‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 108 sur 313 · Conséquences de la définition précédente · texte numérisé non relu

Conséquences de la définition précédente

Quelles sont maintenant les conséquences de cette définition? 3ossuet en tire les trois propositions suivantes :

L A chaque objet chaque idée.

IL Un même objet peut être considéré diversement.

t. C est pourquoi la définition aie placée fax .es iogiciens tantôt daai la première, tantfttdans la Mcondc opération.

LES IDÉOrS ET LES TERMES. 37t

III. Divers objets peuvent être considérés sous une même raison et être entendus par une seule idée.

Première proposition. — Il n'y a qu'une idée de chaque objet. Voici comment il faut entendre cette proposition. Étant donné ■un objet, il n'est un qu'en tant qu'il est entendu par une seule idée. Ainsi une armée est une collection d'hommes disciplinés, «barges de défendre la patrie ; s'il y avait deux idées, ce seraient deux objets et non un seul; par exemple, d'une part l'idée du général, de l'autre l'idée des soldats. Il ne faudrait pas dire qu'ua seul objet peut contenir deuxidées, par exempleque, dans la défini- •tion du triangle, il entre d'un côté l'idée de trois angles, de l'autre l'idée de trois côtés; car ces deux idées sont tellement jointes qu'elles n'en forment qu'une seule, puisqu'on ne peut se représenter un triangle qui n'ait pas à la fois trois angles et trois côtés. De plus, l'idée de l'objet doit l'épuiser tout entier, et « contenir tellement le tout que le reste n'est plus rien ». Ainsi ridée du triangle contient en elle-même tout ce qui pourra être dit du triangle.

Seconde proposition. — Quoiqu'il n'y ait qu'une idée pour chaque objet, cette idée pourra se multiplier suivant les points de vue que l'on considère dans l'objet. Par exemple, l'idée de l'âme prise en elle-même sera l'idée d'une chose qui pense : cette idée n'a qu'un objet, l'âme ; et l'âme n'est représentée que par cette idée, et par nulle autre. Mais je puis considérer l'âme à différents points de vue, et je l'appellerai de différents noms suivant ces points de vue; et ainsi, en tant qu'elle sent, ce sera l'âme sensitive, en tant qu'elle pense, l'âme raisonnable. De même, quoique l'idée du corps soit l'idée d'une chose étendue, je puis décomposer cette idée et y distinguer la lonoueur la largeur, la profondeur. ° '

Ainsi, à mesure que les objets peuvent être considérés, en quelque façon que ce so.t. comme différents d'eux-mêmes, les idées qui les représentent sont multipliées, afin que 1 objet soit vu par tous les endroits qu'il le peut être.

Troisième proposition. — De même qu'un seul objet considéré sous plusieurs raisons ou rapports peut donner lieu â plusieurs idées, de même plusieurs objets, considérés sous une même raison, peuvent être réunis sous une seule idée. C'est ce que l'on appelle Vuniversel.

Ainsi, dit Bossuet, quandje considère plusieurs cercles, je considère en réalité plusieurs objets. L'un sera plus petit; l'autre plus grand; ils seroct diversement situés; l'un sera en mouve-

ment; l'autre en repos, etc. Mais tous, aussi bien le plus grand que le plus petit, celui qui est en repos aussi bien que celui qui est en mouvement, ont tous les points de leur circonférence également éloignés de leur centre. A les regarder en ce sens, et sous celte raison commune, ils ne font tous ensemble qu'un seul objet et sont connus sous la même idée. Il en est de même de plusieurs hommes et de plusieurs arbres, qui sont tous compris dans la même idée d'homme et d'arbre.

310. De l'anlvcrscl. — La propriété qu'a une idée de convenir à plusieurs objets s'appelle V universalité, et l'idée qui a cette propriété s'appelle universelle.

Bossuet explique quelques-unes des propriétés de l'idée universelle, dont les unes appartiennent à la logique et les autres plutôt à la métaphysique '. Nous nous bornerons à celles qui regardent la logique.

I. C'est un axiome de l'école que les essences ou les raisons propres des choses sont indivisibles, c'est-à-dire que les idées qui conviennent à plusieurs choses ; leur conviennent également ainsi la raison de cercle convient également au plus grand '^omme au plus petit, à celui qui est en repos comme à celui qui est en mouvement. Descartes a exprimé la même idée en disant {Disc, de la méthode, partie I) « qu'il n'y a de plus ou de moins que entre les accidents, et non entre les formes ou natures des individus d'une même espèce ». Ce que Descartes appelle ici forme et nature, c'est l'idée universelle ou essence (328), à savoir, celle qui exprime ce qu'il y a de commun entre plusieurs objets.

IL Toutes nos idées sont universelles, et les unes plus que les

autres. . . ., p .

Pour bien comprendre cette proposition, il faut savoir que, pour Bossuet, quoique tout soit individuel dans la nature, il n'y a pas cependant d'idée de l'individu', c'est-à-dire quel'mdividu ne peut être connu que par la perception directe; mais il ne peut pas être entendu et compris en tant qu'individu. Ainsi je puis faire comprendre à un autre homme ce que c'est qu un cercle, mais je ne puis lui faire connaître Pierre ou Paul qu'en les montrant, ou tout au plus par leur portrait. Hors de là, je

4 C'est à la métnphysique qu'il appartient cepté en Dieu, l'idée de l'essence et l'idée

4e décider que iCniversel n'existe que . dans de l'existence sont réparées etc .

!L ne se, V(xxx) ; que 11011 datur universale 2. Nous avons vu p us haut (3;*) «n quM

à S rei (XXXI ; que les essences existent scns^ cependant i serait vrai de dire qu il y •

n'ai à ma disposition pour dépeindre un individu qu'un certain nombre d'idées universelles diversement combinées. Ainsi le Bignalementd'un individu, le portrait d'un personnage historique n'est que la combinaison de plusieurs qualités générales ; et '-'esl la diversité des mélanges qui nous permet de nous faire quelque idée de l'individu, mais cette idée n'est jamais qu'incomplète el éloignée. On peut encore prouver la même vérité en disant, avec Bossuet, que tout peut être semblable entre deux individus, excepté le nombre. C'est ce qu'on appelle la différence numérique. Deux cercles peuvent être absolument identiques, el cependant ce sont deux cercles ; d'où il suit qu'au delà des différences perceptibles « il y a une distinclion plus substantielle et plus foncière, mais en même temps inconnue à l'esprit humain » : ce fond inconnu est ce que la scolastique appelait le principe d'individuation. Sans nous enfoncer dans celle recherche, qui appartient à la métaphysique, disons que nous avons déjà établi en psychologie (96) que le propre objet de l'entendement est Vun dans le multiple, to Iv ètti rà. TcoW.a, el par conséquent l'universel. Toutes les idées sont donc universelles. Elles le sont seulement les unes plus que les autres, car les unes conviennent à plusieurs objets qui ne diffèrent qu'en nombre (triangle rectiligne), d'autres à plusieurs choses qui diffèrent en espèce (le triangle en général).

III. La plus noble propriété des idées est que leur objet est uno vérité éternelle.

Cela suit des choses qui ont été dites . car, si toute idée a une vérité pour objet, si, d'ailleurs, cette vérité n'est pas rej^ardée dans les choses particulières, il s'ensuit qu'elle n'est pas regardée dans les choses comme naturellement existantes, parce que tout ce qui existe est particulier el individuel.

Oe là suit encore que les idées ne regardent pas la vérité qu'elles représentent comme contingente, c'est-à-dire comme pouvant être et n'être pas, et que, par couséqueut, elles la regardent comme étemelle et absolument immuable.

Pour bien comprendre cetle doctrine, il faut distinguer la logique de la métaphysique (ce que Bossuet ne fait pas assez). En métaphysique, c'esl-à-dire au point de vue objectif, on peut se demander si nos idées correspondent à des types éternels et absolus, comme le voulait Platon. Bossuet admet cette doctrine, mais il nous semble qu'elle n'est pas nécessaire ici. Quand même on n'admettrait pas qu'il y ait un type réel et effectif d'un père ou d'un fils, et que ces deux conceptions ne sont que dans la pensée, toujours est-il qu'à l'idée de père est jointe l'idée de quelqu'un qui aime ses enfants, et à l'idée de fils, l'idée dô

quelqu'un qui aime sou père, de sorte que nous disons d'un père qui n'aime pas ses enfants ou d'un fils qui n'aime pas son père, que ce n'est pas un vrai père, ni un vrai fils.

C'est dans ce sens que Hegel, ici entièrement d'accord ayee Bossuet, définit la vérité Vaccord d'un objet avec son idée.

Laissant donc de côté le point de vue ontologique, nous disons que, logiquement, on ne peut raisonner, démontrer quelque chose qu'en s'appuyant sur des idées fixes et déterminées, et qui expriment, par conséquent, quelque chose d'absolu et d'éternel. Ainsi, comment saurais-je si les hommes doivent être gouvernés par la force ou par la raison, si je ne pars pas d'une idée certaine et fixe, qui sera la vérité de l'homme, par exemple, que c'est « une substance intelligente créée pour vivre dans un corps » (Bossuet)? D'où je conclurai que l'homme doit être gouverné essentiellement par la persuasion, et accidentellement ou subsidiairement par la force; et cela resterait éternellement vrai, lors même que l'humanité cesserait d'exister.

Objection. — On dira que les choses, sans cesser d'être ce qu'ellessont,peuvent changer continuellement de nature, de telle sorte qu'aucune idée absolue et immuable n'en est la véritable expression, et, par conséquent, qu'aucune idée n'exprime une vérité éternelle. Il n'y a pas une idée de l'homme en général, mais il y a des hommes changeant sans cesse de nature suivant les temps et suivant les lieux : « Je n'ai jamais vu Vhomme, disait' J. de Maistre ; j'ai vu seulement des Anglais, des Français, des Russes et des Allemands. >

Rép. — Nous répondrons que si l'on admettait à la rigueur le point de vue précédent, toute logique et même toute pensée serait impossible * : car penser, étant un acte déterminé, suppose wn objet qui reste fixe pendant qu'on le pense ; si cet objet changeait en même temps que je le pense, ma pensée changerait avec lui, et on ne trouverait jamais aucun terme fixe II faut donc, pour que la pensée soit possible, admettre au moins une fixité relative, et entre les attributs changeants des êtres une certaine moyenne constante qui sera considérée comme fixe pendant qu'on la pensera. Cette moyenne constante des écoles empiriques correspondra à Vidée absoliie des écoles rationalistes et constituera, au point de vue subjectif et formel, ce que Bossuet ap-

f . C'ejt M «10 PUt4Wt démontre de la manière la plus profonde dans ww ëUlotnie ds flMtite.

pelle la vérité éternelle quant à cet objet. Par exemple, la même définition de l'homme pourra être donnée à la fois par les deux écoles, soit qu'on considère l'essence comme une fois donnée, ou comme une idée en mouvement, et c'est ce qu'on appellera dans les deux hypothèses, Vessence de l'homme.

311 . Des essences. — t L'essence des choses, dit Bossuet, est

ce qui Té^pond premièrement et précisément à l'idée que nous en avons. » Ainsi l'essence est d'abord ce que nous concevons de premier dans chaque chose, c'est-à-dire ce qui ne suppose rien et dont tout le reste s'ensuit. Locke définit de la même manière l'essence en disant qu'elle est dans une chose « le fondement de toutes les qualités qui entrent dans l'idée complexe que nous en avons > ; et quoiqu'il prétende que l'essence ainsi entendue nous est inaccessible, on peut dire que nous en approchons plus ou moins, et que ce qui dans chaque chose nous paraît premier, est véritablement pour nous l'essence de cette chose.

Bossuet dit encore que c'est ce que nous concevons précisément à^mun objet, c'est-à-dire ce qui appartient « à un objet sans appartenir à un autre », et ce qui appartient tellement à cet objet,que nous ne pouvons le penser sans cette condition. Il arrive en effet souvent que nous appliquons à un objet des attributs qui lui sontcommuns avec d'autres, ou des attributs qu'il ne possède pas toujours ni partout : ce n'est pas là l'idée précise de .et objet, ce n'est pas son essence; mais ce qui n'est qu'à lui, et ce qui lui appartient partout et toujours, voilà ce qui lui est essentiel.

L'essence sera donc définie Vidée première et précise de chaque objet.

^ Locke distingue deux sortes d'essences, l'essence nominale et l'essence réelle. Mais cette distinction, en tant qu'elle iniéresse ■la logique, sera mieux placée dans la théorie de la définition.

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