PRÉFACE DE LA PREMIERE ÉDITION
production et comment ils s'expliquent par une simple déviation des phénomènes normaux. Nous avons mis constamment à profil, pour ces questions de physiologie pathologique, les résultats nouvellement acquis par l'expérimentation; nous n'avions à cet égard qu'à prendre pour modèles les livres de M. Jaccoud sur les paraplégies et l'alaxie, de M. Vulpian sur l'appareil vaso-moteur, et de M. Ch. Bouchard sur les maladies par ralentissement de la nutrition; nous avons également consulté avec fruit les ouvrages récents de MM. Cohnheim, Péris, Samuel, Rindfleisch et Recklinghausen.
Après un essai de classifications pathologique et nosologique, nous montrons dans la quatrième partie de notre livre à quelles lois est soumise Y évolution des maladies.
La dernière partie enfin a pour objet les règles générales de Yart médical : ce n'est plus de la pathologie, c'est l'application de cette science au diagnostic, au pronostic, à la prophylaxie et au traitement des maladies.
Présenté sous une forme succincte, qui le met à la portée des élèves en médecine et des praticiens, ce livre peut servir d'introduction aux traités de pathologie médicale et chirurgicale; il est nécessaire, en effet, avant d'aborder l'étude de chaque maladie en particulier, de savoir ce que c'est que la maladie en général ; avant de s'occuper des inflammations et des gangrènes de tel ou tel organe, il faut connaître les caractères généraux de l'inflammation et de la gangrène, et l'on ne peut comprendre la symptomatologie d'une affection déterminée, si Ton a pas étudié préalablement le mode de production et la physiologie des troubles fonctionnels auxquelles elle donne lieu. On voit que l'intérêt pratique de ces éludes va de pair avec leur importance théorique.
Nous sommes arrivé, sur beaucoup de points, à des conclusions différentes de celles qui étaient considérées comme vraies il y a peu d'années ; les doctrines de Virchow, en particulier, sont bien ébranlées : c'est que notre science est en évolution et que ses progrès sont incessants.
Nous nous sommes efforcé d'exposer ceux qu'elle a accomplis dans ces derniers temps, sans méconnaître l'importance des observations qu'ont accumulées nos devanciers et que nous a transmises la tradition.
H. Hallopeau.
I février 1884.
DE
PRINCIPES ET DÉFINITIONS
La pathologie générale est la science qui étudie dans leur ensemble les troubles de la santé et s'occupe d'en déterminer l'origine, les caractères généraux et la nature. Elle doit, à cet effet, en rechercher les causes, faire connaître les éléments que l'analyse permet d'y distinguer, c'est-à-dire les processus et les symptômes, les classer suivant leurs rapports de subordination en groupes naturels, les affections et les maladies, et en indiquer les différents modes d'évolution. On lui associe habituellement, et nous- nous conformerons à cet usage, l'étude, appartenant à Y art médical, des règles générales du diagnostic, ■ du pronostic et du traitement; elle mérite alors le nom de médecine générale.
Avant d'entrer en matière, nous devons définir les différents termes dont nous venons de nous servir.
Sous la dénomination de troubles de la santé ou de phénomènes morbides^ nous comprenons tous les désordres qui surviennent dans la constitution, les fonctions et l'évolution de l'organisme.
On peut concevoir de la manière suivante l'enchaînement des phénomènes qui aboutissent à la constitution d'un état morbide : une influence nuisible s'exerce sur l'organisme et y provoque une série de troubles fonctionnels et de changements matériels [lésions) dont l'ensemble représente un processus morbide ; celui-ci entraîne à son tour des troubles secondaires que l'on appelle symptômes ; ce sont là les éléments morbides. On donne, dans le langage usuel, le nom daffection (-àôc;) au groupe de phénomènes constitué par un processus anormal et les troubles qui lui sont subordonnés, abstraction faite de leur cause ; on réserve celui de maladie (vdoo?) à une évolution morbide considérée dans son ensemble : la péricardile, la bronchite, I'hémorrhagie cérébrale et la gastrite sont des affections ; la syphilis, l'asthme, la grippe et la goutte sont des maladies.
Hau.opeau, 3e édition. 1
PRINCIPES ET DÉFINITIONS
L'évolution de la maladie est souvent complexe, car, dans beaucoup de cas, les lésions et les symptômes produits par la cause initiale engendrent à leur tour des désordres secondaires qui peuvent eux-mêmes en produire d'autres ; de nombreuses affections peuvent ainsi se développer sous l'intluence d'une même cause initiale et constituer les manifestations diverses et multiples d'une seule et même maladie : telles sont les séries de néoplasmes qui se développent sous l'influence de la sypbilis et peuvent produire à leur tour d'autres lésions; telles sont les affections multiples qui évoluent sous l'influence d'une lésion vasculaire qu'a provoquée elle-même une maladie antérieure.
La distinction que nous avons établie entre Vaffection et la maladie est nécessitée par les besoins du langage, car on ne peut logiquement employer une même dénomination pour désigner les groupes de phénomènes qu'elles représentent: si, par exemple, nous disons que la sypbilis est une maladie, nous ne pouvons appliquer le même nom à cbacune de ses déterminations cutanées, osseuses ou viscérales ; on a besoin d'étiquettes différentes pour catégoriser, d'une part, l'ataxie locomotrice progressive, la rougeole et la diphtbérie, de l'autre, les arthropathies, les broncho-pneumonies et les paralysies qui comptent parmi leurs manifestations (1).
Il n'y a pas opposition entre les affections et les maladies telles que nous les comprenons : les affections représentent les troubles de la santé considérés dans leurs rapports avec les processus morbides (telles sont la pneumonie, l'angine et la gangrène) ; les maladies sont les troubles de la santé considérés dans l'ensemble de leur évolution et par conséquent dans leurs rapports avec la cause qui domine cette évolution (telles sont la variole, la pneumonie a frigore et la diphtbérie) (2).
(t) P.-E. Chauffard et Maurice Raynaud, adoptant le langage de l'école de Montpellier, ont employé le mot affection dans un sens très différent de celui que nous lui attribuons : lt L'affection, dit Chauffard, c'est la maladie envisagée dans sa conception vivante, dans sa cause vraie, dans sa raison adéquate, dans son principe prochain. » Cette acception ne nous parait conforme ni à la tradition ni à l'usage. Le mot latin affectus servait à traduire deux mots grecs SiaOem; et itàOoç; SiaOÉTi; signifiait état permanent, il a passé dans notre langue avec un sens un peu différent; itàOoç était pour les anciens le terme générique qui servait à désigner les troubles de la santé : « quidquid aliquis perpessus fuerit nàOo; appellandum est » (Platon) (*). Nous sommes donc d'accord avec les anciens en appelant affections les états morbides considérés en eux-mêmes et indépendamment des conditions daDS lesquelles ils se présentent; cette interprétation est d'ailleurs consacrée par le langage courant, car les médecins se servent fréquemment du mot affection pour désigner les états morbides auxquels le nom de maladie, ne peut convenir, tels que, par exemple, le foie cardiaque, les pneumonies secondaires, l'arthropathie labétique, etc.
(2) En faisant entrer dans la définilion de la maladie l'idée d'une évolution qui se continue, nous en séparons par cela même les malformations et les infirmités qui représentent les vestiges d'un travail morbide ancien ou d'un trouble clans l'évolution fœtale.
(*) Citation de Galien, De symptomatum differentiis.
PRINCIPES ET DÉFINITIONS. 3
C'est en effet la cause initiale qui fait l'unité de la maladie. L'exactitude de cette proposition est incontestable pour les infections et les intoxications ; elle ne l'est pas moins pour les maladies accidentelles ou diathésiques. On nous objectera qu'une même cause, un refroidissement par exemple, peut donner lieu à des maladies différentes, et c'est pour cette raison que Parrot réservait le nom de maladie aux affections et groupes d'affections de cause unique et propre. Cette définition nous paraît être bonne ; elle ne diffère pas essentiellement de celle que nous avons adoptée ; mais nous croyons devoir l'appliquer à beaucoup d'états morbides que Parrot se refusait à considérer comme des maladies, car, suivant nous, tout ensemble pathologique primitif a sa cause unique et propre, si par cause on entend seulement la cause suffisante, complète et prochaine et non les causes occasionnelles ou apparentes. Le refroidissement qui provoque le développement d'une angine n'en est pas la cause suffisante, car d'autres éléments, et particulièrement une disposition indéterminée, mais toute spéciale, ont dû intervenir, et c'est en réalité l'action combinée de l'influence accidentelle et de cette prédisposition qui doit être considérée comme la cause vraie; on peut donc lui appliquer la définition de Parrot. Il en est de même a fortiori quand la prédisposition, au lieu d'être indéterminée, comme la plupart des cas d'amygdalite aiguë, est une diathèse.
En fait, on ne peut concevoir qu'un état morbide primitif puisse se produire sans l'intervention d'une cause qui lui soit propre et par conséquent notre définition, comme celle de Parrot, ne sera en réalité, sous une forme un* peu différente, que celle de Galien (1) : vdao? eïpYiTai xaTaajce'JTÎ tiç oûaa. ■KT.od cpûaiv ûce'ïi; èvsp-pa (jXcx7:tstou 7rpwTwç (constitulio qusedam prœter naturam qua primum actio lœditur) (2).
(1) Galien, De symptomatum differcntiis.
(2) A l'époque contemporaine, Bazin, ainsi que M. Chauffard et Maurice Raynaud, ont fait également entrer l'idée de cause dans la définition de la maladie : pour Bazin, « la maladie est un état accidentel et contre nature de l'homme qui produit et développe un ensemble de désordres fonctionnels et organiques » ; cet état accidentel n'est autre que la cause prochaine, telle que la comprenaient les anciens, et, d'après eux, Boerhaave et Gaubius (*). « Causa proxima morbi appellatur tota illa quœ totum jani praesentem niorbum directe constituit ; hœc semper est intégra, sufficiens, praesens, totius morbi, sive simples fucrit, sive composita; hujus praesentia ponit, continuât morbum. » (Boerhaave.)
Pour Maurice Raynaud (**),la cause morbifique dominait tous les éléments de la maladie, et par cause morbifique, il entendait celle qui donne le branle et l'impulsion première à toute la série des actes morbides.
(*) Boerhaave, Institutions, 741.
(**) M. Raynaud, article maladie du Nouveau Dictionnaire de méd. et de chir. prat. Parit, 187$, t. XXXI, p. 96.