ARTICLE XIII. — CONTRACTURES
Cette dénomination s'applique à toute rigidité prolongée des fibres
musculaires. Cette rigidité peut s'observer dans des circonstances diverses : elle peut être due à un état permanent de contraction du muscle; il en est ainsi dans le torticolis, dans le tétanos, dans les contractions réflexes que provoquent les artliropathies ; elle ne diffère alors que par sa durée de la convulsion tonique ; d'autres fois la contracture ne paraît être qu'une exagération de la tonicité normale : on sait qu'à l'état physiologique le repos du muscle n'est jamais complet ; l'organe est soumis continuellement à une excitation qui vient de la moelle et est transmise par les nerfs moteurs ; Brondgeest l'a démontré en faisant voir que la section de ces nerfs produit le relâchement du muscle ; Cyon, en montrant que la section des racines postérieures a les mêmes effets, a par cela même établi qu'il s'agit là d'un phénomène réflexe ; il n'exige pas d'intervention active ; il fait partie du fonctionnement normal de l'organe ; les contractures produites par l'exagération de ce phénomène physiologique sont tout à fait indolentes ; elles peuvent persister pendant des années sans se modifier; le muscle qui en est le siège ne s'échauffe pas ; on n'y perçoit pas, à l'aide du microphone, le bruit de roulement que cet instrument fait entendre dans le muscle contracté (Brissaud et Boudet). On observe, dans la paralysie agitante et dans diverses névroses, des raideurs musculaires sur lesquelles Lasègue aie premier appelé l'attention : le malade en a conscience et elles deviennent appréciables lorsqu'on vient à imprimer aux parties des mouvements passifs.
On ne possède que des notions fort insuffisantes sur la nature de la modification que subissent les muscles conlracturés. L'hypothèse la plus généralement accueillie est celle de Hermann, d'après laquelle la rigidité de la contracture serait liée, comme la rigidité cadavérique, à la coagulation de la myosine. Il faut en tout cas que cette modification soit peu profonde, car elle peut disparaître instantanément ; l'histoire des contractures hystériques en fournit souvent la preuve.
Les auteurs qui se sont occupés de classer les contractures ont constaté qu'elles peuvent reconnaître pour causes des modifications des différents organes qui concourent à l'exécution de la contraction musculaire, et ils ont ainsi distingué des contractures par lésion des muscles, par lésion des nerfs périphériques, par lésion de la moelle et par lésion de l'encéphale ; ils ont admis également des contractures par altération du sang ; c'est sans doute par l'intermédiaire du système nerveux que ces dernières se produisent. Le muscle se trouve en connexions si étroites, au point de vue physiologique, avec les nerfs et la moelle, qu'il est difficile de déterminer si la contracture
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peut s'y développer primitivement ; aiix autours qui la signalent dans la myosile, on peut répondre que l'inflammation des muscles est le point de départ de réflexes qui lui donnent lieu: il en est de même des myopathies rhumatismales telles que le torticolis: rien ne prouve que dans ces affections le muscle soit primitivement atteint.
C'est cependant dans les muscles que MM. Ballet et Marie, d'accord avec Westphal, ont tendance à localiser les contractures qui constituent les symptômes caractéristiques du type morbide nouvellement décrit sous le nom de maladie de Thomsen (1); c'est une raideur qui se produit dans les muscles de la vie de relation, soit au moment oh un mouvement va être exécuté, soit pendant son exécution : elle peut occuper aussi bien les muscles de la face, de la langue et môme du larynx que ceux des membres ; c'est dire qu'elle présente, suivant son siège, une physionomie spéciale : un soldat, au commandement de marche, reste cloué sur le sol et ne peut se déplacer qu'au bout de quelques instants ; un sujet, lorsqu'il se lève pour marcher, est pris d'une contracture généralisée qui le fait tomber « raide comme un morceau de bois »; on remarque une lenteur dans l'articulation des premiers mots qu'un malade veut prononcer; un autre ne peut monter que péniblement les premières marches d'un escalier. Un fait qui vient à l'appui de la localisation admise par MM. Ballet et Marie, c'est la coïncidence, observée par M. Vigouroux, de ces troubles locomoteurs avec une hypertrophie des muscles. D'après Westphal, il s'agit d'une perversion congénitale des tissus musculaires liée à. un développement exagéré des muscles : la dénomination de dysmyotonie congénitale que propose de lui appliquer Longuet est donc très acceptable.
Ch. Richet (2) doute que les affections des nerfs donnent lieu à des contractures; l'excitation d'un tronc nerveux uniquement moteur provoque des contractions, mais non une contracture permanente; il semble que les nerfs soient impuissants à maintenir pendant longtemps les muscles en état de contraction; si les névralgies s'accompagnent de contracture, c'est par action réflexe.
La moelle paraît jouer le rôle essentiel dans la pathogénie du symptôme que nous étudions ; et il doit en être ainsi puisque la contracture semble être liée à l'activité trop grande d'une fonction qui dépend de cet organe, la tonicité.
La contracture est un symptôme fréquent des myélites ; ou l'ob-
(1) Thomson. Arch. f. Psychiat., 1876. - Ballet et Marie, Arcli. de neurologie, 1883. — Marie, Bev. de médecine, 1883. — Vigouroux, Union médicale, 1883. — Longuet, Umon médicale, 1883. — Deny, Sem. médic., 1884. - Westphal, Berlin. Min, Woch., 1883.
(2) Ch. Richet, Physiologie des muscles et des nerfs, 1882.
TROUBLES DES FONCTIONS D'INNERVATION. 709 serve chaque fois que les cordons latéraux sont intéressés ; elle lend également à se produire, chaque fois qu'une partie de la moelle est soustraite à l'action de l'encéphale, dans les muscles qu'elle innerve. On peut ranger parmi les contractures d'origine spinale celles du tétanos et de la tétanie, bien que l'on n'ait pas trouvé jusqu'ici de lésion capable de les expliquer.
Les contractures d'origine encéphalique peuvent être précoces ou tardives: les premières se produisent quand la lésion atteint une des parties directement excitables de l'organe, c'est-à-dire les circonvolutions motrices, les pédoncules cérébraux, la protubérance ou le bulbe, les méninges ou la membrane ventriculaire ; ce sont de véritables convulsions toniques; les secondes se développent lentement sous l'influence de l'altération secondaire que subissent les cordons latéraux de la moelle chaque fois que le faisceau moteur a été intéressé en un point quelconque de son trajet (Bouchard), et de l'augmentation d'excitabilité qu'elle provoque dans la substance grise de la moelle (Brissaud).
De huit à trente jours après le début de l'hémiplégie, on peut, d'après Charcot, provoquer des mouvements cloniques du pied paralysé en le portant dans la flexion forcée ; quelquefois le membre supérieur devient le siège d'une trépidation quand le malade veut le soulever ; le réflexe rotulien s'exagère, l'extension de la jambe produite par la percussion du tendon est plus rapide, plus ample et de plus longue durée.
La contracture permanente apparaît d'ordinaire six semaines environ après le début des accidents, quelquefois plus lard, rarement plus tôt ; elle ne se déclare pas brusquement, mais par gradation ; d'abord passagère, elle devient bientôt permanente ; elle occupe en premier lieu les membres supérieurs ; les doigts se fléchissent fortement en même temps que le coude se place en demi-llexion et l'avant-bras en pronation; les parties opposent une résistance invincible au déplacement dans n'importe quel sens ; le coude ne peut être ni étendu ni fléchi; les muscles antagonistes sont contractures au même degré. Cette contracture est active ; elle coïncide avec une exagération de l'excitation faradique. Elle dure pendant des années, tandis que le sujet le plus vigoureux ne peut maintenir ses muscles en état de contraction pendant plus d'une demi-heure. M. Charcot, à qui nous empruntons ces détails, suppose que dans les contractures les fibres musculaires entrent en activité les unes après les autres ; M. Boudet (de Paris) a constaté qu'en appliquant le microphone sur les muscles en état de contracture on perçoit, au lieu du roulement régulier et sonore que donne la contraction physiologique, un bruit
sourd, irréguliep eL saccadé. Ces contractures diminuent pendant le sommeil et sous l'influence du repos au lit ; elles augmentent quand le malade se lève, fait un mouvement ou éprouve une émotion. Klles donnent lieu à des attitudes vicieuses.
C'est également à une augmentation de l'excitabilité de la moelle qu'il faut attribuer la contracture hystérique; celle-ci peut prendre naissance au moment d'une attaque et constituer la première manifestation de la maladie ; elle vient souvent à la suite d'une excitation telle qu'une traction, un choc, une friction vive, un effort, la faradisation, l'application d'un diapason (Richer) (1) ou d'un aimant; elle peut occuper une partie de la face, les muscles de la mâchoire, la langue, les muscles d'un côté du cou, les membres d'un côté du corps ou les membres inférieurs ; d'autres fois elle porte sur le sphincter vésical; elle débute et cesse brusquement; sa durée varie de quelques instants à plusieurs années; la rigidité est considérable et l'on ne peut en triompher, même momentanément. Klumpke (2) a constaté qu'elle n'est due à aucune altération appréciable du système nerveux.
Diverses affections donnent lieu à des contractures réflexes ; nous mentionnerons en particulier les arthropathies, les inflammations et les ulcérations des muqueuses et les affections des muscles; de toutes les excitations sensitives, c'est celle de la fibre musculaire ellemême qui est la plus apte à provoquer la contracture (3).
Les troubles de la circulation semblent, dans certains cas, pouvoir produire ce trouble fonctionnel; les vétérinaires lui imputent la claudication intermittente du cheval; Charcot a vu dans un cas l'oblitération de l'humérale donner lieu à la contracture des muscles auxquels elle fournissait du sang.
L'ergotisme compte parmi ses symptômes les plus constants la contracture des extrémités.
Les contractures occupent souvent les muscles de la vie organique; on leur attribue hypothétiquement certains troubles fonctionnels tels que l'ictère par contracture du canal cholédoque, la rétention d'urine par resserrement du sphincter vésical, la dysphagie par contracture de l'œsophage ; lorsqu'elles occupent les vaisseaux, elles empêchent l'afilux du sang clans la partie où ils se distribuent, d'où le refroidissement, la pâleur livide ou la coloration violacée due à la stase du sang clans les veinules.
Les contractures maintiennent les parties dans une attitude anor-
(1) Richor, Sur V hystéro-épilepsic. Paris, 1881.
(2) Klunipko, Contribution à l'élude des contractures hystériques (lïev. de médec, 188:i).
(3) Ch. Kichcf, loc. cit.
TROUBLES DES FONCTIONS D'INNERVATION. 714 maie ; on ne peut le plus souvent les vaincre par la force, et, si l'on y parvient, on les voit se reproduire dès que cesse la violence ; les muscles qui en sont le siège peuvent encore se contracter sous l'influence des couranls l'aradiqnes; elles cessent par le chloroforme. Les unes, celles qui semblent liées à une contraction persistante des muscles, sont douloureuses; les autres, celles qui paraissent liées à une exagération de la tonicité physiologique, sont indolentes.