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CHAPITRE PREMIER

La régénération est un phénomène physiologique, en ce sens qu'à l'état normal il se produit constamment, dans la plupart des tissus, de jeunes éléments destinés à remplacer ceux qui se détruisent ou s'éliminent.

On sait, par exemple, qu'il se fait incessamment une déperdition de cellules épidermiques à la surface de la peau et à la surface des muqueuses; il n'est pas douteux que des cellules nouvelles ne viennent se substituer aux anciennes, puisque la membrane ne subit pas

(1) Ins, Arch. f. exper. Path., 1876.

PROCESSUS MORR1DES.

d'alléralion. Pendant loule la période (l'accroissement, les néoformations doivent nécessairement l'emporter sur les destructions.

Les pertes anormales résultant de traumatismes ou de lésions des- , tructives peuvent être réparées complètement ou incomplètement.

Chez certains animaux, tels que la méduse, le lézard, le triton, l'axolotl et les crustacés, on peut voir une partie du corps se refor-j mer, après avoir été presque entièrement détruite. Chez l'homme, : la restauralion est limitée aux tissus ; on voit une plaie se fermer, les parties d'un os fracturé se réunir, un nerf sectionné se régénérer, mais rien de plus.

Pour Cohnheim, dans bien des cas, le travail de régénération ne diffère pas de celui qui se produit constamment à l'état normal; s'il paraît plus actif, c'est que les pertes constituant l'usure normale sont; momentanément suspendues.

Si, par exemple, l'abrasion des couches les plus superficielles de l'épithélium cornéal se répare rapidement, c'est qu'au niveau du traumatisme l'usure normale ne se produit plus; Cohnheim suppose qu'il en est de même pour la régénération des tubes nerveux après leur section; quoi qu'il en soit de cette théorie, elle ne peut être appliquée à la cicatrisation des plaies.

Il se fait constamment, dans la régénération, une multiplication des éléments cellulaires ; elle se produit par le même mécanisme que nous avons indiqué en étudiant les néoplasies d'origine inflammatoire. Nous savons qu'elle est étroitement liée à un processus actif dont le noyau est le siège primordial et que l'on nomme karyomitose (page 34o).

Tous les tissus ne sont pas aptes à la régénération; quand, par exemple, un muscle est divisé par un instrument tranchant, la cicatrice qui se forme contient du tissu conjonctif et des vaisseaux, mais on n'y trouve jamais de fibres musculaires; de même les cicatrices glandulaires ne renferment pas d'éléments épithéliaux ; les papilles dermiques de nouvelle formation sont rudimenlaires ; on chercherait en vain, au niveau des cicatrices laissées par les ulcérations typhoïdes, des glandes de Lieberkùhn.

On peut poser comme règle qu'wn groupe d'éléments ne peut se régénérer que s'ilpersiste dans la partie lésée des éléments de même nature <>u du moins provenant d'une même partie de V embryon. Le cristallin ne peut se reproduire que si sa capsule est conservée ; l'épidémie ne se régénère qu'aux dépens de l'épiderme ; l'épithélium ne naît que de l'épithélium ; par contre, on ne peut voir une végétation conjonctive naître d'une formation épithéliale.

11 y a une véritable spécificité des éléments anatomiques. C'est ainsi qu'à la surface d'une plaie qui a détruit toute l'épaisseur du derme, la

régénération <le l'épidémie se fait surtout à la périphérie, selon toute vraisemblance par prolifération des cellules des parties saines (I). Les expériences de Reverdin sont, à cet égard, particulièrement démonstratives: ce pathologisle, en transportant au milieu d'une membrane de bourgeons charnus des cellules prises dans l'épiderme sain, a pu créer ainsi un nouveau centre de formation épidermique ; son procédé, fécond en applications pratiques, a été justement désigné sous le nom de qreffe épidermique (2).

On a objecté que, dans une plaie en voie de cicatrisation, il se forme assez fréquemment des îlots épidermiques sans communication avec l'épiderme sain ; mais on peut admettre que, dans ces cas, les cellules épidermiques ont été transportées par les objets de pansement ou qu'il restait dans la plaie des organes épidermiques, tels que des glandes sudoripares et sébacées ou des follicules pileux. On peut interpréter ainsi les expériences dans lesquelles J. Arnold (3) a vu, chez le chien, des îlots d'épiderme se produire à la surface jfé plaies profondes, séparées des parties saines par des cautérisations qui avaient détruit le derme dans toute son épaisseur.

A. l'état physiologique, la muqueuse utérine se régénère après l'accouchement, mais elle n'a pas été entièrement détruite : il reste, dans la paroi, des culs-de-sac glandulaires dont l'épilhélium sert à la génération des éléments.

Klebs (4) dit avoir constaté directement que, dans l'inflammation de la membrane inlerdigitale des grenouilles, la régénération des cellules épidermiques se fait exclusivement aux dépens des éléments de même nature; des observations analogues ont été faites sur la cornée par Eberth (5) et A. Hoffmann (6); on peut constater que les nouvelles cellules apparaissent sur les bords de la plaie; elles naissent des couches profondes, et sont d'abord aplaties, de forme variable, brillantes et dépourvues de noyau ; elles se colorent fortement par l'acide osmique. D'où proviennent-elles ? Arnold les faisait dériver du sang ; Eberth et A. Hoffmann ont reconnu qu'elles sont primitivement en rapport avec les cellules épithéliales dont elles semblent naître par bourgeonnement; Klebs les considère comme des cellules épithéliales qui se tuméfient, perdent leur noyau et se divisent ; un nouveau noyau apparaît dans chacun des nouveaux élé-

(1) Consulter au sujet de la spécificité cellulaire la remarquable thèse de Hillemand. Paris, 1889.

(2) Reverdin, De la greffe épidermique (Arch. gén. de méd.).

(3) J. Arnold, Vircliow's Arch., XLVI.

(4) Klebs, Archii). f. experim. Path., 1875.

(5) Ebcnh, Vircliow's Arch., LI.

(0) A. Hoffmann, Vircliow's Archiv. LI.

menls. Ilcllcr cl Recklinghausen admeLtenL aussi que les cellules théliales peuvent devenir migratrices, mais il n'esl pas prouvé pour eux que ces cellules migratrices puissent se fixer.

La puissance de régénération des tissus épidermiques est considérable. On peut voir les ongles tomber et se reproduire un grand nombre de fois, aussi longtemps que leur matrice est intacte, et les poils repousser tant que leur follicules ne sont pas détruits.

Si l'on met à parties nerfs et les os, on peut dire que les cicatrices ne sont le plus souvent formées que de tissu conjonctif que vient recouvrir, quand la surface d'une membrane est intéressée, un vernis épidermique ou épithélial.

La genèse des éléments conjonctifs de nouvelle formation n'esl pas encore complètement élucidée.

Les expériences de Cohnbeim et de Ziegler (page 319 et 343) semblaient avoir établi qu'elle se fait aux dépens des globules blancs qui se transformeraient, d'abord en cellules d'apparence épithéliale, puis en cellules à noyaux multiples et en cellules vaso-formatives. Tillmanns (1) et Senflleben (2) avaient récemment confirmé ces données. Elles ont cependant soulevé de vives objections. Il est certain, contrairement ai l'opinion exprimée par Cobnheim, que les cellules fixes du tissu con-i jonctif participent à la régénération de ce tissu ; on y a observé maintes fois les phénomènes de karyomilose, alors qu'il n'y avait pas encore émigration de leucocytes; il est. certain également que laj prolifération des éléments préexistants joue un rôle important dans la formation des nouveaux vaisseaux ; les expériences de Ziegler per-i dent une grande partie de leur valeur si réellement, comme l'admet Recklinghausen (3), les cellules regardées comme fixes peuvent se déplacer et se modifier dans leur forme aussi bien que les globules blancs, et si ces derniers éléments peuvent, comme l'assure Fleming, se développer aux dépens de ces mêmes cellules.

Les nouveaux vaisseaux se forment surtout, sinon exclusivement, par bourgeonnement des parois des vaisseaux préexistants. On voit se produire, à la surface des capillaires et des artérioles, de petites saillies qui se développent rapidement et deviennent des prolongements ; ceux-ci s'anastomosent par leur extrémité avec des prolongements émanés des vaisseaux voisins ; d'abord pleins, ils se creusent bientôt d'une cavité que tapissent des cellules endolhéliales et se met en communication avec celle des anciens vaisseaux.

La régénération des nerfs présente de remarquables particularités

(1) Tillmanns, Virch. Arc/t., Bd LXXVIII.

(2) Senftleben, Virc/i. Arr.h., Bd LXXIX.

(3) V. Recklinghausen, loc. cit.

PROCESSUS DE RÉGÉNÉRATION. 4*8 jui ont été surtout bien étudiées par MM. Vulpian et Philipeaux, nornil et Ranvier (1) et par M. Vanlair.

Quand un nerf a été sectionné, il subit, au bout de peu de jours, des modifications profondes dans son bout périphérique : le premier phénomène est, d'après Gornil et Ranvier, une tuméfaction des noyaux et du protoplasma qui les entoure ; bientôt après, la myéline se segmente et le cylindre, refoulé par le protoplasma, est lui-même divisé ; les noyaux se multiplient en même temps que des cellules lymphatiques pénètrent dans l'intérieur des tubes nerveux ; la myéline est bientôt réduite en fines granulations ; des cellules lymphatiques pénètrent également dans le segment central, mais ens'arrêtant

au premier étranglement.

Auboutdedixàdix-huitjours,lesdeuxboutsdunerfdivisésontréunis

par un tractus cicatriciel ayan t l'aspect d'un filet nerveux sans myéline.

La régénération commence dans le bout central peu de temps après la section : les cylindres-axes s'hypertrophient, se divisent, se multiplient, bourgeonnent et pénètrent dans le tractus cicatriciel ; plus tard, les fibres nouvelles ainsi formées s'entourent d'une enveloppe de myéline et d'une gaine de Schwann.

Au bout d'un laps de temps plus ou moins long suivant l'étendue de la perte de substance, les libres nouvelles pénètrent dans le segment périphérique et s'y prolongent.

Ainsi donc, d'après Ranvier : « Les tubes nerveux de nouvelle lormation, développés dans l'intérieur des tubes dégénérés, ne résultent pas d'une genèse sur place, mais ils proviennent de bourgeons de cylindres-axes du segment central qui, poursuivant leur développement, atteignent le cordon cicatriciel d'abord, puis le segment dégénéré et s'étendent soit dans l'intérieur des tubes nerveux, soit entre ces derniers. » L'enveloppe de myéline et la gaine de Schwann se développeraient seules sur place. Vanlair a exprimé, en termes différents, des vues très analogues.

La régénération des os se fait dans des conditions différentes, suivant qu'il s'agit d'une fracture simple, d'une fracture avec plaie ou d'une résection.

Dans le premier cas, il se fait aux dépens du périoste, de la moelle et des parties molles qui entourent le point lésé, une exsudation ou néoformation d'éléments cellulaires dont l'origine n'est pas déterminée; l'exsudation a lieu à la fois autour du point lésé et entre les fragments; au bout de huit ou dix jours, la partie périphérique se

(1) Vulpian, Physiologie du. système nerveux. — Cornil et Ranvier, Traite d'histologie pathologique, 2= édition. — Vanlair, Nouv. Recherches expérim. sur la régénêr. des nei-fs (Arch. de biologie, 1885.)

4iG PROCESSUS MOHUIDES,

tranfornie en tissu cartilagineux, puis du dixième au Quinzième jour d'après Kanvier, commence l'ossitication qui se fait suivant Je même mode que dans les os eu voie de formation ; les bravées osseuses partent constammentcle l'os ancien; bientôt l'exsudat compris entre Jes fragments se transforme en tissu cartilagineux, puis en tissu osseux ; plus lard, le cal périphérique se résorbe peu à peu.

Dans, le cas de plaie, il se fait d'abord une néoformation de tissu embryonnaire qui s'ossih'e sans passer par l'état de cartilage. M. Obier a mis en relief d'importance que joue le périoste dans la régénération du tissu osseux en montrant que, transporté dans le tissu cellulaire,, il peut encore engendrer de la substance osseuse. On obtient, en le] conservant, la régénération de fragments d'os très considérables;] cependant le tissu de nouvelle formation ne répond pas complètement au type physiologique.

^ La moelle osseuse peuL également concourir à la régénération de l'os ; Guyon (1) a oblenu, en la transplantant, des néoformalions osseuses, et Pbilipeaux et Vulpian (2) ainsi que Peyraud (3) sont arrivés au même résultat.

Les muscles peuvent se régénérer. Le plus souvent leurs plaies guérissent par la formation d'un tissu de cicatrice; cependant Markowsky a constaté qu'une section sous-cutanée de ces organes' pouvait ne laisser d'autre trace qu'une légère dépression, sans néo-j formation conjonctive; Dubreuil (4) a observé le même fait. Dans le cas de fractures anciennes des membres, on ne trouve pas dans Jes i muscles de cicatrices conjonctives, bien qu'ils aient dû être lésés par les fragments.

On a rapporté également à une régénération le retour des muscles à l'état normal après une maladie qui les a profondément altérés. Zenker (S) considère comme des éléments de régénération les cellules fusiformes à striation transversale que l'on trouve sous le périmysium des muscles à la suite de la fièvre typhoïde ; Markowsky (6) a constaté la présence des mêmes élémenls dans des muscles en voie de régénération et les considère, bien à tort, comme des libres musculaires ! résullant de la transformation des globules blancs migrateurs. La plupart des auteurs, et particulièrement Peremeschko (7), Holl'mann (8 ,

(1) Guyon, Journ> d'anat. cl de phyeiol., 1869.

(2) Philipeaux et Vulpiau, Comptes rendus de ht Société de biolanigj 1S79.

(3) l'eyraud, Etude expérim. sur la réffén. des tissus cartil. et osseux {Comptes rendu» de l'Acad. des sciences, JSO'J.

(4) Dubreuil, Gaz. hebdom., ISGti.

(5) Zcnkcr, Ueber der Verxnd. der wilkilrl. Musheln itn Typhus ahdomin., IS64.

(6) Uarkowski, Wiener med. Wocliensehr., 1881.

(7) Pèreïrieschk'o, Vïrchovfs Archio, XXVII.

(8) E. Holluiaiin, Virclwws Arc/iie, XL.

Aufrecht (1), ttindfleisch (2) et Hayem, admettent quela régénération se fait par l'intermédiaire des anciennes libres, par suite da développement de leurs éléments cellulaires ; les noyaux musculaires se multiplient en effet dans les libres en voie de régénération.

Ce processus a été bien étudié par M. Hayem (3) : « On trouve Bâbord, dit-il, à l'intérieur des gaines de sarcolemme et souvent à côté de débris du contenu strié, des cellules complètement analogues a des éléments embryonnaires. Ce sont les cellules musculaires qui, en se modifiant et en se multipliant, ont fourni ces nouveaux éléments. Ces cellules embryonnaires, d'abord arrondies et légèrement anguleuses, deviennent bientôt fusiformes. Leur protoplasma qui, au début de cette évolution, était finement granuleux, prend dès caractères spéciaux. Les granulations plus marquées s'alignent en effet suivant des plans réciproquement perpendiculaires qui représentent en quelque sorte une ébauche de la striation.

« Plus tard ces éléments, auxquels conviendrait le nom de corps myo-plastiques, s'allongent sous la forme de petites bandes irrégulières, terminées à chacune de leurs extrémités par une pointe mousse ; elles contiennent habituellement un ou plusieurs chapelets de noyaux formés par la division du noyau primitif.

«Il est fréquent de voir autour du noyau du corps myo-plastique ou des noyaux multiples de la bande une petite quantité de protoplasma plus pâle et plus finement granuleux que celui de la partie de l'élément où se dessine déjà la striation. A ce moment, le sarcolemme se dissout ; les éléments deviennent libres ; ils ne tardent pas à ressembler plus ou moins nettement aux jeunes fibres musculaires de l'embryon. »

Peut-être les cellules du périmysium prennent-elles part également à la formation des fibres nouvelles.

Weismann et Neumann ont soutenu que ces éléments peuvent se développer aux dépens du protoplasma contractile ; ils ont montré que, dans le muscle en voie de régénération, un certain nombre de fibres se divisent à leurs extrémités et émettent des sortes de bourgeons qui pénètrent dans le tissu de nouvelle formation. Il n'est pas prouvé, d'après Gussenbauer (4), que ces bourgeons ne représentent pas, au contraire, des fragments de fibres dégénérées. La régénération par multiplication et transformation des noyaux des libres musculaires paraît donc seule bien établie.

(t) Aufrcclil, Duulsches Archiu f. /clin. Medic, XXII.

(2) Rindfleisch, Traité a" histologiepathologique, trad. par M. F. Grosse tSchmitt. Paris, 1880. (•')) G. Hayem, article musculaire (pathologie) du Dictionnaire encyclopédique de sciences médicales.

(!) Gussenbauer, Lanyenbcck's Arch. f. Chir., XII.

448 Processus morbides.

On ne possède actuellement aucune donnée certaine sur la régénération des glandes. On sait cependant qu'elle se fait surtout par prolifération de leur épithélium.

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