DU CONTOUR
IOI
et que notre imagination s’épuisera en recherches conjecturales, jusqu’à ce que la réflexion et l’intelligence aient analysé, comparé et précisément apprécié les rapports qui rapprochent ou différencient les deux figures.
Le contour, considéré relativement à l’art de la peinture, est donc une ligne qui détermine la figure apparente sous laquelle se présente un objet à notre vue. Ce n’est pas la forme même de l’objet que nous voyons, mais seulement son apparence fortuite; c’est ce que le peintre se propose d’imiter. Il le saisit dans le contour , il l’exprime par le dessin.
Tout en estropiant sa langue , un paysan trouve le moyen d’exprimer sa pensée avec énergie et finesse : un jeune enfant, heureusement disposé pour les arts, tout en estropiant les détails des formes, saisira l’ensemble du contour d’un objet et lui donnera si bien son aspect et son apparence , que tout le monde reconnaîtra à l’instant ce qu’il a copié. Il y a donc dans le dessin comme dans l’éloquence, un moyen de reproduire ce que l’on voit et ce que l’on sent,
DES FORMES
qui est indépendant de la correction minutieuse des formes et de l’exactitude grammaticale des phrases. Or, comme le rapport nécessaire entre les pensées frappe toujours plus que la connexion exacte des paroles entre elles , de même le dessinateur qui déterminera le mieux le rapport des angles, qui saisira le plus vivement la courbure générale d’une grande ligne, relativement à une autre , imitera certainement mieux que celui qui , privé de toutes ces qualités, aura seulement celle de rendre les petites inflexions accidentelles des aspérités qui se rencontrent dans un contour.
Il est évident que le contour , que les inflexions de la ligne modifiée à l’infini, sont pour le peintre commeune langue au moyen de laquelle il comprend , il lit la nature, et traduit et exprime ce qu’il a senti, pour le faire sentir à d’autres. En un mot, le contour , la ligne est ce qui parle le plus intimement à l’œil et à l’imagination; aussi le peintre ne saurait-il faire une étude trop approfondie de la science du dessin , au moyen de laquelle il peut les saisir et les rendre.
DE Là CARICATURE ET DU BEAU. Iû3
§ II. — De la caricature et du beau.
Comme on vient de le dire , l’ensemble de l’apparence des formes, le contour, peut être très-finement saisi, sans que pour cela les détails des formes aient besoin d’être rendus avec beaucoup d’exactitude. Toute paradoxale que puisse paraître cette proposition, elle exprime cependant une vérité rigoureuse.On en offrira pour preuve les caricatures qui ressemblent plus qu’un portrait, bien que chaque partie du contour, prise isolément , soit ridiculement exagérée ; tandis qu’un contour où tous les traits du visage auront été minutieusement copiés , ne reproduira quelquefois pas dans son ensemble, la ressemblance, l’apparence de la figure dont on a voulu donner l’idée.
Or, la caricature est un jeu de l’imagination, qui tient une place importante dans l’art. C’est le premier ou le dernier anneau d’une longue chaîne , dont l’autre extrémité est le beau. Aussi dans les écoles où l’on étudie l’art sérieusement , le maître qui recommande pendant le travail régulier de cher-»
DES FORMES
cher à saisir la nature sous son point de vue le plus beau, a-t-il soin, dans les momens de loisir et de gaîté, d’exciter ses élèves à s’exercer entre eux à la caricature . Ordinairement les jeunes gens qui réussissent le mieux en ce genre sont aussi les plus ardens à découvrir ce qu’il y a de beau dans les formes ; car les sens sont simultanément frappés du beau et du laid visibles, comme l’âme reçoit du même coup l’impression du bien et du mal. Il y a quelque chose de mystérieux dans le rapport frappant et subit de ces contraires, que nous ne chercherons pas à définir, mais qu’il est important de constater , et c’est ce que l’on fait ici afin d’éveiller l’attention sur ce phénomène incontestable.
Pour le développement de notre sujet, il suffit de dire que pour exprimer le ridicule ou le beau des formes, le contour est le moyen le plus prompt, le plus sûr et le plus puissant.
§ III. — Proportions des formes.
Mais le beau et le laid ne sont pas les seuls attributs de la forme que le contour puisse exprimer. Il y a dans les corps, dans les
PROPORTIONS DES FORMES. Io5
êtres animés, et notamment dans l’homme, qui est l’objet particulier de nos observations, un résumé visible de ses formes, qui indique dans chaque individu une destination spéciale. Entre un être dont la structure provoque le rire et celle d’un homme qui produit l’admiration , il y a une foule d’individus intermédiaires, dont les proportions et l’allure, dont les formes enfin, semblent destinées à tel emploi plutôt qu’à tel autre. Il n?y a personne qui en voyant un homme bien pris dans sa taille, montrant de l’agilité et de la souplesse dans ses membres , ne se soit dit en lui-même : voilà un chasseur, un danseur; celui-ci doit bien tirer des armes, celui-là a la fibre molle ; cet autre, au maintien indécis, trahit des habitudes efféminées. Telle femme ne paraît formée que pour inspirer l’amour, une autre a dans toute l’habitude de son corps un je ne sais quoi qui fait naître en même temps le désir et le respect. Toutes ces qualités se retrouvent exprimées d’une manière sensible et palpable par les modifications de la forme dont le contour est certainement le signe le. plus expressif.
Ainsi, sur les vases dits étrusques, par
îo6 DES FORMES.
exemple, on voit des sylènes, des satyres, des centaures , des sauteurs , des athlètes , des héros et des divinités dont le caractère des formes relatives à la destination ou à la vocation de chaque individu , est exprimé de la manière la plus précise par un seul trait, sans indication d’ombres et sans couleurs.
Outre le beau et le laid, le contour exprime donc les proportions et l’emploi particulier auquel la nature semble avoir soumis et destiné tel ou tel système de formes.
§ IV. — Expression, geste.
Mais l’analyse qui nous a conduit à reconnaître qu’au moyen du contour on peut exprimer le beau, le laid , et toutes les proportions intermédiaires qui déterminent un emploi particulier des formes, nous découvrira également que c’est par le contour que l’on exprime surtout les sentimens instinctifs ou réfléchis qu’éprouve l’homme , et qu’il manifeste par les mouvemens.
De toutes les, erreurs vulgaires, la plus dangereuse pour un peintre est de croire,