DES MALADJKS VJ 11 U LENT ES
On a cru que la syphilis ne pouvait pas être ignorée des médecins de
antiquité, parce que, en 1 absence de tout traitement, la maladie aurait revêtu, dit-on, des formes graves qui auraient nécessairement ouvert les [ yeux des médecins sur la nature des accidents. Cette objection est plus spécieuse que solide, parce que la syphilis, abandonnée à elle-même n’est pas aussi grave qu’on pourrait à priori le supposer, et parce que certaines conditions climatologiques ou sociales contribuent encore à diminuer cette gravité.
Il n’est pas besoin de remonter jusqu’à une antiquité reculée pour trouver, et en grand nombre, des individus atteints d’affections syphilitiques, et qui ne suivent aucun traitement. La plupart des hommes qui viennent à la consultation publique des hôpitaux de vénériens ne suivent que des traitements incomplets, insignifiants, et beaucoup de femmes surtout ne suivent jamais aucun traitement général dans la syphilis constitutionnelle. Quelles que soient les transformations ultérieures de la maladie, et, sans nous prononcer sur ce point, nous pouvons dire que la syphilis ne marque point, en général, ces individus de stigmates saisissants et ineffaçables : quelques-uns échappent aux résultats secondaires de l’accident local, d’autres ont des affections syphilitiques plus ou moins tardives, et les lésions très giaves qui frappent les yeux les moins exercés ne sont réservées qu’à un petit nombre de ces syphilitiques. La marche naturelle de la syphilis, mal étudiée encore, suffit donc à expliquer les connaissances superficielles des médecins anciens; elle explique aussi les succès que prétendent avoir obtenus quelques médecins modernes par le traitement non spécifique de la vérole.
Mais ces médecins qui exerçaient leur art dans la Grèce, à Rome ou à Alexandrie, étaient plus que nous dans des conditions propres à leur faire méconnaître le rapport des accidents locaux avec les accidents généraux1 de la syphilis. En effet, ils vivaient dans un climat et dans des habitudes domestiques très favorables à la guérison spontanée de la syphilis. On sait, en effet, que la vérole guérit beaucoup mieux dans les températures élevées que dans les températures basses; que dans les pays froids, comme la Suède et la Norvège, les accidents syphilitiques (chancre induré, par exemple) restent stationnaires pendant la partie la plus froide de l’année, pour ne subir une modification favoi'able qu’au retour d’une saison plus chaude; enfin, qu’en créant autour du malade une température élevée, on peut voir disparaître promptement des accidents que le froid enrayait.
L’usage fréquent des bains chez les Orientaux et les Romains ajoutait encore à cette heureuse influence de la température. Les syphilitiques faisaient ainsi, sans le savoir, une sorte de traitement par les bains, qui devaient contribuer à modifier avantageusement lesaffections cutanées assez fréquentes dans ce cas.
En résumé, si les médecins anciens n’ont pas vu, comme nous, les symptômes de la syphilis constitutionnelle, c’est que ces symptômes consi-
DE LA SYPHILIS
dérablement atténués par l’influence du climat, des bains, etc., n’appelaient point fatalement l’attention sur l’origine de la maladie. Du reste, on oublie peut-être trop que la syphilis, dans notre climat, guérit aussi assez souvent par l’hygiène et par le régime.
Mais cette relation des accidents généraux avec les accidents locaux de la syphilis échappe encore bien des fois aux médecins de notre époque. Il est inutile de citer, à cet égard, des erreurs de diagnostic assez fréquentes pour être toujours présentes à l’esprit; mais il est bon de mentionner ici les observations que Rollet a rassemblées récemment dans un très remarquable travail qu’il a inséré dans les Archives de médecine (1).
Ce savant médecin a passé en revue, avec l’esprit pénétrant et critique qui le caractérise, les maladies décrites sous les noms de mal de sainte Euphémie , pian de Nérac , maladie de Chavanne- Lure, mal de Br unn, scherlievo, falcadina, sibbens , radezyye , mal de la baie de Saint-Paul , bouton d’Amboine , pian, yaics ou frambœsia, et il a montré de la façon la plus convaincante que toutes ces maladies n’étaient pas autre chose que la syphilis. Ces endémo-épidémies, dont quelques-unes existent de nos jours, ont eu ou ont encore tous les caractères de la vérole, et cependant on a jusqu’alors méconnu leur caractère syphilitique. Sommes-nous bien venus, après cela, à nier l’existence de la syphilis dans l’antiquité, et à croire que les médecins de la Grèce et de Rome n’auraient pas pu méconnaître cette affection , si elle avait existé au temps où ils écrivaient ?
Les remarques précédentes ont eu pour but d’établir les principes qui doivent guider celui qui recherche les traces de la syphilis dans l’antiquité. Or il résulte de ces remarques qu’il faut seulement chercher dans les textes des médecins anciens les éléments dissociés de la syphilis pour en former un ensemble; mais à côté des médecins il y a toute une classe d’écrivains moins pudiques qui vont nous fournir sur les maladies des débauchés des renseignements précieux à recueillir à l’appui de la thèse que nous soutenons. Nous allons, pour la facilité de l’étude, examiner successivement la question à diverses époques : dans l’antiquité, au moyen âge, et du xve siècle jusqu’à nos jours.
a. De la syphilis dans l’antiquité. — J’ai établi plus haut que les rares citations des médecins ne nous fourniraient de renseignements que sur les accidents locaux de la syphilis; mais ces renseignements sont souvent d’une précision remarquable. On trouve bien encore des passages d’une interprétation très difficile, et de ce nombre est un fragment assez obscur d’Hippocrate (2), où il est question d’accidents du côté des parties génitales. Je le mentionnerai seulement à cause de son origine, sans
(1) Recherches sur plusieurs maladies de la peau réputées rares ou exoliques qu'il convient de rattacher à la syphilis, janvier 1861.
(2) épidémies, livre 111, section m, § 7, édition Littré, t. III, p. 85.
DES MALADIES VIRULENTES
vouloir prétendre que l'auteur ail eu sous les yeux une endémo-épi- < urne de syphilis analogue à celles que signalé le mémoire déjà cité de Rollet. « Beaucoup, dit-il, eurent des aphthes et des ulcérations de la bouche ; fluxions fréquentes sur les parties génitales, ulcérations, tumeurs . au dedans et au dehors, gonflements dans les aines; ophthalmies hu-
! ]on%ues G,( doul;,urCuses i carnosilés aux paupières en dedans et en ois, qui firent perdre la vue à beaucoup de personnes, et que l’on nomme des fies. Les autres plaies et les parties génitales étaient aussi le siège de beaucoup de fongosités. Dans l’été, on vit un grand nombre d anthrax et d autres aflecliôns qu’on appelle septiques; des éruptions pustuleuses étendues ; chez beaucoup, de grandes éruptions vési-
Ln livre de médecine hindoue, V Ayurveda de Süçrutas, récemment traduit par le docteur Hessler (1), et qui remonte au commencement de notre ere, renferme quelques curieux passages sur les maladies honteuses. On comprend bien de quelles difficultés est entourée l’interprétation de ce livre, et avec quelle réserve il faut lui emprunter des preuves. Cependant il est impossible de né pas trouver là un médecin familiarisé avec les accidents locaux et peut-être avec quelques accidents généraux de la syphilis. Ainsi, un de ses chapitres est consacré à exposer la pathologie des maladies honteuses, et là il range des maladies de la peau, des ulcères, des ophthalmies, des éruptions in planta et palma, des pustules profondes, colorées, de la tête, le bubon des aines, des aisselles, etc. (vol. I, cap. xiii, p. 196). Ailleurs il donne sur le traitement du bubon des conseils qui trouveraient encore aujourd’hui des partisans : « Xe ado- » riatur bubonem medicus sed in malurando opèram consumât. Comhuslis » autem vasis, lendinibus, membranis et carnibus pénis destruilur. Scal- » pello celeritér secet medicus màlurilatem aggressam. Deinde pure » amoto illinat oleis curri butyro et nielle commixlis. » Plus loin, il ajoute: « Putrefactum membrum virile relinquat medicus. » (A'ol II cap. xix, p. 12 h.)
Les médecins grecs et latins dont les ouvrages, après ceux d’Hippocrate, sont parvenus jusqu’à nous, ont tous décrit avec plus ou moins de détails les accidents locaux de la syphilis. Consultons d’abord l’auteur le plus ancien de la médecine latine, Celse. Il parle, au chapitre xvm de son liue M, du phimosis inflammatoire qui accompagne quelquefois les maladies du gland, et il décrit ensuite les ulcères qu’on découvre souvent après avoir ramené le prépuce en arrière. Il signale même alors deux sortes d'ulcères [ulcéra para slovaque et ulcéra liumida et paru lent a), qui ont plus d’un trait de ressemblance avec les chancres durs, peu suppurants, et les chancres mous et suppurants. On panse ces ulcères, comme
(!) Suçrutns, Ayurvédas, ici eut médicinal ayslema a vencrabili Dkanvantare dmonslralam, a Suçrula discipulo composition. A 'une primum ecr sarnerito in la/inum sermonein verdi, etc. Fr. Hessler. Erldnjçen, IStl-IRftO.
DE LA SYPHILIS
nous le ferions encore maintenant, avec des aromatiques, des styptiques et des onguents au miel et au verdet. Il semble que Celse mentionne les chancres serpigineux, quand il dit : « Si verù ulcus latius atque altius serpit. » 11 prévoit le cas où le prépuce sera altéré, et il ajoute : « Iil- » terdum autem per ipsa ulcéra coles sub cutc exesus est, sic, ut glans » excidat. » Enfin il signale d’autres lésions ulcéreuses des organes génitaux, entre autres l’ulcère phagédénique et un petit bouton dur presque insensible : «Occalléscit etiam in cole interdum aliquid; idque omni » pene sensu caret. » '
Un passage qui se trouve dans Arétëe {De causis et signis acutorum morborum , lib. I, cap. vin) a pu avec raison être considéré comme la description de certains accidents syphilitiques tardifs : « Chez quelques-uns, dit-il, la luette est détruite jusqu’à l’os du palais, et les fauces jusqu’à la racine de la langue et de l’épiglotte.» Après cette destruction, on ne peut prendre ni aliments solides, ni liquides, et l’homme meurt d’inanition.
Galien a décrit un psoriasis scroti , sorte d’induration du scrotum compliquée de démangeaisons et quelquefois d’ulcères, et Archigène parle aussi, dans Galien {De locis affect., II, cap. vin), des douleurs particulières du périoste, lesquelles sont si profondes èt si fixes, que le malade croit que les os eux-mêmes sont le siège de la douleur. Galien ajoute encore que ces douleurs s’appellent ostcocopes. On doit faire mention ici des exostoses à la tête qu’on dit avoir été si fréquentes en Chypre.
Oribasc {Synopseos lib. IX, cap. xxxvii) signale aussi, comme Celse, les deux sortes d’ulcères pudendi et ani , les ulcères qui naissent sans inflammation, ulcères secs qu’on traite surtout par le pompholix cri topique, et les ulcères humides.
Aélius ( Tetrabiblos , sermo 1, trad. Cornariüs), en parlant dé l’aloès, a soin de mentionner ses vertus cicatrisantes, et il ajoute: «Sanat ulcéra » ægre cicatricem recipientia, maxime circa sedem et pudenda. » Ailleurs il traite de rimis in pudendis , signale médicamenta ad rimas et reluqua pudendorùm ulcéra, enfin décrit aussi hornas et carbunculi pudendorum. Sous ces titres divers* on aperçoit plus d’une lésion locale de la syphilis; On connaissait donc déjà à celte époque plusieurs sortes d’ulcères des parties génitales, et il en existait d’une cicatrisation difficile.
Ijii passage de Marccllus Empiricus {De medicomentis , cap. xxxiv), où il est question d’affections ulcéreuses et serpigineuses des tibias : « Ulcéra » tibiarum quæ intrinsecus serpurtt, » se rattacherait difficilement à une autre maladie serpigineüse qu’à la syphilis.
On trouverait encore dans le livre de Paul d’Éginë et dans quelques autres passages des auteurs cités, des faits qui se rapportent au sujet en question ; mais il suffit d’avoir établi : 1" que les ulcères de la verge étaient bien connus des anciens; et *2° qu’ils en distinguaient même deux espèces, les secs et les humides , qu’on peut véritablement comparer aux
DES MALADIES VIRULENTES
chancres indurés secs, qui suppurent peu ou pas, et aux chancres mous dont la secrétion, Y humidité est plus abondante.
Les auteurs qui n’appartiennent pas à la médecine ne nous fournissent il est vrai que des notions incomplètes, mais ces fragments de description on t autant plus de valeur qu’ils prouvent l’existence généralement connue de la maladie. Les historiens sont peu riches en renseignements ( e ce genre, et c’est dans les auteurs satiriques ou comiques, chez les epigrammalistes, les poêles érotiques, qu’on trouvera surtout des cita-
10ns précieuses. Malheureusement pour ce sujet, les poètes érotiques lascifs sont presque tous perdus. Enfin les Pères de l’Eglise eux-mêmes méritent d’être cités comme source de l’histoire de la syphilis. On cherchera surtout des renseignements dans leurs Orationes contra gantes, qui contiennent des matériaux très riches pour la connaissance de l’état moral des peuples de l’antiquité. Il se peut bien qu’ils aiment à commettre des exagérations aux dépens du paganisme, et à attribuer ii une époque antérieure ce qui appartient à la leur; mais ces inconvénients perdent de leur gravité quand d s’agit de déterminer simplement si la syphilis existait ou non avant le xvc siècle.
Nous allons donc mettre à profit ces nouveaux éléments d’étude, et \oii d aboid ce que peut nous fournir l’histoire des pratiques religieuses.
Le culte de Lingam, qui ressemble au culte de Priape et qui régnait dans 1 Inde, consistait à placer les organes génitaux sous l’empire immédiat d une divinité, représentée elle-même par l’image de la partie qui lui était consacrée. Or le point qui nous intéresse dans le mythe du culte de Lingam est relatif au châtiment de Giva, qui s’était laissé entraîner à la volupté : ses parties génitales furent détruites par la gangrène, qui se répandit dans le monde en se communiquant des femmes aux hommes, et ne cessa que par suite des prières des pénitents. Les parties heureusement guéries furent suspendues en ex-voto dans le temple de la divinité. Suivant F. G. Klein (1), qui se fonde sur les annales malabares, longtemps avant la découverte des Indes occidentales, la syphilis était connue dans les Indes orientales, car les médecins malabares Sangarasiar et Alessianambi, qui vivaient il y a près de neuf siècles, ont fait mention de la syphilis et de sa guérison par le mercure.
La pratique du culte du phallus en Egypte ne donne aucune indication sur l’existence de la syphilis. Mais il n’en est plus de même en Grèce, où ce culte régnait avec celui de Bacchus. Il existe à cette occasion un mythe très important pour l’histoire des maladies des parties génitales, mythe que rapporte Nnlalis Cornes (2). Après avoir raconté que les Athéniens avaient négligé de rendre les honneurs aux images de Bacchus, portées dans l’Altique par Pégase de Béotie, l’auteur ajoute : « Deus indignatus pudenda » hominum morbo infestavit qui erat illis gravissimus. » Pour apaiser la
(1) De morbi venerei curatiune in India orientaliusiU.la, 1795.
(2) Mylhologiœ , sit e eocpticalionis fabulai uni libri X. Francfort, 15S8.
DU LA SYPHILIS
colère de ce Dieu, on célébra une fête en son honneur, -dans laquelle on portait des parties génitales de bois attachées à des thyrses.
Un autre mythe raconté par le môme auteur, l’introduction du culte de Priape dans Lampsacus, a une grande ressemblance avec le premier: Aphrodite, ayant été rendue enceinte par Bacchus pendant sa marche dans l’Inde, accouchait à son retour à Lampsacus de Priape, dont la difformité avait été causée par Junon, qui l’avait assistée pendant son accouchement. Priape étant resté dans cette ville, en fut exilé par les habitants dont il avait séduit les femmes; les dieux, pour les punir, leur infligèrent (j ravis simum pudendorum morbum , dont ils ne purent se délivrer qu’en rappelant Priape. Sans doute le mythe est venu après coup, et c’est la malignité de la maladie qui a fait inventer la colère du Dieu et la guérison par l’intervention de ce môme dieu apaisé; car les anciens recouraient volontiers aux dieux pour guérir leurs maladies.
L’ex-volo suivant, tiré des Priapeia (1), recueil d’inscriptions anciennes en l’honneur de Priape, nous montre encore cette croyance à l’intervention de la divinité pour la curation des maladies vénériennes, et je n’hésite pas à le citer, malgré sa longueur, parce qu’il est très curieux à plus d’un titre.
Voli solulio.
Cur pictum memori sit in tabella Membrum quæritis unde procreamur ?
Cum pénis mihi forle lœsus esset,
Chirurgique manum miser limercm,
Diis me legitimis , nimtsque magnis Ut Phæbo puta, filioque Phœbi Curatum dare menlulam verebar .
Huic dixi : fer opem, Priape, parti Cujus tu, pater, ipse par videris :
Qua salva sine sectione facta,
Ponetur tibi picta, quam levaris,
Parque consimilisque, eoncolorque.
Promisit fore : mentulam movit Pro nutu deus et rogata fecit.
Il ne s’agit pas ici de rechercher si le fait établi est exact, mais de montrer la gravité des maladies vénériennes dans l’antiquité. Or cette gravité témoigne d accidents autres que la blennorrhagie.
f 0n ne Pcul Pas cIuiller ce qui est relatif aux pratiques religieuses de l’antiquité sans parler de ce que nos livres saints renferment sur le sujet que nous traitons ici. Il y a dans la Bible plusieurs points qui ont souvent exercé à cet égard la sagacité des érudits. Le premier est relatif à la plaie de Baal-Pcor, qui faisait des ravages parmi les Juifs à cause de leur participation au culte de ce dieu; mais il est absolument impossible
(U Priapeia, sive diversorum poelarumin Priapum lusus, etc. Palavii, IG64.
(il/i
DKS MA LA 1)1 l£S VUU.LtVi'ES.
le I. orner an verset 8 du chapitre xxv, et aux versets 16 cl 17 du chapitre xxx! des Nombres, rien qui puisse expliquer comment cette plaie <i ait commencé, de quelle nature elle était, quelles furent les circonstances qui 1 accompagnèrent.
On trouve, dans le chapitre xiii du Lém tique, dos lois pour le discerne ment de la lepre des hommes et des habits. Mais si, à la lecture de ces minu- ^srecommanilat^s, on peut croire qu’il ne s’agit pas toujours de la
1 , on doit dire aussi qu’il est impossible de rien préciser sur la nature
des accidents dont il est question. Que conclure ep effet d’ind ca ion aussi vagues que celles qui se bornent à mentionner simplement un ôTt uisant, des pustules et des taches blanches de la peau, l’enfoncement de la plaie de la lepre, etc.?
Le chapitre x\ du Levitique, consacré tout entier aux impuretés involontoma. de» hommes el des femmes, a seulement rapport à la prophylaxie des affections hlennorrhagiques dont le caractère contagieux est bien indique; je n en parlerai donc pas ici.
Les souffrances nocturnes de Job, les croûtes terreuses, les cicatrices et le pus qui couvraient sa peau, sont encore des indications trop peu
sérieux68’ ^ alIég0nques’ pour arrêter un seul instant un critique
Mais voici les épigrammatistes et les satiriques de l’antiquité qui viennent nous rappeler la contagion des accidents vénériens, des ulcères honteux chez les débauchés. Martial est surtout riche en renseignements de ce genre, et il serait facile d’y trouver, à l’appui de la doctrine que nous soutenons, des preuves plus nombreuses que cédés qu’on connaît déjà.
. alheureusement il a été le plus souvent traduit par des gens de lettres, et es allusions qu’il contient échappent au traducteur. Cependant les esprits les moins prévenus n’ont pas pu méconnaître le caractère contagieux des faits qui ont inspiré sa verve. Il faut ici être très sobre de citations, mais cel es que nous allons faire laissent peu de doutes sur ce point. Il s’agit t a Dord d’un débauché, Névolus, qui a communiqué à un enfant des accidents contagieux :
Mentula (1) quum doleat puero; tibi, Nævole, culus :
Non sum divinus, sed scio quid facias.
( Epigram . lib. 111, nu 71.)
Ailleurs c est toute une lamille qui est atteinte d’un ulcère honteux :
Ficosa est uxor, ficosus et ipse maritus ; l'ilia ficosa est, et gener, atque nepos.
Nec dispensator, nec villicus, ulcéré turpi,
Nec rigides fossor, sed nec arator eget.
(Epigram. lib. VII, n° 71.)
(I) Membrum virile.
!)i; U SYPHILIS.
Voilà dans les Priapem (carmen 50) un passage qui témoigne des craintes qu’avait un amant de la contagion des tics :
Quædam, si placet hoc tibi, Priape,
Ficosissima ine puella ludit,
Et non dat mihi, ncc uegal daturam ;
Causasque invenitusque differendi.
Les résultats de cette contagion n’étaient pas sans exciter ,1e sourire des médecins, et c’est à quoi font allusion ces vers de JuvénnI :
Sed podice levi
Gædunlur tumidæ, medico ridente, inaiiscæ.
(Sat. II, vers. 12.)
Mais les affections primitives à la verge et à l’anus n’étaient pas les seules dont fussent atteints les débauchés de tout genre. Ils en avaient aussi sur d’autres parties du corps, à l’aine, à la bouche, au nez, à la gorge.
Là c’est encore Martial qui reproche à la courtisane Laufeia ses difformités, ses mamelles flasques, les sillons de son ventre, les déchirures de sps aines et ce qui sort de sa vulve :
Aut inlinito lacerum pâlit inguen liialu :
Aut aliquid causis prominet ore tui .
( Epigram . lib. III, n“ 72.)
Martial et Perse avaient déjà parlé de la voix rauque des cinèdes ; mias on trouve dans DionChrysostùme (l)un passage qui a plus de valeur pour montrer chez quelques débauchés la présence de lésions secondaires graves : «Vous me demandez, dit-il, quelle est cette maladie? Bien que je ne puisse m’expliquer plus clairement, il ne vous sera néanmoins pas difficile de la deviner. Beaucoup dorment en marchant et en parlant; la preuve la plus évidente de leur sommeil, c’est qu’ils ronflent... S’il est impossible d’entendre toujours jouer de la flûte, et si, comme on le dit, le séjour du rocher qui résonne du chant des sirènes est insupportable, quel homme
vertueux pourrait se faire à ce son désharmonipux et rauque Vous
n'ignorez pas qu’une maladie épidémique sest emparée de vos nez, de la même manière que chez d’autres le courroux du ciel a frappé quelques parties en particulier, Lelles que les mains, les pieds ou le visage. On dit qu’Aphrodite, pour punir les femmes de Lesbos, leur envoya une maladie des aisselles. Eh bien ! c’est ainsi que la colère divine a détruit le nez du plus grand nombre d’entre vous, et c’est de là qu’est venu ce son particulier. » C’est aussi pour faire allusion à ce son de voix des débauchés qu’Ammicn Marcellin les représente comme turpi sono fragosis naribus introrsum reducto spiritu conerepantes. Ces citations ne servent qu’à confirmer l’opinion de Martial, qui nous représente les débauchés parlant
(1) Oraliones er recens., J.-Jacq. Rciskc (vol. II, Omîmes 33).
DES MALADIES VIRULENTES
mucidulo are, et un passage où saint Paul (Ê pitre aux Romains , CCI page 27) rapporte la peine que les Grecs exprimaient par le mot ptyttv et qui était le résultat d’une affection de la gorge et du nez, ce qui faisait que la respiration était accompagnée d’un bruit tout particulier.
Cette mauvaise odeur de la bouche, ces douleurs de gorge, du palais, ces voix enrouées, s’observaient aussi chez les fellatores, et rendaient leur langage peu compréhensible.
On peut supposer qu’il s’agit encore d’accidents constitutionnels dans ce passage ironique de Plutarque : «Les crédules pensent que la Dea Syra ronge les tibias, couvre le corps d’ulcères et fait fondre le foie à tous ceux qui mangent un hareng ou un goujon (1). »
Il nous reste à parler encore de deux maladies qui ont dû servir d’étiquette à un groupe assez nombreux d’affections syphilitiques, la mentagre et le morbus campanus.
La mentagre chez les anciens était une affection contagieuse se transmettant par les baisers. La nouvelle doctrine de la mentagre parasitaire pourrait expliquer cette contagion ; mais dans ce cas elle aurait été observée dans les classes inférieures de la société, tandis qu’au contraire c’étaient les grands ( proceres ) qui étaient surtout affectés de mentagre. Les honteuses débauches du cunnilingus étaient la cause principale de la mentagre, mais elle n’en étaient pas la seule; car cette affection, comme les fies aux organes génitaux, avait un principe contagieux, ainsi que le dit clairement Pline (2) : « A mento fere oriebalur, joculari primum » lascivia (ut est procax natura multorum in alienis miseriis). » Elle se : transmettait donc par les baisers, et à l’époque où la mentagre faisait les ■ plus grands ravages, une véritable fureur d’embrasser régnait parmi les Romains. Deux épigrammes de Martial témoignent de cette manie des baisers, et l’une d’elles ne manque pas d’intérêt au point de vue médical. Elle est adressée a'Bassus.
Effugere non est. Basse, basiatores Instant, morantur, persequuntur, occurrunt,
Et hinc, elillinc, usquequaque, quacumque.
Non ulcus acre, pustulæve lucentes,
Nec triste mentum, sordidique lichenes,
Nec labra pingui delibuta ceroto,
Nec congelati gutta proderit nasi.
( Epigram . lib. XI, n« 98.)
Les citations de Julien, de Suétone, de Tacite sur les pustules et les cicatrices de Tibère ne nous présentent là rien de spécifique. Le siège de ces pustules et de ces cicatrices à la face et dans le dos répond mieux à l’acné qu’à toute autre affection.
(1) Dr, supers! iliono, II, 170.
(2) Hist. not. , lib. XXVI, cap. I, 2.
Le morbus campanus nous semble aussi avoir été un des accidents de la i syphilis. C’était une affection qu’on voyait chez les débauches, et qui laissait après elle des cicatrices honteuses. Un passage très curieux i d’Horace vient à l’appui de cette opinion :
At illi fœda cicatrix
Setosam loevi frontem turpaverat oris.
Campanum in morbum, in faciem permulta jocalus
Pastores saltaret uti Cyclopa, rogabat.
( Sat . lib. I, v.)
Si l’on admet avec J. Z. Platner(l) que la maladie campanienne est la syphilis, et si l’on se rappelle que la Campanie formait une grande paitie des États napolitains , on sera forcé de reconnaître que ceux qui, au xve siècle, ont appelé la vérole mal napolitain , n’ont presque fait que traduire l’expression de morbus campanus.
b. De la syphilis au moyen âge. — L’histoire de la médecine au moyen âge explique bien le petit nombre de renseignements que nous possédons sur l’existence de la syphilis à cette époque. Ces renseignements seraient sans doute plus nombreux si l’on venait à dépouiller bien des manuscrits qui n’ont point encore vu le jour; mais on possède déjà plus d’un document
précieux. , . . . . . .
Daremberg, par exemple, a publié une note historique (2) intéressante
sur ce qu’on savait au ixe siecle des relations qui existent entre les affec-
I lions de l’anus et des organes génitaux; nous allons la citer.
« Dans un précieux manuscrit du ixe siècle, qui a d’abord été en la possession de M. Tross, libraire, et qui fait partie maintenant du nouveau fonds de la Bibliothèque nationale, j’ai trouvé, dit-il, le passage suivant
qui me paraît se rapporter directement à l’histoire de la syphilis :
«Fol. 101, cap. 89. Adanurn... in ipso orificio ani militas flunt causas, » id est ragadas et hiantes, glandulas, comdolomatas, acrocordenas, ver- » rucas, hemorrhuidas, et ibi pustias diversorum généra, in magnitudine » granorum fabce vel pisi, aliquando ut avcllanœ fiunt, aliquando eminens » ut ipso orificio claudere videatur... cum causa inter pessimo loco et » indecore sunt positi et non curati præcadunt, non solum anus tumeft, » sed et alia membra , quai prope sunt et veretri immunda vulnera et sordida n vel rnaligna inde fiunt, si medici propter turpitudinem vel fetorem ipsas » immundilias non extergunt diligenter curando aut palpando, etc. »
Au xiiic siècle, on retrouve de nouvelles traces de la maladie syphilitique.
Littré a mentionné (3) dans un auteur qui, sous les noms de Ilichard Y Anglais, le Parisien, le Salernitain, Ri car dius senior, a fait un petit nécrologue ( parvus micrologus), le passage suivant qu’il est curieux de citer :
(1) De morbo campano ad vnrba Iloralii. Lipsiæ, in-4, 1732.
(2) Annales de la syphilis el des maladies de la peau, t. IV, p. 275.
(3) Noie sur la syphilis au xine siècle (Gaz. me'd., 1846, p. 928).
J)I.S .M AI.A lil HS Vilir LENTES.
** ^ Icuiantui u Iraq uc, virtra seilieel < > i louiî/.niî i
» es coitu ex sf U LmiL
l S e, ÏCl Sa"ici ox fmHu' ot lmncturil «l «rdoK '
» duu » (Manuscrit n" 7056, Bibliothèque impériale.)
pi^ BZlit^r 1,1 irV"Üt k 111 “émc «4», h-aite au eh». PmT , . V1^ 1 de sa Chirurgie, « de pustulis albis vel rubeis el do i io et de scissuns et de corruptionibus vel hujus modi quæ iiunt iu » virga, vel circa præputiura, propter coituin cum fœdida muliere ml » cum meretrice, aut ab alla causa. „ ’ "l
ehaû xun'il dit hahm^D^temate calido vel frigido, in inguinibm,
• 1 xlii), i dit encore: «Hæc ægnludo vocatur bubo vel dragoncelli » inguims, vel apostema inguinis et aliquando cum accidil homini in virga » cormptio propter concubitum cum fœda muliere aut ob aliarn causam > Lanfianc (de Milan) fait dans son livre (1) une différence entre plu-
» uîderT/d^ ''n ?*** ' “ °e ^ ** Cmcro et ulcere in ™'9« ™iÙ.
) Ulcéra (dil-d) vemunt ex pustulis calidis virgæ supervenientibus, vel ex '
lieref "m ulcerantibus, vel ex commixtione cum mu-
» liere fœda, quæ cum ægro talem habente morbum de novo coierat a . Plus lom, d parle des ulcères « . . . .quæ quando ingrossant labia præpulii.' » 1 On trouve encore dans Arnauld de Villeneuve, Bernard Gordon, Guv d,.
est ,UniaC’ V 8fx°î dC TarentC’ Pierre de ^Argelète, plus d’un passage où il est souvent parle des pustules, charbons, ulcères de la verge etde la vulve
Il est un médecin du moyen âge sur lequel les auteurs varient beaucoup cl qu on confond avec Gérard (de Crémone). On le trouve cité par Bernard Gordon qui enseigna à Montpellier depuis 1 285, et il a écrit un livre sans f date : Glossuüe Geraudi. Or, on lit au livre VU de Gérard une phrase qui témoigné de la connaissance d’une infection générale à la suite d’accidents ocaux : « De ulceribus et apostematibus virgæ. — Virga patilur a coitu cum » mulieribus immundis de spermate corrupto vel ex humore venenoso
» in collo matneis recepto; nam virga inlicilur et aliquando altérai totum » corpus. »
Les statuts si souvent cités de la reine Jeanne de Provence, pour l’autorisation d’une maison de prostitution à Avignon, à la fin du xive siècle, oui paru un puissant argument contre la naissance de la syphilis au xv' siècle. Quelques partisans de l’origine américaine de la vérole ont même cru devoir nier ce document, et Astruc (Traité des maladies vénériennes, Paris, 1717, t. Iu, p. 217) a dit que les maladies transmises parle coït, et dont il est parlé dans ces statuts, n’étaient pas la syphilis, mais bien la lèpre, etc.
Il est vraiment impossible de rien conclure de ces statuts qui témoignent plutôt de la sollicitude de la reine Jeanne pour la santé de ses sujets que de 1 existence de la syphilis ; car tout ce qu’ils renferment peut s’appliquer aussi bien à la blennorrhagie qu’à la vérole.
Quoi qu il en soit, il est bien établi par les passages que nous venons
(I) Praclica: doclrina ter lia, cap. xi.
DK LA SYPHILIS.
de citer qu’au xiri0 et au xivc siècle ou constatait, à la suite de rapports avec des femmes immondes, des ulcères et des pustules sur la verge, et, après avoir été locale, la lésion infectait tout le corps (et aliquando alterat , tôt uni corpus).
Nous espérons avoir démontré par cette série de preuves l’existence de la syphilis dans l’antiquité, aux ixe, xme et xive siècles. Nous pourrions donc nous dispenser d’examiner les autres hypothèses ; cependant l’opinion qui soutient que cette maladie, originaire d’Amérique et apportée par l’équipage de Christophe Colomh, s’est montrée, pour la première fois,
I après l’arrivée en Italie des conquérants du nouveau monde, a compté des défenseurs trop puissants et trop convaincus pour que nous ne lui consacrions pas quelques lignes. Cazenave, qui a examiné cette question avec grand soin, a démontré, de la façon la plus évidente, que l’épidémie régnait dans l’année qui a précédé l’arrivée des compagnons d’armes de Colomh, et il mentionne, en outre, contre la grosse vérole, un arrêt du parlement qui s’accorde peu avec l’origine américaine. Nous allons, à ce propos, citer in extenso un important passage de son Traité des syphilides (p. 36.)
« Pour faire croire, dit-il, que les compagnons du grand capitaine ont apporté en Europe l’épidémie de la syphilis qui éclata dans le royaume de Naples, il faudrait faire accorder d’abord l’époque du retour de ces vainqueurs du nouveau monde , avec l’explosion de la maladie, et pour cela As truc cherche en vain à les rapprocher le plus qu’il peut; il est obligé de convenir que l’épidémie commença en 1494, et que les Espagnols ne parurent
!à Naples qu’en mai 1495. En admettant que les choses se fussent passées ainsi, il serait déjà difficile d’expliquer par ces dates la fable d’Oviedo ,
Smais l’histoire ne peut pas plier aux caprices de la politique ou de la crédulité. Je trouve dans JeanNauclerus(l), mort en 1500, et contemporain de l’épidémie, que vers l’année 1452, trente mille juifs, chassés d’Espagne, furent enlevés par l’épidémie, qu’il compare à l’éléphantiasis. i Slephano Infessura (2), témoin oculaire, raconte que les familles maranes,
• chassées d’Espagne, arrivèrent en Italie en 1493, et furent reçues par le pape Alexandre YI, qui leur permit de dresser leurs tentes hors de la porte Appienne; qu’ils entrèrent secrètement dans la ville, si bien qu’imi médiatement le fléau envahit la ville , et qu’il mourut un grand nombre desdits Maranes, de la peste et de la contagion ( adeo ut in continenti » pestis invaserit urbem, mortuique sunt qitam plurimi ex peste et con- » tagione dictorum Maranorum). Jean Salicet (3), célèbre professeur de 1 Tubinge, écrivait en 1500, en parlant de l’épidémie régnante : «... ou d’autres affections de la peau, telles que pustules, etc., dites mal français, qui depuis l’an du Seigneur 1457 jusqu’à la présente année 1500, furent portées de pays en pays, accompagnées de graves accidents. » Un arrêt
( I ) Chronicon Joannis Naucleri , 1 500 (2) Diarium urbis llomre, 1494.
(3) Tract, de pestilentia, 1502
I)KS MALADIES VJllL'LEXTES.
<lu parlement, de Paris, rendu en 1496, prescrit différentes mesures à Prendre contre une certaine maladie nommée la grosse vérole, qui depuis ■ deux ans en ça a eu grand cours en ce royaume. Ainsi la grosse vérole sévissait en France dès l’année 1 494, au point d’étrc considérée comme une calamite publique; et, si elle eût été apportée d’Italie, il n’est pas probable qu elle eût éclaté en même temps en France et dans le royaume de Naples !
Ce n est pas tout encore. Le moine J. Sciphover(de Meppis)nous montre celle épidémie ( pestis miranda et lugubris) sévissant en Westphalie dès 1 année 14.94, et de là ayant envahi, avant la fin de l’année suivante, la Lacie, la Poméranie, la Prusse, la Saxe. Je lis dans J. -B. Fulgosi, que deux ans avant l’arrivée de Charles, il y eut une maladie nouvelle découverte parmi les hommes, appelée de différents noms, suivant les pays, etc. {bicnno quoque (1492) antequam Carolus veniret , nova œgritudo inter mortales détecta , varie, ut regiones erant, appellata). Elie Capréol dit que ce fléau était universel dès les années 1493 et 1494. Enfin, presque | tous les auteurs contemporains, Sabellicus de Brackenau, Berlerus, etc., disent aussi que l’épidémie a commencé en 1494, mais qu’elle sévissait alors dans toute l’Europe...
» Répandue dans toute l’Europe en 1494, observée en Italie pendant l’année précédente, ou même deux ans auparavant, au rapport de Fulgosi, cette épidémie, dont on a voulu faire la source de la syphilis, n’a pu être transportée par les équipages de Christophe Colomb, qui n’arrivèrent à Naples qu’en mai 1495.
» Si les compagnons de Christophe Colomb eussent été infectés de cette maladie, remarquable surtout par l’incroyable énergie de ses symptômes, comment supposer que personne n’en eût parlé dès leur retour en Espagne? Comment croire que cette syphilis américaine, si terrible sur la terre d’Italie, se fût endormie pendant le long voyage qui ramenait Colomb dans sa patrie, au point d’échapper à cet Oviedo, son inventeur, qui se trouvait à Barcelone avec Christophe Colomb, et qui interrogea ses marins, comme le dit Astruc lui-même? Comment se fait-il qu’on n’ait parlé, au contraire, de soldats malades que dès l’année 1496, au retour de Jean Aguado? Est-il possible, enfin, d’admettre que cette épidémie dévorante, qui éclate sur tant de pays à la fois, qui s’étend avec la rapidité de l’éclair, qui décime les populations, soit cette maladie venue sans bruit sur les vaisseaux espagnols, qui, pour gagner l’armée française, a besoin de toutes les combinaisons de la contagion qu’Astruc a été obligé de supposer...
» Ce qui peut-être encore a donné plus de crédit à l’origine américaine, c’est qu’à cette époque le gaïae arrivait d’Amérique avec la réputation d’être l’antidote infaillible de la syphilis, et que bien des esprits même sérieux ont cru que la maladie vénérienne devait venir du pays qui produisait ce fameux bois {lignum sanctum ), d’après la loi naturelle qui place l’antidote à côté du poison...
» Enfin, on a fait valoir, à l’appui de la nouveauté de la syphilis, un
DE LA SYPHILIS
argument qui peut paraître spécieux d’abord. On a dit que la pieuvc de cette nouveauté résultait du grand nombre d’ouvrages spéciaux qui avaient paru à l’époque de l’épidémie, et aussi de la variété des dénominations qu’elle avait reçues dans le principe. Mais ces deux circonstances peuvent être expliquées facilement. Au moment où l’épidémie éclata en Europe l’imprimerie, découverte depuis quelques années seulement, venait d’être mise en usage; et il n’est pas surprenant que cet événement, qui jetait tout k coup la pensée dans le domaine public, et qui devait solliciter vivement toutes les ambitions scientifiques, ait produit ce déluge d’écrits qui tous ne pouvaient parler que d’une seule chose, du lléau qui bouleversait l’Europe. Quant à ces noms si variés qu’on a donnés à l’épidémie, ils démontrent seulement l’incertitude où l’on était alors sur le point de départ de la maladie, puisque chaque peuple lui donnait le nom d’un peuple voisin qu’il supposait la lui avoii appoitée. »
Toutes ces raisons nous semblent démontrer que la grande épidémie du xve siècle n’a pas été la première manifestation de la syphilis; mais là n’est pas toute la question, car on a été plus loin, et l’on s’est môme demandé si cette épidémie était bien de nature syphilitique. On a émis de grands doutes sur ce point: les uns ont vu dans cette épidémie différentes affections plus ou moins combinées avec la vérole; d’autres ont pensé que c’était une maladie toute différente, le typhus (Cazenave), la morve, le farcin, etc.
Cette dernière opinion, fondée sur la contagiosité si facile de la maladie (il suffisait de toucher une pustule du corps pour être immédiatement infecté, le souffle même d’une personne malade était presque un arrêt de mort), 'fut d’abord émise sous une forme hypothétique par Iiicord dans ses Lettres sur la syphilis, et elle a fixé l’attention de Beau sur un document intéressant.
C’est un passage de pathologie hippiatrique ayant trait ù l’origine de la morve. Voici en effet ce qu’on lit dans la préface du Traité sur le véritable siège de la morve des chevaux , par Lafosse (Paris, 17ù9). C’est l’auteur qui parle : « J’ai cru qu’il ne serait pas inutile de faire des recherches historiques dans l’antiquité, pour trouver l’origine et les progrès de la morve. J’ai été bien trompé dans mon attente; et ma surprise fut bien grande quand je découvris que cette maladie n’a pas seulement été inconnue des anciens, mais qu’elle est nouvelle, et n’a paru en Europe que vers l’an U9ù. C’est au siège de Naples, après l’arrivée des Espagnols de la découverte de l’Amérique, que parut la morve des chevaux pour la première fois. Parazzez est le premier auteur qui en ait parlé; il fut lui-même à ce siège, et les auteurs espagnols sont les premiers qui ont donné l’histoire de cette maladie qu’ils appelaient muormo. » Beau a recherché Parazzez dans diverses bibliothèques, il n’a pu le retrouver; mais il a trouvé Lafosse, cité avec une grande considération dans une analyse critique que Huzard lit de son ouvrage {Journal de Vandermonde, mai, 1786). Huzard ne met pas en doute ce que Lafosse dit de Parazzez.
l'ES MALADIES VI II FLENTKS.
Le rapprochement originel de la morve et de la syphilis n’esl üu W PUI 6 h} polhese que rien ne confirme ni ne détruit. On a bien vu un cheval morveux infecté* onze, personnes (1); mais s’il s’était agi de la morve au moment de l'épidémie du *y siècle, comment, les conditions Tint à peu près les mêmes, tout cela aurait-il si promptement disparu?
. examen des sources originales sur ce point délicat de l’histoire de h
iamtii n0“. TS C11irC îue 11 fi,mc"se 6Pidéml8 <•» *** siècle n'a J. nais été une épidémie de syphilis, mais une de ces épidémies de typhus
( ’imîî,idmCT TiSCZ S°Uït'nl “ ™ste 1,0 granÜS rassemblements envi dus, épidémies que compliquent la pourriture d’hôpital, le scor-
•lèeidenf ysipeles’ ** d"r'"" lescI,Ieilus 1« syphilitiques voient leurs accidents prendre une gravité qu’ils n’auraient pas sans cela. Ainsi au
retour de la courte expédition d’Italie, j’ai pu constater des accidents syphilitiques assez graves chez des militaires malades ou épuisés par les privations et les fatigues de la guerre.
Les recherches que nous venons d’exposer établissent, selon nous, que la syphilis a été observée en Europe avant le retour de Christophe .o onlb, et que son origine est aussi ancienne que les temps historiques. i nous n avions pas craint de prolonger cette étude déjà trop longue nous aurions montré comment on est arrivé peu à peu à rattacher les accidenls constitutionnels aux accidents locaux; quelle opinion on se faisait d abord de la nature de cette affection, etc. ; quels furent les premiers ouvrages sur la maladie vénérienne. Mais il faut passer sur tous ces points
pour jeter un coup d’œil rapide gur l’historique de la syphilis après le xve sieclet
c. De la syphilis à partir de la fin du xve siècle. - La syphilis donna lieu, à cette époque, à une nuée de productions que la découverte de l’imprimerie et le caractère effrayant de l’épidémie italienne expliquent suffisamment. Ces travaux, dus à Alexandre Benedetti, Pierre Pinctor, Léoniceno, Gaspard Tore lia, Nicolas Massa, Fracastor, Paracelse, Schellig, Grunbeck, Jean de Vigo (2), et publiés à la fin du xv* siècle et au commencement du xvie, sont empreints dé ce cachet de surnaturalisme qui dominait alors. La gravité de l’épidémie fait exagérer aux auteurs les procédés de contagion; Pair lui-même devient le véhicule du principe morbifique* et il suffira de parler à l’oreille de quelqu’un pour lui communiquer la vérole. On va demander à la conjonction des astres la cause de cette maladie; 1 influence prédominante des doctrines galénistes fait donner au foie le rôle principal; ôn met en cause l’intempérie sèche de l’organe hépatique, l’affection maligne des humeurs, la suppuration du sang.
Cependant, en 15Û5, Fernel (3) donna de la nature de la syphilis une défi-
(1) Annàli universali di Medicina, 1822, Thomas Tarczzi.
(2) On trouvera la plupart de ces ouvrages dans les collections l’indication bibliographique sous le titre d'Aphrodisiacus.
(3) De luis venereœ curatione. Anvers, Ifi'f).
dont je donnerai plus loin
DE LA SYPHILIS
nilion assez vraie pour être encore ac6epl.de aujourd’hui. «La cause de la
I vérole était une qualité occulte et contagieuse, transmissible par contagion, inhérente à un substratum qui lui sert de véhicule et envahissant tout le corps.» Ce médecin illustre, mettant ainsi la vérole au nombre des maladies virulentes, la rayait des affections miasmatiques; il eut tort,
. toutefois, d’admettre la contagion par la sueur.
Les idées de-Fernel, quelque temps oubliées, ne furent de nouveau formulées qu’en 1728 par Boerhaave. Dans cet intervalle, cependant, nous : signalerons quelques observations exactes. Fallope (1) indiquait déjà bien la couleur des éruptions spécifiques, et Thierry de Hery (2), dans un livre remarquable pour son époque, disait : « Ledit venin se communique par tout le corps, quasi en même sorte que le venin de la morsure d’un chien enragé. » Puis il ajoutait : « Le plus certain signe de la vérole est ces pustules et ulcères, avec dureté de la racine... et les ulcères des parties honteuses spécialement calleuses et dures en leur racine. »
Le régné du galénisme avait disparu, et la chimiatrie commençait à dominer. Pour Nicolas de Blegny (3), la matière vénérienne n’était que des acides mêlés et incorporés avec des corpuscules spiritueux et ignés. Uray (à), tout aussi chihiiatre, considérait la syphilis comme moins grave qu’on ne le supposait; ce n’était plus une maladie fatalement mortelle, f susceptible de tous les accidents imaginables.
As truc (5), comme on le sait, se consacra à la défense de l’origine i américaine de la syphilis, et fit preuve dans ses recherches d’une érudition i profonde. Son livre, monographie importante pour l’époque, a surtout
!l contribué à sa célébrité. Un peu plus tard (1743), Van Swieten, lé célèbre commentateur de Boerhaave, attachait son nom à l’histoire des maladies vénériennes en popularisant l’emploi du sublimé.
Vers 1765, Fabre (EèShi sur les maladies vénériennes , ou l’on expose la p méthode de feu M. Petit), élève de J.-L. PeLit, accusait la syphilis des plus \ &rands malheurs. Comme Sanchez (6), il fit de celte maladie un tableau lort noir; elle pouvait être larvée; véritable proté'e pathologique, elle prenait les formes les plus variées, et, du moment qu’on observait un phénomène grave, la syphilis en était la cause. Il suffisait que la vie
d’un malade fût en danger, pour qu’il lui donnât le traitement meri) curiel.
A celle même époque, la vérole était exploitée par une nuée de charla lans, tous médecins du roi, avec pension : Daran, Armand, Goulard, K < y s< i , Ballet. Grâce a leur pratique mercantile, la puissance du mer-
(*) De mcrbo gallico Iraclatus. Padoue, 1564.
(2) La méthode curatoire de la maladie vénérienne, 1634.
(3) L’art de guérir les maladies vénériennes, etc. Paris, 1673.
(4) Traité de la maladie vénérienne. Toulouse, 1688.
{;>) De morbis venereis libri novem, 1736.
, (6) Dmerlalion sur l'origine de la maladie vénérienne, dans laquelle on prouve qu'elle n a point etc apportée d' Amérique, nie. Paris, 1758,
DES MALADIES VIRULENTES
cure, comme spécifique, diminua. Alors Peyrilhe plaça celle spécificité dans l’alcali volatil, et Riltcr mit sur le compte du mercure tous les‘ maux engendrés par la syphilis.
D’autres auteurs généralisèrent tellement la syphilis, qu’ils la virent partout. Ainsi Rosen de (Rosenstein), qui publia en 1764 des Instructions sur les maladies des enfants et sur leur guérison, faisait rentrer la teigne dans la vérole. Vigarous rapporta à la syphilis le rachitisme, la phthisie, . 1 le rhumatisme; suivant Carrère (1788), le virus dégénéré produisait la i phthisie, le rhumatisme, l’épilepsie, la cachexie, l’hydropisie, les dysuries, 1 asthme, etc. : c’était la cause de l’extinction de l’espèce humaine.
\cis cette meme époque (1786), parut a Londres un Traité su r la ma- I ladie vénérienne. Ce livre, qui devait presque faire oublier tous les autres, avait pour auteur le plus grand de tous les syphilographes, John Hunier! Beaucoup de questions neuves étaient agitées dans cet ouvrage célèbre et resté classique jusqu’à nos jours. Hunter établit sa doctrine sur l’inoculation, et posa le premier la question de la contagion des accidents secondaires; mais tout en niant cette contagion, il en cite un exemple des plus concluants. L’erreur d’Hunter s’explique par ce fait, qu’il pratiqua toutes ses inoculations sur des sujets syphilitiques. Le chirurgien anglais croyait aussi à la possibilité de l’infection par la blennorrhagie, et l’expérience qu’il fit pour élucider cette question de contagion est trop célèbre pour qu’il soit utile d’y insister. Il cautérisait le chancre pour empêcher l’infection.
Le virus, entré par absorption dans l’économie, y produisait, selon lui, j l 'infection; cette infection conduisait à la disposition , et alors il y avait action ou manifestation syphilitique.
Hunter admettait la puissance absolue du mercure, et il expliquait son action, non plus par la combinaison des acides mercuriels avec les acides vénériens, mais par la substitution d’une irritation particulière et nouvelle à l’irritation spécifique.
La possibilité d’infection par la blennorrhagie, acceptée par Hunter, avait été niée par Tode (de Copenhague) (1); mais ce fut surtout B. Bell (2) qui défendit la doctrine de la non-identité du chancre et de la blennorrhagie.
Il exposa cette doctrine dans un ouvrage qui parut ùÉdimbourg en 1793, et qui fut traduit et annoté par Bosquillon en 1802. Enfin Hernandez (3) (1810) traita avec un grand éclat cette question mise au concours par la Société de médecine de Besançon, et il est le créateur, un peu oublié, de la théorie du chancre larvé chez l’homme et chez la femme.
La fin du xvme et le commencement du xixc siècle virent encore paraître plusieurs travaux intéressants. Nous citerons, entre autre, celui de Swediaur (4), qui créa le mot blennorrhagie. Il voulut aussi désigner le chancre
(1) Vom Tripper in Ansehung seiner natur, etc. Copenhague, 1774.
(2) Traité de la gonorrhée virulente, traduit par Bosquillon. Paris, an X.
(3) Essai analytique contre la nature syphilitique de la gonorrhée dite virulente . Paris, 1812.
(4) Observations pratiques sur les maladies vénériennes (traduction). Paris, 1785.
DE LA SYPHILIS
sous Je nom d 'ulcère syphilitique; mais cette dénomination eut moins de succès que la première. Il distingua la blennorrhagie syphilitique des blennorrhagies simples, et l’on connaît son expérience d’injections ammoniacales pour provoquer une blennorrhagie simple. Il sépara aussi les blennorrhagies arthritiques, herpétiques, des blennorrhagies mécaniques.
En 1 814, Carmichaël (1) voulut établir une relation entre certains symptômes- primitifs donnés et certains symptômes secondaires correspondants; il admit ainsi quatre grandes classes dans la syphilis. Chaque classe avait un symptôme primitif et des phénomènes constitutionnels particuliers.
Nous citerons encore ici, mais sans nous y arrêter, les travaux de Vacca Berlinghieri , Mahon, Petit-Radel, Lioult, Lombard, Cullerier Michel, Capuron, Cullerier neveu.
Parmi ce grand nombre d’auteurs que nous venons de passer en revue, au milieu de ces doctrines diverses dont nous venons de faire l’examen, on a pu remarquer déjà des dissidences nombreuses, et voir quelques auteurs distraire de la syphilis certains phénomènes morbides
B que d autres y rapportaient. Mais, dans ce conllit d’opinions, une seule chose restait intacte, immuable, c’était l’existence môme de la syphilis. Pendant trois cents ans on s’était placé à divers points de vue, pour envisager cette maladie, mais jamais on ne l’avait niée, et ce n’est qu’au commencement de ce siècle, sous l’influence du règne absolu de la doctrine physiologique, que quelques élèves de Broussais n’ont voulu regarder la vérole que comme un assemblage artificiel de maladies différentes. Cette doctrine fut soutenue en France par Jourdan, Richond des Brus, .Desruelles, etc., et en Angleterre par Abernethy, Fergusson, Guthrie, Thompson. C’est dans le Traité complet des maladies vénériennes , par Joui dan (1826) , dans le livre de Richond des Brus, De la non-existence du virus vénérien, prouvée par le raisonnement , l’observation et l’expérience , etc. (Pans, 1826), et dans deux ouvrages de Desruqiles, Traité pratique des maladies vénériennes (1 836), et Lettres écrites du Val-de-Grâce sur les maladies : vénériennes (3‘ édit., 1847), qu’on trouvera l’exposition la plus complète ! de ce système éphémère, où l’on niait, le virus syphilitique et où l’on supposait que la syphilis avait été inventée au xv' siècle. Selon ces médecins, c’est a tort qu’on a réuni les divers symptômes qui constituent la syphilis^ car ils n’offrent entre eux aucune relation. Les symptômes primitifs s’expliquent par V irritation, et les symptômes secondaires par la sympathie. Mais il est inutile aujourd’hui d’insister sur cette doctrine et de la réfuter.
Tel est le long inventaire des travaux de nos devanciers. Après cet exposé, nous n’avons plus, pour compléter notre historique, qu’à faire connaître sur ces points importants l’opinion de nos contemporains.
ujourd’hui l’existence de la syphilis comme affection spécifique n’est plus mise en doute par personne; le désaccord porte sur des questions
(1) An Essayon Vcnereal Diseuses, second édit. London, 1817.
Ï*ES MALADIES VIRULENTES
cl un ordre plus secondaire. Ainsi on se demande : La blennorrhagie el le ubon peuvent-ils elre, comme le chancre, les premiers accidents de la ■ syphilis ? Les accidents secondaires sont-ils contagieux? et si cette conta- : gion existe, sous quelle forme se montre-t-elle? La maladie a-t-elle une évolution régulière? Le chancre est-il un accident purement local, qu:il suint de cautériser pour empêcher l’infection, ou bien, survenant après une incubation plus ou moins longue, n’est-il que la première manifestation de la diathèse déjà acquise? Y a-t-il des syphilis d’emblée, c’est-àîre peut-on observer une syphilide, par exemple, sans qu’il y ait eu ni chancre, ni blennorrhagie, ni bubon ? Les végétations sont-elles de nature syphilitique?
Toutes ces questions sont les mêmes qui depuis trois siècles et demi sont résolues dans des sens différents par les divers syphilographes. Aujourd’hui l’accord n’est pas encore complet, et la discussion s’est compliquée d'un nouveau problème, la dualité chancreuse.
On peut classer en deux grandes écoles les médecins syphilographes de notre époque.
La piemière, qui se nomme elle-même l’école des identistes , inscrit sur son drapeau l’identité de tous les phénomènes que nous venons de signalei . ainsi la syphilis peut débuter par un chancre, par une blennorrhagie ou un bubon; elle peut même apparaître d’emblée, sans avoir été piécédée d aucun de ces trois symptômes. Le chancre a une incubation plus ou moins longue, et il y a déjà infection quand on l’observe; sa cautérisation est donc inutile. Le pus sécrété par tous les accidents, quel que soit leur âge, est contagieux; le sang lui-même d’un syphilitique a cette propriété. La syphilis peut ne pas avoir une évolution régulière. Les végétations sont des accidents syphilitiques.
^ Cette école a pour principaux représentants : Lagneau, Baumès, Gibert, Cazenave, Devergie, Velpeau; et c’est à elle qu’appartenait Vidal (de Cassis). Bazin peut être considéré comme un de ses partisans ; toutelois il admet, mais incomplètement, la dualité chancreuse, et a émis sur les végétations une opinion particulière. Indépendantes de tout état général et de toute diathèse syphilitique, elles seraient produites par une irritation locale, irritation due à l’action in situ d’un liquide syphilitique.
L école opposée, que ses adversaires appellent non identiste, lui reprochant d’avoir démembré le type syphilitique, se déclare l’école des unicistes. Llle admet 1 unicité du virus syphilitique, mais elle écarte de la syphilis certains accidents taxés de syphilitiques par l’école opposée, et qu elle regarde comme étrangers à la vérole. Hicord est le représentant le plus considérable de cette école. Près de lui viennent se grouper Cullerier, Puche, Hardy el l’école dite de Lyon qui n’est, comme nous le verrons plus tard, qu’une émanation dissidente sur quelques points des doctrines de l'hôpital du Midi.
On doit étudier dans Ricord deux personnalités distinctes, el ne pas confondre le législateur de 1832 avec le professeur de 1857. Les premières
DE LA SYPHILIS
doctrines de cel éminent chirurgien sont exposées dans son Traite de /'inoculation (1838), dans son Iconographie (1842-1851), et dans la première édition des notes qu’il a jointes au Traite de la maladie vénérienne, pai limiter. Au moment où Ricord prit en main le service de l’hôpital du Midi, le type syphilitique était disloqué, la spécificité syphilitique était niée, aussi eut-il à reconstituer sur ce point un corps de doctrine, et à proclamer des lois, comme il l’a dit. Il accepta de Hunter l’idée du virus syphilitique, et défendit son opinion de la non-contagion des accidents secondaires. Il prit à B. Bell et à Hernandez la distinction absolue entre le chancre et la blennorrhagie, et, pour expliquer certains cas exceptionnels, il établit et fit sienne, par le développement qu’il lui donna, la théorie du chancre larvé qu’Hernandcz avait entrevue. Mais cette différence essentielle entre la blennorrhagie et le chancre, admise déjà par B. Bell, par son commentateur Bosquillon et par Hernandez , Ricord l’appuya sur un mode d’investigation qui avait donné des résultats opposés entre les mains de Hunter : c’est Y inoculation. Pendant plusieurs années, il inocula le pus du chancre et de la blennorrhagie, et fit de l’inoculation le critérium irréfragable du diagnostic. De ces expériences il tira cette loi : que le pus du chancre donne un résultat positif; le pus de la blennorrhagie, un résultat négatif; et l’inoculation l’amena à constater de nouveau la distinction fondamentale de ces deux affections. Ricord refusa aussi tout caractère syphilitique aux végétations; il nia le bubon d’emblée et admit pour la vérole une évolution régulière, si le traitement ne la troublait pas. Le chancre, selon lui, n’avait pas d’incubation, aussi pouvait-on empêcher l’infection constitutionnelle en le cautérisant au début.
Ricord avait observé depuis longtemps que tous les chancres n’étaient pas suivis d’accidents constitutionnels, mais il attribuait ces résultats à une différence dans le terrain, et non à une différence dans la graine. Depuis, son opinion a varié sur ce point, et dans les Leçons qu’un de ses élèves a publiées en 1858, il a adopté la doctrine, aujourd’hui assez en faveur, de la dualité chancreuse. Il avait été précédé dans cette voie par Bassereau, son élève; mais la doctrine que Bassereau étayait sur de nombreuses observations, Ricord l’avait déjà émise sous forme d’hypothèse. Pour les syphilologues dualistes, un seul chancre est seulement suivi de symptômes constitutionnels: ce chancre, qu’on appelle infectant , est ordinairement unique? Il est taillé à l’évidoir et non à l’emporte-pièce; ses bords se continuent insensiblement avec le centre ; il est induré et s’accompagne d’un retentissement ganglionnaire ordinairement indolent. Quand le bubon suppure, le pus n’est jamais inoculable sur le malade atteint de ce bubon. Le pus du chancre est lui-même, dans ce cas, si rarement inoculable, que l’on peut d’une manière générale regarder le résultat comme négatif. L’autre espèce de chancre, le chancre mou ou chancre non infectant, est multiple; il est taillé à l’emporte-pièce; les bords en sont décollés, il sécrète beaucoup de pus inoculable à toutes ses périodes
r,“î’ DES MALADIES VIRULENTES.
cl autant do lois que l’on voudra sur le malade. 11 se complique beaucoup plus souvent que 1 autre de phagédénisme. Le bubon symptomatique de ce chancre suppure ordinairement, et le pus du bubon, comme celui du chancre, est toujours inoculable. Clerc (1) a donné au chancre mou le nom de chancroïde, pensant que c’était un chancre infectant, prenant cette lorme molle sur un sujet déjà syphilitique; mais Ricord a publié quelques laits qui renversent complètement cette manière de voir.
Telle est, réduite à ses termes les plus simples, la doctrine dualiste; les détails de cette question trouveront place plus loin dans l’étude du chancre. Malheureusement des exceptions, inquiétantes pour le sort de cette ingénieuse doctrine, commencent déjà à se faire jour. On publie des cas de chancre mou suivis de symptômes constitutionnels, et la confrontation des malades est venue plus d’une fois déjà donner tort au système. Les faits rassemblés par Melchior Robert, dans son livre (2), ne laissent a cet égard aucun doute. Pour sortir de cette position embarrassante, Ricord a imaginé l’hypothèse suivante : « Si l’on a vu, dit-il, des chancres mous donner des symptômes constitutionnels, cela tenait a ce que ces chancres, d une origine infectante, avaient pris une forme molle chez un sujet infecté, et que ce chancre reprenait sa nature primitive lorsqu’il était transporté sur un sujet vierge de syphilis.»
L’école syphilographique de Lyon, représentée surtout par Diday et Rollet, autour desquels s est groupée une phalange déjà nombreuse d’élèves distingués, explique ces cas difficiles par l’existence du chancre mixte , résultat de l’inoculation du chancre mou sur le chancre induré.
Il sera sans doute fait encore quelques tentatives pour expliquer les laits qui choquent 1 harmonie du système ; mais nous sommes depuis longtemps accoutumés à ces moyens dilatoires, et nous ne devons pas nous en étonner.
Nous terminerons là l’exposé des doctrines de nos contemporains; car nous n’avons voulu qu’indiquer à grands traits les systèmes généraux qui se disputent encore aujourd’hui le terrain de la syphilis.
La simple mention des travaux publiés sur la syphilis servirait à remplir des livres volumineux. Déjà, à la fin du siècle dernier (1793), Girtanner donnait le litre de 1912 ouvrages traitant de la vérole, et depuis lors le nombre des travaux sur cette affection s’est considérablement accru. Devant cette littérature si riche, je dois me borner à indiquer simplement ici les livres qui renferment une étude générale de l’histoire, de la pathologie et du traitement de la syphilis, me bornant à renvoyer à diverses parties de cet article l’indication des mémoires publiés sur un point spécial de cette maladie.
On devra, pour l’histoire de la syphilis dans l’antiquité et pour la connaissance des auteurs qui ont écrit sur cette affection à la fin du xv* siècle, consulter les ouvrages suivants :
(1) Du chancroïde syphilitique. Paris, 18f4.
(2) Nouveau traite des maladies vénériennes. Paris, 1801.
DE LA SYPHILIS
Aloysius LUISINUS, Aphrodisiacus , sive de lue venerea, in duos tomos biparti lut ï, con ■ tinens omnia quœcumque haclenue de hac rc surit ab omnibus consci iptci, I e itiou, 1066, dernière édition avec une préface de Boerhaave. Leyde, 1728. Ce livre contient 59 auteurs. — - Ch. G. Gruner, Aphrodisiacus, sive de lue reneiea, in duas partes divi sus, quarum altéra continet ejus vestigia in veterum auclorum monumentis obvia, altéra quos Al. Luisinus temere omisit scriptores. léna, 1789; Ce supplément au livre de Luisinus contient 64 auteurs, dont 8 avaient été donnés, mais inexactement, dans le premier Aphrodisiacus ; il a été complété par un second supplément. — Ch. G. Gruner, De morbo gallico scriptores medici et hislorici, par Uni inedili, pariimrari et notationibus ciucti ; accédant morbi gallici origines maranicæ. léna, 1793. — AstrüC, De morbis vencreis libri novem, 4 740, in- 4, 2 volumes. Le deuxième volume est consacré à la littérature des maladies syphilitiques. — P. G. Hensler, Geschichte der Luslseuclie, die zu Encle des XV Jahrliunderts in Europa ausbrach [Histoire de la vérole qui lit son apparition en Europe à la fin du xvc siècle], tome I, Altona ; tome II, partie 2e. — Üeber den westindischen Ursprung der Lustseuche [Sur l’origine de la vérole dans les Indes occidentales]. Hambourg, 1789. La première partie de ce tome II n a point paru. — Ch. Girtanner, Abhandlung liber die venerischen Krankheiten [Traité des maladies vénériennes], 2e édit., 1793, 2 tomes en trois parties. Les deux parties du deuxième volume sont consacrées à la bibliographie critique de 1912 ouvrages sur lavérole publiésde 1 495 à 1794. Girtanner était partisan de l’origine américaine. Cet ouvrage a été continué par l’auteur suivant : — H. Aug. Hacker, Litteratur der syphililischen Krankheiten vom Jahre 1794 bis mit 1 829, a/s Fortsetzung der girtanner schen Litteratur zu betrachten. Leipsig, 1 830. — Idem, Neueste Litteratur der sxjph. Krankheiten von 1 830-1838. .Leipzig, 1 839. Enfin on a continué ces indications bibliographiques dans I’Argos de Hacker, 1 842, 4 843. — Fr. Alex. Simon, Versuch einer kritischen Geschichte der verschiedenartigen besonders unreinen Behaftungen der Geschlechtstheile und ilirer Umgebung, ocler dér drtlichen Lustübel, seit der àltesten bis au f die neueste Zeit [Essai d’une histoire critique des diverses affections impures des parties génitales et des parties voisines, ou des affections syphilitiques locales dès les temps les plus anciens jusqu’à nos jours]. Hamburg, 1830, 1831, 1 846, 3 vol. in-8. — Idem, Kritische Geschichte des Ursprungs., der Pathologie und Behandlung der Syphilis, Tochter und wiederuni Muller des Aussatzes [Histoire critique de l’origine, de la pathologie et du traitement de la syphilis, fille et à la fois mère de la lèpre]. Hambourg, 1 857, vol. I ; 1858, vol. Il, 1 section. — Rosenbaum, Geschichte der Lustseuche im Alterthume nebst ausführlichen Untersucliungen über den Venus und Phalluscullus, etc. [Histoire de la maladie vénérienne dans l’antiquité, avec des recherches détaillées sur le culte de Vénus et du phallus, etc.] 1rc édition, 1839; 2e édition, 1845, in-8. — Gauthier, Recherches nouvelles sur l’histoire de la syphilis. Lyon, 1 842. — C. H. Fuchs, Die àltesten deutschen Schriftsleller liber die Lustseuche [Les auteurs allemands les plus anciens sur la vérole], Gœttingue, 1 843.
Nous avons dû, pour les travaux relatifs à la pathologie cl à la thérapeutique générales de la syphilis, faire un choix très restreint dans nos indications bibliographiques. Déjà, à l’article Historique, nous avons j signalé quelques ouvrages qui ont une valeur doctrinale; nous indiquerons surtout maintenant ceux qui nous ont semblé présenter un bon tableau de la maladie.
Swediaur, Practical observations on the more obstinale and inveterate Venereal Complaints. London, 1784. Traduction française : Traité complet sur les symptômes, les effets, etc., des maladies syphilitiques. Paris, 1 81 7, — JIunter (John). A Treatise
l'KS MA LA IH lis VIItl'LKNTES.
on thc Venereai Disease.l onilon, 1 786. Traduction française par G. lîichelot -iver notes de Ricord, 3e édit., 1859. IjAGNGAU, Exposé des diverses méthodes de traiter la maladie vénérienne. Paris, -1803. A la sixième édition, l’ouvrage prit le
titre de: Traité pratique des maladies vénériennes. Paris, I 8 2 6 p|j Royep,
Traité pratique de la syphilis. Paris, t 836.— WALLACE, A Treatise on the Venereai Diseuse aud its Varieties. London, -1 838. — Ricoru), Traité pratique des maladies vénériennes etc Paris, -1838. Idem, lettres sur la syphilis, nouvelle édition' -18o6. — f. .1. BehrenI) , Syphilidologie, eine Samtnlung des Wissenswerthesten aus der neueslen sypliil. Litteralur, 1839-1845, 7 vol. — Cazenavk, Traité des sy plu li de s. Paris, 1 843. — Idem, Annales des maladies de la peau et delà syphilis 1848-1851 . — BassereAU, Traité des affections de la peau symptomatiques de la syphilis, 1 852. — L. Parker, Modem Treatment of SyphiUlic Diseuses, 3e édit.
1 854. — Yvaren, Des métamorphoses de la syphilis; recherches sur le diagnostic des maladies que la syphilis peut simuler, et sur la syphilis à l’état latent. Paris, 1 854. — Vidal, Traité des maladies vénériennes, 3* édit., 1859. — Diday, Exposition critique et pratique des nouvelles doctrines sur la syphilis. Paris, 1858.
Bazin, Leçons théoriques et cliniques sur les sypliilides considérées en elles-mêmes et dans leurs rapports avec les éruptions dartreuses, scrofuleuses et parasitaires, 1 859. — J. MlCHAELlS, Compendium der Lelire von der Syphilis. Wien, 1859. Virchow, La syphilis constitutionnelle, traduit par Paul Picard, 1860. Melchior
Rorert, Nouveau traité des maladies vénériennes. Paris, 1861.
§ II. — Etiologie de la syphilis,
1° Du virus syphilitique.
L’existence d’un principe contagieux syphilitique est admise depuis Fcrnel. Ce virus est un agent invisible, sur la nature duquel les recherches chimiques et microscopiques n’ont donné que des indications insignifiantes. On en a fait une substance acide, alcaline, un poison âcre et corrosif ; on l’a expliqué par des vibrions; mais toutes les recherches ont été inutiles, on n’a pu isoler le principe virulent, et, aujourd’hui comme au temps de Fernel, le virus syphilitique ne peut être apprécié que par ses effets.
A une époque cc principe a été nié, et l’on a considéré l’ensemble des manifestations syphilitiques comme une collection artificielle de symptômes n’offrant pas entre eux le moindre rapport. Nous avons déjà parlé de cette doctrine et du peu de succès qu’elle obtint. Depuis lors elle s’est montrée de nouveau sous une forme un peu différente ; quelques médecins ont nié la spécificité syphilitique, et ont voulu expliquer par l’action toxique du mercure ou l'hydrargyrose, l’ensemble symptomatique de la syphilis. Ceux qui ont avancé cette opinion, ne s’appuyaient que sur une hypothèse. Ils admettaient, sans la démontrer, l’identité entre les symptômes du mercurialisme et les manifestations de la vérole, et là où il y a à peine une apparence grossière, ils proclamaient une identité absolue. Mais les malades qui n’ont pas pris de mercure et qui cependant présentent des symptômes syphilitiques sont assez nombreux pour qu’il soit inutile de réfuter davantage l'hypothèse îles antimercurialistes.
Le principe syphilitique existe donc, cl sans nous occuper s’il agit
DE LA SYPHILIS
comme un ferment ou un levain, s’il est acide ou corrosif, questions tout à fait insolubles, nous admettrons l’existence de ce virus, en avouant toutefois notre ignorance sur sa nature intime. Nous ne connaissons pas davantage les modifications qu’il imprime aux sécrétions qui lui servent de véhicule. Le pus et les autres liquides auxquels il est intimement uni ne présentent, par les divers moyens d’investigation que nous possédons, rien de particulier.
Nous savons seulement que la matière virulente se trouve aussi bien dans le pus des chancres que dans la sécrétion des lésions constitutionnelles, et que, pour exercer une action spécifique, elle ne doit avoir subi aucune altération. La gangrène des tissus qui la sécrètent, le mélange avec des acides et des alcalis, lui enlèvent ses propriétés ; mais on a pu la conserver dans des tubes douze ou quinze jours, sans cju elle ait. perdu sa faculté d’inoculation.
Quant à la plaie virulente, elle a une sphère d’activité sur laquelle nous reviendrons en faisant l’histoire du chancre : nous voulons citer seulement ici des expériences qui ont été faites parMelchior Robert, à la suite d’excisions chancreuses. Le sang puisé sur la plaie produite par 1 excision des chancres, soit simples, soit indurés, n est pas inoculable d un malade à l’autre pendant les trois premiers jours qui suivent l’excision ; mais dès que la suppuration s’est rétablie à la surlace des plaies, c’està-dire vers le quatrième jour, la matière sécrétée est devenue inoculable, et qui plus est l’induration s’est reproduite dans de certaines limites, au-dessous de ces plaies, lorsqu’il s’agissait de chancres indurés.
2° De la contagion.
La syphilis se transmet par contagion et par hérédité. Quand nous parlerons de la syphilis héréditaire nous examinerons les différents modes suivant lesquels la maladie se transmet alors. Il n’est question maintenant que de la contagion des accidents locaux de la vérole.
Aujourd’hui la vérole n’est plus considérée comme une maladie miasmatique; et les récits de contagion par l’air tiennent du merveilleux et non de la réalité. Il faut, pour l’infection , qu’il y ait contact du liquide virulent avec un tissu organisé ; l’orgasme vénérien n’est même pas nécessaire comme on le disait au temps de Nicolas de Blegny et de Fallope.
Les contagions qu’on pourrait appeler médicales, c’est-à-dire les accidents qui surviennent aux médecins à la suite de l’examen de malades infectés, sont aujourd’hui assez nombreuses pour fournir un argument sans réplique à la non-nécessité de l’orgasme pour la possibilité de la contagion. 11 suffit qu’il y ait application du liquide virulent sur les tissus organisés; mais ces tissus doivent être dans des conditions de réceptivité spéciale.
La condition qui facilite le plus cette contagion, c’est l’existence d’une plaie, d’une éraillure récentes sur les points qui se trouvent exposés.
I)KS maladies virulentes.
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spéciales, que nous voyons le chancre se d^lô^r k'
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seignements très précis. J eu'
Siège des chancres sur 82 i malades.
Malades affectés de chancres.
Du gland et du prépuce.
Indurés.
Simples.
Du fourreau de la verge. .
Multiples de la verge
Du méat urinaire
Intra-urélhraux
Du scrotum
Du sillon péno-scrotal
De l’anus
Des lèvres
De la langue
Du nez
De la pituitaire
De la paupière
Des doigts
De la jambe
Mais l’éraillure, la petite plaie dont nous venons de parler, sont-elles nécessaires pour l’infection? Cette question n’a pas encore pu être résolue dune laçon certaine, et peu d’expériences ont été tentées dans le but d’éelairer la solution de cet intéressant problème.
Cependant deux faits observés par Cullerier, à l’hôpital de Lourcme, nous apprennent que l’on a pu laisser pendant trente-cinq minutes, dans un vagin dont la muqueuse était intacte, du pus de bubon virulent, sans qu’il y ait eu contagion. Ce résultat paraîtrait donc devoir faire admettre la nécessité de l’éraillure : mais une affirmation absolue est, impossible ; nous croyons même que l’érosion n’est pas nécessaire. En faveur de sa nécessité, on a rappelé les cas de contagion médiate dans lesquels, comme dans l’expérience de Cullerier, une femme aurait pu servir de véhicule au virus. Ces faits, peu certains, sur lesquels avait déjà insisté Swediaur, prouvent seulement que la contagion n’est pas toujours forcée, mais ils ne prouvent absolument rien de plus.
Beaucoup d’autres questions appartiennent encore à l’élude du virus syphilitique. La syphilis est-elle transmissible aux animaux? Y a-t-il un ou plusieurs virus ? toutes les sécrétions virulentes possèdent-elles la même propriété d’inoculation?
(I) lïicord, Leçons sur le chancre, rédigées par A. Fournier, p. 252. Paris, 1858.
LE LA SYPHILIS
C4cs diverses questions seront mieux à leur place dans d’autres points de l’histoire de la syphilis. Nous verrons alors que certaines sécrétions peuvent s’inoculer assez facilement aux animaux, tandis que pour d’autres l’inoculation est toujours négative. Melchior Robert, qui ne reconnaît qu’une seule espèce de virus, a entrepris sur ce sujet des expériences, et il admet la possibilité de l’inoculation chancreuse; mais jamais il n’a vu, à la suite de celte inoculation, de manifestations constitutionnelles. Les expériences de Maunoury (de Chartres) sur des lapins, dans le tissu cellulaire desquels il a introduit des fragments de chancres indurés, enlevés à des malades, et celles de Sigmund, n’ont encore reproduit que des accidents locaux sans trace de syphilis constitutionnelle. Maunoury (1) a vu que le pus du chancre inoculé de l’homme aux animaux est sans effet; qu’un chancre récent, exempt de médication, enlevé en totalité ou en partie, et introduit dans le tissu cellulaire de la région supérieure du cou d’un lapin, produit de l’inflammation, une suppuration sui generis , un gonflement des ganglions cervicaux, accidents qui, dans un cas, furent mortels ; enfin, qu’un chancre ancien n’à plus cette propriété inflammatoire. Mais on ne saurait vraiment rien conclure de ces expériences.
En passant en revue les diverses phases qu’a traversées l’histoire de la syphilis, nous avons montré à quelle époque et comment la blennorrhagie avait été séparée du type syphilitique; à quelle époque et comment aussi le virus chancreux avait été dédoublé. Nous dirons seulement ici que cette dualité chancreuse, acceptée aujourd’hui avec une grande faveur, demande de nouvelles observations pour être admise d’une façon certaine. Déjà on a signalé des chancres mous suivis de symptômes constitutionnels ; mais comme en syphilographie on a l’art de faire rentrer forcément les faits dans les doctrines, on n’a pas tardé à expliquer ces exceptions. La théorie des chancres mixtes est née à Lyon pour servir cette cause, et Ricord, comme nous l’avons vu, admet que dans ces cas exceptionnels le chancre a pris la forme molle, parce qu’il était sur un sujet syphilitique ; mais que, transplanté sur un sujet vierge, il a retrouvé sa première origine qui était infectante. Ces explications subtiles serontelles applicables à tous les cas exceptionnels? Nous en doutons, et c’est moins par des théories que par une observation rigoureuse qu’on parviendra à élucider les points encore obscurs de cette doctrine. On devra surtout confronter les malades, les comparer en continuant les recherches qui depuis quelque temps déjà ont été faites dans cette direction par Bassereau, Ricord, Fournier et Rollet.
Les travaux récents ont encore démontré que l’on avait eu tort d’assimiler l’inoculation sur un malade syphililiquc à l’inoculation sur un sujet vierge, et c’est sur cette erreur qu’était fondée la doctrine de Hunter sur la contagion du pus des accidents secondaires. Nous reviendrons sur cette question dans un article spécial.
(I) Gazette hebdomadaire, 1855, p, 548.
,,KS MA LA lifts Vinr'f.KNTF.S.
U syphilis, une fois introduite dans l'économie, subit l'influence de certames causes prédisposâmes et déterminantes: ces influences sonl hygiéniques, pathologiques ou physiologiques
Les divers climats et les différentes saisons ont été tour à tour accusés de favoriser le développement des manifestations syphilitiques I Znet croit que 1 influence d’un climat chaud est des plus Z u
marche de la syphilis; Legendre avait été conduit par quelques observa ions à une opinion tout opposée; Bazin tient plutôt Vn^pe^ieuse' ntluence du passage brusque du froid à la chaleur. Dans notre climat temperé, 1 opinion de Bazin est vraie, mais il est d’ailleurs incontestable que la syphilis a des formes plus légères dans les climats très chauds ‘que dans les climats froids. 1
Des causes artificielles et certaines maladies ont une action très uro noncée sur le développement de la syphilis. C’est à la suite d’une longue
- d Un fba,n treS chaud’ flu’on voit so^ent apparaître une sy-
philide. Certaines formes morbides s’observent plutôt avec certains tempéraments et a certains âges : nous aurons l’occasion de montrer la diver- , Slté des ocuptmns que présentent les adultes et les nouveau-nés Enfin il y a une espece d’idiosyncrasie qui fait que certaines prostituées ont une immunité presque absolue, tandis que d’autres sont fort souvent infectées. On n’a aucune notion sur la nature de cette immunité ; aucune sta- Ushque n’en a établi le plus ou moins de fréquence ; mais c’est un fait que différents observateurs ont noté, et sur lequel Parent-Duchâtelet avait vivement appelé l’attention.
On a publié quelques statistiques qui ont montré l’influence de certaines conditions sociales sur 1e' développement comparé de la blennorrhagie et de la syphilis. Ainsi sur 510 cas de syphilis, Puche (1) a trouvé la contagion transmise comme il suit :
Prostituées „ ,
Filles entretenues ,Q
Ouvrières
Domestiques ^
Femmes des malades )0
Fournier, sur 320 malades observés à l’hôpital, a classé ainsi les sources de chancres indurés :
Filles publiques
Filles exerçant la prostitution clandestine 39
Ouvrières 25
Domestiques ^
Femmes mariées
Sodomites ^
Cette même proportion se maintient pour le chancre mou; mais elle
(’) Fournier, De la contagion syphilitique, thèse de Paris, 1860, p. 116.
DE LA SYPHILIS
n’existe plus pour la blennorrhagie. Ainsi sur 387 blennorrhagies, Puche a trouvé :
Filles publiques
Prostitution clandestine
Filles entretenues, filles de théâtre 138
Ouvrières
Domestiques
Femmes mariées
Nous n’avons cité cette statistique que pour montrer l’influence des visites faites au dispensaire de la police sur la diminution de la blennoirhagie, accident très reconnaissable à un examen rapide. Malheureusement cette influence n’est pas aussi bienfaisante sur 1 extinction des chancres.
§ III. Anatomie pathologique et symptomatologie.
Nous allons passer successivement en revue les différents accidents de la syphilis locale et générale, et dans les nombreuses parties de ce paragraphe nous serons souvent obligé d’étudier chacun de ces accidents comme un tout complet. Nous diviserons d’abord ce sujet en deux groupes sous le titre de : accidents locaux et accidents constitutionnels.