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CHAPITRE m

Les idées «t les termes.

Après avoir traité des principes du raisonnement, nous serions appelé naturellement à parler du raisonnement lui-même. Mais le raisonnement se compose de jugements, et le jugement se compose d'idées ; c'est ce qu'on appelait autrefois dans les écoles les trois opérations de fesprity et nous devons parler des deux premières avant de nous occuper de la troisième.

304. Des trois opérations de l'esprit, et de la première, la conception. — L'ancienne logique distinguait donc trois opérations fondamentales de l'entendement : concevoir ^ juger et raisonner.

Autre chose est, dit avec raison Bossuet, d'et.endre les termes dont une propo» sition est composée, autre chose de les assemblirv ou de les disjoindre. Par exemple, dans ces deux propositicns : Dieu est éternel, l'homme n'est pas éternel, c'est autre chose d'entendre ces terme-v, Dieu, homme, éternel, autre chose de les assembler ou de les disjoindre, en disant : Dieu e-'l, éternel, ou, l'Iiomme n'est pas éternel.

Entendre les termes, par exemple, entendre que Dieu veut dire la première cause, qu'ftomme veut dire animal raisonnable, qu'étemel veut dire ce qui n'a ni commencement ni fin, c'est ce qui s'appelle conception, simple appréhension, et c'est la première opération de l'esprit'.

Cette distinction est admise par les plus récents logiciens.

Tout acte de croyance, dit Stuart Mill, implique la représentation de deux objets; mais chacun pris à part peut être ou n'être ;pas concevable, mais n'est susceptible ni d'affirmation, ni de négation. Je peux, par exemple, dire : le soleil; ce mot a pour moi un sens, et il a le même sens dans l'esprit de celui qui me l'entend prononcer. Mais je suppose que je lui demande : Est-ce vrai? Le croyezvous? 11 ne peut donner de réponse, il n'y a rien là à croire ou à ne pas croire.

Un dictionnaire nous fournit l'exemple de ce que les logiciens appelaient simple appréhension ou conception. En effet,

i. Voy. Bossuet, Connais, de Dieu et de soi' Bourgeois gentilhomme : « Qu'e.«'-ce que c'est

même, ch. i.xui. — La Logique de P.-Royal que cette loffique? — C'est elle qui enseigna

les reconnaît également, mais aux trois pre- les trois opérutions de l'esprit. — Qui sont-ellei

mières ; concevoir, juger, raisonner, elle en ces trois opérations de l'esprit? — La première,

ijouie une quatrième : ordonner. — Molière fait li «econde et la troisième. > (Acte II, se. T(4 ftUusion plaisamment à cette théorie dans It

quand je parcours un dictionnaire, chaque mot a un sens, mais non pas un sens complet, et n'implique aucune affirmation, vraie ou fausse. Quand je dis aimer, amare, je sais ce que cela signifie; mais je ne prononce rien, je ne dis rien, je ne crois rien, tant que je ne fais que prononcer le mot. Pour que ma pensée ait un sens complet, il faut au moins deux mots, et il faut que ces deux mots soient réunis par le verbe est.

Deux objections peuvent être faites contre cette doctrine : lat première, c'est que la conception n'est pas la première opération de l'esprit ; la seconde, que la conception ne va jamais sans quelque affirmation explicite ou implicite.

i^Ala première objection nous répondons que nous ne sommes plus ici en psychologie, mais en logique. Il ne s'agit plus de savon^ quels sont, en fait, les premiers actes de l'esprit, mais quels sont, idéalement, les éléments de nos jugements. En fait, cer/ui est donné d'abord est peut-être le jugement ; mais, pour l'analyse, les parties du jugement lui sont théoriquement antérieures. Le simple est logiquement antérieur au composé, quoiqu'il lui soit postérieur dans la réalité. Ainsi, le corps physique nous est donné dans l'expérience avant le solide géométrique, le solide avant le plan, les figures planes avant la ligne. Mais la géométrie part de la ligne pour s'élever aux figures planes et de celles-ci aux solides. îl en est de même des idéeè par rapport aux jugements :

Entendre les termes, dit Bossuet, est chose qui précède aaturellement les assembler, autrement on ne sait ce qu'on assemble.

2" La seconde objection est qu'il n'y a pas de conception sans affirmation *. Cela est vrai, mais cette affirmation inhérente à la conception n'y est qu'implicitement; et la logique fait abstraction précisément de celte affirmation imphcite etla subordonne à l'affirmation principale : c'est celle-ci seule que l'on considère. On peut même exprimer la première sans rien changer à la théorie précédente. Par exemple, je dirai : Dieu {qui est là premiète cause) EST éternel. Il est évident que l'affirmatioa de la proposition incidente n'est que secondaire, et que je puis ne pas mêma l'exprimer, en disant par exemple : Dieu, c'est-à-dire la première cause^ ou ^encore : la cause suprême, Dieu; ce sera toujours une conception dont je n'affirme rier, si ce n'est que je la pense ainsi.

On peut donc étudier la première opération séparément et

4. i-est l'opinionde Donald Stewart (Élément» \, l, cb. m) et d« Spinosa 'Éthiçue.pari'M H, prup. XVII, scolie, et prop. JIUV).

avant la seconde; il est même nécessaire de l'étudier aupavant, si l'on veut comprendre celle-ci, qui est le jugement, et qui consiste «: à assembler ou à disjoindre les termes ».

Quant à la troisième, qui est le raisonnement , il nous suffit de dire ici avec Bossuet :

Qu'elle consiste à se servir d'une chose claire pour en rechercher une obscure, à prouver une chose par une autre ; par exemple, prouver une propositioa d'Euclide par une autre, ou prouver que Dieu hait le péché, parce qu'il est saint.

Il sera temps d'expliquer cela en détail quand nous viendrons à l'analyse du raisonnement.

305. Idées et ternies. — On appelle termes d'un jugement ou d'une proposition Vatiribut et le sujet de cette proposition ou de ce jugement, et l'acte de l'esprit qui correspond à chacun de ces termes s'appelle idée.

Le terme est donc Vidée exprimée par des mots. On peut étudier l'idée abstraction faite du terme, ou bien étudier l'idée par le moyen du terme, ou enfin, comme Bossuet dans sa Logique, les distinguer l'un de l'autre et les étudier séparément.

306. Des idées. — Pour comprendre la nature de l'idée, il faut distinguer imaginer et entendre (149).

L'imagination nous fournit des images; l'entendement seul fournit des idées.

L'image est la représentation d'une chose sensible et indimditelle. L'idée est la représentation d'une chose intellectuelle.

Les choses intellectuelles sont de deux sortes : ce sont ou les choses spirituelles ou les universaux, c'est-à-dire les genres et les espèces.

Mais, en logique, peu importe la distinction du matériel et du spirituel ; c'est là une distinction métaphysique, non logique. Le seul objet de la logique, c'est l'universel, et c'est de l'universel seul qu'il peut y avoir idée.

On peut dire sans doute que la logique n'exclut pas l'individuel, puisque beaucoup de propositions ou de raisonnements portent sur des individus. Mais nous verrons que cela importe peu au logicien ; il ne considère pas l'individu comme tel, et, logiquement parlant, les termes individuels ont exactement la même valeur que les termes généraux.

L'idée exprime donc ce qu'il y a de commun, d'universel, de persistant dans une classe de choses, et par conséquent ce qu'il jade irai dans cette classe. (Bossuet, Logique, ch. ii.)

307. DcflnUîon de l'idée. — De là celle définition de Bossuel : « L'idée esl ce qui représente la vérité de Vobjet entendu. * {Logique, ch. m.) — Par exemple, l'idée du triangle n'implique pas qu'il soit en bois ou en fer, car cela esl indifférent, et il peut subsister sans cela ; ni qu'il soit grand ou petit, car il sera toujours triangle de quelque grandeur qu'il soit. Peu importe aussi qu'il ait ou qu'il n'ait pas tous ses côtés égaux, car il peut être triangle sans cette condition. L'idée de triangle comprend tout ce qui est nécessaire pour qu'il soit triangle, mais rien de plus (à savoir, trois angles et trois côtés). C'est là ce qu'il y a de vrai dans le triangle, et ce qui exprime cette vérité sera l'idée du triangle.

Celte définition b-ien comprise, on pourra l'appliquer même aux choses individuelles, et en ce sens il pourra y avoir une idée des choses individuelles. Ainsi l'idée de Socrale sera l'idée d'un sage ayant eu le premier la notion du vrai Dieu ; cette idée exprime la vérité de Socrale, c'est-à-dire ce qu'il y a d'essentiel dans Socrale, et c'est en vertu de cette idée que nous jugerons qu'il a été injustement condamné. Même les êtres d'imagination peuvent avoir leur idée; ainsi Don Quichotte a si bien son idée en nous, que si quelque part, dans un drame ou comédie, on nous le représentait commettant un acte de bassesse ou de lâcheté, nous serions aussi choqués que si on nous parlait d'un triangle équilaléral qui ne serait pas équiangle.

308. Objections. — A cette belle définition de Bossuet, on pourrait opposer :

1° Qu'elle implique la théorie des idées représentatives, généralement abandonnée * ;

2° Qu'en parlant de la vérité de l'objet, Bossuet semble contredire la théorie reçue, même par lui, à savoir, que l'idée n'est ni vraie, ni fausse, et que la vérité n'appartient qu'au jugement

A cette double objection, voici ce que l'on peut répondre :

1° La théorie des idées représentatives n'a été niée que par rapport à la perception extérieure ; c'est seulement au moment même où je perçois un objet, qu'il faut exclure tout inlermédiaire, toute image entre l'objet et ma perception. Mais lorsqu'il s'agit des idées, c'est-à-dire des conceptions ou des souvenirs de l'objet, nul doute que ces idées ne soient que très légitimement dites représentatives de l'objet % soit immédiale-

x.Laihéone des idées représentatives suf- Cousin^ (Philosophie de Locke, 22« leçon).

fo^c que les idces sont les images des objel», 2. C'est ce que soutient Hamilton, l'adver-

el quilles servent d'iniarmcdiaires entre les »aire le plus décidé de la théorie représonta-

oljjcis et l'esprit. Celte tlioorie a été réfulé« tive. (Fragments, art. Uejd et Brown, Irad.

jui- Reid et Iloyer-Collard. — Voy. auist fr., p. 75.)

> v.Nt-i, rii'losouhte.

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ment, s'il s agit d'images individuelles, soit médiatement, s'il s'agit de concepts généraux.

2° Sur le second point, nous répondrons que nous avons déjà reconnu qu'il y a dans l'idée une affirmation implicite; mais tant que cette affirmation n'est qu'implicite, l'idée reste à l'état d'idée, et peut être sujet ou attribut d'un jugement. Lorsque cette affirmation devient explicite, et que notre objet est précTsément de l'exprimer (et c'est ce qui a lieu dans la définition), l'idée prend elle-même la forme d'une proposition '.

Ainsi lorsqu'on soutient, avec la plupart des logiciens, que l'idée n'est ni vraie, ni fausse, cela veut dire que nous n'affirmons rien autre chose en la concevant, si ce n'est qu'elle est ce que nou§ la concevons. Hors cette affirmation implicite, qui est la concept tion même, nous n'ajoutons rien de plus ; et par conséquent il n'y a ni vérité, ni erreur. Mais ce qui prouve qu'il y a là néanmoins une vérité sous-entendue, c'est que nous nous refusons à une conception contradictoire. Par exemple, si quelqu'un nous dit : un cercle carré, nous l'arrêtons immédiatement, sans attendre qu'il prononce un jugement et qu'il ajoute un verbe, car sa conception est déjà par elle-même impossible ; ce n'est pas, si Ton ^eut, une idée fausse, mais c'est une non-idée; et on réfutera très bien un adversaire en discutant les idées qu'il avance, sans avoir jmême besoin d'aller jusqu'à la discussion des jugements : il suffira de montrer que ces idées sont contradictoires. Il ya donc au moins une vérité impliquée dans toute notion et dans toute idée, c'est que son objet est possible, c'est-à-dire non contradictoire.

Or, c'est cette vérité intrinsèque de l'idée que la logique considère, et pas autre chose.

On voit par ces explications ce que signifie cette définition de Bossuet : L'idée est ce qui représente la vérité de l'objet entendu.

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