CHAPITRE IV
TROUBLES DE PIGMENTATION
Tous les tissus de l'organisation sont colorés, et un certain nombre d'entre eux doivent leur coloration à la présence d un pigment qui se montre sous forme de granulations généralement très fines A l'état pathologique, cette coloration peut être augmentée ou diminuée, elle peut être modifiée par un pigment anormal.
A On peut attribuer à ['intensité plus grande de la coloration normale la couleur brune des muscles et la couleur orange du tissu graisseux dans le cas d'atrophie ; Cohnheim admet que, dans ces conditions, les éléments contiennent la même quantité de pigment tout en diminuant de volume et conséquemment se foncent davantage.
11 est probable que la mélanodermie est due de même le plus ordinairement à un accroissement de la pigmentation normale. Le corps de Malpighi renferme constamment, si ce n'est chez les albinos, une certaine quantité de pigment qui varie suivant les races et les individus ; elle augmente sous l'influence de la lumière solaire et du grand air A l'état pathologique, la mélanodermie s'observe dans la maladie' d'Addison, la tuberculose, la phthiriase, la sclérodermie, et nombre d'autres maladies : elle coïncide souvent avec le vitiligo; on n'a pu déterminer encore par quel mécanisme elle se produit; il est possible que son pigment provienne de l'hémoglobine transformée bien qu'il ne contienne pas de fer. M. Brown-Séquard a fait autrefois des expériences tendant à établir que les capsules surrénales servent à la destruction des pigments normaux et que, par conséquent, ceux-ci doivent s'accumuler quand ces organes sont altérés; mais les résultats qu'il avait annoncés n'ont pas été confirmés.
L'hypothèse la plus vraisemblable est celle qui rattache la coloration anormale de la peau à un trouble de l'innervation. En effet, chez les animaux, la production du pigment est sous la dépendance des actions nerveuses; les expériences de P. Bert sur le caméléon (1) et celles de Georges Pouchet (2) sur les chabots le prouvent; d'autre part, on trouve constamment, dans la maladie d'Addison, des lésions des plexus solaire et cœliaque ou des capsules surrénales, et ces derniers organes sont si riches en éléments nerveux que l'on peut, sans paradoxe, les rattacher à l'appareil de l'innervation; les troubles
(1) P. Bert, Comptes rendus de la Société de biologie, 1875.
(2) G. Pouchet, même recueil.
PHOCERSUS MORBIDES
ZIZ d'ameurs les symptômes Ies ^ *mws«w
La sclérodermie, gui paraît ôlre une trophonévrose, s'accompa«ne fréquemment de troubles de pigmentation °mpacne
Leloir (1) a constaté une atrophie des fibres nerveuses dans des par ties a tem eS de vnihgo; les taches noires et les taches blanches q£ p sen e souvent la peau des lépreux seraient dues également à une név!
La peau peut prendre, d'après Unna (2), une coloration brune plus ou moins foncée par la kératinisation des cellules épidermiques A le at normales éléments situés au-dessus de la couche granuleuse présentent une couleur d'un jaune clair; dans certains états patho! logiques, et particulièrement dans Hchthyose, à la pointe des comédons dans le œeroderma pigmentosum, cette couleur devient brune ou noirâtre. Cette altération est due à une soustraction d'eau coïncidant avec une soustraction d'oxygène dans les parois des cellules. C'est pour cette raison que le soufre l'exagère, ainsi que la lumière.
B. Les pigments formés d'une substance étrangère à la constitution normale des tissus peuvent provenir de la matière colorante du san« de la bile, d'organes pigmentés tels que la choroïde et la pie-mère' de parasites, ou de corps étrangers.
La matière colorante du sang, épanchée hors des vaisseaux, subit des transtormations que nous avons étudiées précédemment- elle se présente alors sous la forme soit de granulations amorphes, soit de cristaux d'hématoïdine, soit de grains noirs dont la production peut être attribuée à une exagération ou une modification du processus que Quinck appelle sidérose; elle pénètre dans les éléments; elle diffuse dans le plasma interstitiel en changeant de couleur; un des caractères essentiels des pigments d'origine hématique est de contenir du fer, le plus souvent, d'après Kunkel (3), sous la forme d'hydrate d'oxyde de fer; ils peuvent persister indéfiniment dans les tissus.
Dans les foyers hémorrhagiques, les globules rouges pénètrent dans les globules blancs, s'y altèrent et donnent lieu à la formation de granulations pigmentaires.
L'inflammation s'accompagne d'une extravasation sanguine qui communique aux parties une coloration anormale ; elle devient sombre clans les cas chroniques. Dans certaines néoplasies, tels que celles de la syphilis et de la dermile pustuleuse chronique en foyers à progression excentrique, le dépôt de pigment formé aux dépens du sang extravasé est la règle et sert au diagnostic.
(1) Leloir, Thèse de Paris, 1881.
(2) Unna, Ueber das Pigment des mensc/t. Haut (Monatsch. f. prakt. Dcrmat., 1885).
(3) Kunkel, Virchow's Avch., Bd 81.
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Nous n'avons pas à insister ici sur les pigmentations biliaires; elles seront étudiées ultérieurement (1). nrWram
La mélanémie (2) de Vin» paludisme, caractensee par a présence dans "sang et les tissus de granulations pigmeeta.res, est généralement considérée comme d'origine hématique. ' Beaucoup d'auteurs admettent que le pigment 1 ^
d'abord dans la rate, où il ferme des »ots noires bout Ma par centrale est la plus colorée et se trouve à letat de granulations Bres ou n enues dans des cellules «ig. .63); M. L. Colm pense q prend naissance dans le sang (3). D'après M. L. Laverau les corpuscules pigmentés ne sont autres que les paras.tes de 1 mpa- K (voyev page 148) et nous avons vu que Marclnafava et Ce,., sont arrivés à la même conclusion (page 150); ces corpuscules sonl nombreux surtout au moment des accès et dans les jours qui les suivent.
Le pigment de la mélanémie palustre se rencontre généralement dans le sang, dans ( les parois vasculaires et dans l'intimité des tissus. Il se présente sous des formes diverses ; m ^^Tde la ,.atc. r.0llpCpratiq..ée
on peut trouver dans une goutte dans |0 centpe de l'organe (*).
de sang : 1° des granulations
puncliformes; 2<> des granulations agglomérées en petites masses rondes ovales, ou irrégulières par une substance hyaline (plamodies de Mar'chiafava et Celli) ; 3° des blocs irréguliers dont le diamètre peut atteindre 50 [/.: 4° des leucocytes remplis de granulations; 5° de petits cylindres pigmentés qui semblent avoir été moulés dans la cavité des capillaires. Leur couleur varie du jaune clair au brun sombre, en passant par toutes les nuances intermédiaires; la résistance du pigment aux acides varie avec l'intensité de la coloration.
Dans les vaisseaux, le pigment occupe les cellules connectives sousjacentes à la lunique interne. Les viscères, et particulièrement le cerveau, les reins, le foie, présentent une coloration qui varie du gris au
(2) H. HmUL Deutsche Klinik, 1838. - Heschl, Ueber Piymentbildungnach Intermittent, ArcTf. path. Anat., 1849-1853. - Hallopeau, article MtUHft.» du Nouveau dictionnaire de méd. et de chir. pratiques.
(3) L. Colin, Traité des fièvres intermittentes, 1870.
(*) a, veines liénales caverneuses. - b, cordons intrrvasculaires avec leur pigment. c. branche de l'artère liénalc. Grossissement : 300.
U0 PHOCESSUS MORBIDES.
brun sombre; les granulations y sont accumulées dans les petij vaisseaux qu'elles oblitèrent parfois. P
Parmi les pigmentations qui ne proviennent pas du sang il foi citer, en première ligne, celle des tumeurs mélaniques; ces néoplumes ont presque constamment pour point de départ la couche pigmentaire de la choroïde, quelquefois la pie-mère, rarement la Peau ou la conjonctive oculaire. Chacune de ces membranes renferme, a état physiologique, des granulations pigmentaires analogues a celles des tumeurs, et, comme elles, d'un brun froncé II „\ a aucune raison de penser que la matière colorante déposée dam; eurs cellules provienne du sang; il est vraisemblable qu'elle s'y développe en vertu des lois de leur évolution normale, comme le font 1 hémoglobine dans les globules sanguins de l'embryon, et la chlorophylle dans les cellules des feuilles. On peut attribuer la même origine au pigment des tumeurs mélaniques. Plusieurs auteurs, parmi lesquels Rindfleisch (1), Gussenbauer et Kunkel, ont soutenu cependant qu'il provient du sang; des globules rouges s'extravaseraient s incorporeraient aux cellules du néoplasme et s'y transformeraient en pigment ; ils invoquent à l'appui de leur opinion la fréquence des hémorrhagies dans ces tumeurs, la ressemblance que présentent les plus grosses granulations pigmentaires avec les globules rouges au point de vue de la forme et du volume, et la présence dans ces tumeurs de cellules renfermant des globules rouges. L'absence de fer dans le pigment des tumeurs mélaniques, constatée par Péris (2), Néncki et Berdez (3) ne prouve rien contre leur origine hématique, car il est des dérivés de l'hémoglobine, tel que l'hématoïdine, dans lesquels on ne trouve pas trace de cette substance ; mais il est établi aujourd'hui que la mélanine provient d'une décomposition des albuminoïdes contenant du soufre et qu'elle se produit constamment aux dépens du protoplasma cellulaire; sa richesse en soufre est variable, il en est une variété qui en contient presque 1 p. 100 et que Nencki appelle pkyrnatorhousine .
On ignore l'origine et la nature de la pigmentation brune que Virchow (4) a constatée dans les cartilages et les disques intervertébraux d'un vieillard et décrite sous le nom d'ochronose.
La coloration bleue que prend dans certains cas la suppuration est rapportée à la présence d'un parasite (v. page 221). 11 en est de même de la couleur noirâtre que revêt parfois la muqueuse linguale. Le dépôt dans les tissus de substances étrangères à l'organisme
(1) Rindfleisch, Traité d'histologie pathologique.
(2) Péris, Virchow's Archio, XXXIX.
(3) Berdez, Recherches sur deux pigments pathologiques (Revue médic. de la Suisse ro- i mande, 1885).
(4) Virohow, Arch f. path. Anat., XXXVII.
peut leur communiquer une coloration anormale; celle que produit le nitrate d'argent en est un exemple remarquable. D'aulres fois, un organe seul est affecté; tel est le poumon dans Y anthracosis ; on sait que, chez les ouvriers exposés par leur profession à aspirer incessamment des poussières de charbon, cette substance pénètre dans la muqueuse bronchique et particulièrement dans les glandes qu'elle renferme, puis dans les lymphatiques et les ganglions ; on a trouvé les mêmes parties colorées en bleu par l'indigo et en rouge par l'oxyde de fer (Zenker). Ins (1) a provoqué les mêmes altérations chez des chiens en les laissant environ trois heures par jour, pendant plusieurs semaines, dans une atmosphère chargée de grès pulvérisé; il s'est convaincu que les globules blancs sont les vecteurs des corpuscules étrangers. Ces pneumokonioses donnent Heu au développement d'une bronchite chronique et d'une sclérose pulmonaire.