ARTICLE V. — VERTIGE
On désigne sous ce nom un trouble dans lequel il semble que les objets environnants se déplacent et que l'on se déplace soi-même dans une direction déterminée, variable suivant les cas, dételle sorte que Ton se sent en état d'instabilité et que l'on a tendance à perdre l'équilibre.
Les conditions dans lesquelles il a lieu montrent qu'il a pour cause prochaine un désordre dans l'innervation encéphalique. Il est, le plus souvent, d'origine périphérique : il en est certainement ainsi quand il se produit, comme il arrive souvent, sous l'influence d'une sensation visuelle ou auditive.
Parmi les vertiges visuels, il faut citer en premier lieu celui qui sur- Hallopeau, ,3e édition. 43
674 TROUBLES FONCTIONNELS (SYM l'TOM ES).
vient lorsqu'on regarde en bas d'un lieu élevé ; il se manifeste chez la plupart des sujets, bien que l'on réussisse le plus souvent par L'haï bitude à s'en délivrer. Il est probable que le trouble de la vision entre également pour une part dans le vertige produit par le tournoiement rapide du corps, car les jeunes gens qui s'exercent à la valse ferment les yeux pour éviter l'accident; il en est de môme des vertiges qu'éprouvent certaines personnes lorsqu'elles sont transportées en voiture, d'arrière en avant. Il est des malades qui éprouvent une sensation de vertige extrêmement pénible dès qu'ils fixent un objet ou qu'ils cherchent à déplacer les yeux dans une direction quelconque ; c'est le vertige oculaire décrit par Abadie (1).
Il faut en rapprocher l'étal pathologique connu sous le nom d'agoraphobie : les sujets qui en sont atteints ne peuvent traverser une place publique, un pont, quelquefois une cour ou une rue sans ètri pris d'un vertige qui les force à s'arrêter et à chercher un appui ; chez d'autres, le voisinage d'un monument élevé produit les mêmes phénomènes.
L'existence du vertige auditif n'est pas moins certaine ; Ménière, qui l'a décrit le premier, a montré qu'il se développe sous l'influence d'une sensation purement subjective : le malade entend un sifflement, un bourdonnement, un bruit quelconque, et immédiatement, il est pris d'une sensation de tournoiement tellement intense que souvent il tombe s'il n'est secouru; le vertige se produit parfois en l'absence de la sensation auditive chez les sujets atteints d'une maladie de l'oreille.
Le vertige s'observe dans la plupart des maladies de l'encéphale ; il est surtout fréquent dans le cas de tumeurs ; la plupart des auteurs admettent qu'il est même un des symptômes habituels de l'anémie cérébrale et qu'il peut être ainsi provoqué par l'athérome artériel et par le rétrécissement aortique.
On doit à Marie et Wallon (2) d'avoir établi que le vertige est un des symptômes fréquents de l'ataxie locomotrice progressive ; ils l'y ont noté dans les deux tiers de leurs observations, tantôt dès le début, tantôt à une période avancée de la maladie ; il ne s'agit pas habituellement en pareil cas d'un vertige auditif, car M. Giraudeau a constaté dans six de ces faits l'intégrité de l'ouïe (3) ; il est quelquefois d'origine oculaire. La paralysie générale et la sclérose en plaques s'accompagnent de même fréquemment de ce trouble fonctionnel (Charcot). M. Giraudeau l'a observé dans la myélite chronique diffuse.
(1) Abadie, Du vertige oculaire {Progrès médical, 1882).
(2) Marie et Wallon, Troubles vertigineux dans le tabès (Bev. de med., 1885). - (3) Giraudeau, Thèse de Paris, 1884.
Les Iraumatismes crâniens, les coups de soleil, le séjour dans un milieu trop chaud peuvent également lui donner lieu.
On doit à Trousseau une description détaillée du vertige d'origine gastrique (1). Tanlôt il survient à jeun et est calmé par l'ingestion des aliments, tantôt, au contraire, il se produit après les repas. M. Bouchard l'a observé chez;des sujets atteints de dilatation de l'estomac. On l'a signalé aussi dans l'helminthiasis intestinale ainsi que dans les coliques hépatiques et néphrétiques.
Chez la femme, l'appareil uléro-ovarien paraît être une cause relativement fréquente d'accidents vertigineux, dont l'étude rentre surtout dans celle de l'hystérie.
Nous devons mentionner encore, parmi les causes de vertiges, les affections fébriles et particulièrement les pyrexies exanthématiques, la fièvre typhoïde, la grippe, les oreillons, les fièvres intermittenteset les méningites cérébro-spinales: une vive réaction n'est pas nécessaire à leur production, car nous les avons vus survenir avec intensité dans des cas très bénins de varioloïde. La migraine s'accompagne souvent de vertiges ; ce trouble fonctionnel appartient également à la symptomatologie de la goutte et à celle du diabète.
Signalons enfin les vertiges que produisent, chez certains sujets, divers médicaments, parmi lesquels nous citerons en première ligne le sulfate de quinine, le salicylate de soude, la belladone, le tabac et l'alcool.
Nous ne pouvons déterminer quelle est la cause prochaine des vertiges; ceux qui ont pour point de départ une affection de l'oreille peuvent être rapportés à une lésion directe ou indirecte des canaux semi-circulaires, car l'expérimentation a démontré que les lésions de ces parties donnent lieu à des mouvements de rotation dont la direction est constamment la même que celle du canal sectionné et qui sont des mouvements de rotation, de culbute ou de manège; on y localise le sens de l'espace (Gyon). L'obscurité reste complète pour les autres variétés de vertige ; il faut seulement se rappeler que la lésion de diverses parties de l'encéphale, et plus particulièrement du cervelet et de ses pédoncules (2), peut donner lieu à des mouvements de rotation.
La sensation de vertige est susceptible de varier beaucoup suivant les conditions dans lesquelles elle se développe elles individus qu'elle affecte. Le plus souvent passagère, elle dure parfois des mois et même des années (cas de vertige de Ménière). A un léger degré, elle permet la station debout; plus prononcée, elle peut amener une chute et sa
(1) Trousseau, Clinique médicale de l'flôtel'Dieu, 7e édition, 1885.
(2) Weill, Des vertiges, 1886.
violence est telle, en certains cas, que les malades perdent l'équilibre alors même qu'ils sont couchés ; cependant la situation horizontale atténue d'habitude les sensations pénibles.
C'est surtout dans les cas graves de vertige de Ménière que les | accidents atteignent un haut degré d'intensité et deviennent lamen-l tables. Les malades se sentent continuellement dans une situation instable, ils se calent avec des oreillers ou des coussins et néanmoins, même s'ils ont les yeux fermés, ils se sentent menacés d'une chute imminente; ils sont en proie à une sensation de balancement, de mouvement giratoire, tantôt autour d'un axe vertical, tantôt autour d'un axe transversal ; d'autres fois ils éprouvent une sensation d'élévation et d'abaissement qui leur fait croire à un mouvement d'escarpolette ou de tremplin; d'autres fois ils se sentent enlevés brusquement en l'air, la tête en bas, et s'imaginent qu'ils restent un instant suspendus (1); ils ne se trouvent jamais en équilibre et éprouvent sans discontinuer un mouvement de va-et-vient et de tournoiement dans un sens ou dans l'autre. Le vertige peut s'accompagner de nausées, de vomissements et de sueurs froides ; les malades tombent parfois privés de sentiment et de mouvement.
Ce n'est guère que dans la maladie de Ménière que ces vertiges auditifs persistent d'une manière continue pendant plusieurs mois : ce sont plus ordinairement des phénomènes passagers. Tantôt ils consistent en de simples sensations, tantôt ils s'accompagnent d'une perte d'équilibre avec chute. Celle-ci se fait toujours du même côtédans le mal de Ménière, exceptionnellement en arrière, d'ordinaire em obliquant en avant et du côté de l'oreille atteinte.
L'intelligence est intacte; le malade a conscience de ce qui luit arrive, et c'est là un caractère qui peut servir à différencier le vertige du petit mal épileptique, avec lequel il a été trop souvent confondu..