un exemple de lupus (1). Dans le tait de Diday, il s agissait d’une jeune fille qui fut observée pendant une année sans qu on remarquât de symptômes constitutionnels ; mais elle avait îefusé l inoculation. On a aussi considéré comme des chancres mous une dizaine de chancres de la tête dont l’inoculation sur le sujet avait été positive, et que Ricord a fait connaître dans son Traité de l'inoculation. J oui cela était peu probant, et devant celte question douteuse, pour éclairer ce point intéressant, quelques médecins instituèrent des expériences.
En 1857, Rollet (2) inocula un vieillard cancéreux à l’apophvse mastoïde avec le pus de chancre simple. Les deux inoculations pratiquées donnèrent naissance à deux ulcérations offrant tous les caractères du chancre simple. On observa ces ulcérations jusqu’au septième jour; on les détruisit alors avec le caustique, et plus tard on ne constata aucun symptôme d’infection constitutionnelle.
En 1858, de Huebbenet(3), professeur à Kieff, inocula à la joue d’un sujet vierge de syphilis le pus d’un chancre simple. Une ulcération parfaitement molle, avec bubon du maxillaire suppuré, succéda à cette inoculation.
(1) Buzenet, Du chancre de la bouche, son diagnostic différentiel thèse de Paris, 1858.
(2) Gazette médicale de Lyon, 31 décembre 1857.
(3) Union medicale, 1858, p. 233.
DE I.A SYPHILIS
Biizenet, dans la thèse qu'il soutint à la Faculté de médecine de Paris (1858), sur le chancre de la bouche, donne la relation de six inoculations pratiquées sur les lèvres avec du pus de chancre mou. Le résultat de ces inoculations fut positif. Bassereau , auteur de ces expériences, inocula ensuite au bras le pus de l’ulcère obtenu aux lèvres : le résultat fut également positif. Dans un de ces faits, on ne suivit pas de procédé artificiel d’inoculation, mais il y eut contagion presque naturelle ; on déposa le pus sur un point des lèvres qui était gercé. Toutes ces expériences furent pratiquées sur le malade lui-même; il en est de même de celles que nous allons maintenant relater, et qui ont été publiées par un élève de Puche, Nadau des Islets (1), dans sa thèse inaugurale. Pour plus de rigueur, les inoculations furent pratiquées au flanc avec le pus obtenu sur l’ulcère de la tête. La thèse de Nadau comprend trente-quatre faits. Voici les résultats auxquels il est arrivé :
1° Les inoculations faites sur des sujets en puissance de la diathèse syphilitique avec du pus de chancre induré, fourni par le sujet inoculé, ont toujours donné des résultats négatifs, à la tête comme au flanc.
2° Les inoculations faites sur des sujets en puissance de la diathèse syphilitique avec du pus de chancre induré, pris à une source étrangère , ont toujours donné des résultats négatifs, à la tête comme au flanc.
3° Les inoculations faites sur des sujets en puissance de la diathèse syphilitique avec du pus de chancre mou, fourni par le sujet inoculé, ont donné des résultats positifs , à la tête comme au flanc.
è° Les inoculations faites sur des sujets en puissance de la diathèse syphilitique, avec du pus de chancre mou, pris à une source étrangère, ont donné des résultats positifs , à la tête comme au flanc.
5° Les inoculations faites sur des sujets vierges de toute affection syphilitigue antéi ïeure, avec du pus de chancre mou, recueilli sur eux-mêmes, ont donné des résultats positifs, à la tête comme au flanc.
Ces faits prouvent la possibilité du chancre mou sur la tête. Mais pourquoi ce chancre se montre-t-il si rarement à l’extrémité céphalique? Les unicistes en font une question de terrain : ce chancre prend une forme dure cà la tête, et molle dans d’autres points. Quelques dualistes admettent un caprice du virus. Rollet pense que si le chancre induré s’observe plus souvent à la tête, cela tient à ce que le chancre de cette région est dû le plus souvent à la contagion d’accidents secondaires buccaux (plaques muqueuses des lèvres, de la langue). D’autres explications ont encore été données, mais il est inutile d’ajouter qu’aucune n’est tout ii fait satisfaisante. Notons simplement le fait sans chercher à l’expliquer.
Le chancre mou s inocule sur le même sujet aussi souvent qu’on le voudra; ainsi un médecin allemand, Lindmann, a obtenu sur lui-même plus de 2200 inoculations positives.
(1) De l'inoculation du chancre mm à la région céphalique, thèse de Paris, 1858
'u,u DES MALADIES VIRULENTES.
Mais, à défaut de l’homme, les animaux sont-ils réfractaires au pus de ce chancre? llicord, Cullerier et Puche disent que l’on n’est jamais par- . venu a produire sur les animaux , par l’inoculation directe, une ulcération à développement extensif et continu. Tout se horne à une petite plaie qui a une tendance remarquable à la guérispn: Cependant le pus de cette plaie, inoculé de nouveau sur l’homme, y produit un chancre : aussi les auteurs que nous venons de citer pensent-ils que les plaies des animaux ne servent que de lieu de dépôt au pus virulent ; mais cette hypothèse aurait encore besoin d’être prouvée.
Le chancre simple , développé sur des tissus homogènes, a une forme arrondie ; ses bords sont nettement taillés à pic, comme h l’emportepièce, un peu renversés en dehors, décollés dans une petite étendue. Examinés à la loupe, ces bords offrent de petites dentelures qui circonscrivent un cercle rouge inflammatoire. Ce chancre est plus souvent multiple d’emblée; ou bien, primitivement unique, il se multiplie plus tard par des inoculations de voisinage (1). Le pus qu’il sécrète est abondant, virulent, contagieux par excellence, et conserve pendant presque toute la période de son existence les caractères qui en constituent la spécificité : cette ulcération, tout en gardant le plus ordinairement sa forme arrondie, tend à envahir et à détruire les tissus voisins.
La base du chancre simple offre, en général, une consistance presque égale à celle des tissus sains. Elle ne possède jamais cette induration élastique, indolente, froide, caractéristique de l’autre espèce de chancre. Il y a cependant des cas embarrassants et qui prêteront longtemps encore à la confusion : ce sont ceux où la base du chancre simple a une dureté dite inflammatoire. Cette dureté se montre encore après l’emploi inutile de certains topiques, l’eau blanche, le chromate de potasse, la cendre chaude de labac, le sublimé corrosif, le nitrate d’argent.
Le plus souvent le chancre simple ne s’accompagne pas de bubon (2).
(t ) Voici une statistique empruntée à Ricord, et qui démontre bien cette proposition.
Sur chancres simples 254
on a trouvé :
Chancres simples uniques. 48
Chancres multiples 206
Sur ces 206 chancres multiples :
Malades présentant 2 chancres simples 32
de 3 à 6 chancres 116
de 6 à 10 41
de 10 à 15 8
de 15 à 20 4
20 chancres simples et au delà 5 (Fournier, p. 41.}
(2) Statistique Ricord. — Chancres simples 207
Chancres avec bubon 65
Chancres sans bubon., 142 (Fournier, p. 34.)
DE LA SYl’lllLIS.
Quand il en existe, un seul ganglion est pris, et ce bubon mono-ganglionnaire est douloureux dès le début. Si le chancre se montre à la verge, son lieu d’élection ordinaire, le bubon est inguinal et se développe tantût d’un côté, tantôt dans les deux aines : si l’adénite n’existe que d’un seul côté, elle apparaît ordinairement du côté correspondant à celui où siège le chancre simple ; cependant on peut observer le bubon croisé, c’està-dire voir dans l’aine droite un bubon symptomatique d’un chancre situé à gauche. L’adénite aiguë qui se développe sous l’influence du chancre simple peut présenter deux variétés : cette inflammation peut être sans spécificité, l’ulcération vénérienne agissant comme cause d’irritation vulgaire, ou bien spécifique, alors l’accident chancreux réagit par sa virulence sur le ganglion; son principe contagieux est absorbé et transporté dans celui-ci.
Cette distinction a une grande importance, car dans l'adénite sympathique, alors que le chancre agit comme cause d’irritation vulgaire, la résolution est une des terminaisons possibles, fréquentes même de l’accident. Dans l’autre variété d’adénite, au contraire, dans le bubon d’absorption , la suppuration est une conséquence fatale , une terminaison obligée de l’inflammation spécifique.
Dans le cas où l’adénite sympathique se termine par suppuration, la cicatrisation s’opère comme s’il y avait plaie simple; dans l’adénite spécifique, la plaie d’ouverture devient un véritable chancre ganglionnaire dont les bords et le fond sécrètent le pus spécifique inoculable. Mais les auteurs qui admettent cette distinction ne donnent aucun signe qui permette de diagnostiquer au début ces deux variétés; ce n’est que plus lard, lorsque la terminaison a eu lieu par suppuration, que l’absence ou l’existence de spécificité du pus ganglionnaire indique à quelle variété d’adénite on avait affaire.
Nous ne trouvons rien de fixe dans l’époque d’apparition de l’adénopathie symptomatique du chancre simple. Elle peut se montrer peu de temps après le début de l’accident primitif, elle peut n’apparaître qu’après un temps fort long.
C’est dans le premier groupe des ganglions superficiels de la région où viennent aboutir les lymphatiques du chancre, que l’inflammation spécifique se développe ; elle n’atteint jamais les ganglions profonds.
Outre les caractères propres du chancre et du bubon, il existe encore un signe qui a une très grande importance, et auquel on devra recourir dans le cas où le diagnostic serait douteux : ce signe est tiré de Y inoculât ion.
Le pus du chancre mou et du bubon d’absorption est inoculable sur le sujet lui-même ; le chancre d’inoculation se montre immédiatement sans incubation. C’est sur les résultats obtenus par l’inoculation du chancre mou que Ricord avait établi les lois qu’il avait promulguées sur le chancre en général, à une époque où il ne connaissait pas encore la distinction des deux espèces de chancres. Si donc avec une lancette on L 41
6Û2 1)KS .MALADIES VIRULENTES
inocule, soit le pus du chancre, soit le pus du bubon d’absorption, voici ce qu’on observe. Le point piqué commence par rougir, il s’entoure d’une légère auréole inflammatoire; il se lumélie, l’auréole s’élargit, et bientôt on voit naître une papule. Au sommet de cclLe papule l’épiderme se soulève et une petite vésicule pleine de sérosité apparaît; elle s’accroît, son liquide se trouble, devient purulent , et une véritable pustule lui succède. Cette pustule s’ombiliquc à son centre; puis, après un certain temps, elle safiaisse et s’aplatit. Alors, de deux choses l’une : ou bien la pustule se rompt, en laissant à découvert une ulcération d’égale étendue qui constitue un véritable chancre ; ou bien elle reste intacte, se dessèche sur place, et se recouvre d’une croûte brunâtre qui peut s’accroître avec l’ulcération qu’elle recouvre. Si, à ce moment, on soulève cette croûte, on retrouve une ulcération qui offre tous les caractères du chancre que nous avons décrit, et dont le pus est aussi inoculable.
Tels sont les symptômes du chancre mou ; voyons maintenant quelle est sa marche. En général, elle est continue, progressive ; ce chancrea toujours une tendance à envahir les tissus sains qui l’entourent, à les ulcérer, à les détruire. Le pus qu’il sécrète conserve pendant un temps fort long sa spécificité virulente, et ce n’est que pendant la dernière période du chancre que ce liquide perd son caractère contagieux.
D’après les différents changements que présente le chancre mou, on peut reconnaître ici trois périodes : l’une de progrès, l’autre d’état, la troisième de réparation ou de cicatrisation. Pendant cette dernière période le pus conserve encore quelquefois sa virulence : ainsi la cicatrisation a souvent réparé le chancre dans toute sa périphérie, que le centre fournit encore du pus inoculable. Il arrive néanmoins, dans certains cas, que les deux phénomènes marchent parallèlement, et que le début de la période de réparation est le signal de l’extinction complète de toute spécificité virulente.
La durée du chancre mou est très variable. Dans le plus grand nombre des cas, il se cicatrise en quelques semaines; mais quelquefois la cicatrisation se fait attendre pendant un temps- beaucoup plus long, sans que rien puisse expliquer ce retard.
La cicatrisation est la terminaison ordinaire du chancre simple. Cependant il peut se compliquer quelquefois de phagédénisme. ; nous aurons occasion de revenir plus loin sur ce grave accident. Une autre complication moins sérieuse, c’est le développement de bourgeons saillants, fongueux, végétants, qui lui donnent l’aspect d’un tubercule plat ou d’une plaque muqueuse.
b. Dn chancre induré. — Le chancre induré infectant peut s’observer sur tous les points du corps; il est exclusivement propre à l’espèce humaine, et son virus n’est pas transmissible aux animaux (Ricord et Cullerier).
Ce chancre est ordinairement arrondi, comme le chancre mou. Sa surface est lisse, vernissée, d’un aspect irisé ; son fond est généralement grisâtre, lardacé; son centre est d'une teinte plus foncée, d’un piqueté, bru-?
!)K LA SYPHILIS
nâtre, d’où lui vient le nom à’ œil-de-perdrix qu’on lui donne vulgairement. Dans certains cas, on peut voir une teinte blanchâtre nacrée, qui offre l’aspect du cartilage. Ses bords, un peu saillants, ne sont jamais décollés. Ricord fait justement remarquer que le chancre induré n’est pas taillé à l’emporte-pièce, comme l’avait dit Hunier, mais que son fond semble être creusé en godet et fait à l’évidoir (fig. 77).
Le chancre infectant est ordinairement solitaire (1), et sa suppuration est moins abondante et moins phlegmoneuse que celle du chancre mou; même souvent il ne sécrète qu’une sérosité sanieuse et mal liée. En outre, sa base offre une induration qui produit au toucher la sensation que l’on éprouve en prenant un tissu élastique, rénitent, chondroïde. Cette induration existe à la fois audessous et autour de l’ulcère vénérien, dont elle limite brusquement la circonférence ; elle est aussi nette chez l’homme que chez la femme dans les points anatomiques qui leur .sont communs : lèvres, langue, par exemple; mais aux organes génitaux l’induration est plus difficile à percevoir chez la femme. C’est encore là un fait embarrassant pour la doctrine absolue du double virus. Il faut alors tenir compte pour le diagnostic des autres caractères du chancre infectant (forme de l’ulcération, caractère de ses bords); mais dans quelques cas enfin ce diagnostic est d’autant plus difficile que le retentissement ganglionnaire est aussi moins prononcé chez la femme.
L’induration du chancre infectant s’enfonce plus ou moins profondément dans les tissus, en revêtant très souvent la forme d’une demi-sphère (moitié de pois de Bell). Elle peut, dans certains cas, se montrer aussi sous la forme annulaire, et n’envelopper le chancre que dans la périphérie (syphilis annulaire de Wallace); elle se présente quelquefois en lame mince s’étalant en surface et non en profondeur (induration parcheminée de Ricord).
L’induration siège dans la peau ou les muqueuses, ainsi que dans le tissu cellulaire qui double ces membranes.
Fie. 77. — Chancre simple au sommet du gland, et chancre induré du prépuce et de la couronne du gland.
(1) Sur 456 malades ou en a trouvé :
Avec un chancre unique. 341 malades.
Sur ces 115, on uvait :
86 malades avec 5 chancres,
Avec plusieurs chancres., lis malades,
2 malades avec 3 chancres.
(foumier, p. 121.)
LES MALADIES VIRULENTES
Robin, qui ;i étudié la structure du chancre induré, y a trouvé les éléments suivants : 1" des traces de fibres du tissu cellulaire avec quelques libres élastiques cutanées ; 2° une matière amorphe interposée à ces libres : cette matière est d’autant plus abondante que l’induration est plus transparente; 3° des noyaux libres flhro -plastiques formant une partie considérable de la masse, et toujours accompagnés d’une quantité au moins égale de oytoblastions ; k° on y voit aussi un certain nombre de corps fusiformes fibro-plastiques.
Pour Ricord, cette induration est consécutive au développement de l’ulcère infectant; jamais elle ne précède l’ulcération, comme le pensait Babington. Elle va en progressant avec l’âge du chancre, et elle est précoce ou tardive.il est très important de distinguer cette induration froide de la dureté inflammatoire qui accompagne le chancre mou. '
Le pus du chancre infectant n’est pas en général inoculable sur le malade lui-même. Ricord dit bien qu’il a vu quelques inoculations positives, mais ces faits datent d’une époque déjà un peu éloignée.. Fournier n’a pu voir qu’zm résultat positif sur 99 inoculations; et Poisson, qui a répété ces expériences dans le service de Ricord, n’a eu sur 52 cas qu’im seul résultat. Jamais Rollet (1) n’a observé d’inoculation positive. On est donc autorisé à tenir pour très rare le fait de l’inoculation du chancre induré sur le malade même.
Le retentissement ganglionnaire est constant dans le chancre infectant, et celte adénopathie est ordinairement multiple, indolente et dure. Les ganglions, augmentés de volume, forment de petites tumeurs ovoïdes très dures ; ils sont indépendants les uns des autres et mobiles au milieu du tissu cellulaire voisin. L’un d’eux, correspondant aux lymphatiques de la partie où siège le chancre, présente un volume plus considérable que les autres : c’est le ganglion anatomique de Ricord. L’adénopathie est ordinairement double; cependant la pléiade ganglionnaire est plus accusée du côté où siège le chancre ; quelquefois elle se montre dans l’aine d’un seul côté. Les chancres des organes génitaux et de l’anus s’accompagnent de bubons inguinaux ; les chancres des lèvres et de la langue, de bubons sous-maxillaires : en un mot, le bubon existe dans les ganglions qui reçoivent les lymphatiques du point ulcéré. Nous avons déjà dit que ce retentissement ganglionnaire était indolent; mais dans certaines circonstances particulières, telles que fatigues, excès, coups, etc., le bubon peut suppurer, et le pus de ce bubon n’est pas non plus en général inoculable sur le sujet qui le porte. Outre l’adénopathie, le chancre infectant est assez souvent accompagné d’indurations suivant le trajet des lymphatiques; elles parlent du chancre et vont quelquefois jusqu’au pubis; d’autres fois le cordon est moins étendu. Nous reviendrons avec plus de détails sur ces faits, que nous devons toutefois signaler ici.
(1) Laroycnnc, Éludes experimentales sur te chancre {Annuaire de la syphilis, ele., par biday et Rollol, 1859).
PE LA SYPHILIS
Le chancre infectant dure de quatre à six septénaires; il peut quelquefois ne pas être remarqué du sujet qui le porte, et l’on voit ainsi des syphilitiques ne se croyant pas affectés d’un chancre qui existait cependant déjà depuis longtemps. L’indolence de ce chancre explique assez bien cette ignorance de certains malades. Quelquefois le chancre infectant peut se transformer in situ en pustules muqueuses, comme l’ont établi Bavasse et Deville dans un mémoire inséré dans les Archives de médecine en 1 8Zi5; le plus ordinairement il se termine par réparation ou cicatrisation ; alors des bourgeons rouges et de bonne nature se montrent vers la circonférence de l’ulcère et gagnent de plus en plus le centre. Ailleurs la cicatrisation se développe d’emblée sur toute la surface du chancre. Mais pendant la cicatrisation, que devient l’induration? Parfois elle disparaît avant la cicatrisation ; mais c’est là un cas exceptionnel. Le plus souvent elle persiste longtemps après la réparation : cette durée n’a rien de fixe, elle varie de quelques semaines à plusieurs années; quand cette induration s’efface, elle perd graduellement sa rénitence, son élasticité, devient gélatiniforme, puis disparaît. Si le chancre occupe une surface cutanée, le fourreau de la verge par exemple, la cicatrice prend dans ce cas une teinte foncée très caractéristique, que l’on ne voit pas se développer à la suite du chancre mon. Cette coloration peut persister pendant un temps assez long, et lorsqu’elle existe, sa présence révèle la nature de l’ulcération à laquelle elle a succédé. Le chancre infectant peut se compliquer de phagédénisme, mais bien plus rarement que le chancre mou.
Après avoir décrit le chancre induré complètement développé, nous devons rechercher sous quelle forme il apparaît d’abord ; quelle est son évolution, s’il a un certain temps d 'incubation.
La solution de ces diverses questions est facile pour le chancre mou : on inocule presque sans danger cet ulcère autant de fois que l’on veut, et l’on voit presque toujours se reproduire, au bout d’un temps assez court, la pustule caractéristique, puis l’ulcération chancreuse. Mais ces mêmes conditions ne se rencontrent plus pour le chancre infectant, et si la solution est encore possible pour l’incubation, elle devient d’une difficulté extrême quand il s’agit de déterminer le mode de développement du chancre. La confusion qui régnait sur la nature des chancres, l’opinion erronée que l’on se faisait du résultat des inoculations, ont entouré ce problème d’une grande obscurité.
Quelle est l 'incubation du chancre infectant, c’est-à-dire combien de temps se montre-t-il après le coït infectant? L’école du Midi répond que l’incubation n’existe pas. Toujours railleuse, elle, appelle la période d’incubation, la période d‘ inobservation ; mais c’est là une erreur que nous réfuterons par deux ordres de preuves : les résultats cliniques et les expériences. Sans doute, les résultats cliniques ne sont pas tous concluants et il est rare de rencontrer un malade qui puisse faire remonter à une cause bien déterminée sa contagion; mais si ces cas sonl rares il en existe
J)ES MALADIES VIRULENTES
cependant, et l’on peut alors préciser l’incubation. Cette incubation est ordinairement de deux à six semaines. Ricord répond à ces faits que le chancre a pu rester inaperçu pour le malade. Cette objection ne peut être adressée à certains malades qui, après chaque coït, passent toute leur journée a trouver une trace d’ulcération, et qui, à la moindre rougeur sur le gland, s’empressent d’accourir chez le médecin; mais celte objection tombe plus radicalement encore devant l’expérience. Cette expérience a ele une seule lois pratiquée avec du pus de chancre infectant : Rollet (1) a inoculé sur un malade déjà possesseur de deux chancres mous, du pus i e chancre infectant, et l’incubation a duré dix-huit jours.
Nous pouvons encore donner à l’appui de notre opinion une autre preuve expérimentale. Rollet, dans son très remarquable mémoire, publié dans les Archives de médecine en 1859, a démontré que les accidents secondaires étaient contagieux, et que la lésion produite par cette contagion avait les li ois caractères du chancre infectant : l’ulcération, l’induration et le retentissement ganglionnaire indolent; ce chancre n’a même pas de signe distinctif du chancre produit par la contagion ou l’inoculation d’un ulcère primitif induré. Les exemples de contagion de la syphilis secondaire viendront alors éclairer la question de l’incubation de l’ulcère infec- Lant; mais, parmi ces exemples, il faut encore préférer aux faits cliniques les expériences qui permettent moins les objections et les fins de nonrecevoir. Or ces expériences prouvent l’incubation du chancre. Celles de Waller, de Wallace, de Rinecker, de l’anonyme du Palatinat (Archiuesde médecine , 1858, vol. I, p. 595), de Gibert, que nous ferons connaître plus lard, sont sur ce point d’une très grande précision.
Selon nous, le chancre infectant a une incubation variant de deux a six semaines environ. Mais s’il est intéressant de préciser la durée de 1 incubation, il est beaucoup plus important de savoir si cette incubation existe ou non. Car la doctrine de l’incubation entraîne avec elle l’idée de 1 infection primitive, et le chancre n’est plus, comme le pensait Hunter, et comme le professe aussi Ricord, un accident local n’infectant que plus lard 1 économie. L’ulcération syphilitique n’est que la manifestation d’un état général déjà acquis, et la cautérisation, comme méthode abortive, devient donc inutile.
Nous arrivons à la seconde question que nous avons à résoudre ; le mode de développement du chancre infectant. L’étude clinique nous sera moins utile ici que les expériences; car un malade ne donnera pas toujours des renseignements très précis sur la manière dont, son chancre a commencé. Les expériences ont ici un grand avantage, et, sans vouloir imiter ceux qui les ont instituées, on peut profiter de leurs trop hardies tentatives.
Or l’expérience déjà citée de Rolief nous apprend qu’au bout de dixhuit jours, une papule s’est montrée; puis celle papule s’est ulcérée;
(1) Études cliniques sur le chancre produit par la syphilis secondaire ( Archives de médecine , 1859, vol, I, p. 409.
DE LA SYPHILIS
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l’ulcération a envahi d’abord le centre, el n’a gagné que plus tard la é totalité de la papule.
Les mûmes phénomènes ont été observés par les auteurs qui ont inoculé les accidents secondaires à des sujets vierges de syphilis; il suffira de parcourir les expériences que nous citerons pour partager notre opinion.
Le chancre infectant a donc une incubation , et débute par une papule indurée qui s’ulcère plus tard.
Diagnostic. — Le diagnostic d’un chancre est ordinairement facile; la difficulté n’existe que dans certains cas pour le diagnostic de l’espèce. Les chancres sont quelquefois confondus avec l 'herpès. Mais le nombre des vésicules, assez considérable ordinairement, l’absence d’induration, de retentissement ganglionnaire indolent, 11e permettent* pas de confondre cette éruption avec le chancre infectant. La non-inoculabilité de l’herpès est un signe pathognomonique pour le différencier d’avec le chancre mou. On tient compte aussi d’autres caractères tirés de l’étendue des ulcérations, de leur sécrétion, de leur forme taillée à pic dans le chancre.
Nous avons eu occasion de voir sur la verge des ulcérations produites par l’action locale de l’arsénite de cuivre, qui auraient pu en imposer pour un chancre induré. L’induration était Lrès limitée, sans inflammation; l’ulcéra lion était arrondie, comme taillée à l’emporte-pièce : mais, dans ce cas, il n’y avait pas de retentissement ganglionnaire indolent; des pustules analogues étaient disséminées sur d’autres parties du corps; on pouvait apercevoir au centre de ces ulcérations une matière verdâtre caractéristique; enfin les commémoratifs étaient d’ùne grande importance. J’ai déjà insisté sur ce diagnostic différentiel dans un travail (1) que j’ai publié sur l’éruption de l’arsénite de cuivre.
Nous allons maintenant, dans un tableau comparatif, opposer les signes des deux espèces de chancres.